Suivre l'étoile

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Après avoir retrouvé son père au cours d'un périple effectué entre Atlantique et Méditerranée, Elaia décide de se lancer sur les traces de sa mère biologique avec comme unique indice une photo de classe postée sur Internet. Elle souhaite comprendre les raisons qui ont un jour poussé cette jeune maman à abandonner son bébé tel un encombrant paquet et soupçonne déjà que les délires et méfaits de son paternel ne sont pas étrangers à sa fuite. Cette quête va se révéler une véritable gageure. Mais c'est sans compter sur l'aide précieuse de son ami commissaire ainsi que sur les souvenirs que leurs questions font resurgir dans la mémoire des habitants du Pays basque où tout à commencé trente ans auparavant. Surprises, dangers, disparitions et menaces vont jalonner leur parcours.


Publié le : mardi 28 juillet 2015
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EAN13 : 9782332967602
Nombre de pages : 190
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Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-96758-9

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

A ma fille Manon

A ma famille et mes amis pour leur présence et leur soutien

A Corinne et Patricia qui m’ont apporté leur aide précieuse pour la correction du manuscrit

A Philippe qui m’a toujours poussée à poursuivre dans cette voie

Enfin, à tous ceux qui partagent la même passion pour l’écriture, la lecture, ceux que je croise sur les réseaux sociaux ou au détour d’un salon

 

 

Janvier 2014

Le soleil descend imperceptiblement se poser sur l’étendue ardoise ondulante, diffusant ainsi au passage quelques rayons miroitants à la surface de l’océan. Du moins, de la plage où je suis assise, contemplant l’immensité s’ouvrant devant mes yeux, il m’apparaît ainsi. Je ne me lasse jamais d’aller surprendre l’infinité de couleurs d’un coucher de soleil sur l’Atlantique. Depuis mon plus jeune âge, c’est mon refuge. Pour d’autres, ce chemin de campagne, cette cabane construite grossièrement au pied d’un arbre, ce café rempli de souvenirs, cette maison chargée d’histoire et bien pour moi mon coin de paradis, ma madeleine de Proust se trouve juste ici.

Comme à l’accoutumée, en cette heure tardive au cœur de l’hiver, la plage est déserte. Je peux tout à loisir laisser mes pensées vagabonder de vague en vague, d’écume en écume, sans être le moins du monde dérangée. Il faut dire que celle de Guétary n’est guère immense. Fréquentée en haute saison, elle semble délaissée dès le mois de novembre.

Une nouvelle année s’annonce et je frémis à l’idée de ce qu’elle peut m’apporter tout en caressant l’espoir de belles promesses. L’an passé fut redoutable. Je faillis bien perdre tout ce qui me rattachait à ce monde. L’essence même de la vie, celle qui désormais coule en moi depuis huit semaines. Je n’en reviens toujours pas de cette découverte. J’essaie de ne pas envisager le pire, d’attendre sereinement la suite des événements.

Quatre mois auparavant, j’étais orpheline, adoptée par une famille aimante – hélas disparue – et je me posais un minimum de questions quant à l’avenir. J’avais un petit boulot, des amis, un mec tombé du ciel – enfin le croyais-je – et je me préparais à fêter dignement mes trente ans.

En quelques semaines, quelques jours, quelques heures même, l’assemblage précaire sur lequel reposait mon existence fut balayé. Après de multiples péripéties, je perdis une sœur puis gagnais un père et un frère. Deux illuminés. Désormais en prison pour de nombreuses années.

Mais comme la vie ne réserve pas toujours des surprises désagréables, elle m’avait également apporté mon amour de jeunesse sur un plateau d’argent. Et, maintenant, cet autre présent qui sans nul doute bouleverserait toute mon existence.

Je n’oublie pas non plus le commissaire Emmanuel Audicourt, mon papa de substitution. Adorable, prévenant, autoritaire parfois, mais toujours à bon escient. Un vrai père quoi. J’ai également hérité d’une grand-mère qui souffre d’Alzeihmer et je suis propriétaire d’une île.

Et oui, aussi surprenant que cela puisse paraître, je dois, sans doute, être l’unique chômeuse à pouvoir me vanter de détenir un bout de terre au large de la Méditerranée sur lequel se dresse un palais démentiel.

