Sylvino et Anina : moeurs brésiliennes / par C.-M. Antonet

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Magen et Comon (Paris). 1840. 1 vol. (196 p.) ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1840
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G. M, ANTONET.
SVIVIfVrt HT I\I\I
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MAGEN JET COMON, ÉDITEURS.
SYLVINO ET ANINA.
IMPRIMERIE Et LITHOGRAPHIE DE 3JADLDE ET HISOU,
[, rue Baîlleul, 9 11.
SYLVINO
ET
ANINA
MOEURS BRESILIENNES
P\R
C.EANTONET
, % Morts cuiquusui fuiguuL fortunam .
i COU, SliEOS, IN V. ATTICI.
PARES
MAGEN ET COMON
ÉD1TEORS
21, Quai îles Augugliiis.
1840 '
AVANT-PROPOS.
J'ai essayé, dans ce petit ouvrage, de tracer
une esquisse d'un pays différent de l'Europe par
son sol, ses végétaux, son climat, par ses habi-
tans, leurs moeurs et leurs usages. J'ai voulu
conserver l'image du bonheur, prise au milieu de
scènes champêtres, à travers la verdure éternelle
des tropiques. J'ai eu aussi un dessein, celui d'ex-
poser une vérité que tout le monde connaît, mais
que peu de personnes cherchent à mettre en pra-
tique , c'est-à-dire que le vrai bonheur est à côté
de nous, et consiste à vivre le plus près possible
de la nature, dans la position où nous nous trou-
vons placés par la Providence, et que c'est par
la vertu que l'homme peut acquérir la félicité et
non par la possession des richesses qui éblouis-
sent sans rendre heureux ; car si l'industrie sait
prendre toutes sortes de formes pour plaire, et
réussit à nous fasciner pendant un temps , jamais
elle ne vient à bout de rassasier nos goûts incon-
stans.
En écrivant ce faible essai, je n'avais d'autre
but, dans le principe, que de le faire pour moi
seulement, afin de garder plus entier le souvenir
d'une hutte, que j'ai subitement vue disparaître.
Cette esquisse, composée en 1834, est restée
plusieurs années dans mes papiers, sans qu'il me
soit venu dans l'idée d'y toucher. Ce n'est que
par hasard que j'en lus, un jour, quelques pages
à une personne qui y prit intérêt. Elle pensa
qu'elle pourrait plaire à d'autres encore, et je me
laissai, à sa persuasion, entraîner à l'idée de la
livrer au public, malgré toutes ses imperfec-
tions.
SYLVINO ET ANINA.
Au. nord-ouest de la ville de Bahia, sur les
bords de la mer, sont des sites solitaires et mé-
lancoliques qu'il est agréable de parcourir, quand
la brise rafraîchissante du soir vient tempérer
l'ardeur du soleil des tropiques. Lorsqu'on est
tourné vers l'Océan, on a à sa droite, assez près
de soi, le fort du Phare, et plus loin celui de
Saint-Antoine, à l'entrée de la barre, d'où l'on
signale les navires arrivant dans le port. L'é-
glise Saint-Lazare bâtie, sur un coteau dominant
la pleine mer, et les trois ou quatre maisons
couvertes en tuiles, faisant face à l'église, se
dessinent, sur la gauche, à travers une verdure
éternelle.
Aux pieds des ravins fort nombreux dans ees
lieux-là, se trouvent, à distance les unes des
1
_ 2 —
autres, quelques huttes habitées par des nègres
affranchis ou libres, et gens malheureux vivant
des fruits et des plantes qu'ils cultivent autour
de leur habitation.
Ces sites, situés à une lieue environ de la ville,
ont un grand charme pour moi. Je me plais à
grimper sur les buttes les plus élevées, pour de
là promener mes regards sur l'immense Océan.
Au delà de cette eau, me dis-je, est une terre,
c'est la France, et ce souvenir me plaît. Je m'as-
sieds au plus haut sous un cocotier, et m'amuse
à suivre de l'oeil les frégates planant, avec grâce
et célérité, sous un ciel sans nuage, ou bien
j'examine quelques oiseaux pêcheurs rasant la
surface de l'eau et de temps à autre plongeant
sur leur proie.
Les bords de la mer naturellement arides ne
produisent guère que des arbustes. De loin en
loin on rencontre des bestiaux parcourant ces
rivages mal divisés par quelques ossemens de
baleines et quelques pieux, plantés à longues
distances les uns des autres. Quand on passe au
milieu des troupeaux de vaches, toute la bande,
plus habituée à voir des nègres que des blancs,
_ 3 —
s'arrête, et le taureau en hardi sultan s'avance de
quelques pas, pour vous regarder d'un air hé-
bété. Si, plus loin, l'on aperçoit des moutons, ils
se réunissent et vous observent en frappant du
pied d'un air d'impatience. Des chèvres, attirées
par quelques brins d'herbes, s'entrevoient sur la
cime des rochers pendans sur la mer qui bouil-
lonne et vient se briser contre le roc qui la re-
pousse.
Dans les chemins conduisant de la ville à ces
lieux sauvages règne la végétation la plus ani-
mée. Quelques jours de pluie suffisent pour faire
croître, à une élévation prodigieuse, les herbes
et arbustes qui, en moins de rien, obstruent les
sentiers et les rendent si étroits que deux per-
sonnes n'y peuvent marcher de front. A mesure
que l'on avance, si l'on heurte la sensitive, ses
feuilles se ferment aussitôt et semblent se retirer
pour vous faire place. J'aime à voir les aloès à
longues feuilles épaisses et pointues, produisant
une espèce d'asperge qui, d'une venue, s'élève à
plus de trente pieds de sa base à la cime. L'o-
deur des fleurs d'orangers, qui s'exhale des pro-
priétés que l'on rencontre chemin faisant, dé*
_ 4 —
dommage de la chaleur et fait oublier la fatigue.
Ce contraste avec cette nature agreste des bords
de la mer plaît et charme.
Au bas de chaque colline coulent des fon-
taines d'eau excellente ; c'est ordinairement non
loin de ces sources que le pauvre bâtit sa ca-
bane. Au pied d'un de ces coteaux bordant la
mer, était une de ces huttes où j'avais vu na-
guère une jeune indienne fuir à mon approche.
Depuis ce jour-là, un je ne sais quel charme,
tant la beauté a d'empire sur nous, m'amenait
toujours à passer près de cette cabane où j'a-
vais entrevu aussi une femme blanche, assise à
l'entrée de cette hutte.
