Sur la statue antique de Vénus découverte dans l'île de Milo, en 1820, transportée à Paris par M. le Mis de Rivière,... Notice lue à l'Académie royale des Beaux-arts, le 21 avril 1821, par M. Quatremère de Quincy,...

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Debure frères (Paris). 1821. In-4° , 32 p., planche.
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Publié le : lundi 1 janvier 1821
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DISSERTATIONS
1. SUR
LES VÉNUS, L'APOLLON,
ET
LA STATUE DÉCOUVERTE RÉCEMMENT
A MILO.
DE ^'IMPRIMERIE DE Ji P. JACOB , VERSAILLES»
DISSERTATIONS,
RECHERCHES
ET
OBSERVATIONS CRITIQUES,
SUR
LES STATUES DITES LA VÉNUS DE MÉDICIS
PU CAPITOLE, CALLIPYGE ET AUTRES;
L'APOLLON DU BELVÉDÈRE;
ET
LA STATUE DÉCOUVERTE A MILO,
PRÉSENTÉE AU ROI PAR M. LE M." DE RIVIÈRE, EN 1821 ;
AVEC DES NOTES HISTORIQUES ET DES REMARQUES SAVANTES
SUR CES CHEFS-D'OEUVRE J
Par MM. ALEX. LENOIR, CHERY, et M.N.
PRIX : 2 FRANCS.
PARIS,
AU BUREAU DES ANNALBS FRANÇAISES DES ARTS, ETC.,
RUE MESLÉEjy W." 52;
ET CHEZ TOUS LES LIBRAIRES MARCHANDS DE NOUVEAUTES.
l822, r.
me
lWeittitU bU CROI e rïï £ 3etuf>*o do fauctewwo
etcabétttio jojatf-j, do (Petutuio, et». Z)e<%/
jJiittcipafeA, €Lcaôétwie<l/ ûo f&iropo.
ty7ladam&,
Permettez-moi de vous faire hommage de plusieurs
Dissertations et Recherches scientifiques sur quelques-
uns des Chefs-d'œuvre de l'Antiquité appartenant
aux Beaux-Art4.; Ce petit Recueil est intitulé: Disser-
tations sur les V éiius, l'Apollon du Belvédère et la
Statue récemment découverte à Milo.
La réunion de ces diverses Pièces, Madame,
formant une Brochure utile à la connaissance des
plus beaux morceaux de l'Antiquité, et dont le prin-
cipal Mémoire est sorti de la plume de M. le chevalier
Alexandre Le Noir, Administrateur des Monument
de l'Église Royale de Saint-Denis, m'a paru digne
de vous être présentée, puisqu'on y traite des beautés
de la Nature et de la perfection de l'Art du Dessin.
Madame, cet Art charmant, si célèbre dans la
main d'Apelles, vous avez sçti le faire renaître par
la grâce çt la touche spirituelle de vos pinceaux s mais
aussi, Madame, plus heureuse que la fille de Dibu-
tade, qui s'est arrêtée à l'unique image de sonameint x
vous avez fixé pour toujours les traits précieux des
Personnages les plus remarquables de la France et des
principales Cours étrangères.
Veuillez donc, Madame, au nom des Auteurs
dont je plaide ici la cause, agréer la Dédicace de
l'Ouvrage que je prends la liberté de vous présenter;
te sera pour eux le plus sûr garant du SUCCif.
J'ai l' honneur d'être,
1
Madame,, ,
Votre très-humble et très obéissant
Serviteuç,
'MONDOR,
Eirt'Stèîir'des rinàïes françaises ,
rus-Mêlée, a.Q S2 (1).
•?qris, 3o ïtfflrs
f r ) AirwiiÉs FRANÇAISES des strts, à es Sciences et Jts Lettria,.
publié s par MM. 4e chevalier Alex. JLenoir et B. Monddr, pa-
raissent! es i.e,ei,i 5 .de chaque oi«i$,v<pfijr cahier de trois feuilles «
soimut orurs de. gravures : Prix, a5 fr. par RU i,28 fr. par la
poslc j et 9 fr. le volumea 1
OBSERV ATIONS CRITIQUES
SUit
La Vénus de Médicis, sur f Apollon, et sur
.la Statue de Femme que M. le Marquis DE
RJYIÈRE a envoyée de Constantinople.
Les chefs-d'œuvre des beaux arts sont le fruit de
l'inspiration. Ce sentiment est fugitif : le peintre, le
statuaire sont rarement susceptibles d'en être animés,
pour un ouvrage que le pinceau de l'un ou le ciseau
de l'autre aura déjà exécuté.. L'artiste dont le puissant
génie a jeté l'Apollon au milieu des hommes, n'aurait
pu recommencer ce chef-d'œuvre, qui, parvenu jusqu'à
nous sans nom d'auteur, paraît être un présent deg
immortels. Le génie de l'homme ne refait pas son propre
ouvrage..
Si l'on eût enlevé les manuscrits et tous les exem-
plaires d'un chef-d'œuvre de Bacins, ce grand poète
n'aurait pu le rétablir dans sa première perfection.
Détruisez le tableau de Léonidas., et dites qu'on le
refasse ; notre David vous répondra que la chose serait
impossible pour lui-même : son esprit serait-il animé
par ce sentiment qui a dicté sa première pensée, dirigé
son pinceau, inspiré l'expression et toute la figure da
principal personnage, qui feront à jamais la gloire de
( vj )
notre école (1) ? En ce qui se rapporte au sentiment,
l'homme est faible et inconstant : il n'éprouve pas le
lendemain ce qu'il a éprouvé la veille; et il n'est pas
d'amant qui, de quelques charmes que 13 maîtresse
eût été douée, ait conservé pour elle, après la posses-
sion , cette douce illusion, cette amoureuse inspiration
qu'il éprouvait auparavant. C'est par ces idées (exposées
ici très-succinctement), parce que je veux les renfer-
mer dans les bornes d'un article) , que nous sommes
conduits à distinguer les apographes" ou les copies,
des ouvrages originaux.
L'imagination et le génie sont les enfans de la li-
berté; ils veulent être libres eux-mêmes. Dès que
les Grecs eurent été asservis par les Romains , ils
cessèrent de produire de grandes et de nobles choses :
les esclaves n'ont d'esprit et d'invention que pour les
bassesses. Ce sont des vérités qu'il me serait facile de
prouver, si on voulait me les contester; mais il y à
maintenant peu d'hommes, en France, qui veuillent
les révoquer en doute. Celui qui crée est libre, celui
qui le copie est son esclave : voilà la vérité.