Les racines. La famille. Je dois me concentrer sur celle que nous sommes en train de créer Mikel et moi. Pour ce faire, je dois oublier d’où je viens donc par là-même qui je suis vraiment. Une pensée me hante pourtant. Je ne peux m’en défaire. Subrepticement, elle se glisse entre les pages du livre que j’essaie vainement de terminer depuis plusieurs semaines, au milieu d’une scène du film à suspense qui tiendrait en haleine un régiment, au fil d’une conversation lorsque mon œil s’égare au loin. J’ai beau la chasser, elle parvient toujours à s’insinuer, me laissant vide et déprimée. Au fond de moi, aucun doute, j’ai besoin de savoir. Même si je m’en défends, la tentation est trop forte. Mais j’ai tellement peur d’être déçue que je n’en parle à personne. Je suis si fière aussi.

Et puis, il y a cette photo.

1

Une semaine auparavant, je traînais mon ennui de pages en pages internet, jusqu’à ce fameux site où il paraît aisé de retrouver d’anciens camarades. Présentée le matin même à un énième entretien d’embauche, je n’en finissais plus d’échafauder des milliers de plans pour tenter de m’en sortir dans cette quête insensée d’avenir professionnel. Je me doutais bien que l’un de mes anciens compères, tout empreint de nostalgie à l’approche de la trentaine, n’aurait pas manqué de déposer des clichés de nos jeunes années afin de retrouver un peu de cette innocence qui nous caractérisait alors.

Effectivement, Peyo, ignorant le droit à l’image, avait posté la photo de classe du CE2. Celle de Mme Couturier. Elle souriait à l’objectif, debout sur la droite, alors que nous nous efforcions de faire de même, assis sur des petits bancs en bois, les mains bien à plat sur les genoux. 1991. Que dire de cette journée sinon qu’elle restera dans les annales. Le photographe nous avait ainsi fait poireauter des heures sous le soleil pour immortaliser cet instant. Je ne me trouvais pas jolie sur cette photo, d’ailleurs je ne suis pas photogénique. L’instant capté n’est jamais vraiment le bon, invariablement une grimace, un rictus gâchent le rendu.

Attendrie, je scrutais un par un les minois de mes anciens camarades en me demandant ce que certains d’entre eux avaient pu devenir. Je stationnais un long moment sur celui de Marie aux joues bien rondes portant tellement d’espoir dans ses prunelles azur. Elle me manquait beaucoup cette amie-sœur. Qui d’autre était ainsi parvenu au bout de son chemin ? Parmi toutes ces lumières, lesquelles s’étaient éteintes depuis lors ?

J’avais brièvement revu Carole, Julien, David et Isabelle demeurés au Pays basque, mais j’ignorais ce qu’il était advenu des vingt autres gamins. Les deux premiers cités, sans surprise, travaillaient dans les entreprises familiales implantées depuis des décennies dans la région, les suivants s’étaient mariés et avaient déjà des enfants. Ils semblaient heureux.

Peyo, quant à lui, avait désormais perdu sa tignasse. Mikel, déjà le plus beau, dominait les autres de son imposante stature. Le voir ainsi me ramenait à ces instants où j’avais secrètement espéré qu’il se tourne vers moi, que cette indifférence à mon égard se transforme en un sentiment plus doux. Des années durant, je m’étais accrochée à cette illusion, comme quoi il ne faut jamais renoncer à ses rêves.

Sur la gauche de l’écran apparurent d’autres clichés plus anciens. Je me surpris à me moquer de la manière dont nos prédécesseurs, tout aussi empruntés que nous et vêtus de tabliers sombres, fixaient l’objectif certains d’un regard amusé, d’autres parfaitement terrorisés.

1972. Il y avait une légende au-dessous de la photo : Ecole élémentaire d’Ascain – Cours préparatoire de Mme Harribey. Fait étrange, le nom des élèves apparaissant dans l’ordre du premier au second rang. Je suspendais mon bras au moment où mon cerveau lui suggérait de quitter le navigateur pour aller siroter un petit café.