Les trois mois que l'on appelle temps d'hi-
ver, mais qui ne sont, à proprement parler, que
des pluies assez fréquentes dans les terres tro-
picales, s'étaient passés sans qu'il me fût venu
dans l'idée d'aller me promener. Un jour que je
dirigeais machinalement mes pas vers ces lieux-
là , je fus surpris de ne plus voir ni cabane ni
ame qui vive. Un ouragan, en s'engouffrant
dans ce vallon, aura sans doute, me dis-je , en-
levé cette misérable hutte. A quelques pas de là,
— 5 —
j'en vis une semblable mais non habitée ; le triste
sort de l'autre aura sans doute fait déserter celle-
ci. Rien autre que des bananiers n'indiquent
qu'il y ait eu une habitation. Le souvenir, de
cette jeune indienne et de cette femme blanche,
me revint de suite en la mémoire. Il me semblait
encore voir tout cela et une négresse, accrou-
pie devant une grande calebasse, occupée à
broyer de la farine de manioc, qu'elle allait dis-
tribuer a un régiment de canards, faisant bonne
contenance autour d'elle ; et plus loin des en-
fans, de toutes couleurs, jouant sur les bords du
ruisseau qui coule tout près. Je croyais voir en?
core toute cette petite famille fuyant à la vue de
l'étranger, et le plus jeune, voulant, comme les
autres, franchir le ruisseau, qui s'était laissé
tomber dans un bourbier, en criant de toutes
ses forces. Rien ne m'échappait, le malheur des
habitans de cette cabane me les rendit mille fois
plus intéressans. Mes idées se perdaient en con-
jectures, et ne pouvant me lasser de contempler
cet emplacement, j'allai, sur le tertre voisin -,
m'asseoir sous le grand cocotier.
Un homme d'un certain âge se trouvait là
— 6 —
très occupé à regarder des navires s'approchant
de terre. Nous étions tous les deux si absorbés,
que nous nous trouvâmes côte à côte avant de
nous être aperçus :■ nous nous saluâmes, et la
conversation tomba naturellement sur ces na-
vires, qu'une bonne brise poussait rapidement.
Voulant faire changer la conversation, je lui par-
lai de cette cabane détruite, en lui montrant les
bananiers superbes que les habitans de cette
hutte avaient plantés et qu'ils ont été obligés
d'abandonner. Je lui demandai, s'il connaissait
les personnes qui l'habitaient et ce qu'elles
étaient devenues. Je m'aperçus que mes ques-
tions rappelaient de tristes souvenirs dans son
esprit, et le vis pâlir. Je suis, me dit-il, dans
l'impossibilité de vous satisfaire pour l'instant,
voici le navire d'un ami, je le reconnais à son
guidon bleu et rouge flottant au mât de misène,
il faut que j'aille l'en avertir ; il me salua et
me laissa plus stupéfait qu'avant. Tous ce que
je voyais redoublait mon intérêt, et je ne pouvais
m'arracher de ces lieux. Les navires avaient
disparu ; ils étaient déjà dans le port ; le soleil
allait se coucher, que j'étais encore sous le
_ 7 —
grand cocotier, plongé dans mes réflexions. Je
saurai, dis-je en me levant, quelque chose du
sort des habitans de cette cabane.
J'avais, plus d'une.fois, parcouru ces riva-
ges sans rencontrer ce vieillard, dont le départ
précipité à la vue d'un pavillon, m'avait laissé
dans un très grand désir d'apprendre quelque
chose de la disparution de la cabane. Un jour
que j'étais assis sous le grand cocotier, occupé
à suivre de l'oeil la course rapide d'un navire
de guerre s'avançant à toutes voiles sur terre,
je me sens légèrement toucher à l'épaule, je me
retourne, c'était une chèvre qui venait de me
flairer ; le brusque mouvement que je fis l'ayant
effrayée, elle s'éloigna. Au même instant j'aper-
çus, au pied de la colline, mon vieillard, que je
reconnus aussitôt, se dirigeant de mon côté. Je
me lève et vais au devant de lui. Après les pre-
mières salutations d'usage, nous allâmes nous
asseoir à l'ombre sur le gazon. J'étais impatient
d'aborder le sujet de la cabane, mais je n'osais
trop entrer en matière, en pensant à sa fuite, au
moment où j'avais voulu parler de cela. Enhardi
néanmoins par son air affable, je lui demandai
--• 8 —
comment avait disparu, si subitement, cette ca-
bane, qui m'était devenue bien plus chère de-
puis que je ne la voyais plus. Nous sommes ainsi
faits, ce que nous voyons fait peu d'impression
sur nous, ce qui nous manque, nous le regrettons.
Cette cabane, dit-il, après avoir réfléchi un
instant, qui était là-bas, près de ce ruisseau, où
se voient plusieurs touffes de bananiers? —■ Oui,
c'est cela même, dis-je.—Un ouragan, ajouta-t-il,
dans le commencement du mois de juillet, l'a
totalement détruite. Bâtie en petites perches
d'un bois léger, enduites de terre glaise et cou-
vertes de feuilles de cocotiers, et très basse
comme celle que vous voyez non loin offrait
peu de résistance : un tourbillon de vent l'a en-
levée et chassée, presque entière, jusqu'au près
de ce tamarinier que vous apercevez d'ici. Les
habitans qui se seraient trouvés exposés au tor-
rent d'eau qui tomba pendant l'orage, étaient,
heureusement en ce moment là, dans ma mai-
son ; je demeure là-bas, au milieu de ces grands
arbres, au pied de la colline, à la source de cette
eau qui se mêle à celle-ci tout près, avant de se
perdre dans l'Océan.
— 9 —
Par suite de ce contre-temps les habitans de
cette hutte, auxquels vous vous intéressez, se
trouvaient sans asile. Ils furent obligés d'habiter
de nouveau ma maison, avec leurs amis qui les
reçurent avec grande joie. Leurs nouveaux
malheurs nous les rendit plus chers. Je leur
avais déjà, dans un autre temps, donné l'hospi-
talité , et je redoublai d'attention, afin de cher-
cher à les soulager dans cette nouvelle occasion.
Ce fut pendant la guerre de l'indépendance
du Brésil que je reçus, pour la première fois,
les habitans de cette cabane. L'armée portugaise
ayant été battue sur tous les points, le colonel
Joaquim da Sylva, obligé de s'embarquer pour
l'Europe, avec les débris de son régiment, lais-
sait à terre sa femme et un fils âgé de cinq ans.
Sa femme, effrayée de se trouver sans appui et
craignant d'être inquiétée comme épouse d'un
Portugais, se fit conduire par un de ses escla-
ves dans mon petit désert. Tout en la plaignant
de son malheur, je fus néanmonis charmé de la
voir et de pouvoir lui être de quelque utilité,
dans cette circonstance. Comme j'étais l'ami de
sa famille, elle voulut bien partager ma modeste
— 10 —
retraite, mais sans vouloir m'être à charge. Elle
avait quatre esclaves, travaillant d'autant mieux
qu'ils aimaient leur maîtresse, bonne et aimable
personne ; ils savaient qu'elle avait besoin d'eux,
et chaque jour ils lui apportaient le fruit de leurs
travaux. Deux allaient travailler en ville, le troi-
sième achetait, dans les environs, des oranges,
des jaqs, des bananes et autres fruits qui abon-
dent dans toutes les saisons de l'année, et allait
les vendre à Bahia. Le quatrième, qui était une
femme, restait à la maison avec sa maîtresse et
surveillait le petit Sylvino, son jeune maître,
qu'elle appelait Senhor Ioio.