(t) Cependant, il-est vrai de dire que Polygnote, après avoir
peint le Sac de Troyes au Poecile datliènes, reproduisit !e même
sujet, avec les mêmes délails, au temple de Delphes ; mais il est
probable que, du moins sous le rapport de l'expression, le second
tableau fut, de beaucoup, plus faible que le premier. De tous ceux
qui, chcï les auçicns, ont écrit sur les beaux-arts, Varron était
le seul qui fut tâjN-4i>le de décidcr cette question : il n'en a pas
parlé.
( vij )
Maintenant, faisons-en l'application, d'abord aux
originaux, ensuite aux apographes ou aux copies. Mais,
avant d'aller plus loin, je crois nécessaire de dire que
ces réflexions ont pour principal objet de me conduire
à prouver que la Vénus de Médicîs, que nous avons
possédée dans notre Musée, n'était qu'un apographe,
ou une copie de la Vénus de Cnide, sculptée par
Praxitèle; et que le chef-d'œuvre, malheureusement
trop mutilé, que nous a envoyé le marquis de Rivière,
notre ambassadeur à Constantinople, est un ouvrage
vraiment original.
Voyez, dans son atelier, l'artiste créateur, son pin-
ceau ou son ciseau à la main : ce n'est pas lui qui
dirige ces instriimens de son génie; il paraît frapper
ou toucher au hasard ; vous diriez que c'est un dieu
qui le pousse ; la toile ou le marbre s'anime sous sa
main ; mais le moment de l'inspiration fini, il quitte
son travail ; et il ne le reprend que quand ce moment
est revenu.
Voyez le copiste, au contraire, les yeux fixés : tantôt
sur son marbre ou sur sa toile, tantôt sur son modèle,
il reporte patiemment sur l'un les traits qu'il a saisis
sur l'autre ; ce n'est pas du marbre, ce n'est pas de
la toile qu'il anime, c'est du marbre qu'il taille, c'est
de la toile sur laquelle il trace des contours et dis-
tribue des couleurs ; c'est sa main, c'est son esprit qui
travaillent, ce n'est pas son imagination. Cependant
c'est le génie seul qui donne et exprime la vie.
Convenons-en, l'art n'est pas fait pour copier l'art,
mais pour imiter la nature. Il faut pourtant dire aussi
( viij )
que la gravure exige du feu, de l'imagination et du
génie ; et que les graveurs qui ont eu ces brillantes
qualités se sont élevés à un haut degré de considé-
ration. L'on peut même assurer, à juste titre, que
Gérard Audran a surpassé Le Brun en beaucoup de
points. Mais les graveurs ne sont pas des copistes : ils
sont des traducteurs, ils parlent une langue qui n'est
pas la même que celle du peintre ou du statuaire ;
et, dans les lettres, Delille serait-il moins un homme
de génie, quand il n'aurait fait que sa traduction des
Géorgiques ?
Maintenant, appliquons d'abord ces considérations
à la Vénus de Médicis, que, sous le rapport de l'expres-
sion , nous comparerons à l'Apollon ; nous les appli-
querons ensuite à la statue dont M. le marquis de
Rivière a enrichi notre Musée, et que nous ne com-
parerons qu'à la grande et sublime nature dont elle est
la parfaite image.
Les Grecs qui, dans tous les temps, ont été très-
suBtils, ne se faisaient uu,-un scrupule de vendre aux
étrangers, et même aux faibles connaisseurs de leur
propre nation, 'des apographes pour des originaux; ils
mettaient à ces copies des inscriptions fausses ; et, au
rapport de Phiîostrate, ils en faisaient un commerce si
considérable que, souvent, au Pirée, on en chargeait
des navires entiers. Les grands de Rome furent surtout
dupes de cette fraude : car, après la conquête de. la
Grèce , ils étaient devenus très - passionnés pour les
statues et pour les tableaux ; sans cependant avoir
acquis dans les arts la moindre connaissance. Il était
( ix )
donc facile aux marchands grecs de les tromper ; et
cela leur arriva tant de fois, qu'on peut assurer qu'à
Rome il n'y avait pas de statues originales, excepté
celles qui avaient été prises dans les temples, dans les
édifices publics , ou sur les places , et enlevées par le
droit de la guerre (1).
De tous ces apographes , dont les Grecs avaient
rempli les palais et les jardins des sénateurs romains,
le plus fameux est sans doute celui que nous connaissons
sous le titre de Vénus de Mèdicis. Mariette, dans son
Traité des Pierres gravées, tome I, page 102, assure
que l'inscription dont cette statue est chargée n'est
point authentique ; et qu'on aurait dû y mettre celle-ci :
copié de la Vénus de Cnide. Si Cléomène, auquel on
attribue cet ouvrage, en eût été le véritable auteur,
son nom serait devenu célèbre parmi les statuaires de
la Grèce ; tandis qu'il est resté dans une obscurité
telle, qu'il n'a été cité par aucun auteur de l'antiquité.
On peut, à juste titre, en conclure que Cléomène
n'était qu'un misérable plagiaire, qui, comme beau-
coup d'autres, faisait commerce d'apographes. D'ail-
leurs, si on lit avec attention Pline, et surtout Athénée,
qui ont décrit avec exactitude l'attitude de la Vénus de
(1) Polyclète avait fait ou fait faire, sous ses yeux, tant d'apo-
graphes de sa statue appelée la Règle, qu'il s'en trouvait une copie
dans toutes les écoles de la Grèce ; et que chacuue d'elles croyait
pouvoir se flatter de posséder l'original, qui fut trouvé chez l'auteur,
après sa mort, et parut, aux yeux des connaisseurs, bien supérieur
aux copies. 1.
( x )
Cnide, on verra d'abord que la Vénus de Médicis ne
peut en être qu'une faible copie.
Vinkelmann, et d'autres antiquaires, ont fait de cet
apographe des éloges si outrés, que, malgré le respect -
dû à ces savans , on est tenté d'en rire ; car ces éloges
conviendraient tout au plus à l'original. Il passait, dans
toute la Grèce, pour le chef-d'œuvre de Praxitèle; et
il y excitait un tel enthousiasme, que ceux qui le contem-
plaient croyaient voir le marbre se mouvoir, croyaient
ensuite l'entendre parler. Selon Lucien, quelquefois
leur illusion était telle (1) qu'ils finissaient par appli-
quer leurs lèvres sur celles de la déesse. Lucien cite
même, à cet égard, un fait que les mœurs de son temps
lui permettaient de rapporter, mais qui blesserait la.
décence des nôtres.
