Supplément d'un important ouvrage. Scene derniere du Fils naturel, avec une Lettre à Dorval

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A Venise, chez François Goldino, à l'enseigne del fido Amico [i.e. Paris, Veuve de Marc Bordelet]. M. DCC. LVIII. 1758. [2]-78 p. ; in-12.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1758
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SUPPLÉMENT
D'UN IMPORTANT
OUVRAGE.
SCENE DERNIERE
-du Fils Naturel, avec,
une Lettre à D 0 R VA L.
Chez François Goidiho, S
TEnfeigne de! Fido Amico.
A-i;
SUPPLÉMENT
D'UN IMPORTANT
OUVRAGE.
SCENE DERNIERE
du FI LS NATUREL.
LTSIMOND fatigué dans
fon appartement Juivi d'André,
fen fidèle Domefi;o,v.e j Confiance
Clairville & Dorval refient fur la.
Scène.
CtAIUVIUE.
A N D 1 S que Lyflmond Ce
livre au repos après tant
j|py§p d'agirations & nous laiflè
ici, en pleine liberté per-
mertez, vous ma lœur vous, Dorval,
mon tendre C fidèle ami, vous enfiu.
(4)
ma chere Rolâlie permettez à ma
curiofîrc de vous demander quelques
édairciflèmens fur les évcnemens .de:
cette finguliere journée tous mes fen-
timens vous font connus que je con-
noiîïè à. mon tour ceux qui vous ont
amenés à cette révolution heureufe
ne me cachez rien, vous le devez à
l'amitié qui croiroir fon bonheur in>-
parfait fi vous ne lui faifiez parrager le
vôtre.
Confiance apprenez-moi d'abord
depuis quand s'eu: formée cette inreIli-
gence fi rendre entre vous & Dorval
j'avoue qu'occupé uniquement de mon
amour pour Rosalie, je ne voyois rien
autre chofe. Que j'étois éloigné de
Soupçonner. Dorval d'une jpafîîon
combien je croycis fa Philofophie (u-
périeure à cette douce Ellfili
il vcus aime j'ai vu fon Billet mais
une Lettre fi tendre a dû être précédée
de mille fehtimens que vous connoif-
iïez dévoilez-moi les commencemens
d'un attachement fi refpedable in-
flruifèz-moi fur-tout, du motif qui
,vous engageoit à m'en faire un myC-
tcre.
A iij
Constance.
Il m'eft aifé, Clairville, de me jufti-
fier fur cet article. Je ne vous ai rien
dit, parceque je n'avois rien à vous
dire j'avois il eft vrai, mon projet
dans la têce; c'étoit d'amener Dorval
înfënfiblement à m'aimer mais j'a-
voue que jufqu'à ce jour je n'avois
conçu aucune espérance de fuccès
Dorval me témoigrloit de la confiance,
de l'eftime, & rien de plus.
CLAIR VILLE.
Comment ce Philofophe aufterc s'y
efr-il pris pour vous déclarer fes feux?
il a fallu qu'il ait parlé ma curiofitc
eft bien vive fur ce point.
Constance.
Il n'a point parlé.
Clairvilie.
Ah j'entens fes regards. fon
trouble.
Constance.
Rien de tout cela..
C L Â 1 R VIL L E.
Ma fur vous rougiffez Eh
pourquoi ? achevez
CONSTANCE.
Vous le voulez eh bien, c'eft mot
(6)
«jui ai rompu le fîlence la première
c'eft moi qui ayant paffc une nuit
cruelle éveillée par ma pafïïon ai
rencontré le matin Dorval dans le &1-
ton il partoit il Ce déroboir à nous
défefpciée, & confîdérant que ce mo-
ment feul me reftoit, je lui ai décou-
vert mon amour & mon projer.
CLAIRVILLE.
Quoi vous Confiance ? vous,
cette femme élevée au-deflùs de toutes
les foibîeffès vous qui avez puifë de
fi grandes reflources dans l'étude de
la Philofophie ? Ah je ne vous
reconnois pas- là.