A peine huit jours s'étaient-ils écoulés, qu'ar-
riva une jeune indienne avec un enfant qu'elle
portait sur son dos à la manière des négres-
ses. Elle cherchait un petit réduit bien écarté,
selon ses goûts et son état malheureux. Il est
naturel à l'être qui souffre d'aimer les lieux in-
habités : elle nous conta « qu'elle était née bien
« loin d'ici, dans l'intérieur, et qu'elle avait
« suivi le bien-aimé de son coeur. » Les In-
'diens ne connaissant d'autres liens que celui du
coeur, ils ne font point de ces arrangemens de
— il —
convenances entre familles comme en Europe,
où se sont des achats d'homme ou de femme
plutôt que tout autre chose. « Elle avait, dis-je,
« suivi son mari, s'il faut se servir du langage
« de la civilisation, qui, s'était épris d'un bel
« amour patriotique, était venu se joindre aux
« troupes brésiliennes pour chasser l'armée
« portugaise du sol natal. Il avait été distin-
< gué dans plusieurs circonstances, et sa trop
« grande ardeur lui avait fait trouver la mort
« à la dernière affaire qui avait décidé du sort
< du pays. Qu'elle privée de son appui naturel,
« et ne sachant comment s'en retourner, voulait
« attendre un moment favorable et une occasion
« pour le faire ; mais qu'elle n'avait pas eu la
« force de rester dans le voisinage du théâtre
« de la guerre, après la perte qu'elle avait faite. »
Le récit tout naïf de cette jeune indienne, et
la similitude de position, quoique par une cause
différente, avait ému la femme du colonel; et,
par un signe, m'avait donné à entendre qu'elle
souhaitait que je consentisse à l'admettre dans
ma maison. Aimant à voir un si grand fonds de
bonté dans une jeune ame, elle avait à peine dix*
— 12 —
huit ans, je répondis que je désirais fort qu'elle
suivît son premier mouvement de généreuse pi-
tié. Sûre de mon approbation, elle demanda
alors à l'Indienne si elle voulait rester avec elle.
Saisie de reconnaissance de voir tant de pré-
venance de la part d'une blanche, croyant que
tout ce qui était blanc devait être ennemi du
Brésil, la jeune indienne se mit à verser des
larmes et à embrasser les mains de dona Flo-
rinda. Tous émus de cette scène attendrissante,
nous restâmes long-temps sans mot dire. En ce
moment arriva Sylvino, un bouquet de fleurs à la
main. Je saisis cette occasion pour lui demander
s'il n'avait pas attrapé quelques papillons. Notre
petite conversation donna le temps à la pre-
mière émotion de se dissiper.
Chiquina, c'était le nom de l'Indienne, prit sa
fille sur ses genoux: c'était une enfant bien jolie,
d'un peu plus d'un an. Dona Florinda se mit à
la caresser : elle est bien belle, dit-elle. Appe-
lant son fils, elle lui dit de prendre la main de
sa nouvelle compagne.
* L'armée pacificatrice approchait de la ville;
déjà elle avait envoyé quelques cavaliers s'assurer
— 13 —
de l'esprit public, et voir en même temps si les
Portugais ne laissaient aucun parti à craindre.
L'entrée de ces cavaliers fut suivie d'acclama-
tions qui ne laissèrent plus de doute sur l'esprit
public. Dès lors, on s'apprêta à recevoir l'armée
comme elle le méritait; on éleva des arcs de
triomphe. J'allai en ville pour voir cela; jamais
je n'avais vu, et je crois que nulle part on ne
pourra voir un enthousiasme pareil à celui qui
se manifesta à la vue des troupes exténuées de
fatigues et de sueur, rentrant en rapportant le
cafier de la paix (vous diriez le laurier). Toutes
les maisons étaient garnies de feuillages et de
draperies, et tout le peuple, dans les rues que
traversait le cortège, poussait des cris d'allé-
gresse , tels que l'on n'entendait qu'une seule voix.
Rien de plus bizarrement beau que cette armée
composée de gens de toutes couleurs, Indiens,
paysans qui tous avaient été soldats, enfin tous
ceux qui avaient contribué à l'affranchissement
de la patrie en faisaient partie. La bigarrure des
costumes des gens de l'intérieur n'était pas la
chose la moins curieuse. C'étaient des rafraîchis-
semens devant toutes les maisons. La vue de cette
— 14 —
armée victorieuse semblait avoir fait éclore su*
bitement une abondance qu'on ne soupçonnait
pas quelques jours auparavant. Dans la cathédrale
on chanta un Te Deum. Le soir, illumination,
spectacle, grand concours de peuple : aucun dé-
sordre ne vint ternir ce jour de bonheur qui pro-
mettait de réaliser toutes nos espérances. Les ca-
nonniers traînant leurs canons à bras, les avaient
amenés sur la place du théâtre, et, braqués sur la
baie, ils les tirèrent. Les forts en mer et autres
répondirent; le fracas partant de tous les points
en même temps, électrisait la foule et semblait
augmenter son enthousiasme. Je fus témoin de
toutes ces fêtes, et revins le lendemain raconter
le tout à mes hôtes, qui furent émus au récit de
notre patrie libre enfin, et délivrée à jamais du
despotisme étranger.
Chiquina me demanda si je n'avais pas remar-
qué quelques Indiens avec tels et tels signes ; sur
ma réponse affirmative, elle conçut le dessein d'al-
ler en ville pour leur parler et s'en retourner avec
eux. Nous fîmes nos efforts pour la détourner de
ce projet, en l'assurant qu'elle ferait beaucoup
mieux de rester avec nous. Rien ne pouvant la
— 15 —
convaincre, je lui dis, pour la rassurer, que j'en-
verrais le lendemain matin quelqu'un s'informer
où l'on pourrait les trouver, afin d'aller en toute
sûreté pour les voir. Ces Indiens, préférant leur
indépendance à tout, et bien aises de porter, les
premiers, une bonne nouvelle parmi les leurs,
étaient partis dès la pointe du jour. Ce contre-
temps affligea singulièrement Chiquina : elle
était inconsolable de se voir obligée de rester
loin du lieu de sa naissance ; vaincue par la né-
cessité, elle prit son parti.
La nouvelle auréole de bonheur qui s'élevait
sur notre patrie me faisait concevoir les plus
douces espérances pour l'avenir. Ces fêtes, dont
j'avais été le témoin, me représentèrent la Grèce
libre. Alors je me décidai à retourner habiter la
ville où me rappelaient mes affaires. Je fis part à
mes hôtes de ce projet qui les contraria : je leur
dis de continuer à occuper cette maison, et que de
temps à autre je viendrais passer quelques jours
avec eux tous. Je laissai deux esclaves qui enten-
daient la culture, pour continuer à soigner les
environs de l'habitation, et je partis. Tous les
jours je savais des nouvelles de ces deux jeunes
— 16 —
familles, par les esclaves de dona Florinda qui
allaient en ville.