Or, je demande si, quelque général que soit l'amour
des arts qui s'est répandu en France depuis quelque
temps, la Vénus de Médicis a excité une telle admira-
tion, un tel enthousiasme? Sans doute, on contemplait
avec plaisir l'exactitude des proportion» , la délicatesse
des contours que l'on retrouve dans toutes les copies
bien faites des bons originaux. Mais y voyait-on ce
feu, cette âme, cette viê rce mouvement de toutes les
parties qui caractérisèrent toujours les ouvrages des
grands maîtres? Je ne le pense pas. La Vénus de Mé-
o dicis est froide : c'est du marbre taillé, coupé, avec
une adresse admirablë ; mais ce n'est que du marbre.
t
(i) Dans tes Amours, voyez aussi l'Anthologie, article des Statues.
( xj )
En vain, Vinkelmann s'est extasié sur le mélange de
volupté et de pudeur qui brille dans ses yeux : car
chacun sait qu'en statuaire, il n'est pas possible de
placer l'expression dans les yeux ; surtout si l'on sup-
prime la pupille, comme le faisaient les anciens. D'ail-
leurs , la Vénus de Médicis manque de grâce : et son
attitude un peu gênée dénote même que celui qui l'a
copiée, n'avait pas un grand talent d'exécution, ni
d'imitation.
Mais on se gardera bien de dire que Y Apollon soit
une copie : le mouvement de toute sa figure, la vivacité
et la précision de son geste, la noblesse qui brille sur
son front, l'indignation et le mépris qu'expriment ses
sourcils, le feu qui sort de ses narines, son attitude
générale, la position particulière de chaque membre,
la vie qui se montre dans la moindre de ses parties ;
tout annonce le génie du véritable inventeur, et l'en-
thousiasme de l'artiste qui crée.
On ne peut pas jeter les yeux sur la Statue de Femme
que le Muséum doit au zèle et à l'amour de M. le mar-
quis de Rivière pour les arts et pour sa patrie, sans
y reconnaître la même perfection qui nous frappe, nous
saisit, nous transporte à la vue de l'Apollon.
Ce n'est point une divinité que l'artiste a voulu nous
représenter : c'est une femme; mais c'est une femme
dans tout le développement, dans toute la force, dans
toute la grandeur, dans toute la grâce, dans toute
l'élégance que la nature peut donner à ce sèxe enchan-
teur. Ce n'est pas du marbre que je vois; ce sont des
muscles, c'est de la peau) c'est de la chair : il faut
( xij )
que je m'approche, il faut que je touche, il faut que
mon doigt me décèle la froideur et la résistance de la
pierre, pour que je sorte de mon illusion 1 Sans doute,
ce n'est pas là une copie.
Cependant, à peine quelques journaux ont-ils parlé
de cette antique et admirable production; trouvée dans
l'isle de Chio, et exposée depuis trois mois aux regards
du public. Un jeune artiste, qui l'admirait avec moi,
s'écria, dans son enthousiasme : c'est la Femme du
Torse ; mot plein de justesse, auquel je ne puis rien
ajouter.
Je ne lui ai point demandé la permissioh de le
nommer; je ne puis la lui demander aujourd'hui, puigJ
qu'il est parti pour Rome : je me contenterai de dire
qu'il est un de ceux qui ont obtenu un premier prix
dans le concours de cette année ; que M. Mandevare
a été son premier maître.
M.Ni
RECHERCHES
ET
OBSERVATIONS CRITIQUES,
Sur les Statues antiques dites la Vénus de
Mèdicis du Capitole, et Callipyge; sur l'A-
pollon du Belvédère, et la Statue découverte
dans l'île de Milo, en 1820 , et présentée au
Roi, par son Ambassadeur M. le Marquis
nE RIVIÈRE,, en 1821 ;
Pâr M. le Chevalier Alexandre IJcrlùir, Administrateur
des Monumens de l'Eglise royale de St.-Denis, etc.
Personne n'ignure que la plus belle planète du fir
mament, celle qui semble s'attacher aux pas du Roi
des Cieux, le matin devancer l'aurore, et le soir fermer
la marche du jour ; celle qui avertit le berger du mo-
ment où il doit se retirer des champs , comme de
celui où il peut rentrer; celle qui se place à l'extrémité
de la corne gauche du Taureau, a fait naître aux my-
thologues l'idée d'une fable sous le titre de Vèrrns.
Si lon suit le poème mythologique dont il s'agit, on
1.
( 2 )
verra bientôt qu'il est une peinture animée des mou-
vemens et des positions de cette étoile brillante qui
souvent se montre à nos yeux avant le coucher du
soleil. Les uns l'appellent Cypris-, Anadyomène, ou
Aphrodite et Callipyge; d'autres, Uranie, ou Céleste,
Arsinoë et Astarté. Les anciens Arabes la désignaient
par le nom de Cabar , ou la Grande; et la saluaient
en lui adressant cette prière : Alla, va, Cabar, Alla.
Suivant Proculus, elle est chargée de donner la beauté
aux productions de la nature. On en a fait une déesse,
la fille de Jupiter, la mère de l'Amour; et on la
place dans l'Olympe, à côté du maître des dieux : son
nom fut révéré sur toutes les parties de l'Univers.
Jamais culte ne fut plus répandu que celui de Vénus.
La beauté plaît ; et chacun s'empresse de lui rendre
hommage : les Indiens, les Arabes , les Assyriens,
les Phéniciens , les Grecs , les Perses, les Romains ,
les Espagnols , les Mexicains , et même les Celtes ,
lui bâtirent des temples et lui rendirent un culte par-
ticulier.
Rapporter ici la* «ïîrrerses" attributions de Yénus ,
parler des superstitions dont elle a été l'objet, serait
surcharger inutilement ce discours , puisque pour les
connaître , il suffit d'ouvrir les ouvrages qui traitent
des monumens de l'antiquité. Je rappelerai seule-
ment à mes lecteurs les fonctiohs dans lesquelles elle
a été représentée par les peintres et les statuaires
grecs.
g. I. — Fcnus est l'image de la beauté parfaite;
( 3 )
elle étonne l'Univers par l'éclat de ses charmes. Les
philosophes de l'antiquité voyaient, dans la belle pla-
nète de Vénus, la force féconde de la nature, ou la
cause universelle, sous le nom de Genetrix. Ils sup-
posaient qu'elle renfermait en elle-même les quatre
élémens. Ils lui donnèrent l'Amour pour fils; et, pour
compagne, Pitho, déesse de l'éloquence, ainsi nommée
par allusion aux discours séducteurs qu'elle adressait
aux hommes aussi bien qu'aux femmes. On l'appelait
aussi Pœta, parce que, suivant Colulhus ( Coluthi
Nap. Helenœ. v. 80) elle regardait de côté, comme
font les jeunes filles qui veulent voir les hommes sans
les regarder; de là, on a dit que Vénus était louche.