Constance.
Blâmez-moi, fi vous voulez: il sa-
giilôit de tout mon bonheur je n!a-
vois eue cet inftant en tout cas
j'ai franchi les bornes ordinaires de la
modeftie de mon iexe le lucecs me
C t a i r v i l l e.
Convenez que fà réponfè a été bien
paflîonnée.
Constance.
Il ne m'a point répondu: il a écouté
tranquillement ma déclaration qui a
(7)'-
A iii;
été longue car vous tentez que c c-
toit une chofe à préparer d'un peu
loin. Jamais homme ne s'elt pofledéfi
fingulierement en pareil cas au mo-
ment cù je finifïôis ma tirade, & où
il ne pouvoit Ce difpenfer de répondre,
vous êtes furvenu. Ah mon frere
que je vous ai maudit de bon coeur
ClAIRVIILï.
Je m'en doute un peu, ma petite
four à préfent je comprends tout le
rèfte il vous a répondu par le Billet
<jue vous m'avez montré.
CONSTANCE.
Précifcment.
CLAIRVILLE.
31 vous a pourtant fait foupirer en-
core je l'ai vu trifle, reveur, cpa.nl
vous m'avez fait part de fon Billet fa
philofophie rougi'Toit de Ce voir de ni-
veau avec les ames vulgaires: foii em-
barras vous a inquiétée vous m'avez
trouvé fèul avec lui :e n'en ai pu cirer
une parole. Il eft vrai que notre ami
eft un peu caché on ne voit jamais
bien ciair dans ton ame. J'aurois peine
à concilier cette froideur avec la paf-
Lion qui paroiffo:t dans fi Lettre vous
(S)
2-t-il enfin expliqué cette énigme ?
Constance.
Nous avons eu une longue conver*-
fàcion. Ah mon frère quelle ame
.verrueufe Se modefte Que il pas
fait pour éprouver ma tendre!re ? de
quelles couleurs triites & rebutantes
i\a- t-il pas cilerché à voiler fon mé-
,rite ? Mais plus il travailioit à me per-
îùader contre lui-mcme plus ce rare
définrereflèmenc cette uablime dclica-
'telle me pénetroit en fa faveur en-
:Cuire il s'eft rejetté fur les fuites du ma-
riage une chaîne éternelle
des enfans j'ai cru lui voir dû
foible pour fa. pofiérité je ne lui ai
plus parlé que des enfans que je lui fe-
ro;s.
Clairviile.
Ma feeur ceci devient un peu fort.
Constance.
Je rai fort affûré que ( a ) fes filles
feroient honnêtes fes fils nobles 6- fier.
Animée par ma pafïîon je me natte
de m'être expliquée avec quelque élo-
quence je ne me recormoiflbis pas
(a ) Page 100.
(9)
jnoi-mcme j tant je me trou vois en ce
moment élevée au-defïûs de ma fphcre
ordinaire. J'ai fait des argumens, mon
frere je les ai entremêlés des fenti-
mens les plus pathétiques j'ai vaincu.
Dorval n'a plus eu que fà nailfance à
obje<5ter nouveau iujet de triomphe
pour moi je me fuis élevée avéc force
contre un vil préjugé amoureufe
folle de la vertu je ne voyois qu'elle.
Croiriez-vous, mon frere, que j'ai la
gloire d'adorer mon cher Dorval, fans
qu'il lui foit échappé aucune forte de
/eduction à mon égard le n'ai trouvé
que des refiftances j'ofe le dire, opi-
niâtres. Jugez de mon bonheur & de
mon triomphe.
CLAIR VILLE.
Je ne m'étonne plus à prêtent, nu
/ceur du peu d'intérêt que vous avez
pris aujourd'hui au défcfpoir où m'a-
voit jette l'indifFérence de Rofàlie.