Selon la promesse que j'en avais faite, tous les
dimanches et fêtes je venais passer la journée
dans cette maison-ci. J'étais devenu l'ami de Syl-
vino, qui grandissait à vue d'oeil. Cet enfant avait
pris en affection cette jeune indienne et ne la
quittait pas. Tous les deux, ils m'ont souvent
rappelé Paul et Virginie, tant l'enfance, comme
l'homme en général, a des habitudes à peu près
semblables dans tous les pays du monde.
Dona Florinda me dit un jour: «Il serait temps
« de baptiser cette petite, en me montrant la
« jeune indienne, elle a plus de trois ans. » On
demanda le consentement de la mère, et le bap-
tême eut lieu. Dona Florinda fut marraine et moi
parrain ; nous l'appelâmes Anina, et, à ce titre,
elle nous devint doublement chère.
Cette simplicité de moeurs et cette manière
retirée de vivre avait un je ne sais quel charme
pour moi ; aussi ne manquais-je jamais de venir
ici toutes les fois que je le pouvais. Les jeux de
de ces deux enfans m'amusaient presque autant
qu'eux-mêmes. Nous allions souvent tous en-
— 17 —
semble ramasser de petits cocos dans ces brous-
sailles des bords de la mer, ici près. Anina n'avait
pas encore la force de les casser : Sylvino, prenait
une pierre, et mettant lecoco sur une autre pierre,
les lui cassait ; elle en mangeait les amandes qui
ont presque le goût des noisettes: Un autre jour,
c'étaient des fleurs qu'ils ramassaient et dont ils
faisaient des guirlandes, et Anina, que Sylvino
tenait par la main, rentrait ainsi parée par son
ami. Leurs mères souriaient de bonheur en les
voyant*
Naturellement hardi, Sylvino sut bientôt na-
ger ; il allait souvent se baigner ici au pied de la
colline> où la mer, abritée par deux rochers, est
ordinairement calme* Anina avait peur de le voir
s'éloigner du bord, et le rappelait aussitôt.
Je le surpris, un jour, au dessus d'un cocotier
où il avait grimpé comme un nègre, afin d'aller
cueillir un coco tendre pour en faire boire le lait
à Anina. Si sa mère l'eût vu, elle serait morte de
frayeur. Je me contentai de le gronder, en lui
faisant sentir qu'il s'exposait beaucoup* et qu'il
pouvait se tuer en tombant. Je lui dis aussi que
quand il voudrait des cocos, il devait le dire à un
2
— 18 —
nègre, qui ayant plus de force que lui pour se
soutenir, irait les lui cueillir.
Ces lieux arides des bords de la mer ne sont
guère fréquentés que par le bétail et les nègres
qui les surveillentXes deux enfans allaient près
d'eux apprendre à tresser pour se faire des pa-
niers. Quelquefois ils en échangeaient contre un
fruit ou autre chose. Ils aimaient parfois à faire
des espiègleries ; quand ils savaient qu'on les
cherchait, ils allaient se cacher sous des touffes
de myrtes et petits cocotiers d'indiens ou sauva-
ges, arbustes dont le feuillage est si épais que le
soleil ne peut s'y faire jour jusqu'au sol et que
l'oeil ne peut pénétrer, et là blottis comme dans
un nid, ils aimaient à voir rôder autour d'eux
sans être aperçus.
Souvent ils étaient occupés à suivre les tra-
vaux dubassin où roncultiveleslégumes. Sylvino
voulait planter régulièrement les ananas et autres
fruits : il aimait à faire des berceaux de haricots
grimpans, Il allait dans le jour se reposer sous
leur ombrage, pour répéter sa leçon de lecture-
il avait neuf ans, et sa mère lui enseignait à lire,
et lui-même montrait à Anina ce qu'il venait
— 19 —
d'apprendre ; il ne voulait rien qu'il ne pût par-
partager avec son amie. Quoique près de quatre
ans plus jeune que lui, elle apprenait également
bien, le faisant par jeu et avec plaisir.
Ma propriété, comme vous voyez, couvrant
tout ce coteau là-bas, est garnie d'arbres fruitiers.
On y trouve des jaquiers, des manguiers, des
orangers, des tamariniers, deux arbres à pain
(cet arbre est encore rare dans le pays) dont le
fruit, cuit au four, a le goût de votre pain bis en
Europe, que vous appelez pain de munition ; des
cocotiers, des dindezeys dont le fruit sert à faire
de l'huile, des cajoux et beaucoup d'autres que je
me dispense de vous nommer ; enfin presque.
tous les arbres fruitiers des tropiques se trouvent
sur ce coteau. Cesenfans, dès le matin, courraient
au dessous des arbres, pour ramasser les fruits
tombés dans la nuit et les portaient à leur mère,
La végétation étant constante dans cette terre
favorisée du ciel, on a tous les jours de nou-
veaux fruits. La plupart des arbres, comme vous
savez, sont en même temps couverts de fleurs à
la cime et de fruits au centre. En voyant ces
deux familles, je songeais souvent aux pre-
— 20 —
miers hommes dans le paradis terrestre.
Les habitans du Retiro vivaient en grande
partie de fruits. J'aimais à les voir manger tous
ensemble dans le même plat, selon l'usage du
peuple, et avec leurs mains. Dona Florinda, éle-
vée, comme tous les enfans de ce pays-ci, par des
nègres, petite, avait aussi mangé avec ses doigts;
s'étant mariée avec un Européen, elle avait perdu
cette habitude, sans cesser pour cela de croire
qu'un grand nombre de mets du pays sont meil-
leurs mangés avec les doigts qu'avec des couverts
d'argent ou d'autres métaux. En les voyant ainsi
vivre avec tant de frugalité, il m'était impossible
de ne pas me rappeler nos premiers pères qui,
avant la découverte de ce monstre d'industrie,
savaient se contenter de peu. Alors les hommes
n'avaient point encore appris à faire usage des
métaux, ni à les fabriquer de manière aies faire
tourner contre eux-mêmes, au lieu de les em-
ployer à leurs besoins seulement. Depuis, l'am-
bition s'est servi des arts pour faire fabriquer des
armes, afin d'établir son despotisme. Les hom-
mes entre eux, s'étant laissé surmonter par toutes
sortes de préjugés, ont attaché du déshonneur à
— 21 —
Vusage de leurs mains, et n'ont estimé que ceux
qui, les premiers, ont pu se reposer sans vouloir
faire usage de leurs membres, au point qu'à pré-
sent le grand honneur est de pouvoir se procurer
un carrosse, afin d'être exempts de se servir de ses
jambes pour marcher. On peut dire que l'indus-
trie entretient certains préjugés, comme les sots
font qu'il y a des fripons dans la société.
Dona Florinda voulant donner de l'éducation
à son fils, l'envoyait tous les jours, accompagné
d'un nègre, à Rio-Vermelho, village ici près,
derrière ces sables qui blanchissent là-bas sur le
bord de la mer. Un jeune professeur lui ensei-
gnait les premiers élémens de la langue latine.
Sylvino avait hâte de revenir à la maison : étu-
dier sans sa jeune compagne, lui paraissait dur.