Pemier rang, troisième sur la gauche, les mains croisées, sourire timide : Elona Strapikis. Encore plus surprenant, juste à côté d’elle sur la droite, un autre enfant, cette fois-ci un garçon : George Strapikis.

Je retins mon souffle un instant, considérant les deux visages, essayant d’y capter une quelconque ressemblance, tentant d’éprouver un sentiment. Rien. Le vide. Et pourtant, il s’agissait vraisemblablement de ma mère et très certainement de… mon oncle. J’ignorais qu’elle eut un frère. Lors de notre première rencontre, Iker, mon père, m’informa qu’Elona venait d’arriver dans la région lorsqu’ils s’étaient connus. Encore un mensonge. Dans quel but ? Celui de m’ôter toute envie de partir à sa recherche. J’avais sous les yeux la preuve tangible de son enfance au pays. Elle avait donc vécu ici jusqu’à ma naissance. Impossible qu’elle y demeurât ensuite sans tomber sous la coupe de mon redoutable père.

Où était-elle désormais ? Et George ? Vivants ou morts ? Vivants pour d’autres et morts pour moi. Cette pensée m’obsédait depuis.

Mme Harribey avait sans nul doute pris sa retraite depuis de nombreuses années mais les vieux dans le coin sont coriaces : peut-être parviendrai-je à retrouver sa trace ? Enracinée dans sa terre natale, je soupçonnais la femme au nom basque de ne pas s’en être bien éloignée.

Bordeaux. Le tram, les pavés, gris sur gris. L’hôtel de police, sorte de grand navire échoué en centre ville près de la patinoire et des immeubles sans âme du quartier Mériadeck. Il faut pousser un peu plus loin pour découvrir la cathédrale Saint-André surmontée de sa lumineuse vierge puis cheminer encore pour débarquer dans le triangle d’or : Gambetta, le cours Clémenceau et celui de l’Intendance, la place de la Comédie avec le Grand-Théâtre (rebaptisé Opéra !), les allées de Tourny recouvertes de chalets lors du Marché de Noël, l’immense place des Quinconces où se tient, semestriellement, la foire aux plaisirs que je me plais à nommer « foire au déplaisir » tant j’exècre son ambiance, le mélange des odeurs dans le vacarme des attractions « inattractives » et la rue Sainte-Catherine, ses grands magasins, ses enseignes à la mode, qui descend toute parée d’une foule dense jusqu’à la place de la Victoire. Et puis, plus loin sur la droite, comme cachée dans un écrin de pierre, la place du Parlement Sainte-Catherine et sa jolie fontaine. Un symbole du Sud. Une touche de Provence si loin de la Provence. Un quartier plein de charme où j’aime m’égarer entre terrasses et boutiques. Sur la gauche, après la place de la Bourse et ses « Trois Graces », le miroir d’eau dans lequel elle reflète ses façades XVIIIe puis les quais aménagés en promenade où je joggais le dimanche matin, reprenant mon souffle en m’accoudant face au fleuve doré, la Garonne. En remontant, toujours sur la gauche, le quartier des Chartrons, ses artistes, ses bobos. Bordeaux, la ville au bord de l’eau. Je la trouve majestueuse.

Parvenue au commissariat, le planton chargé de l’accueil semble me reconnaître et sur un signe de tête me laisse me diriger vers le bureau d’Audicourt. Fermé. Eclats de voix. Je frappe contre la porte. Pas de réponse. Enfin, le fidèle Redon apparaît.

– Ah, Elaia, bonjour. Tu tombes mal, nous sommes en plein interrogatoire. Est-ce que tu peux repasser ?

Je lui souris aimablement. C’est un homme charmant, très doux. D’aucuns pourraient se demander pour quelles raisons il a choisi d’officier ici ? On l’imaginerait mieux parler de poésie – sa passion – devant un auditoire conquis, ou se débattre, pour le bien de son prochain, dans des services sociaux… quoique finalement, à bien y réfléchir, c’est un peu la même chose à quelques détails près. La poésie en moins évidemment.

– Pensez-vous en avoir encore pour longtemps ? Je voudrais vraiment parler à Manu. C’est important.

– On a un sale meurtre sur les bras et très peu d’indices. Donc, je pense que la soirée va être longue. Tu ferais mieux de l’appeler demain.