Vous aviez vos affaires vous n'aviez
pas de temps à perdre cela s'appelle
prendre l'occafion aux cheveux. Il y a
d'abord quelque apparence d'irrégula-
rité dans vos démarches mais la Phi-
lofophie couvre tout: vos petites licaa»
(io)
ces ont tourné au profit & à l'honneur
de la vertu il eft glorieux de l'aimer
jusqu'à l'indécence cependant je fuis
bien-aife de vous dire en paffant que
lorfqu'on Ce fent capable de tant de
foiblefîè il faudroit du moins ne pas
afficher la pruderie. Vous ne fçauriez
éviter le reproche de fauffeté tandis
que vous faites en tapinois les mêmes
attifes que votre petit frere vous
jouez la PhiloCophe, vous lui en impd-
fez il a la simplicité de vous révérer,
& vous le laiflèz faire. Qu'en dit ma
chere Rofalie, elle dont vous avez été
l'aujthrc Pédagogue?
R o s a l z.
AL!
ClAIRVHlî.
Un foupir, ma chere Rofalie que
veut-il dire ? Vous vous taifez pour-
quoi ce filence ? Voulez-vous recom-
mencer à me défefpérer? Aurois-;e
encore perdu votre rendrefïè f Vous
venez de me la rendre. Vous m'avez
donné votre main Ah vous me
R o s a 1 1 h.
Non, Clairville mon cœur eft à
(il )
présent à vous pour jamais.
Clairvillî..
A préCent ah pourquoi l'avois-je
perdu Apprenez-moi mon crime il
étoit involontaire mon cœur ne fut
jamais coupable l'Amour m'en eft
témoin. Au nom de ce Dieu par qui je
refpire & qui vous fait Ci belle, appre-
nez-moi pourquoi vous m'avez haï
car vous me l'avez dit.
ROSALIE.
Qu'exigez vous
Clairville.
Cet aveu eft nécefTaire à mon bon-
heur voudriez-vous fempoifonner
pour jamais ? Rofatie vous avez tou-
jours lu dans mon cœur, ne lirai-je
jamais dans le vôtre ?
RosALIE.
Ah! Clairville vous m'allez haïr à
votre tour, & à plus jufte titre.
C L A I RVI L L E.
Moi ceiîèr de vous adorer ? je ce£
ferois doue de vivre mon amour eft
ma vie: parlez, c'eft l'Amour qui le
veut votre belle ame peut-elle être
cachée plus long-rems à votie Amant,
.à votre Epoux ?
Mi-)
1
Rosalie.
Souvenez-vous au moins que c'eA
vous qui l'avez ordonne.
Clairville.
Hé oui.
Rosalie.
Que fans votre volonté précité 8c
abfolue j'euue mieux aimé mourir
que de vous révéler ce fatal myftere.
CLAIRVILLE.
Hé oui encore une fois je meurs
d'impatience fi vous tardez plus long-
tems.
Rosalie.
Hé bien Clairville il faut donc
vous avouer que j'avois cefle de vous
aimer.
ClAIRVILLt.
Hc pourquoi cruelle î l'avois-e
îïicriréi
R O S A L I E.
Je vous ai dit que non.
CLAIRVILLE.
C'éroit donc fans raifon.
ROSALIE.
Du moins de votre part.
CLAIRVILLE.
Un dégoût de L'ennui ?.
(I3)
Rosalie.
Non.
Clair ville.
Quoi donc ? achevez.
Rosalie.
J'en aimois un autre.
Clairville.
Qu'enrens-je ? vous Roïalie ? ô Ciel
efl-il polïïble Après (a) cettefoi donnée
er reçue chaque jour avec de nouveaux
trafifports après ces inflans fi doux oh
je lifois dans vos yeux oh cesmains
daimioient elfuyer mes larmes tantçt
ameres tantôt délicicujes > que la crain-
te & la tmd-cjfe faijiient couler tour à
̃ tour? après avoir juré de ne jamais
changer ? vous l'aviez juré. Infenfé
que f crois je vous avois cru vous
avez pu trahir tant de fermens! vous,
élevée dans les bras de Conftance, dans
le (êin de la vertu vous m'aviez aimé,
je vous adorois j'étojs toujours le plus
tendre Amant prêt à vous fuivre au
bout de l'Univers où vous rappelloit
votre mere; Se vous ne m'aimiez plus ?
vous aviez fait an autre choix je l'au-
( a ) Page 117.