Anina,de son côté, apprenait à faire de la dentelle,
qui était l'occupation ordinaire de ces deux fem-
mes, comme elle l'est de toutes celles de ce pays-
ci en général. Elle travaillait avec d'autant plus
de plaisir et de courage, que sa mère lui avait
dit que sa première dentelle servirait à orner
une chemise de Sylvino qui, effectivement, ne
tarda guère à porter une chemise parée d'une
— 22 —
dentelle ouvrage d'Anina. Il montrait avec or-
gueil aux autres enfans le travail de sa jeune amie*
Aussi ne manquait-il jamais de lui donner les
plus beaux fruits qu'il pouvait trouver, ou les
oiseaux qu'il attrapait dans de petites péages,
servant de pièges, placées au dessus d'autres où
sont des oiseaux qui appellent ceux qui volent
dans les environs.
Voulant lui faire une surprise, il lui apporta un
jour une cigale qu'il avait enfermée dans un petit
panier, son propre ouvrage. Au moment où il
le lui remettait, la cigale s'étant mise à chanter,
Anina voulut écarter le treillage afin de mieux
la voir ; profitant de cela, la cigale s'enfuit. Anina
parut si chagrine que, pour la consoler, Sylvino,
qui n'en fit que rire, lui promit d'en avoir une
autre.
Il liai avait aussi fait présent d'un sagouin qu'il
avait pris tout jeune au nid. C'est un singe de la
plus petite espèce, de la grosseur à peu près de
l'écureuil. Anina lui donna le nom de Bichet. Ce
petit animal est plein de grâces, et fait des gen-
tillesses toutes plus divertissantes les unes que
les autres. Bichet mangeait avec Anina, dormait
— 23 -
avec elle, jouait à cachè-cache avec Ces deux en-
fans comme une petite personue. Vous avez sans
doute vu de ces animaux et connaissez tous leurs
tours et l'affection qu'ils portent à ceux qui en
ont soin. Bichet semblait les surpasser tous : il
faisait, en vous regardant, un mouvement des
lèvres comme une personne qui parle, et sem-
blait vous dire quelque chose ; ayant sans doute
remarqué que les hommes s'entendaient par la
parole, il faisait, faute de pouvoir parler, le même
mouvement des lèvres ; il ne lui manquait que les
mots. Il allait quelquefois se promener dans le
voisinage ; il connaissait parfaitement son nom,
et répondait quand on l'appelait. Il faisait la gri-
mace aux gens, au commandement d'Anina. Je
n'en finirais pas sur l'histoire de ce pauvre Bichet,
qui semblait avoir plus de sentiment qu'il n'était
gros.
Un jour que le professeur de Rio-Vermelho
avait été obligé de s'absenter plus tôt que de cou-
tume, le nègre, qui tous les jours allait chercher
Sylvino, n'était arrivé qu'après la clôture de l'é-
cole : cet enfant libre conçut, avec un de ses amis,
l'idéédemonter surunejanganda,quiest, comme
— 24 —
vous le savez, trois ou quatre baliveaux unis en-
semble, formant un radeau dont se servent les
pêcheurs, soit pour prendre du poisson, soit afin
d'aborder plus près de terre, parce que ce radeau
s'enfonce peu et glisse même sur les rochers.
Et voilà nos deux petits bons hommes à se lan-
cer en pleine mer, dans l'intention de venir dé-^
barquer au bain de Sylvino que celui-ci avait
vanté à son ami. Les forces nécessaires pour
diriger cette embarcation leur manquaient; la
marée, baissant, les éloigna insensiblement de
terre.
Le nègre arrive, trouve l'école fermée, pas un
enfant; il cherche dans le village : n'apercevant
pas Sylvino, il va sur le bord de la mer en se
rappelant son penchant pour les bains, et ne voit
rien. Une vieille négresse qui se trouvait là, le
voyant chercher avec inquiétude, lui demanda
ce qu'il avait perdu, Le nègre dit à cette femme
que c'était un petit blanc son maître, en le lui
dépeignant le mieux qu'il pouvait. Ah! j'y suis,
répond aussitôt la vieille ! il y a plus d'une heure
que j'ai vu deux enfans monter sur une jangada
qui était là. Je ne sais s'ils ne doivent point être
— 25 —
derrière ces rochers là-bas, en lui montrant du
doigt de quel côté le courant avait dû les chasser.
Le nègre court au plus vite, voit effectivement
une jangada dans le lointain, mais sans pouvoir
distinguer qui la montait. La mer, quoique peu
agitée, faisait assez de vagues néanmoins pour
de loin ne pas donner le temps de les reconnaître
à l'oeil simple.
La voyant ainsi toute seule, son inquiétude
redouble ; au lieu d'aller droit au lieu où ces en-
fans s'étaient embarqués, en monter une autre
avec un pêcheur pour lui porter secours, il s'en
va sottement à la maison. La mère en le voyant
revenir sans son fils, ne se trouva pas assez de
forces pour lui demander où il était. Anina, qui
s'était imaginé que son ami se cachait à dessein,
la prévint et lui dit : « Où est Sylvino ?» Sylvino
pêche en pleine mer, il est allé vous attraper du
poisson, répond le nègre, croyant ainsi tempérer
la fâcheuse nouvelle qu'il avait à leur apprendre.
En un instant toute la maison est en désolation,
et chacun court sur cette colline pour s'assurer
si on le voyait approcher. Rien n'apparaissait
qu'un point imperceptible dans le lointain. Ces
— 26 —
femmes ne sachant plus où elles en étaient, il
leur vint dans l'idée de m'envoyer prévenir,
comme s'il n'eût pas été plus simple d'envoyer à
Rio-Vermelho, près des pêcheurs.
Un temps superbe et le beau clair de lune qu'il
devait faire, m'avaient mis d'humeur à aller me
promener après dîner. Je descendais à cheval la
colline près de la maison, quand je rencontrai
lé nègre qui m'annonça la chose. Je presse mon
cheval, et vins trouver ces deux amies désolées;
sans m'arrêter davantage, après avoir appris ce
dont il était question, je mets mon cheval au ga-
lop et arrive au village. J'envoie aussitôt trois,
jangadas dans divers sens, à la recherche de ces
petits bons hommes. Il était plus que nuit, que
rien ne paraissait encore ; enfin, entre huit et
neuf heures du soir, mes trois jangadas rentrer
rent au port avec deux autres. Des pêcheurs
avaient rencontré ces enfans et les ramenaient
au village, connaissant bien par la jangada qu'ils
montaient, qu'ils avaient dû sortir de là. Je fis
monter un nègre sur mon cheval, en lui recom-
mandant d'aller en toute hâte rassurer les habi-
tans du Retiro. L'enfant ^qui venait de faire cette
_ 2Ï -
petite excursion avec Sylvino, se trouvait habiter
le village. Nous le remîmes à ses parens qui n'a-
vaient pas étémoins inquiets que ceux de Sylvino,
quand ils eurent appris qu'il était en pleine mer,
car, dans'le premier moment, ils le crurent chez
un de ses amis.