Il avisa ma mine contrariée.

– Ce n’est pas grave, j’espère ?

– Non, ne t’inquiète pas. J’avais juste besoin de son avis.

Il sent bien que quelque chose me chiffonne mais n’a pas trop de temps à me consacrer pour l’instant.

– Je lui dis de t’appeler dès que possible. Ok ?

– Ça marche. Merci Sylvain. Et bon courage alors.

Je rebrousse chemin en traînant un peu les pieds. Les conseils avisés du commissaire m’auraient bien aidée. Bon, je vais devoir m’en passer. Première étape : localiser Mme Harribey. Pas facile avec un nom pareil. Si je prends l’annuaire de la région Sud-Ouest, il va m’en sortir des tonnes. Je désespère déjà d’y arriver lorsqu’une idée me vient. Mais bien sûr, tatie !

Oh, elle doit savoir, elle sait tout sur tout le monde du haut de ses quatre-vingt-quinze printemps. Evelyne Sallabery, la pharmacienne qui a pris soin de moi juste après mon abandon sur les marches du bureau de poste. J’avais à peine une semaine. Je lui dois beaucoup. Elle m’a accompagnée sur le chemin tortueux de ma destinée.

Je retrouve ma voiture garée dans le parking relais. Au démarrage, la musique envahit l’habitacle. Toujours ce foutu réflexe du volume maximum. Il va vraiment falloir que je perde cette habitude. Sans doute, lorsqu’un petit passager babillera dans mon dos. Je l’imagine déjà ou, plutôt, je suis effrayée à l’idée de sa venue.

Mon portable me tire de cette mélancolie. Je baisse le son de l’autoradio puis décroche :

– Elaia ! Manu à l’appareil. Tu voulais me parler ?

Le timbre de sa voix rauque suffit à me rassurer. Je nous revois encore à Malte sur les traces de mon passé. Notre complicité lors de ce voyage. Comment il a su gérer la situation. La manière dont il m’a sortie des griffes de mes geôliers.

– En fait, je passais dans le coin et je voulais juste vous faire un brin de causette.

– Ah, bien, je serai chez moi vers 22 heures. Je t’invite à dîner.

– Impossible. Je dois rentrer, Mike m’attend, mais je repasserai sous peu. Je vous appellerai avant, ce sera mieux.

– Ok. Tout va bien ? S’enquit-il, un pointe d’inquiétude dans la voix. Sylvain me dit qu’il t’a trouvée un peu pâle.

– De la fatigue, rien de plus.

Un temps. Puis :

– Ton père a demandé à te voir, tu le sais.

– Oui, il veut un parloir.

– Que comptes-tu faire ?

– Rien.

Silence.

Oui, mon géniteur – celui qui avait échafaudé un plan machiavélique à mon égard – du fond de sa cellule où l’avait jeté une ambition démesurée, souhaite reprendre contact. Je n’en ai ni l’envie ni la force. Il continue à dévorer des ouvrages sur l’Atlantide, persuadé de pouvoir un jour recréer le continent disparu. Un fou. Entraînant sa famille dans sa chute. Mon pauvre frère, perverti, purge une peine expiatoire de 15 ans. Lui non plus n’aura pas ma visite. Je ne peux oublier notre relation lorsque j’ignorais qu’il soit du même sang et que je pensais naïvement avoir rencontré l’homme de ma vie. Et Marie. Ma véritable demi-sœur, considérée comme ma meilleure amie tout au long de sa courte existence.

Maman, ai-je envie de crier. C’est la première personne que l’on appelle à son secours. Mais la mienne reste sourde. Si loin de moi. Si peu préoccupée par moi. Elle a tout de même tenté de m’éloigner en se débarrassant de ma personne comme d’un paquet encombrant.

Pourtant, je n’éprouve à son endroit aucun ressentiment. Je serais comblée de pouvoir simplement lui parler, tenter de retrouver un signe de ressemblance sur son visage d’opaline. J’imagine naïvement son élan, lorsque courant pour me serrer dans ses bras elle gommerait toutes ces longues années. 30 ans. A-t-elle songé à moi lors de cet intermède ? Ou bien, partie vers un autre destin, elle a effacé de sa mémoire mes premiers vagissements aussi sûrement que les bras de mon père.