(14)
rois pu croire d'une femme méprit- f
ble Mais de Rofalie
Rosalie.
J'ai prévu votre étonnement; car
enfin convenez que vous ne vous en
doutiez pas.
Clairville.
Jamais trahifbn fut-elle conduite
avec plus de noirceur
Rosalie.
Mais fi vous vous f'achez toujours
je vous avertis que vous n'en fçaurez
pas davantage.
CLAIR VILLE.
Accablez-moi, cruelle, je le mérite
par ma (implicite par ma candeur,
par ma fbtrifè, puifqu'il faut tout dire.
Do.rval cher Dorval que dites-vous
de tout ceci? N'êtes-vous pas pénétré
de ma douleur
(.1) Dorvalparoît immobile, la tête baif-
jee i'air penfif & les brar
fjfc-z [on attitUde ordinaire.
Clairvïlle.
Mais n'efpérez pas de me cacher le
frO
nom du fortune Rival qui m avoir
ehafle de votre cœur.
Rosalie.
Vous allez encore vous fâcher.
C l airviu e.
Non je fuis fort tranquille vous
m'armez, vous me l'avez dit. Après
tout que m'importe le paffe ?
Rosalie.
Hé biell (cachez donc.
Clairville.
Quoi
Rosalie.
Que mon cœur
Clairviile.
Votre coeur ah vous me tuez
dites mpi ce nom fatal, prononcez-
Rosalie.
Dorval.
CLAIRVILLE.
Dorval ?
Ros Ali e.
Lui-même.
C l airv î lle.
Vous plaifàntez.
Ros al î s.
Point du tout.
(l<S)
s.
ClAIRVUlE.
Ah1, pardonnez-moi.
Rosalie.
Je .vous jure que non.
Clairville à JDorvaî»
Dorval.
Clairville.
Perfide, feroit-il poffible ?
D o r va l.
Mais cela vous paroît donc bien ̃
ridicule ?
Clairville.
S'il faut vous l'avouer on ne peur
pas davantage. H4 quoi! (a) èzranger.
incunr.n. /'ayant pars! cjtexn moment
parmi nous avec cette phifionomie au-
ficre Se {ombre toujours monté fur le
ton de la trifteffè & de la douleur
vous feriez parvenu à mpplanter un
jeune homme amoureux, aimé, dans
le coeur d'une perfonne jeune & efli-
mable ? La naturel la vrai-fêmblance
ne peuvent adnïettre:cette idée allez,
allez Epidete & Heraclite n'ont ja-
mais été cornptés parmi les hommes
bonnes fortunes. Je vQps paflp la.
( a ) Page 90.
conquête
07)
fi
conquête de ma fœur c'elt une prude.
Mais Rofalie, mais la jeuneffe mais
les graces Rofalie finiflêz cette
mauvaife plaisanterie.
Rosalie.
Clairville, je vous jure par les liens
qui vont nous unir que rien au monde
n'efl plus vrai..
CLAIR. VILLE.
Quoi ? vous me condamnez à vous
croire.
R'os A L I E.
Il le faut.
CLAIR.VILLE.
Ah je fuccombe je meurs
mais non, je fuis afrez venge par la bi-
farrerie d'un pareil choix. Pcurfui-
vons tranquilleinent cètte fînguliere
confidence je conçois à prêtent les
regarde, les périts foins les cômpiai-
rances, les flatteries avec lesquelles il
vous a gagnée aveugle que j'érois le
vous avez donc vu tout cela
C-O N ST A N C E..
Moi, mon frère, ;e n'ai rien vu je
.vous jure ;.je tombe des nues & fi :la
chofe eft ainfi j'ai été trompée tout
comme vous.
fiS)
Claie, vihi.