J'engageai les pêcheurs des quatre jangadas
à passer le lendemain en ma maison de ville,
et nous nous en retournâmes au clair de la lune
sur le bord de la mer. Nous étions près de ce
rocher, que l'on voit d'ici^ fort occupés, lui à
me raconter son aventure et moi à l'écouter,
quand tout à coup Anina se trouve lui sauter au
cou et l'embrasser. Les mères étaient derrière,
et en un clin d'oeil, nous nous trouvâmes tous
réunis. Ce rocher, malgré sa tête chenue et bri-
sée par la tempête, jamais n'a été témoin de plus
de larmes de bonheur qu'il en fut répandu dans
ce moment-là. Rentrés à la maison, dona Flo^
rinda gronda son fils : les pleurs que cet enfant
avait fait répandre à sa mère firent impression
sur lui. Il promit bien de ne rien faire de sem-
blable à l'avenir. Je montai à cheval et m'en
retournai en ville, en pensant au bonheur des
— ■28— . I
habitans du Retiro ; bonheur d'autant mieux
senti que ce petit événement venait de le trou-
bler avec violence.
Après cette petite.navigation, dona Florinda,
craignant que son fils n'oubliât ses promesses,
et toutes les peines qu'il lui avait causées, ainsi
qu'aux habitans du Retiro en général, et ne fût
tenté d'entreprendre quelque chose de pareil,
ne voulut plus le laisser retourner à l'école. Les
vacances approchaient; il fut décidé que dans
cet intervalle, car le temps est un grand con-
seiller, on verrait à prendre une détermination
à son sujet.
Les jeux de ces enfans n'en furent que plus
actifs. Le désir qu'avait Sylvino de s'instruire
l'empêcha de négliger d'ouvrir ses livres. On se
décida à l'envoyer à l'école en ville, et pour cela
je lui achetai un cheval. Ne sachant pas ce que
c'est que d'avoir peur, Sylvino eut bientôt appris
à le manier : d'ailleurs cet animal, de nature
flegmatique, avait plutôt besoin d'éperons que
de frein, ce qui convenait tout à fait à la mère.
Sylvino allait accompagné d'un nègre à pied qui
ramenait le cheval, et le soir le reconduisait à
— 29 —
son jeune maître. Cet enfant prenait ses repas
avec moi.
Sa mère aimait à le voir plein du désir de
s'instruire : elle se flattait que bientôt il devien-
drait son soutien, ayant été délaissée de toute
sa famille, pour avoir* à onze ans, contre le gré
de ses parens, épousé un officier étranger. Les
événemens de la guerre ayant obligé son mari
à la laisser, elle se trouvait abandonnée de tout
le monde, et de son mari même, qui, depuis son
départ forcé du Brésil, avait pris ce pays, jus-
qu'à sa femme même, tellement en aversion,
qu'il n'avait jamais voulu lui écrire le moindre
mot, quoiqu'elle, de son côté, lui eût écrit
souvent, et fait écrire par d'autres personnes.
Plusieurs années s'étaient ainsi écoulées sans
nouvelles. Dona Florinda ne savait comment
obtenir un mot de consolation de l'homme
qu'elle chérissait toujours. Un des amis du co-
lonel allait partir pour le Portugal, dona Flo-
rinda l'apprend, va le trouver, et le prie d'en-
gager son mari à lui écrire. Cet officier, qui avait
été intime ami du colonel, le lui promit, et jura,
par son épée, qu'elle recevrait des nouvelles de
— 30 —
Joaquim et de sa propre main. Peu de jours
après cet officier s'embarqua, et fit voile pour
l'Europe.
Anina grandissait à vue d'oeil ; elle approchait
de ses huit ans, sa taille svelte et bien prise, ses
grands yeux noirs bien fendus , ses grands cils
et sa longue chevelure plate d'un noir d'ébène,
tout cela ensemble lui donnait un air des plus
agréables : jamais je n'avais vu une Indienne
aussi jolie. Elle marchait la plupart du temps
' pieds nus, ainsi que sa mère. Habillée de la ma-
nière la plus modeste, elle ne faisait que gagner
à la simplicité de cette mise. Son affection pour
Sylvino allait de jour en jour d'autant plus en
augmentant que chacun lui disait qu'il était beau
et qu'il serait bientôt savant ; ce qu'elle se per-
suadait très aisément, en le voyant étudier avec
assiduité et en entendant dire qu'il apprenait
beaucoup.
Ces enfans étaient constamment l'un avec
l'autre, simples comme la nature, ils se bai-
gnaient ensemble. Anina n'osait quitter l'em-
' bouchure de ce ruisseau, tandis que Sylvino
nageait dans cet espace, entre ces deux rochers,
— 31 —
endroit agréable et commode pour prendre des
bains de mer, et qui a conservé le nom de Bain
de Sylvino. Anina voyant son ami, l'examina un
jour plus que de coutume. En observant ces
formes gracieuses, cette agilité et cette aisance
à nager, elle ressentit un sentiment qu'elle n'a-
vait point encore éprouvé, et se dit à elle-même:
Qu'il est beau, mon ami Sylvino ! et combien il
est blanc ! Pour elle , cette couleur seule était
un signe de beauté. Sylvino, tout en nageant,
regardait de son côté son amie et venait de faire
une observation tout à fait semblable, et avait
conclu par se dire , qu'Anina était la plus belle
créature qu'il y eût au inonde. Sentant un
redoublement d'amour pour elle, plongeait, dis-
paraissait, se faisait un malin plaisir de la voir
se tourmenter et l'appeler quand elle ne le
voyait plus. Sortis du bain, Anina s'approche
d'un air caressant de son ami, en le priant de
ne plus lui causer de ces frayeurs à l'avenir.
Sylvino, l'ayant regardé en souriant, s'engagea
à faire ses volontés, et scella ses promesses d'un
baiser. Etant l'ami de tout le monde, tous les
deux me firent l'aveu des sentimens qùHl»
— 32 — ■E
éprouvaient l'un pour l'autre ; mais Anina ne le !
fit que beaucoup plus tard.
Je jouissais du plaisir de voir tous les habitans
du Retiro heureux. Chiquina avait toujours in'
térieurement un désir de s'en retourner, quoi
qu'elle se trouvât bien avec son amie dona Flo*
rinda : les lieux de l'enfance ont sur nous un
si grand empire, que nos idées nous y reportent
sans cesse. L'occasion de s'en aller lui manquant,
elle finissait par perdre l'espoir de pouvoir lé
faire jamais. Travailler au bonheur de sa fille
était toute son ambition. Elle était elle-même
bien jeune, puisqu'elle n'avait que douze ans de
plus que sa fille : ceci ne vous étonnera pas dans
un pays où les femmes sont grand'mères à vingt-
cinq ans.
