Sur la guerre

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Vous trouverez dans cet ouvrage neuf lettres de guerre, écrites par Rudyard Kipling à André Chevrillon, grand voyageur, agrégé d'anglais, essayiste et proche ami de l'écrivain. Kipling s'y interroge sur la psychologie nationale anglaise en analysant la foi de cette armée composée de volontaires. Cette correspondance nous permet de mieux connaître l'homme, dans une sorte d'autobiographie imprévue.
Sont également réunies ici trois études intitulées La Poésie de Rudyard Kipling. Un conte qui tient aussi du reportage, " la guerre en montagne ", traite du conflit sur le front italo-autrichien et souligne le talent d'ethnographe de l'auteur. Enfin, un court essai de Thérèse Bentzon, " L'armée anglaise peinte par Kipling ", datant de 1900, offre une synthèse sur l'œuvre et la personnalité de Kipling, ainsi que sur l'empire et l'armée britanniques.
Par leur grande variété d'analyse, ces textes regroupés pour la première fois ici mettent en valeur les talents d'observateur du célèbre conteur.


Édition présentée et annotée par Lucien d'Azay



Publié le : jeudi 27 mars 2014
Lecture(s) : 12
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823812558
Nombre de pages : 240
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Collection dirigée par François Laurent
RUDYARD KIPLING
SUR LA GUERRE
1914-1919
NEUF LETTRES
suivi de
LA GUERRE EN MONTAGNE
et de

THÉRÈSE BENTZON : L'ARMÉE ANGLAISE
PEINTE PAR KIPLING
Édition préfacée et annotée par Lucien d'Azay
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PRÉFACE
Kipling au service de l’empire
Do you like Kipling ?
– I don’t know, I have never kippled.
ANONYME.
Dans les sphères bourgeoises du début du XXIe siècle, Kipling est désormais une marque de sacs de luxe, mais s’y trouve-t-il encore quelqu’un pour se demander pourquoi cette marque a choisi un singe comme logo ? Quel message l’entreprise en question espérait-elle transmettre à sa clientèle en faisant référence au Livre de la jungle ? Quelle idée se faisait-elle d’ailleurs de Rudyard Kipling, le père de Mowgli, de Baloo, de Bagheera et de Shere Khan ? Un scénariste de Walt Disney ? L’inspirateur d’un dessin animé d’autant plus rassurant que les bêtes ressemblent aux hommes et que la nature est le royaume d’un enfant ?
Les porteurs de sacs Kipling n’imaginent sans doute pas qu’ils arborent l’un des noms les plus emblématiques du colonialisme sous son aspect le plus naïf et le plus pervers : la conviction dans la mission civilisatrice de l’homme blanc, qui conquiert les peuples, administre et exploite leurs territoires, et relègue leur culture au rang de folklore pour leur apprendre à servir l’économie de marché, à travailler et à consommer, voire à défendre la classe dominante dans ses conflits d’intérêt, au prix de leur vie parfois, qui d’ailleurs ne vaut pas cher. Chantre de l’impérialisme britannique, partisan et avocat de la cause soldatesque, Rudyard Kipling était pareil aux « hommes de bonne volonté » de Jules Romains, dont l’« âme » ne faisait jamais abstraction de la collectivité. Il ne doutait pas du bien fondé de son rôle de porte-parole de l’expansionnisme. Sa foi était le ressort de son message. Il mit son immense talent de conteur au service de la Couronne et eut une influence considérable.
Francophile et francophone, ayant été ébloui, dès l’été 1878 (il n’avait pas treize ans), par la féerie parisienne de l’Exposition universelle, où il accompagnait son père chargé de superviser l’organisation de la section indienne, Kipling consacra un livre à cette « nation sœur », dont il admirait la culture et la liberté d’esprit, et en qui il vit toujours une alliée (Souvenirs de France, 1933). On pouvait s’attendre à ce que le plus jeune prix Nobel de l’histoire et le premier en langue anglaise (1907 : quarante-deux ans), qui avait si bien parlé du monde moderne dans ses nouvelles, eût un correspondant français dans le genre de Paul Morand, sinon Morand lui-même, dont la prose vive et elliptique, le cosmopolitisme criard et même l’idéologie (à la fin de sa vie, l’ancien diplomate déplorait un phénomène dont l’importance nous semble aujourd’hui ridicule : la disparition de l’homme blanc) sont de la même veine. Mais soit que Morand et ses rares émules fussent à Londres, et à certains égards plus anglais que les Anglais, soit qu’ils n’eussent que le temps de répondre par télégramme aux missives de l’auteur d’Actions et réactions, c’est par l’intermédiaire d’André Chevrillon (1864-1957) que Kipling entretint, dès 1909, une correspondance littéraire avec la France.