L'artifice & ia perfidie font au com-
ble mais revenons Rosalie
comment s'y eft pris votre nouvel
Amant pour vous initruire de fa paf-
ûon
R O S A L I E.
Hélas! c'eft moi qui ai eu la foi-
blefle de lui déclarer la mienne.
Cl A IB.V I LLE.
Quoi vous-même ? tandis que votre
Amant deftiné à être votre Epoux, a
eu tant de peine à arracher à votre
pudeur l'aveu le plus légitime; c'eft
vous la premiere qui ah je ne
puis parler.
Pourquoi tant de furprife ? vous
voyez que Conflance ma chere Maî-
treiïè en a ufé de même.
ClAIRVILLE.
Et connoiffiez-vous îon intrigue
avec DorvaL?
Rosalie.
Point du tout; je ne l'ai appris que
lorfque vous m'avez fais part de kox
mariage.
(19)
B ij
Clair, vi x. le.
Voilà donc le myfcere de votre éva-
nouiflement dévoilé; je ne puis plus
douter de mon malheur & de ma
iionte vous tombez évanouie; je me
jette à vos pieds pénétré de douleur
je vous offre enluite mon bras pour
vous foutenir (.1) Uijfez.-moi me di.
tes-vous, je vous hais laijfezrmoi. On
s'évanouit pour un traître, on accable
d'outrages l'Amant trompé. Comment
expliquer ce comble d'ingratitude &
d'inhumanité
Rosalie.
Que vous dire ? j'avois de l'humeur;
on,en auroit à moins.
ClAUVIIlî.
De l'humeur,'perfide?
Rosalie.
Hé bien je fuis coupable, je me
fais horreur à moi-même ce que vous
me rappeliez me couvre de courue
fion.
Clairville.
Mais lorfque vous avez fait l'aveu
de votre paffion y a-t'il répondu ?
(to\
RosAiir.
Avec un trouble un égarement
égal au mien on efl: venu, il a fallu j
nous réparer nmis ce n'a été qu'après
lui avoir abandonné ma main qu'il a
i»aifce long temps avec des tranf-
.ports Cependant il partoit, car c'efl
aujourd'hui que cette fcéne s'efl: paf-.
C LAI lt VIL L E.
Ma fœur ma femme, toutes deux
,rivales toutes deux amoureuses, fai-
fant les mêmes avances, le même foir
& presque au même inftant à qui ? au
plus mélancolique au plus ennuyeux
de tous les mortels, à un être fingnlier
& bilarre, qui, de fon propre aveu,
a (a) trré 3 o ans parmi les hommes-, ifole,
inconnu, négligé, fans avoir éprouve la
tendre ffe de personne ni rencvntré per-
fonne recherchât la (terme ? Corn-
ment concilier de pareilles- contradic-
tions ? Y eut-il jamais de fiction C ridi-
culement absurde ? & le perfide vous
trahit toutes deux. Ma foeur, vous
entendez jee qu'on, dit de.
de fou égarement?
(a) Page 61.
(21)
Constance.
Je m'y perds, je fuis outrée.
Rosalie.
Il partoit j'ai eu la foiblefïè de lui
écrire tout ce que l'Amour a jamais
mfpirc de plus tendre: j'attendois une
réponfe faut-il vous dire celle que j'ai
reçue ?
ClAIRVUIJ.
Hé bien?
ROSALIE.
C«ft vous qui me l'avez rendue.
Clair.vii.le.
Mciî
Rosalie.
Vous j'accourais pleine d'effroi au
bruit de fon.combat & du vôtre; vous
•in'-av-ez appris fan amour & ion ma-
riage axec Confiance la voilà cette
réponfè qui a penfé me coûter la vie.
Confiance eft venue enfuire m'-ofirjr
un acyle dams fa :mai(bn danscelle de
Dorval; ellefcaitde quel air je. lui ai
.répondu elle peut fè rappeller l'éloi-
gnemeiK afreux que je lui 'ai tcmoi-
..gnc.
CLAIRVILLE..