Aussi, les gens du monde , pour exprimer un loucher
doux, un joli loucher, disent, en parlant d'une jolie
femme qui est dans ce cas-là : elle a le loucher de,
Vénus! Cette bisarrerie, qui a eu cours parmi les poètes
mythologiques au sujet de la V énus Cythéréenne qu'ils
disent avoir un peu louché, selon de Paiv, parait
provenir de quelques représentations de Nephtis ,
faites en Egypte ; aussi, voit-on que Perse, pour dé-
signer une prêtresse d'Isis, se contente de l'appeler
Lusca. Sacerdos. Il faut observer, cependant, que le
loucher de Nephtis, remarqué par Perse, et ensuite
par de Paw, dans les représentations de cette déesse,
n'est point un caractère particulier de sa physionomie,
mais un défaut de l'art du statuaire. Les sculpteurs
et les peintres égyptiens étaient dans l'usage de faire
Foell de face même aux figures de profil.
Vénus, comme Isis, ou Nephtis, était hermaphro-
*
( 4 )
dite ; c'est-à-dire , qu'elle renfermait en elle seule la
puissance de créer et d'engendrer sans aucun secours
étranger (1). Par elle, tout se conserve et se reproduit
sans cesse; tous les feux sont concentrés dans son es-
sence; elle s'unit à l'Amour pour débrouiller le cahos ,
et à Y Harmonie pour créer. Vénus avait des fêtes
très-célèbres dans la plupart des villes de la Grèce ,
sous le nom d'Aphrodisies. Les plus renommées se
célébraient dans l'île de Chypre : on a supposé que la
déesse aborda dans l'île au moment de sa naissance,
et qu'elle y avait depuis fixé sa résidence. Platon avait
fait construire à Athènes un temple à Vénus Pandcmos
ou populaire , qui présidait à la prostitution ; il ne
pouvait être fréquenté que par les courtisanes. Une
épigramme d'Asclépiade nous apprend que ces femmes
offraient à la déesse les instrumens de leur profession;
et, suivant Nossfs, elles lui offraient aussi, par recon
naissance , des statues d'or , d'ivoire , ou d'autres ma-
tières précieuses ; il cite particulièrement celle en or
que la courtisane Polyarchis-Iui avait consacrée : Nous
avons été voir dans le temple de Vénus cette belle
statue d'oï de la déesse que lui a consacrée Polyarchis 3
qui a acquis de grandes richesses. Scopas, célèbre
sculpteur de l'île de Paros, 43o ans avant notre ère,
(t) Hermaphrodite est, comme on sait, un personnage de l'in-
vention des poètes ; homme et femme que l'on fait naître de la con-
jonction J'llamès ou Mercure , avec Vénus ou Aphrodite. Herma-
phrodite était ennemi des eaux, quoiqu'il en fut ué.
( 3 )
avait sculpté et fait couler en bronze un groupe re-
présentant Vcnus Pandémos assise sur un bouc. Les
Égyptiens, et les Grecs après eux, considéraient le bouc
comme le Symbole de la force féconde communiquée
à la Nature par la Divinité.
Suivant Hesychius, Vénus avait une statue en Phry-
gie, dans une chapelle consacrée à Cybèle, d'où elle
reçut le surnom de Cybélis. Nonnus, en parlant de
ce lieu, rapporte un fait relatif à la nymphe Aura qui,
suivant la fable , courait aussi vite que l'orage; Bac-
chus en fut épris, et en abusa pendant le sommeil. Le
passage de Nonnus confirme le surnom de Cybélis
donné à Vénus ; en voici la traduction : « A peine le
» dieu ( Bacchus ) (Dyonis. Coru. liv. XL Y. v.
» 654, etc.) s'est éloigné de la chapelle do Vénlls-
» Cybélis , que la nymphe Aura sort des bras du
» sommeil qui avait si bien servi son amant ; elle
» s'étonne du désordre dans lequel elle sç, trouve; elle
» s'aperçoit qu'un larcin amoureux lui a ravi son plus
» précieux trésor; elle entre en fureur; elle s'en prend
» à tout ce qu'elle rencontre ; elle frappe les statues
fi de Vénus et de Cupiaon; elle ignore quel est le
» ravisseur audacieux qui a profité de son sommeil;
» mais bientôt elle s'aperçoit qu'elle est mère ; et
» dans son désespoir, elle veut détruire le fruit qu'elle
» porte dans son sein , et se détruire, elle-même
Suivant Nicandre, le lys était odieux à Vénus, parce
qu'il lui disputait la blancheur ; il ajoute que , pour
s'en venger, elle fit croître au milieu de ses pétales
la partie sexuelle de l'âne. La violclle avait paru si
( 6 )
aimable aux anciens, qu'ils en avaient composé la cou-
ronne de Vénus.
A ce sujet , je rapporterai le joli madrigal de Des-
marets sur la violette ; parce qu'il est, en quelque
sorte, la peinture de l'idée que les Grecs s'étaient
formés de cette fleur. Ce madrigal fait partie de ceux
qui se lisent au-dessous de chacune des fleurs de la
Cuirlande de Julie :
Modeste en ma couleur, modeste en mon séjour,
Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;
Mais si, sur votre front, je puis me voir un jour,
La plus humble des fleurs sera la plus superbe !
Le myrte , la rose et le pavot étaient également con-
sacrés à la déesse; Ovide dit formellement que Vénus
étant occupée sur les bords de la mer à essuyer ses
cheveux , elle se couvrit de myrte pour dérober les
contours de son beau corps aux regards des satyres.
Après la victoire qu'elle remporta sur Junon et sur
Pallas , elle reçut une couronne de myrte, qu'elle
portait ordinairement comme une marque de son
triomphe. Les colombes, les moineaux, les cygnes et
les tortues lui étaient aussi consacrés.
Pausanias parle d'une statue de Vénus au pied de
laquelle on avait figuré une tortue. Cette statue pour-
rait bien être celle qui est assise sur cet animal, et
connue sous le nom de Vénus accroupie3 dont on a vu
le marbre à Paris, au Musée du Louvre, et dont on
voit un beau bronze de la fabrique des Keller, au
Jardin de Tuileries, sur la terrasse du château.