Ce neveu de l’historien Hippolyte Taine, agrégé d’anglais et académicien, qui avait enseigné à l’École navale, connaissait non seulement l’Angleterre, où il avait passé une partie de son enfance, mais aussi les colonies, l’Afrique du Nord et l’Inde notamment, auxquelles il consacra plusieurs livres : Dans l’Inde (1891), Sanctuaires et paysages d’Asie (1905) et Marrakech sous les palmes (1913). Son récit de voyage en Inde, paru initialement en feuilletons en 1891 dans la Revue des Deux Mondes, avait attiré l’attention de Kipling. Il s’avéra un excellent passeur, en l’occurrence : il écrivit une étude sur Kipling (Trois études de littérature anglaise, 1921), où il le place à côté de Shakespeare et de Galsworthy (second prix Nobel britannique), et un essai intitulé simplement Rudyard Kipling (1936). Comme l’angliciste et critique Thérèse Bentzon, il collaborait régulièrement à la Revue des Deux Mondes, et l’on peut supposer que c’est grâce à lui que les textes de La Guerre en montagne y furent publiés. Sans être, semble-t-il, un ami particulièrement proche de son correspondant anglais, il n’en demeura pas moins un point d’appui pour Kipling, un relais pour la diffusion de son œuvre en France, comme en témoignent les lettres dont nous disposons encore aujourd’hui. Kipling était flatté par cet admirateur anglophile, originaire d’un pays qu’il aimait, où l’on traduisait régulièrement son œuvre. Et Chevrillon devait désirer mieux connaître le grand écrivain, après l’avoir révélé au public français dès 1903, dans une étude critique d’une centaine de pages qui tient lieu de préface à Sur le mur de la ville, publié au Mercure de France, comme la plupart des premières traductions de l’œuvre de Kipling en français. Enfin, celui-ci accepta de préfacer le recueil d’articles d’André Chevrillon réunis sous le titre L’Angleterre et la guerre qui parut en 1916 en France puis en 1917 outre-Manche. Chevrillon y analyse essentiellement le retournement psychologique de l’Angleterre et son engagement. La préface écrite pour « mon ami André Chevrillon » renforça les liens entre les deux écrivains alliés et observateurs de la déflagration mondiale. Une trentaine des nombreuses lettres que Kipling lui adressa sont conservées aujourd’hui à la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet (Paris), où j’ai pu les consulter.
Quand il n’écrit pas sur le papier de l’hôtel où il descend (le Brown’s Hotel de Mayfair, à Londres, ou l’hôtel Brighton, rue de Rivoli, à Paris), Kipling recourt le plus souvent au papier à lettres à en-tête de Bateman’s, sa résidence de Burwash, dans le Sussex. En haut à gauche de la page, devant les mots « Burwash Etchingham » en petites capitales, figure un logo intéressant : une locomotive surmontée d’un poteau télégraphique. Le papier épais, gris-vert, de format 19,5 x 15 cm, est plié en deux pour constituer un cahier de huit ou six pages (un demi-feuillet supplémentaire dans ce dernier cas), lequel est de nouveau plié en deux pour entrer dans une toute petite enveloppe de 8 x 10,5 cm. L’écriture de Kipling, à l’encre noire, est fine, souple, sinueuse et penchée vers la droite. Il souligne minutieusement les titres en guise d’italique. Pas toujours lisible (certains imprimeurs, à la saisie de ses textes, furent d’ailleurs induits en erreur, et de fréquentes bévues, pour les mots étrangers par exemple, figurent encore dans plusieurs éditions), il ne fait néanmoins guère de ratures, se contentant parfois d’un renvoi. L’ensemble évoque le devoir d’un élève sage et appliqué, et contraste nettement avec la brutalité des dialogues, les jurons « cockney » et les récits de massacres de ses nouvelles militaires.