Je comprens enfin.:cette accusation
Ui)
que vous m'avez portée contre Dorvaî.
(a) J{ vous n ompe m'avez-vous dit,
c' (fiun miihatit $ & moi j'ai eu la fim-
plicité de me plaindre à lui-même de
votre injuflice. Je l'ai laiiîe feul avec
Rofalie je lui ai facilité moi-même
des momens G doux pour lui, fi cruels
pour moi. Je vois tout d'ici vous l'a-
vez accablé de reproches, il a tenté de
fe juftifier.
Rosalie.
II n'a pas été quellion d'éclaircilfe-
mens: ioit hardieflê, faulfeté, ou re-
tour de vertu de fa part foit fcibleflè,
ou ftupidité de la mienne, ma fureur
s'eft tue comme par enchantement, au
moment oii il lembloit que j'allois &
que je devois éclater en reproches con-
tre fa perfidie étonné de mon accufa-
îion & craignant fans doute de ne
pouvoir échapper à la conviction, il
s eft retourné tout d'un coup avecadref
fe. L'Amant a difparu il a repris ce
ton aujlere avec lequel il a fi bien fça
nous Subjuguer tous. Il n'a plus parlé
que de la vertu, du facrifice de notre
<4) Page 118.
C*5)
amour il s'efc vanté, mais pourtant
avec des ménage mens galans & déli-
cats, d'un triomphe parfait remporté
fur les iêns il s'eft peine adroitement à
mes yeux, (.<?) comme une Divinité bien-
fui fume qui rr.c tendait la main, Qr qui
raïfùroit mes pas ebaneelans. Par une
metamorphofe inouïe, mon fédufteur,
mon complice a pris infolemment
fair de mon juge je m'en fuis laifle
impofer foctement je l'avoue Con-
fiance efl arrivée, & dans mon dépit,
dans mon défefpoir dans mon humi-
liation, car il y avoir de tout cela, je
lui ai fait pleine ceflion du perfide
Lyfimond eft entré vous fçavez le re-
fie. Le traître s'eft trouvé mon frere;
je vous ai rendu mon cœur je vous ai
donné ma main vous m'en Saurez
gré, fi vous voulez; mais enfin, vous
voyez bien que je ne puis plus aimer
que vous.
Ainfi vous revenez à moi, mais feu-
temenr après qu'on vous a quittée;
vous m'aflurez un amour éternel, mait
(a) Page n8.
r*+)
̃c'eft parce qu'un obftacle qui reû aoflî
vous répare pour jamais du nouvel ob-
jet de votre pafiion tant que l'efpoir
de lui être unie vous efl: relié vous
m'avez fui vous m'avez haï, vous
avez pris plaifir à me le dire & à me
défefpérer ne vous enfjyiez-vous pas
de ma maiîon, fi André ne .m'eût
averti ? Dans le dernier entretien: que
'ai eu avec vous., mourant d'amour &
de douleur à vos pieds ai-je pu vous
arracher un fentiment? que dis-je! un
remords? cependant vous feaviez alors
la trahilon de Dorval & ton mariage
avec Confiance je vous ai vue ef-
frayée lorcquc je vous. ai redemandé
votre cour tout occupée de votre
:perfide vous ne m'avez répondu que
:ces mots, Dorval vous trompe. Clair-
ville n'a donc été enfin due votre pis
allez voilà qui efl ç^4enc ce
pas le fèntinienc c'ed la ncceflîcé feule
qui vous à ramenée à lui. Croyez-vous,
Rofalie, que ce fôit-là un dénouement
heureux, que ce début de mariage fiait
ih\&x flatteur ? Groyez-vous qu'il y .eûc
beaucoup d'hommes, qui, à ma place,
ÉuSèntaflez peu délicats, fa a&-il le dire?
(M)"
c
allez dupes pour vous cpoufêr
Rosalie.
Je e fens tou r je vois tout mais i'a-
mour eft un coup du défini, quand
c'eft notre étoile qui l'a voulu.