( 7 )
filtre autres attributs, on donne à cette déesse une
ceinture mystérieuse appelée le Ceste de Vénus. En
parlant de cette ceinture merveilleuse , Homère, s'ex-
prime ainsi : « Cette ceinture était d'un tissu admi-
» rablement diversifié ; là , se trouvaient tous les
» charmes les plus séductenrs , les attraits , l'amour,
» les désirs , les amusemens, les entretiens secrets ,
» les innocentes tromperies, et le charmant badinage
» qui , insensiblement , surprend l'esprit et le cœur
» des plus sensés". Junon, voulant un jour plaire
plus particulièrement à Jupiter, pria Vénus de lui
prêter sa ceinture ; la déesse s'y prêta de la meilleure
grâce du monde : Cachez-la dans votre sein 3 lui dit-
elle ; tout ce que vous pouvez désirer s'y trouve; et,
par un charme secret qu'on ne peut expliquer, elle
vous fera réussir dans toutes vos entreprises.
S. II. - Pour prouver la puissance de Vénus , les -
poètes ont feint qu'à son aspect les vents se retiraient ;
que les zéphirs venaient rafraîchir l'air de leur douce
haleine; que les nuages se dissipaient pour lui donner
un jour pur et serein; et que les plaines de la mer se
calmaient et roulaient une onde argentée, pour recevoir
leur souveraine et la porter comme en triomphe. Hésiode
prétend que Vénus doit sa naissance à l'écume de la
mer, fécondée par les parties sexuelles de Saturne,
qu'Uranus jeta dans les eaux après avoir cruellement
mutilé son fils avec un silex. D'autres la font fille de
Jupiter et de Dioné; cependant, je ferai observer que l'on
a généralement moins varié sur la naissance de Vénus
( 3 )
que sur ses attributions. La version d'Hésiode est la,
plus accréditée ; et les auteurs, d'accord avec lui ,
disent que la déesse sortit du sein des ondes au milieu
d'une écume dont la blancheur était éblouissante ,
et qu'elle reçut les noms d'Anadyomène et d'Aphro-
dite, qui veulent dire née de l'écume.
Anadyomène , çomme on le voit, est le nom que
l'on donne à Vénus, lorsqu'on la suppose sortant du
sein des ondes et formée de l'écume blanche de la mer ;
telle, enfin, qu'elle a été représentée par les artistes
les plus célèbres de l'antiquité, Apelles, Praxitèle,
Cléoménès; et dans les temps modernes, par Léonard
deFinci, Titien, etc. Ausonne, parlant de la Vénus
d'Apelles : Voyez, dit-il, comme cet excellent peintre
a parfaitement exprimé cette eau pleine d'écume qui
coule à travers ses mains et ses cheveux, sans rien
cacher de leurs grâces. Pour décrire les charmes et la
1 démarche de Vénus, il faudrait peindre la beauté
suivie des grâces , précédée d'un cortège d'Amours
voltigeant autour d'elle , et mêlant leurs jeux enfantins
à ceux des colombes et des moineaux, ainsi que le
célèbre Albane nous l'a représentée dans les tableaux
du Musée du Roi, ou telle qu'on la voit figurée parmi
les peintures d'Herculanum.
La V énus Anadyomène était très-célèbre dans l'an-
tiquité. Auguste, dit Pline, consacra, dans le temple
de César, un tableau d'Apelles, représentant r énus
sortant de la mer, à laquelle on donna le nom d'Ana-
dyomène. L'attitude sous laquelle ce grand artiste
offrit cette déesse aux yeux des Grecs était si con-
( 9 )
venablc et si frappante de perfection , quoique de ta
plus grande simplicité , que toute la Grèce s'accorda
à lui donner le nom d'Anadyomène , c'est-à-dire ,
Essuyant ses cheveux en sortant de l'écumc de la mer
qui C avait formée. Apelles, voulant peindre la nais-
sance de Vénus, saisit l'instant où, sortant de l'écume
entr'ouverte, la déesse se lève sur la surface des eaux.
Titien a peint aussi Vénus-Anadyomène sortant des
ondes et pressant sa longue et belle chevelure pour eu
extraire l'eau.
Un peintre distingué de l'Académie de Londres ,
vers la fin du siècle dernier, a peint le même sujet
d'une manière remarquable; ce bel ouvrage, reproduit
par une gravure dite Manière noire, mériterait des
éloges, si le peintre, emporté par le goût national ,
n'eut pas fait une Anglaise de Vénus-Anadyomène.
Le talent de donner de la beauté ou de la grâce à
une figure, soit en peinture, soit en sculpture, ne
s'acquiert pas plus que le sentiment qui fait que l'on
distribué avec goût, sur la toile ou sur le marbre,
les figures du sujet que l'on traite. La grâce ne con-
naît ni les principes, ni les conventions. Elle est une
dans tous les pays ; mais on conviendra que , dans
toutes ces parties dépendantes de l'art du dessin , les
artistes de la Grèce ont surpassé ceux des autres
nations. Le peintre du roi d'Angleterre , pénétré
sans doute du principe, admis seulement dans la
danse théâtrale , qui fait consister la grâce dans les
conlrastes , s'est jeté dans un écart fort éloigné
du vrai beau, en adoptant ce que , dans les atc-
( IO )
liers des peintres, on appelle Grâce pittoresque. II a
donné à Vénus naissante la passion d'une mortelle;
lui a développé le corps et levé les bras , d'une façon
extraordinaire ; et au lieu d'exprimer, comme il le
devait, la modestie et la décence, il a peint une
actrice qui cherche à se faire remarquer. Voilà ce que
j'appelle , en peinture comme en conception , un
barbarisme. Je pourrais faire le même reproche à
l'un de nos célèbres sculpteurs modernes, au sujet
d'une statue de Diane qu'il a exécutée en bronze;
mais il n'est pas question ici de chasteté. Titien, au
contraire, a donné à Vénus quelque chose de mys-
térieux qui enchante ; à la simplicité de l'attitude , à
la naïveté du contour, elle joint la beauté et la per-
fection du coloris. Ce chef-d'œuvre, reproduit en gra-
vure par A. Saint-Aubin, graveur du cabinet du roi,
ne donne nullement l'idée de l'original qui ornait la
galerie du duc d'Orléans.
Je puis donc supposer que la belle Vénus antique,
dite de Mèclicis 3 placée comme la reine de la terre ,
des mers et des cfcxtx, au milieu des chefs-doeuvre de
l'art, heureux fruits de l'imagination brillante et du
grand talent des Grecs, est aussi une Vénus Aphrodite.