Les neuf lettres de Kipling à Chevrillon réunies ici pour la première fois dans un volume inédit se rejoignent par leur thématique commune sur la Première Guerre mondiale. À travers ces échanges unilatéraux, faute de disposer des lettres de Chevrillon (la fille de Kipling a détruit sa correspondance), c’est là l’occasion de dépasser ce contexte épistolier pour s’interroger sur la place de l’armée dans la société de l’Empire britannique, la composition de celle-ci et plus généralement la vie militaire telles que les perçoit Kipling. Les textes de La Guerre en montagne, que nous publions ici, entrent parfaitement en résonance avec ceux de La France en guerre dont les éditions Les Belles Lettres publient une nouvelle traduction au même moment. Que la prose de Kipling, davantage que sa poésie, continue de fasciner des lecteurs, c’est ce qui nous conduira à analyser ses mécanismes, mystiques ou politiques, et le message qu’elle véhicule encore dans un monde où tous les paramètres dont elle tirait parti ont été bouleversés, quand ils n’ont pas carrément disparu.
Comment lever une armée
Comme Virgile sous le règne d’Auguste, ou D’Annunzio, son contemporain, dans le récent royaume d’Italie (unifié en 1870), Kipling célébra la légende d’un empire et lui donna raison contre le reste du monde. C’est ce qu’il faut pour ragaillardir la nation dans les périodes de crise, et surtout pour une armée. La légende était d’autant plus indispensable au Royaume-Uni que la conscription n’existait pas. Lorsque la guerre éclate, en août 1914, le pays ne dispose que d’une armée de métier de 147 000 hommes. Pour engager des troupes sur le front français, le gouvernement lance alors, à l’initiative de lord Kitchener, le ministre de la Guerre, une vaste campagne de recrutement de volontaires, jusqu’à ce que la conscription soit instaurée le 27 janvier 1916. C’est ainsi que quelque 2 600 000 hommes furent mobilisés, soit près d’un quart de la population masculine. Sollicités par des affiches prônant la défense des valeurs patriotiques contre le « Hun », ou plus radicalement le « Boche », les volontaires s’engageaient pour des raisons personnelles, dictées par leur propre conscience ou leur sens moral, ou par émulation. Et non sans enthousiasme, car ils croyaient, comme Kipling, à la légende. Ses louanges du militarisme et sa glorification du soldat britannique s’insinuaient depuis vingt ans dans les consciences, qui ne demandaient qu’à être attisées pour enflammer les imaginations. Les hommes rêvent de partir sur le front, de participer aux plus belles batailles et de rentrer couverts de gloire, avec des galons, leur bardé de médailles. Les femmes s’agenouilleront aux pieds des héros pour se gorger de leur épopée en terre étrangère, sous les drapeaux britanniques. Loin de pressentir à quel point elles seront lugubres, ils se grisent de leurs aventures en puissance et s’imaginent déjà en train de les raconter à la ronde.lever battle-dress
À quoi tient la foi du soldat dans une armée de volontaires comme l’armée britannique ? Plus empiristes qu’idéalistes, les Anglais ne se sont jamais fait beaucoup d’illusions sur l’esprit de la conscription. Il faut néanmoins que la propagande soit convaincante pour que le soldat finisse par ne plus voir, comme le personnage de Voltaire, les contradictions de sa vocation : « Mon métier est de tuer et d’être tué pour gagner ma vie. » Si Kipling ne nous dit pas toujours explicitement ce qui motive les soldats (mais c’est aussi parce que certains se sont engagés sans savoir eux-mêmes pourquoi ils l’ont fait), il a le mérite de nous montrer des typologies assez représentatives de l’armée de métier. On y trouve naturellement assez peu d’enfants de chœur, mais quantité de vauriens, de faillis, de marginaux, de laissés-pour-compte et de têtes brûlées, qui n’ont à proprement parler rien à perdre, mais tout à gagner (l’armée est à la fois la voie de l’enfer et du rachat), avec toute l’arrogance, la vitalité et l’inconscience de la jeunesse. Et par-dessus tout, une certitude idéologique : « Le patriotisme est le dernier refuge du voyou », aurait déclaré le Dr Johnson, selon son biographe, James Boswell. Au demeurant, les armées les plus redoutables sont souvent constituées d’adolescents qui ne font pas clairement le départ entre l’imaginaire belliqueux et la réalité de la guerre ; et il n’est pas rare que l’épreuve du feu ne fasse qu’aggraver cette défaillance au point de la faire confiner au sadisme ou au fanatisme (le kamikaze est un avatar du martyr). Qu’on songe aux djihadistes, aux Khmers rouges ou à la Schutz-Staffel1. Comme le rappelle, en l’occurrence, Thérèse Bentzon : « Le soldat anglais représente généralement la lie de la population. »2