Rentrée à la maison, à Bidart où je vis désormais, Mike m’accueille les yeux pleins de promesses. Il me laisse à peine le temps de poser mes affaires, mon sac, mon caban, mes chaussures pour se jeter sur moi et m’entraîner vers un instant d’intimité profonde. Il sait si bien trouver les gestes qui me font défaillir. De ses baisers dans le cou, à peine effleurés, à ses caresses plus poussées, mon corps n’a de cesse de lui intimer l’ordre de poursuivre ses approches. J’adore le grain de sa peau ambrée, ses muscles, sa carrure d’athlète. Avec lui, je bâtirais le plus grand des palais au fond de la plus sombre masure. Loin de l’Atlantide.

Ne souhaitant pas l’inquiéter, je ne lui ai pas parlé de ma découverte. Je suis heureuse dans ses bras, et pourtant au moment le plus fort de notre étreinte ce sont les deux petits visages que je revois. Maintes fois, depuis ce fameux jour, je me suis connectée sur le site pour observer la photo, tentant de débusquer dans les traits des enfants un indice me menant jusqu’à eux. Un logiciel de reconstitution faciale me permettrait de découvrir leur apparence d’adulte. La police utilise ce type d’outil dans le cadre d’enquêtes menées après de longues disparitions d’enfants. Ça m’étonnerait qu’Audicourt me permette d’en user à des fins personnelles. Il est très à cheval sur le règlement. Je vais donc devoir me débrouiller seule.

2

Encore une fois, je retiens ma respiration en suivant le dédale de couloirs et leur odeur tenace dans cet environnement verdâtre où quelques silhouettes fantômatiques apparaissent sur le pas des portes, cheveux blancs épars, parfois courbées sur des déambulateurs. Evelyne Sallabery occupe la chambre 315. Donc, troisième étage. Un petit papy me sourit et soulève son béret sur mon passage. Je lui adresse un signe de la main. Un nouveau pensionnaire, semble-t-il. C’est la première fois que je le vois ici, ou peut-être n’ai-je jamais remarqué sa présence.

– je sais qui tu viens voir ! Lance-t-il toujours souriant.

Il a des yeux très noirs pleins de vivacité. La mélancolie des lieux ne l’a pas encore atteint.

– Ah, vraiment !

– Oui, petite, tu viens pour la belle Evelyne. Je connais ton histoire. Je la connaissais bien avant qu’elle me la raconte.

Je le considère un instant, interloquée.

– Que voulez-vous dire ? Vous étiez au village lors de ma découverte ?

Il hoche la tête pensivement.

– Petite, c’était bien avant ça !

Je tente une approche juste au moment où la porte 315 livre passage à Mme Sallabery, l’ancienne pharmacienne qui prit soin de moi ce jour du 23 octobre 1983 où je fus trouvée sur les marches du bureau de poste alors à peine âgée de quelques jours. Depuis, cette femme fut également le témoin de mes années de jeunesse et, désormais, je ne manque pas de lui rendre visite au moins deux fois par mois.

A peine le temps de saluer tante Evelyne que le vieux monsieur, alerte, a déjà tourné les talons.

– Qui est-ce ?

Evelyne me jette un drôle de regard.

– C’est un ami, lâche-t-elle alors que je demeure interdite.

Une gêne s’installe et je me surprends à penser que les sentiments n’ont pas d’âge. Il en est pour preuve l’empourprement de ses joues, l’éclair au fond de ses yeux verts.

– Tu lui as parlé de moi ?

– Oui, un peu.

Elle baisse la tête comme un enfant pris en faute.

– Je n’aurais peut-être pas dû le faire ! Puis reprenant : « Mais Paul est un homme très gentil ».

– Il est arrivé dernièrement, n’est-ce-pas ?

Evelyne relève ses beaux yeux verts et, les plongeant au fond des miens, me déclare :

– Oui, c’est un petit nouveau. Il n’a que soixante-seize ans. Oh, il est si drôle, toujours une blague à raconter. Je me rends compte que j’ai sans doute été trop bavarde. Tu ne m’en veux pas ?