Sa modestie noble, ses formes adolescentes et gra-
cieuses , tout m'autorise à le croire. Elle s'incline
légèrement et s'empresse de couvrir, de ses mains
délica tes, ce que la pudeur défend de montrer. Sur la
base qui reçoit ses jolis pieds , on voit un dauphin
caressant qui l'accompagne. A ces traits , qui peut
méconnaître Vénus naissante , Vénus vierge, Vénus
( il )
Aphrodite, et la mère de Cupidon. « Elle entre dans
» cet âge , dit W inkelrnann, où les vaisseaux com-
» mencent à s'étendre , où le sein prend de la con-
» sistance. Quand je la contemple dans son attitude,
» je me représente cette Lais qu Apelles instruisait
» dans les mystères de l'amour ; je me figure la voir
» comme elle parût lorsqu'elle se vit obligée la pre-
» mière fois d'ôter ses vêtemens et de se présenter
» nue aux yeux de l'artiste extasié ». Mais, pour peindre
les plaisirs et les chagrins que la déesse versa sur la
terre au moment de sa naissance, le sculpteur a eu
soin de grouper sur le dos du poisson austral d'Am-
phitrite, deux petits enfans ailés : c'est l'amour heureux
et l'amour malheureux que les anciens ont nommés
Eros et A nier os.
Quelques auteurs prétendent que ce chef-d'œuvre
est la statue que Praxitèle fit pour les Cnidiens , qui
la placèrent dans leur temple; cependant on lit sur la
plynthe , en caractères grecs : Cléomènes, fils tCA-
pollodore, Athénien, faisait. Aussi a-t-on prétendu,
à la vérité , sans critique , que cette Vénus était une
copie, par Cléomènes 3 de la statue que Praxitèle avait
modelée, dans le principe , d'après la belle courtisane
Phryné. Par une suite de cette supposition, on a dit
tout récemment ( 1 ) : La Vénus de Médicis est un6
copie ; et, dans cette hypothèse , on s'est plu à lui
trouver des imperfections qui n'existent pas; et, pour
(i) Voyiz l'aiticlc cité, p.-.g. 9 et suiv.
( 12 )
mieux faire ressortir les beautés de la statue décou-
verte à Milo, on ne trouve ni beauté, ni grâce à la
première. Comme défectuosité principale , on cite les
bras et les mains dont la roideur fait peine à voir.
Quelque artiste officieux , sans doute , aura dit à
l'oreille du critique le mot de l'énigme; parce qu'il faut
avoir l'œil exercé pour reconnaître la main du sculpteur
moderne qui les fit à la suite d'un accident arrivé à la
statue. Lorsqu'elle fut découverte , elle devint la pro-
priété de Cosme de Jfédicis, qui en fit l'acquisition ,
d'où elle reçut le nom de Médicis; mais sa véritable
désignation est restée incertaine, aussi bien que l'au-
thenticité du nom de Cléomènes dont il paraît que l'on
a abusé. Cependant, en parlant de ce sculpteur célèbre,
Pline cite les Muses Thespiades ; on sait aussi qu'il y
avait quatre morceaux , signés de son nom, dans la
collection du comte de Pernbrock: une Euterpe 3 une
Amazone, un Faune et un Amour.
On a dit aussi que la majeure partie des belles an-
tiques qui nous sont parvenues sont des apograplics ou
des copies faite» f» J sculpteurs grecs, d'après des
statues plus anciennes et plus belles qui auraient été
sculptées eù ivoire ; pour exemple, on donne le fameux
Jupiter-Olympien, de Phidias, dont la proportion est
colossale. Je ne conteste pas la première proposition
à l'égard de quelques divinités dont on a singulièrement
multiplié les images, et dont les plus célèbres sculp-
teurs avaient donné le premier type; d'ailleurs, les ar
tistes et les antiquaires savent qu'il a été fait beaucoup
de répétitions, plus ou moins bonnes, des sculptures de
( i3 )
l'antiquité. Il y avait à Pergamc , en Troade, une
fabrique de ces répétitions aussi bien que des contre-
façons des manuscrits les plus précieux, que l'on vendait
aux étrangers. ( On attribue aux habitans de Pergamc
l'invention du parchemin. ) Entre autres apographes
remarquables de cette fabrique , on cite un Satyre et
un Apollon berger chez Admète , connu sous le
nom d'Apollon Sauroctonos, par Praxitèle. Cette
dernière statue, en marbre de Paros, pourrait bien être
celle du Musée du Roi, de la collection Borghèse,
puisque, suivant Pline, le bel Apollon Sauroctonos,
ou Tueur de Lézard, de Praxitèle, avait été coulé en
bronze. Le Dieu du jour, dont la jeunesse est éter-
nelle , est figuré ici dans l'âge d'un jeune garçon qui
touche au moment de la puberté ; il guette un lézard
qui se promène au soleil sur le tronc de l'arbre sur
lequel il s'appuie du bras gauche; il veut le saisir de
la main droite; son regard est attentif; et la jambe
gauche levée sur la pointe du pied , dont la pose est
indécise , exprime l'agitation et le désir d'un jeune
homme qui suit de l'œil l'animal auquel il veut ravir
la liberté.
1 Mais , en suivant le système énoncé ci-dessus, ne
serait-il pas permis de penser que l'on a pris à la
lettre, dans les poètes ou dans les historiens, une
expression qui, à l'égard des statues, qualifierait d'i-
voire -(i) le marbre de Paros qui en a la couleur et
(i) L'amplification de la plupart de nos écrivains, dans la des-
cription des muiiunieus, est a peu près semblable à celle-ci. Ils
( 14 )
la beauté ? Car, si on suppose que le fait est exact,
on aura de la peine à croire à la perfection complète
d'une sculpture faite en pièces de rapport comme
qualifient assez souvent de jaspe et de porphyre des colonnes de
12 à 15 pieds, lorsque les plus gros mamelons de jaspe ont à peine
20 pouces. On peut faire, à la vérité, des colonnes de jaspe de 15
et même de 20 pieds et plus ; mais elles seront en pièces de rapport
mastiquées sur un noyau de pierres, comme celles que rai vues chez
M. le comte d'Orsay, rue de Varenne, où il y avait, de la même
dimension , deux colonnes de lapis lazuli également plaquées : (ces
colonnes de 12 pieds, deux en jaspe vert et deux en lapis, ornaient
une alcove). L'opération dont je parle est connue des Italiens par
le mot impellicciare. Ce genre de placage se fabrique communément
à Florence et à Rome; il se fait assez ordinairement sur pierre de
lave. Cependant, depuis quelques années, on tire de l'île de Corse
une matière quartzeuse d'un beau vert mélangé de gris, qui a la
finesse et toute la dureté du jaspe, dont les blocs sont assez consi-
dérables pour être sciés ou tranchés, propres à faire des dessus de
tab'es.