Un père de famille, un nanti, un collectionneur ou un chef d’entreprise rechignent en général à partir au combat, même si les contre-exemples sont légion (sans parler des amoureux éconduits, volontiers suicidaires). Si l’on conçoit aisément ce qui motive le mercenaire, qui d’ailleurs se bat pour n’importe quoi et n’importe qui pourvu qu’on lui verse sa solde, d’autres motivations militaires nous paraissent plus aberrantes aujourd’hui parce qu’elles sont l’expression d’un contexte que nous ne saisissons plus. La société individualiste occidentale ne veut plus comprendre qu’un individu puisse être à ce point pris dans des rapports sociaux, mystiques ou symboliques, qu’il sacrifie sa vie à l’âme du groupe, et qu’on échappe d’autant moins facilement au destin d’un groupe qu’on n’est plus rien sans lui. Quand on est réduit à la condition d’une fourmi logistiquement vouée à un système, le sacrifice va de soi. À cette abnégation viennent s’ajouter quelques paramètres purement prosaïques, comme l’alcoolisme et l’« irrésistible besoin de cogner », privilèges dont s’enorgueillissent les êtres capables de sécréter de la testostérone ; mais aussi la malheureuse fascination de la médaille, ou plus exactement de la , qu’ambitionne tout citoyen ou sous-citoyen bien portant de l’Empire, « du duc au nègre », selon Kipling (), comme si l’armée abolissait les castes ; et enfin la fraternité, qui naît naturellement de la confrontation au danger. « Car la force de la Meute, c’est le Loup, et la force du Loup, c’est la Meute » (« La Loi de la Jungle », ).reconnaissanceWinning the Victoria CrossSecond Livre de la jungle
Le crédit du soldat
Après une petite enfance heureuse à Bombay, où son père enseignait à l’école des beaux-arts, Kipling fut confié en 1871, peu avant ses six ans, à une famille d’accueil à la périphérie de Portsmouth (Southsea). Il entra six ans plus tard dans un collège privé (Westward Ho, dans le Devon) dont la plupart des élèves étaient comme lui originaires des colonies. À l’expérience cruelle de l’abandon succéda celle des brimades à outrance. Il faut obéir pour apprendre à commander, et l’apprentissage peut être violent. Cette violence est nécessaire pour former le caractère des futurs cadres du Royaume-Uni, estimera plus tard Kipling. À Westward Ho, il fait aussi l’expérience de la solidarité et de l’intégration, puissants facteurs de cimentation des communautés scolaires ou militaires. Appartenir à un groupe où l’on a été reconnu pour avoir partagé des tribulations avec les autres, à commencer par l’initiation, du bizutage aux rites maçonniques (Kipling deviendra par la suite membre du Savile club, du très huppé Athenaeum et de la loge « Espérance et persévérance », mais ce faux modeste ne participera à la politique qu’à distance et refusera toujours les titres et les décorations, sauf les récompenses décernées à son œuvre), c’est aussi ce qui ancre l’identité du soldat et le rend fidèle à son poste. Tout au long de sa « carrière », il ne cessera de répéter que l’armée britannique, comme l’Empire, tient sa légitimité du fait qu’elle assume ses vicissitudes, sa destinée et sa responsabilité en âme et conscience. De là son crédit, qui s’assimilait pour lui à celui que l’on accorde à un romancier : on ne croit à l’histoire que si elle « tient debout » ou « tient la route ». Le crédit du soldat, c’est non seulement son témoignage, mais celui que ses camarades fournissent sur son compte, et il ne fait pas de doute que beaucoup, en s’engageant, se prévalent déjà du prestige que leur conférera leur Iliade, si modeste soit-elle ; car il y a une ivresse du prestige, qui relève de l’hypnose : d’où le rôle de l’uniforme écarlate (red coat), pareil à la muleta qui fascine le taureau.