Sa détresse m’émeut. Après tout, la population locale a suivi le feilleton dans lequel j’ai débuté mon arrivée sur terre puis la dernière saison avec l’apparition de mon père. Les potins délient les langues les plus discrètes en un tel lieu retiré du monde.

– Mais non, ce n’est pas grave. J’ai juste été surprise ! Par contre, je n’ai pas compris pourquoi il dit me connaître.

Evelyne lève la main :

– Oh, mais c’est un blagueur. Tu ne dois pas prêter d’intérêt à ses propos. Et puis, c’est un séducteur aussi.

– Vraiment ?

– Oui. Mais nous n’allons pas discuter ainsi dans le couloir, viens entre dans ma chambre, je suis si contente de te voir, cela faisait bien longtemps.

Je suis passée au début du mois, c’est-à-dire moins de trois semaines auparavant. Ma tante a perdu la notion du temps et mon cœur se serre à la pensée que malheureusement dans un futur proche elle m’aura peut-être également oubliée.

A peine entrée dans la pièce immuable, je prends place sur le fauteuil et commence mes investigations :

– Est-ce que Mme Harribey, institutrice à Ascain dans les années 70, cela te dit quelque chose ?

Aussitôt, elle comprend et s’agite :

– Elaia, qu’est-ce que tu cherches encore ? Laisse le passé reposer, pense plutôt à l’avenir. Tu es heureuse avec Mikel ? Et le bébé ? Tu es heureuse, n’est-ce-pas ? J’ai tellement prié pour que tu trouves la paix.

– Oui, ne t’inquiète pas. Tout va bien. J’ai juste besoin de la contacter pour organiser les retrouvailles d’anciens camarades. C’est une surprise pour le père de Mike. Ils étaient en fac ensemble.

Evelyne hoche sa tête argentée joliment permanentée mais finit par déclarer :

– Je m’en souviens bien. Elle était de Cambo-les-Bains. Une jeune femme avec des jumeaux tout le temps malades. Elle passait souvent à la pharmacie avec des ordonnances impressionnantes. L’un des deux petits était asthmatique et plus fragile que l’autre. Elle s’inquiétait énormément. Je la rassurais comme je pouvais : il s’agissait le plus souvent de maladies infantiles que les garnements s’ingéniaient à attraper et se repasser.

– Tu ne sais pas où elle pourrait se trouver maintenant ?

– Je pense qu’elle doit être retournée dans la maison familiale. Son mari est mort alors qu’elle était encore en activité et son plus grand souhait était d’un jour pouvoir s’y retirer.

– Est-ce que tu te souviens de son prénom ?

– Oh la la, tu m’en demandes des choses. Il me semble que c’était Liliane ou Eliane. Oh, c’est bête, je ne suis pas sûre.

Au même instant, j’avise la boîte de chocolats toujours entre mes mains.

– Je t’ai apporté tes friandises préférées, excuse-moi, j’ai oublié de te les donner. Le vieil homme m’a un peu perturbée !

Elle ouvre le paquet et découvre émerveillée les pralinés et truffes dont elle raffole, fait mine d’en saisir un puis se ravise et me tend la boîte :

– Tiens, sers-toi ! Tu dois te nourrir pour deux maintenant !

Le fait de refuser son offre pourrait l’offenser. Je la connais bien.

– Merci. Mais les autres sont pour toi et pour tes amis. Paul, par exemple ! Au fait, Paul comment ?

– Oh, ça y est ça me revient : Viviane, Viviane Harribey !

La boîte de chocolats repasse devant mes yeux et je ne peux m’empêcher d’en saisir un exemplaire : ils sont vraiment délicieux. Un praliné en appelle un autre. Et puis, ça lui fait tellement plaisir.

– Et ton genou ça va mieux ?

– Tu sais, les rhumatismes ça va ça vient ! Bon, en ce moment je peux galoper tout à loisir mais qui sait demain… Je vis au jour le jour. Comme toute le monde ici. Nous n’avons pas de projets à part celui de se retrouver devant le poste de télé ou pour une partie de jeux. Parfois, quelques pensionnaires manquent à l’appel, ils sont discrètement partis dans la nuit. Nous n’aurons plus de confidences, de rires partagés. Tous ici sommes conscients d’attendre...

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