Quant au porphyre , la chose mais cette matière, en
grande partie, ne se trouve pas facilement, puisqu'on ne peut s'en
procurer que par les fragmens des monumens de l'antiquité. Il y a, au
Musée duRoi, des colonnes en porphyre, de 10 et II pieds; je n'en
connais pas de plus fortes et de plus belles. Dans les écrits dont je
parle, on a constamment désigné la brèche violette, que l'on tire des
Pyrénées, sous le nom de jaspe; le marbre rouge, de la vallée de
Campan, sous celui de porphyre; et on appelle agathe, l'albâtre
d'Orient ou de France. Ces méprises auraient de quoi surprendre,
si on ne voyait pas des savans de nos jours , lorsqu'il s'agit
d'objets de curiosité, con fondre les agathes d'Allemagne avec les
agathes orientales. J'ai été plus qu'aucun autre à même de recon-
nalire ces erreurs , par les fréquentes visites que j'ai faites dans nos
édifices publics, pour la recherche des monumens historiques.
( 15 )
l'est une mosaïque, puisque l'ivoire n'aurait pu être
employé qu'en morceaux, qu'il aurait fallu réduire et
multiplier à l'infini pour obtenir les creux, les saillies
et les contours d'une grande statue ; et si l'on observe
seulement la difficulté que présente le procédé pour
arriver à l'exécution parfaite d'une tête forte comme
le naturel, on saura à quoi s'en tenir sur la propo-
sition. En résumé, on a pris le comparatif pour le
positif. Cependant Properce dit : (Elégie 8, Livre 5),
Jupiter se mire dans son image d'ivoire, de la main
de Phidias ; le marbre est proprement dû à la main
industrieuse de Praxitèle.
Un savant a publié que l'Apollon du Belvédère
n'était que la copie d'une statue plus ancienne ; il
fonde cette opinion sur la qualité du marbre qu'il
suppose avoir été tiré des carrières de Carrare, ou
vertes dans les temps modernes. Un autre savant a
répété ce que celui-ci a dit; et voilà la grande répu-
tation du plus bel ouvrage de l'antiquité qui tombe
devant une supposition. Il y a autant de danger à ne
rien croire qu'à tout adopter. Détruire à cet égard
l'opinion des siècles, est une nouveauté qui, en effet,
a quelque chose de brillant sous la plume éloquente
d'un érudit ou d'un habile antiquaire; mais je me plais
à penser que cette erreur, car je considère ainsi cette
assertion, sera remplacée par la vérité. La statue de
Milo, qui, au moment où j'écris commande l'attention
et l'admiration des artistes , des antiquaires et des con-
naisseurs , ne serait-elle pas aussi la répétition d'une
statue plus ancienne et plus admirable qu'elle ?.
c -6 ;
Dans l'Apollon Pythien , dit du Belvédère, je vois
-le, beau Dieu à la blonde chevelure, comme le dit
Tibulc; paré des grâces de la jeunesse, il chasse de-
vant lui les monstres ennemis de la lumière; il est
l'image du soleil qui voit tout, qui, depuis des mil-
liers de siècles, se promène dans l'espace immense
des cieux; qui, tous les ans, au printemps rappelle
la nature à la vie, colore les fleurs, rafraîchit la
verdure, dore les montagnes argenté l'eau des fon-
taines , et inspire l'amour aux animaux. Que d'art
n'a-t-il pas fallu pour exprimer, sur Icmarhre, cette
force et cette puissance: pour donner à la tête la noble
fierté du pouvoir qui agit sans effort; à l'œil, le regard
pénétrant qui observe toujours sans se fatiguer; à la
bouche, le dédain, juste salaire des vices qui affrontent
la sagesse !. Je ne parle point des autres perfections
de l'ouvrage merveilleux dont l'auteur nous est in-
connu; mais, quand je vois la conception de cette
statue, quand j'admire les formes de son corps cit les
contours de ses membres, pGU m'importe que l'objet
qui est devant mes yeux soit la répétition plus an-
cienne d'un modèle fait, pour la première fois, en
fcire, ou en terre, ainsi que cela se pratique de nos
jours. Comme on le sait, la traduction en marbre
d'un modèle quelconque s'opère par des règles géo-
métriques qui rendent fidèlement l'objet imité; et, si
l'Apollon du Belvédère est une copie, elle est au
moins semblable à l'original dans toutes ses parties.
Enfin, quoique les observations dont il s'agit, trop
multipliées peut-être , soient signalées par des hommes
( 17 )
d'une grande érudition, cela ne. prouve pas que la
Vénus dite de Médicis soit une copie.
Suivant Athénée , ce fut d'après la courtisane
Phryné, qu'Apelles fit sa Venus Anadyomène, et
Praxitèle sa Vénus Cnidienne. Phryné, dit-il, était
la plus belle et surtout la mieux faite des femmes
de la Grèce, dans, les parties du corps que la pudeur
veut qui soient cachées : aussi, se montrait-elle rare-
ment toute nue; et jamais on ne la vit aux bains
publics. Mais, dans les jours de fête consacrés au dieu
Neptune, elle se rendait sur les bords de la mer; là,
déposant ses vêtemens et dénouant ses beaux che-
veux, elle entrait dans l'eau aux yeux des Grecs, qui.
se réunissaient pour la contempler à loisir. Le beau
tableau d'Apelles a donné occasion à Ovide de dire,
dans Y Art d'aimer (Ovid. Ars ama. lib. III,
v. 401 ) :
s Si venerem cous nusqiiatn posuisset Apelle.,
Mersa sub œquoreis illa lateret aquis.
Ii est certain qu'il n'était pas rare, dans l'ancienne
Grèce, de voir les hommes et les femmes prendre
publiquement un bain, et plonger dans la mer sans
aucun vêtement. La pudeur n'en était point alarmée.
C'est là que les peintres et les statuaires venaient
consulter les mouvemens naturels des muscles aussi
bien que les contours du corps. C'est donc à l'usage
de se baigner publiquement en Grèce que nous sommes
redevables de tant de chefs-d'œuvres, qui, à la vérité,
ne sauraient être considérés comme des* obscénités ;
1 *
*
( 18 )
quoique, dans les temps modernes, des esprits timoré
aient été alarmés de voir ces images figurer dans nos
jardins; et quoique Théodoret, plus anciennement,
dans son sermon des Dieux, des Anges et des Diables,
ait déclamé avec véhémence contre ces statues qu'il
appelle scandaleuses et infames. On pourrait juste-
ment appliquer à ces déclamateurs, plus scandalisés
de l'image que de la réalité, ce que Molière fait dire
à Dorine lorsque Tartuffe lui présente un mouchoir
pour couvrir son sein, qui cependant n'est pas nu :
Vous êtes donc bien tendre à la tentation;
Et la chair sur vos sens fait grande impression !