CLAIR VILLE..
Quel langage Le deftin, ni les écot-
les ne fe mêlenr point Mefdames> de
vos foiblefïês biffez ces termes ridi-
cules à des femmes méprifables qui
croient par-là en imposer aux fots fur
l'infamie de leur conduite je ne fçait
comment vous & Confiance avez été
tèduites tout ce que vous avez d'a-
drefïe, vous l'avez employée à dégui-
fer le principe de vos fèntimens. Vous
peignez tout d'un coup votre paillon.
des couleurs les plus pathétiques, vous
ne dormez plus, vous pleurez vous
gânïflèz vous ne pouvez plus renfer4
mer le feu qui vous dévore vous ail. 7i
trouver votre vainqueur, & fans, pu-
deur, fans ménagement, vousfolîici-
tez à fes pieds fa tendrelfe & fa pitié
cela eft fort touchant fans doute
voilà la maladie dans la crife la plut
violente mais comment a-t-elle com-
mence les défirs, les larmes, l'aban-
(2.6)
ron total de foi-même ne viennent
que peu à peu & par degrés une fem-
)ne qui a des fentimens & des princi-
pes, & j'ajoute Mefdames de l'ex-*
perience or vous en aviez Tune &
l'autre puisque, vous avez aimé une
femne. de cerre forte ne fe laiffe pas
entraîner tour de fuite dans le préci-
fans s'arrêter fans reculer fans
frémir l'Amour eft un enfant, il joue
long-temps avec nous avant que de
nous blefîer. Rofalie, fes jeux vous ont
plu en un mec, vous arez féduit, ou
vous avez été féduite. Ceffez de vous
parer, vous & Dorval, d'une faulîe
vertu vous ne fçauriez être tous deux
véritablement. vertueux; quelqu'un de
vous eft coupable & perfide, ou plutôt
vous l'êtes l'un & l'autre d'un côté,
l'imppfteur fôufFroit quejerougilfe de-
vant lui de la foiblefTe d'aimer, de l'au-
tre, l'infidelle Rofalie m'aiïûroit que
(a) la de mon ami Ufa:f:jp>it
de Tous de ma
fimplicité, tous, deux y inûaltoier.t. Je
ypus fçais gré de voiler la fuite de
( *7 )
C ij
votre paillon j y verrois des hor-
reurs.
Dorval je viens à vous j'ai joué
jufqu'ici le rôle d'un (or, j'en conviens:
tout le monde les étrangers mêmes
s'étoient apperçus des tours que vous
me jouiez dans ma maifon fous mes
yeux moi feul je vous voyois aitftere,
respectable, terrible Mais enfin
je commence à voir une partie de vos
noirceurs. N'efperez plus m'échapper;
je veux pénétrer le fond de cet abyme
de perfidie..
D or va l.
Ingrat, vous ofez me maltraiter ainfi
dans ce même jour oû mon bras vous
a fauvé la vie 1
ClAlRVUlï.
Que me dites vous Ah croyez
que mon cœur
Constance.
Mon frere laifïèz-moi parler. Dor-
val, il eft vrai a volé h votre lecours
lorsqu'on lui a appris votre danger
mais à moins d'être le dernier des
hommes, pouvoir -il s'en ditpenfer
c'eit moins unafte de générofité, qu'un
devoir qu'il a rempli qu'un bonheur
r zs )
dont il doit fe féliciter. Il a fauve les
jours de qui ? d'un ami qui périfToic
pour avoir trop cru à la vertu. Ré-
ponds, Dorval, pourquoi Clairville
s'croit il arme n'etoit-ce pas pour
défendre ton honneur? Pourquoi l'af-
iaflln oit-on n'étoit-ce pas pour avoir
refuse de te foupçonner randis qu'ell
effet tu le trahitlois ? Va, ta faulre
vercu aflàflmok mon (rere tu n'as fait
que le dérober au danger où tu l'avois
précipité roi-même.