Livre de la jungle hooligancarabinieriTrois hommes de troupe
Les Épées
Ce qu’apprécie Kipling comme les militaires, c’est donc le récit de l’aventure, davantage encore que l’aventure en tant que telle. Les touristes se consolent de ce qui a gâché leurs vacances en savourant à l’avance la chronique de leurs déboires, les enjolivant au besoin, photos à l’appui. Le ressort littéraire de toute épopée militaire est du même acabit : on se souvient plus volontiers de l’éclat historique des batailles et des victoires que des centaines de milliers de soldats morts ou estropiés au champ d’honneur3. Et l’épopée cristallise dans la mémoire individuelle ou collective à proportion qu’on s’éloigne des événements dans l’espace et le temps, car le souvenir de la légende épure la légende en lui conférant sa patine légendaire. Cet état d’esprit, c’est celui du scoutisme et des mousquetaires. Le Livre de la jungle inspira en 1908 le général Baden-Powell et Vera Barclay, les fondateurs du louvetisme, et Kipling rendit hommage au roman d’Alexandre Dumas. Implicitement, la lâcheté, l’hypocrisie et la perversité appartiennent au caractère féminin. La perfide Allemagne est une « nation femelle » aux yeux de Kipling, une nation frénétique, hystérique. Les femmes ont d’ailleurs rarement la part belle dans ses livres où règne un phallocratisme endogène d’origine victorienne (il avait beaucoup de tantes). But that’s quite another story, comme il disait lui-même.
Kipling, écrivain « martial »
The Three Musketeers (1887) inaugure le cycle de nouvelles où apparaît le trio de troupiers anglo-indiens qui consacrera Kipling comme écrivain « martial ». Trois personnages exemplaires, que les soldats reconnaissent et auxquels ils s’identifient peu ou prou, dans un de ces jeux de miroirs infinis qu’on retrouve au principe des légendes. Charles Zorgbibe, le dernier biographe français de Kipling, les appelle éloquemment les « trois piliers du Raj ». Terence Mulvaney, un Irlandais grandiloquent, costaud, coureur de jupons et bon vivant : le macho dans toute sa splendeur, mais toujours d’aplomb, sabre au clair, quand il le faut ; John Learoyd, un déclassé originaire du Yorkshire, malheureux en amour et sans emploi, pour qui l’armée était l’ultime recours de ceux qui ont tout perdu ; et Stanley Ortheris, « cockney » expert en chiens, plus discret que ses deux camarades, mais coquet, râleur et rancunier, recroquevillé sur un mystère douloureux qu’on imagine enfoui dans un faubourg de Londres. Tous trois sont astucieux, coriaces et pleins d’humour : ils incarnent trois typologies distinctes et complémentaires du « Tommy », ce fameux Tom Atkins, troufion modèle de l’armée britannique auquel Kipling dédia deux poèmes dans son recueil de ballades militaires, Barrack-Room Ballads (« Ballades de chambrées », 1892).