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte ;
Mais à convoiter, moi, je ne suis pas si prompte ;
Et je vous verrais nu., du haut jusques en bas,
Que toute votre peau ne me tenterait pas.
Une autre citation tirée d'Hérodote (lih. I, cap. 8)
et reproduite pvec tant de charmes dans le conte de
La Fontaine , intitula : le Roi Candaule et le Maître
en droit 3 prouvera le cas que les Grecs faisaient des
perfections de la nature, et l'importance qu'ils mettaient
à en faire jouir ceux qui savaient les apprécier, sans
penser jamais que cela pût tirer à conséquence. Il
s'agit d'un roi de Lydie qui aimait passionnément sa
femme et qui eut la-fantaisie de faire juge de sa beauté
un de ses favoris. Cet officier avait la réputation de
se connaître en beautés, et on assure même que l'art,
du dessin ne lui était point étranger. Le favori, en
homme qui savait son moflde, .s'en défendit ; mais
( 19 )
le roi insistant, il fallut obéir. Voici la traduction
du passage d'Hérodote. « Gygès (c'était le nom
j» du favori du roi ), tu ne crois point ce que je te
# dis de la beauté de la reine : on en croit moins
x. ses oreilles que ses yeux. Je veux donc que tu en
» sois juge toi-même. — Vous n'y pensez pas, mon
» maître, s'écria Gygès; une femme qui a dépouillé
» ses habits, a dépouillé sa pudeur. Nous ue devons
» rien voir que ce qui est à nous; c'est une maxime
..des sages. D'ailleurs, je suis persuadé de ce que
» vous me dites, que la reine est la plus belle femme
» de l'univers ; n'exigez rien de moi de plus, je vous
» en conjure. — Je vois, lui répondit le roi, que tu as
» de la défiance. Mais necrains rien : je n'ai pas dessein
» de t'éprouver; et pour ce qui est de la reine, elle
» ne pourra t'en vouloir, parce que la chose sera telle-
» ment arrangée qu'elle n'en saura rien. Tu te pla-
ît ceras derrière la porte de notre appartement. J'ar-
» riverai avec elle. Il y a, à l'entrée un siège où elle
» remet ses vêtemens ; et quand elle se tournera pour.
» venir se mettre au lit, tu t'échapperas sans qu'elle
» t'aperçoive ». Gygès obéit.
La reine, dit-on, aperçut Gygès ; et, soit amour,
soit vengeance, elle ordonna à cet officier de tuer son
mari, lui offrant à ce prix sa main et la couronne.
Gygès, par ce meurtre, devint roi de Lydie, vers l'an
718 avant notre ère.
Quoi qu'il en soit, l'histoire nous apprend qu'une
des statues de Phryné fut placée à Delphes, entre
celles darchidame, roi de Sparte, et de Philippe, roi
( 20 )
de Macédoine. Ses richesses étaient immenses; et, pour
en faire preuve, elle proposa de rebâtir Thèbes à ses
dépens, pourvu qu'on y mît cette inscription : Alexandre
a détruit Thèbes, et Phryné Ca rétablie. Quintilien
parle d'une Phryné qui fut accusée d'impiété. Son
avocat gagna sa cause en lui découvrant le visage,
d'autres disent le sein, devant ses juges. Il résulte de
ces faits que les Grecs, plus familiarisés que les autres
peuples avec la perfection des formes humaines, par
la vue continuelle qu'ils en avaient, ont dû nécessai-
rement produire les ouvrages les plus parfaits en
sculpture comme en peinture.
S. III. - Ce fut de Cythère que le culte de Vénus,
sous le nom A' Aphrodite, passa dans la Grèce. Ceux
qui l'y avaient porté étaient arrivés par mer : les Grecs,
qui cherchaient à mettré du merveilleux dans tout,
dirent qu'elle était sortie de la mer; et lui donnèrent
le nom d'Aphrodite, comme si elle fut née de l'écume
des flots. D'ailleurs (je l'ai déjà dit), la belle planète
■ appelée Fénus, qui attire tous les regards par la pu-
reté de sa lumière et la vivacité de sa couleur argentée,
et qui parait en effet sortir du sein des ondes au mo-
ment de son lever, a donné lieu primitivement à la
fiction dont je parle. On ne doit donc pas s'étonner si
elle a reçu des marins le surnom d'Aphrodite, et .si
elle était adorée de tous les peuples voisins de la mer.
Ces peuples lui bâtirent des temples, des chapelles et
des autels sur le rivage : notre déesse. disaient-ils,
appaise- les flots irrités et protège la navigation.
( 2 ( )
Thalès observait, dit Plutarque , que c'est par le
fluide spermatique que tous les animaux se repror-
duisent ; que le principe humide est le grand agent de
la végétation des plantes, qui se flétrissent par trop
de sécheresse ; qu'enfin, les arstres se nourrissent des
vapeurs de l'océan. Les Égyptiens appelaient la tem-
pérature heureuse qui constitue l'état de l'air au prin-
temps, le caractère ou le tempérament à'Horùs; car
Ilorus, dit encore Plutarque, est cette température
heureuse de l'air qui conserve et nourrit tout par le
principe humide dont il est imprégné. Les Grecs ap-
pelaient aussi sperme blanc de la mer, l'écume qui
donna naissance à Vénus.
Les monumens en l'honneur de Vénus sont trèS"
multipliés. Son culte a varié, selon les peuples qui
l'adoraient, et suivant l'imagination des poètes qui l'ont
célébrée, des peintres et des sculpteurs qui ont mul*
tiplié son image. Souveraine de l'élément humide
sous le nom d'Aphrodite', on la voit triomphante et
portée au milieu des eaux par les Néréides .ou par les
Tritons; telle qu'elle est figurée sur un beau marbre
que l'on conserve dans la maison MatAei à. Rome.
Vénus, sortant de la mer, est soutenue sur ulis
grande coquille par deux trilons, qui l'élèvent au-dessus
des çaux; elle tient ses longs cheveux et en fait dé-
couler Y écume.
Ut complexa manu madidos salis cequore çrines,
Humidulis spumas stringit utrâque comis. i;
Vénus, habitant les cieux, plane dans les airs, iitoi.

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