Dorval-
Et ma fortune que j'ayois partagée
Constance,
Dis avec Rofalie, avec l'objet de t«
.folle & criminelle teudreflè tu ne
donnois ni 3. l'amitié ni à la vertu, eu
donnois à la paillon. Et que icaisrje
Ne foupçor.npis-fu pas des lors que ce
vieillard, pere de Rofàlie croit aufïï
Ié tien les circonstances du lieu & du
temps de {on départ (a) fes difcourf,
foir Çon nom changé, dont tu
devois être inflruit fçs démarches que
a) PageSq,
C üj
tu devois ravoir ce vieillard qut
t'aime fi tendrement, qui t'avoit com-
blé de les biens puifque tu es plus
riche que nous tous ce vieillard, dis-
je, pouvoit-il entretenir un commerce
ri fuivi avec fa fille avec Clairville &
Conftance & n'en point avoir avec
toi qui étois l'objet de Ces complai-
fances ? Si tu étois en liaiCon avec lui,
pouvois-tu ignorer Con changement de
hôm fon mariage? Tu foupçon-
hois donc que Rofalie étoit ti fceur
peut-être le fcavois-tu dès long-temps.
Ne te plains pas de l'étendue de mes
foupçons il n'en eft point dont ru ne
te fois rendu digne par ra profonde
& inexplicable duplicité fi tu connoif
fois ta fceur tu ne faifois que lui ren-
dre une fortune dont les Loix dont
ton pere de retour t'alloient forcer de
lui faire part.
CXAIRVItLE.
Ma fceur, n'empoifomaez point ainfi
les apparences du bien. Y en auroit-il
de pur dans le monde, fi on l'exami-
noit toujours à la rigueur ? Je confeue
que je dois la vie à l'amitié & au cou-
rage de Dorval la qualité de mon
(30)
thaï ne fait que relever le mérite de
cette action je lui rends grâce d.'a-
voir voulu partager fes biens avec Ro-
falie qu'il alloit me céder mais je
ne puis lui pardonner de vous avoir
amures toutes deux par l'apparence
d'une paffîon qu'il ne fentoic pas. Par-
lez, Dorval comment concilier votre
mariage avec Confiance & la Lettre
paffionnce que vous lui avez écrite,
avec ce trouble, cet égarement, ces
rranfports que vous témoigniez à Ro-.
fali.e ?
Douvai.
Je n'ai aimé que Rofalie.
Constance.
Que dis-ru ? Et ta Lettre ?
Dorval.
Elle ctoit pour Rofalie.
Constance.
Pour Rofalie "•̃
Ro salie.
Qu'entends-je
D o 3. v a l.
Je répondois à fon Billet, lorfqu'on
eft venu m'avertir du danger de Clair-
vilIe dans mon trouble j'ai oublié fur
ma. table ma Lettre commencée elle
(30
C iii;
étoit équivoque. L'erreur de Con£-
tance..
O-Ciel-: quelle honte- pour mai Je
conçois à- préfènr .tout le ridicule,
toute la bauefïè' du rôle que j'ai joue
vis-à-vis d'un homme' à-_qui. je ii'inf-
pirois rien dont je prenbis la réfif-
tance pour-" urieftèt de fa modeûie,
& qui- Ce moquoit intérieurement de
jna foiblellè.
D o r v a l.
Ne vous reprochez rien Çonftance
c'eft à votre éloquence que je me fuis-
rendu vous avez ià gloire d'avoir
triomphe de ma répugnance. N'eit-ce
pas. beaucoup d'avoir reuffi à me for-
cer au facrifice de ma liberté ?
̃ ^> Qu'enteiido^vous par le facrifice de
ytre^libeJTC; A qui avez-vous fair ce-
iachnee à une femme belle, jeune
d'un caractère vertueux, de qui vous
attendiez votre bonheur pour moi il
me femble que c'eft Confiance qui a
fait un facrifice en cpoufâut un homme
qui, félon nos Loix, n'a point d'état.
D'ailleurs -vous ne vous êtes déterminé
z ce mariage que lorsque vous vous

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