Ces personnages, Kipling les a conçus sur le terrain, dans les garnisons de l’Inde auxquelles il rendait visite pour regarder bouger et écouter parler les soldats, et glaner des aventures ou des anecdotes qui alimenteraient ses nouvelles. Il est si content d’eux qu’il leur inventera une sorte de préhistoire en transposant le dispositif du trio sympathique pour raconter ses propres aventures au collège de Westward Ho : ce sera la série de (1899) où les trois larrons d’honneur de s’appellent à présent Stalky, Turkey et Beetle (Kipling lui-même, qui, comme le « scarabée », , avait une tête ronde, un dos légèrement voûté et des sourcils broussailleux, ). On y découvre, comme on l’avait pressenti, que l’esprit potache, espiègle et rebelle du «  » que Dylan Thomas reprendra à son compte, est l’embryon de la vocation militaire, et que le cœur du soldat est gros d’une enfance qu’il n’a pas digérée et qu’il espère retrouver dans la camaraderie. De crainte peut-être qu’on ne découvre en lui ce petit garçon qui pleure et s’émerveille encore – ce Mowgli, le « Petit d’Homme » abandonné et recueilli par les bêtes, qui finit tout de même par regagner le village –, le soldat renchérit sur la posture de la virilité. De là le goût (et le prestige) de la biture (voir ou , « la cuite monumentale »), de l’esclandre, de l’« endurance spartiate », du « violent pugilat » et des « refrains féroces ». Kipling décrit à merveille cette nostalgie étouffée et les gasconnades qui en découlent. Les voix de ses collégiens font écho à celles qu’il a prêtées aux soldats, et réciproquement.4Stalky et Cie Soldiers Threebeetlebeetle-browedyoung dogThe Ballad of the “Bolivar”The Big Drunk Draf
Au reste, ce qui frappe souvent chez les militaires, c’est leur pudeur. Elle est inspirée par le sentiment disproportionné de l’honneur, de la dignité magnifiée par le port de l’uniforme, pour lequel on se bat volontiers en duel, se lance aveuglément à l’assaut de l’ennemi, et accepte de mourir ou d’être infirme, la tête haute, guindé dans une veste galonnée, avec un placard de médailles, jusqu’à la fin de sa vie. Un indice sûr et plutôt cocasse de cette pudeur, c’est le penchant pour le juron truculent qui ponctue les récits guerriers : il est plus facile de décrire des massacres dans le détail (gore) que d’expliquer les nuances d’un sentiment. Dès qu’il est question d’émotion, le soldat recourt à la dérision comme une pimbêche qui craint de dire une ânerie à force de chambrer ses copines. Il est curieux qu’un métier qu’on ne peut exercer sans courage rende à ce point pleutre en matière d’expression. Sous la plume de Kipling, le sentiment jaillit malgré tout dans les interstices, mais assez chichement, entre deux ellipses.
Parmi les soldats, le seul auquel Kipling confère une noblesse romantique, c’est le , qui, comme son nom l’indique, n’est pas à sa place. On retrouvera ces mêmes catégories dans de Roger Nimier ; et bien que chaque chapitre y soit raconté, comme dans de Faulkner, du point de vue d’un personnage, et donc selon sa manière de penser et de s’exprimer, le schéma d’ensemble n’est guère différent : le cynisme viril de Sanders et le lyrisme efféminé de Sainte-Anne n’amusent aucun militaire qui n’ait pas au moins le titre d’aspirant. Comme le remarque Charles Zorgbibe, Kipling avait une prédilection pour la « narration indirecte et oblique », celle de l’observateur qui ne participe qu’à demi aux événements qu’il décrit. Ses personnages lui tiennent lieu d’éclaireurs. Si engagé qu’il se veuille, il n’en demeure pas moins une figure de l’arrière, comme Barrès, à la différence d’un D’Annunzio, d’un Alain ou d’un Péguy. À l’abri, il recommande aux autres de se battre et déplore le conflit dans le fumoir du roi. Tandis qu’il commente et s’emporte contre le « Boche » avec une germanophobie irréprochable, tout en exhortant les patriotes au sacrifice pour sauvegarder les valeurs de l’Empire, imagine-t-il concrètement que des centaines de milliers de jeunes gens, dont son fils, seront bientôt éventrés, mutilés, démembrés et pulvérisés par toutes sortes de projectiles dans les tranchées du nord et de l’est de la France ? Lui qui parlait volontiers de , synonyme d’« hygiène » dans sa bouche, comme le fera après lui George Orwell mais en donnant à ce mot un tout autre sens, semble ne plus se rendre compte de l’indécence de son propos, comme s’il n’en envisageait pas les conséquences. C’est peut-être ce qu’entendait Oscar Wilde, vingt ans avant la Grande Guerre, quand il disait de Kipling qu’il était « notre première autorité sur ce qui est de second plan ».gentleman-rankerLe Hussard bleuTandis que j’agonise5decency6
Le soldat ne peut se soustraire au combat sans remettre sa condition en cause : s’il renonçait à la guerre, un homme ne mériterait plus de se considérer comme tel, à peu près comme une femme risquerait de perdre sa féminité si elle renonçait à la maternité. Ne pas partir quand on est apte, c’est faire preuve de lâcheté vis-à-vis de ses camarades. Un clivage s’instaure naturellement entre ceux qui restent et ceux qui partent au combat : les lâches et les héros. Comment échapper à la guerre une fois qu’on est engagé ? Comme l’ont bien compris l’état-major et les politiques qui tirent les ficelles à l’arrière, la solidarité entre camarades devient aussitôt un facteur de cohésion et dès lors d’inertie individuelle, aussi redoutable qu’un piège : impossible de faire machine arrière ; ceux qui se défilent n’ont aucun moyen ni terrain de repli. Il faut en être, faute de quoi on n’est plus (on entend en sourdine l’appel nietzschéen de la loi du plus fort, qui sous-tend Le Livre de la jungle). C’est moins par manque de christianisme que parce qu’il veut déjeuner au mess des braves que Kipling méprise le « faible », l’homme « impropre au service ». Ses « ballades de chambrées » lui donnent l’illusion de participer aux combats.