Près de dix mois s'étaient écoulés, et dona
Florinda n'avait reçu aucune nouvelle, ni de son
mari, ni de l'officier ; elle était de plus en plus
inquiète. Elle me faisait un jour ses plaintes
à ce sujet, en me disant : « Il parait que tous
« ceux qui vont dans l'ancien inonde, boivent
' « dans le fleuve de l'oubli : une fois au delà de
« l'Océan, ils ne pensent plus à ceux du nou-
— 33 =-i
« veau. » Quelques jours après, parmi mes let-
tres d'Europe, venues par l'Angleterre,, j'en re-
çus une à l'adresse de dona Florinda : je me
hâtai de dîner pour aller moi-même la lui por-
ter, afin d'être témoin de son bonheur ; car je
ne doutai pas un instant qu'elle ne fût de son
mari. Elle ouvre précipitamment cette lettre ,
qui en contenait une de l'officier, et une autre
effectivement de son mari ; mais d'un laconisme
qui la désola autant que son silence. Il lui disait
dans cette lettre, d'un écriture à peine lisible :
« Mon ami de Matos m'ayant assuré vous avoir
« promis que je vous écrirais, je le fais plutôt
« pour tenir sa parole que de mon propre mou-
« vement. J'ai tellement en horreur l'Amérique,
« que, malgré moi, cette haine retombe sur vous,
« Florinda. Je cherche à combattre ce sentiment,
« car je sens combien il est injuste, et je voyage
« dans ce but. De Matos est venu me trouver à
« Paris, où je suis pour le moment. Sylvino
« m'est cher, on m'en fait l'éloge. »
Voilà toute sa lettre. Il savait très bien qu'il avait
laissé sa femme mal avec toute sa famille, ini-
mitié dont il était cause, et sans rien autre chose
3
—. 34 —
que les quatre esclaves qu'il possédait au Brésil.
Il n'offrait aucun secours à dona Florinda, ne lui
faisait aucune proposition de lui envoyer de l'ar-
gent pour l'aider à élever son fils ; une pareille
idée ne lui était pas même venue. Possédant de
grandes propriétés en Portugal, rien cependant
ne lui était plus facile ; ne manquant de rien, il
n'était pas homme à penser que d'autres pou-
vaient avoir des besoins. Son indifférence était
telle, qu'il n'avait pas même questionné son ami
sur ce que pouvait faire sa femme. La lettre de
l'officier nous apprenait que n'ayant pas ren-
contré son ami Joaquimà Lisbonne, il était allé
le trouver en France, et qu'il n'avait pas voulu
écrire à dona Florinda avant d'avoir, en même
temps, une lettre du colonel à lui envoyer.
La récréation ordinaire de ces deux familles
était la promenade dans la propriété. Attirées par
l'ombrage, sous cette verdure éternelle, et par
les fruits en abondance, elles sortaient souvent
ensemble. Sylvino avait planté des cafiers dans
un endroit retiré, qui étaient devenus si beaux
et si touffus, qu'avec le temps et les soins de cet
enfant, ils avaient formé un berceau des plus
— 35 —
agréables. Quand ils étaient en fleurs, on eût dit
un bouquet de giroflée blanche, ou qu'il eût neigé
dessus. On n'a aucune idée de la neige dans ce
pays-ci; il n'y avait que moi, au Retiro, en état
de faire cette comparaison. L'odeur suave des
orangers en fleurs dilate les pores d'une manière
si agréable qu'on semble reprendre une nou-
velle vie, avec de nouvelles jouissances. Quand
la plupart des arbres fruitiers sont en fleurs, et
ils le sont presque tout le long de l'année, rien
n'est plus riant que ces promenades et ces om-
brages sans cesse rafraîchis par la brise qui,
tous les jours, vient tempérer l'ardeur d'un so-
leil presque toujours à pic sur nos têtes. Ces ha-
bitans, qui ne connaissaient pas d'autre bonheur,
en jouissaient sans aucun mélange. Je ne per-
dais aucune occasion de les accompagner chaque
fois que je le pouvais. Le plaisir que j'éprouvais
moi-même était augmenté par le bonheur que
je voyais répandue par la nature sur ces intéres-
santes familles.
Un jour que, tous ensemble, nous parcourions
cette propriété, Sylvino, qui s'était un peu
écarté de la petite troupe pour chercher de plus,
— 36 —
belles mangues que les autres, revint en courant
nous avertir qu'une négresse était cachée der-
rière une touffe de bananiers. Nous nous diri-
geâmes vers l'endroit, et nous vîmes cette mal-
heureuse avec quelques cicatrices sur les épau-
les. Nous jugeâmes de suite qu'elle avait fui, afin
d'éviter de nouveau quelques mauvais traite-
mens. Elle nous supplia de la prendre sous
notre protection : nous lui dîmes de nous suivre.
Elle allait se mettre en devoir de le faire, mais
elle boitait tellement, que c'était avec la plus
grande peine du monde qu'elle venait à bout de
faire un pas. Lui ayant alors demandé ce qu'elle
avait, elle nous conta : « Qu'étant en fuite depuis
« quelques jours, un chien de ces gens qui bat-
« tent les bois pour attrapper les nègres fuyards,
« afin d'obtenir la récompense promise à chaque
« capture, l'avait poursuivie et cruellement mor-
« due, et que sans un nègre qui se trouvait par
« hasard à couper du bois, précisément à l'en-
« droit où le chien l'avait atteinte, elle aurait in-
« failliblement été saisie par cet écumeur de bois;
« que ce nègre, d'un coup de hache, avait tué
«-le chien, et que le maître, n'entendant plus
— 37 —
<t l'aboiement de l'animal, pensa qu'il poursui-
« vait toujours quelque chose sur lé revers de la
« colline, et avait changé de direction, ce qui
« fit que j'échappai à ses griffes. Ce nègre m'a
« conduite ici, ajouta la négresse, et chaque.
« jour il m'apporte à manger. Au surplus, les
« fruits que je trouve sous ces arbres suffiraient
n à mes besoins. »
La vue de cette malheureuse et son récit
avaient fait une grande impression sur nous
tous, surtout sur ces enfans, qui, tous deux en-
semble, nous dirent d'en prendre soin. J'appelai
deux nègres qui la soutinrent, et la conduisirent
à la maison, où on la soigna du mieux que l'on
pût. Elle ne put jamais prononcer assez distinc-
tement le nom de son maître ; en sorte que nous
ne sûmes pas quel il était.
Nous ne pûmes nous empêcher de faire des
réflexions sur notre malheureuse humanité.
L'ambition, la cupidité et la paresse font le mal-
heur des uns, sans précisément profiter aux au-
tres, car l'avarice n'est jamais satisfaite. On
vend des êtres sensibles, on leur fait faire ce
qu'ils ne peuvent ou ne savent pas faire. Je
— 38 —
saisis cette occasion pour leur dire, que si no-
tre nation achetait les hommes pour les obliger
à faire ce que nous n'avons pas le courage de
faire nous-mêmes, c'était un malheur de cir-
constances, que l'accroissement de la population
ferait diminuer et cesser tout-à-fait avec le
temps. Ceux qui ont vu la côte, disent que chez
nous les esclaves sont plus heureux qu'en Afri-
que. En général, c'est vrai ; mais il y a malheu-
reusement parmi nous des exemples de barba-
rie qui font honte à l'espèce humaine.