La Loi et la responsabilité morale de l’Empire
En 1899, en Afrique du Sud, Cecil Rhodes, l’ancien premier ministre de la colonie du Cap, qui allait mettre une villa à la disposition de Kipling où l’écrivain passerait huit hivers consécutifs avec sa famille, l’avait décontenancé en lui demandant à brûle-pourpoint quel était son rêve – son rêve politique, s’entend, car Rhodes était obnubilé par le sien : planter l’sur tout le territoire africain, du Caire au Cap. On ne connaît pas la réponse de Kipling, qui ne dut pas être brillante (les promoteurs l’intimidaient et il avait l’esprit d’escalier), mais il y a fort à parier qu’elle satisfit pleinement le fondateur de la British South Africa Company et des deux Rhodésies (actuels Zambie et Zimbabwe). En matière d’organisation politique, le modèle de Kipling, comme le remarque G. K. Chesterton dans , reste l’armée britannique : « Ce qui fascine M. Kipling dans l’armée active, ce n’est pas le courage, qui ne l’intéresse guère, mais la discipline, qui est, tout bien pesé, son thème principal. » Selon lui, la société idéale doit être . Quand le mot roule dans sa bouche, sa lèvre moustachue frémit, ses gros sourcils se dressent et ses yeux clairs étincellent derrière les verres épais de ses lunettes de myope. , c’est-à-dire la « règle », mais aussi l’Empire (: « sous l’autorité britannique »). « [Aux yeux de Kipling], précise Alberto Manguel dans sa brève biographie, l’Angleterre avait la responsabilité de promulguer des lois justes pour tous et de veiller à ce qu’elles fussent obéies. […] Il restait persuadé que l’Angleterre avait le devoir de régner, mais il pensait aussi qu’elle devait prendre garde à la façon dont elle s’acquittait de ce devoir. » La loi garantit la civilisation ; elle sauvegarde la société et le citoyen ; mais l’on ne survit pas non plus dans la jungle si l’on ne se soumet pas à loi. L’image de la ruche habitée par une colonie d’abeilles, chevilles ouvrières de la Couronne, est récurrente dans l’œuvre de Kipling (elle fera l’objet, en 1908 – à un moment où il redoute que l’Empire ne s’effondre dans l’anarchie par la faute du parti radical – d’une remarquable nouvelle, à la fois pessimiste et éminemment patriotique, , « la Ruche Mère »). On retrouve ici, à l’arrière-plan, une source d’influence commune aux progressistes et aux colonialistes (quoique en désaccord avec le matérialisme de ces derniers), l’historien écossais Thomas Carlyle, dont date de 1841 : la vitalité de la race supérieure anglo-saxonne, « peuple élu », ne peut s’épanouir qu’au nom du droit, facteur de justice et d’efficacité sociale. Et le respect du droit implique non seulement que le Royaume-Uni contrôle le commerce international, mais qu’il soit disposé à faire la guerre. C’est paradoxalement au nom du droit que Kipling encourage sa « race » au combat et à annexer davantage de territoires, au point de chanter la guerre « avec une joie farouche », de s’en faire l’« apologiste passionné », comme dit Thérèse Bentzon : « Personne plus que lui n’aura contribué à exaspérer l’ anglo-saxonne.»Union Jack HérétiquespolicéeruleThe rule, indeedunder British rule saThe Mother HiveLes Héros et le Culte des hérosanimalité
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