Plusieurs jours s'étaient écoulés, et cette né-
gresse, quoique bien rétablie, n'était point em-
pressée de retourner chez son maître. Ayant vu
dans un journal une annonce de fuite de né-
gresse, j'emportai le journal pour confronter le
signalement avec celle qui était au Retiro.
L'ayant trouvé conforme, je demandai à l'esclave
si son maître ne portait pas tel nom, et ne res-
tait pas à tel endroit; m'ayant répondu affirma-
tivement, elle se jeta à mes genoux, et me
supplia de jlui servir de protecteur, c'est-à-dire
de demander sa grâce à son maître. Les deux
en/ans qui avaient vu cela, accoururent en disant
— 39 —
qu'ils voulaient l'être aussi, et iraient demander
le pardon de cette femme. Les mères, satisfaites
de cette marque de sensibilité, ne s'y opposèrent
point, et je m'en allai avec eux et- la négresse
chez le maître de l'esclave qui demeure à une
demi-lieue environ d'ici, c'est-à-dire un voisin
que je connaissais. Nous le trouvâmes parcou-
rant sa propriété ; aussitôt qu'il nous vit, il vint
à nous, et reconnaissant sa négresse qui mar-
chait derrière nous, il nous demanda si nous
venions la lui ramener, sur ma réponse affirma-
tive. « En ce cas, dit-il, vous êtes doublement
« les bien-venus », en nous conduisant à sa mai-
son. Je lui dis que ces deux enfans venaient
dans l'intention de lui demander la grâce de son
esclave. Ayant alors jeté les yeux sur ces enfans,
et après les avoir considérés attentivement l'un
et l'autre : « Vous êtes, dit-il, aussi beaux au
« moral qu'au physique, à ce que je vois, mes
« bons petits amis, et je fais d'autant plus vo-
« lontiers grâce à cette négresse en votre con-
« sidération, que je ne puis approuver les mau-
« vais traitemens exercés contre ces malheureux
« esclaves. Je viens de renvoyer le directeur de
. _ 40 —
i mes nègres non seulement pour ce fait, mais
« pour d'autres semblables. » En entendant son
maître dire que le surveillant était renvoyé,
cette négresse pousse un cri de joie, et se pré-
cipite aux pieds de ces bons petits blancs, en
fondant en laçmes, et les remercie ainsi que
moi. Après nous avoir fait accepter quelques
rafraîchissemens, le maître vint nous recon-
duire, et ne nous remercia pas moins de bon
coeur. Rentrés au Retiro, les mères furent on
ne peut plus charmées de l'heureuse issue de la
démarche de Sylvino et d'Anina, qui s'étaient
offerts, pour un bon motif, à servir de concilia-
teurs.
La joie et le bonheur régnaient au Retiro.
Presque aussi enfans les uns que les autres, ils
dansaient souvent tous ensemble. Un nègre pre-
nait une vieille guitare, et du moins mal qu'il
pouvait, en tirait quelques sons discordans, tou-
jours dominés par le battement de mains, et
par un mouvement de la bouche qui, produisant
un son, marquait la mesure. Ainsi animés, ils
s'abandonnaient à la gaîté : j'aimais, chaque fois
que je m'y trouvais, à les engager à se livrer à
— 41 —
Ce plaisir. Ces deux enfans, par leur taille svelte
et bien prise, gagnaient beaucoup en se déve-
loppant par la danse. Anina et Sylvino aimaient
à danser ensemble. Leurs jeunes âmes savou-
raient ce plaisir, qui ne faisait qu'augmenter
leur penchant l'un pour l'autre.
Il y avait, dans l'année, des jours qui étaient
pour Sylvino et Anina des jours de grandes ré-
jouissances, c'étaient les jours anniversaires de
la naissance de leurs mères. On célébrait aussi
le jour anniversaire où je suis né, car j'étais
comme de la famille. On faisait alors des pâtis-
series avec de la farine de froment, et Anina
ne manquait pas d'en envoyer aux malheureux
habitans dans le voisinage du Retiro. Elle re-
cevait , en échange de ces gâteaux, des béné-
dictions de la part de gens pauvres, n'ayant
pour tonte vaisselle que des calebasses de diffé-
rentes grandeurs, habitués à vivre de farine de
manioc et de fruits, et qui ne mangeaient du
pain que comme une friandise qu'ils ne pou-
vaient que bien rarement se procurer.
La veille de la Saint-Jean était également un
grand jour : Sylvino coupait lui-même l'arbre
— 42 —
qu'il plantait, et autour duquel il mettait force
bois sec, pour y mettre le feu à la nuit. Anina
préparait des pamonhos et des cangicas : ce
sont, comme vous le savez, des mets composés
de maïs tendre, de cocos, etc., pour les manger
dans la collation du soir, avec des cocos et des
épis de maïs bouillis dans l'eau ou rôtis sur la
braise du feu de la Saint-Jean.
Les fêtes de Noël étaient de même célébrées
avec grande joie : Sylvino et Anina faisaient une
crèche, selon l'usage, en feuillages de pitanga,
et plaçaient, au milieu de cette verdure, les at-
tributs de la naissance de notre Sauveur Jésus-
Christ , le tout fait en bois, que je leur avais
procuré. Les gens de la maison, avec quelques
voisins qui venaient alors les visiter, dansaient
au devant de cette crèche, au son d'instrumens,
de castagnettes et de battemens de mains. Ils
représentaient aussi parfois, par la pantomime,
quelques passages de l'Ecriture sainte. Cela du-
rait jusqu'au jour des Rois qui était la clôture
des fêtes de Noël.
Quelquefois aussi, ils venaient sur ce mon-
ticule avec leurs mères, et, tous à l'ombre, près
— 43 —
de ce même cocotier, cherchaient dans le loin-
tain à découvrir des navires. Quand plusieurs
étaient en vue, celui-là, disait Silvino, arrivera
le premier au port : Anina était toujours de l'a-
vis de son ami. Le plus souvent, comme je vous
l'ai dit, ils parcouraient cette propriété, que
deux nègres, très intelligens et stimulés d'ail-
leurs par le désir de plaire aux bien-aimés ha-
bitans du Retiro, avaient arrangée de leur mieux.
Une longue treille de maracuja, dont le fruit
pend quelquefois jusqu'à terre, par son om-
brage épais et d'une verdure constante, donnait
à chaque instant l'envie de gravir ce coteau,
pour arriver sous ces grands arbres qui, d'ici,
forment un paysage des plus agréables. Sylvino
avait voulu faire une treille parallèle en vigne,
mais les fourmis, qui sont très friandes de la
feuille de vigne, ont fini par la faire périr. Cet
insecte fait de grands dégâts, car la vigne que
l'on peut préserver de sa dent meurtrière, donne
jusqu'à trois fois par an. Dans le bassin qu'ar-
rose ce ruisseau qui se perd dans la mer entre
ces deux rochers, on y cultive toutes sortes de
légumes ; quelques uns sont les mêmes qu'en

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