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Tabou

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Bressy, 8 mai 18 * *.

J’ai passé la nuit dernière dans la diligence à traverser les montagnes qui séparent Largentière, mon pays natal, du village de Bressy, mon premier poste, où je viens d’être nommé vicaire. Le chemin de fer n’a pas encore troublé la paix de ces régions sauvages, ni le rêve de l’homme des cavernes, que mon esprit se représentait traînant toujours sa vie de brute dans les cheminées éteintes des vieilles Cévennes. Je montais à pied presque toutes les côtes ; les rayons de la pleine lune, qui voyageait dans le ciel blanc, visitaient l’ombrage des châtaigniers et des pins maigres, et s’arrêtaient hésitants, comme l’esprit au bord du mystère, devant les noires échancrures des creux de rochers.

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Albérich-Chabrol

Tabou

Roman du jour

PREMIÈRE PARTIE

JOURNAL

Bressy, 8 mai 18 * *.

J’ai passé la nuit dernière dans la diligence à traverser les montagnes qui séparent Largentière, mon pays natal, du village de Bressy, mon premier poste, où je viens d’être nommé vicaire. Le chemin de fer n’a pas encore troublé la paix de ces régions sauvages, ni le rêve de l’homme des cavernes, que mon esprit se représentait traînant toujours sa vie de brute dans les cheminées éteintes des vieilles Cévennes. Je montais à pied presque toutes les côtes ; les rayons de la pleine lune, qui voyageait dans le ciel blanc, visitaient l’ombrage des châtaigniers et des pins maigres, et s’arrêtaient hésitants, comme l’esprit au bord du mystère, devant les noires échancrures des creux de rochers.

J’aimais à me sentir vaillant, infatigable de corps et d’âme, prêt à l’action, en passant au milieu de ces tranquilles solitudes.

Les premiers rayons du soleil me découvrirent le clocher du village, bien assis sur un plateau étroit, au milieu de la fertile vallée du Groseau, torrent large et volumineux, où viennent se dégorger les ravins de ce minuscule versant.

La diligence s’arrêta dans une cour d’auberge ; comme je me disposais à en descendre, je vis s’avancer, dans le cadre de la portière, le vénérable visage du curé de Bressy qui me souriait avec bienveillance ; derrière lui, son bedeau, brave homme à l’air un peu simple, m’adressait également un sourire de bienvenue : il venait pour emporter mon bagage

M. le curé m’embrassa et m’appela son cher enfant ; l’accès de timidité qui m’avait saisi au moment de l’aborder céda tout de suite à la confiance que son paternel accueil m’inspirait, et dès lors je désirai lui montrer que je n’étais pas indigne de la sienne.

M. le curé est un homme d’une soixantaine d’années, d’un embonpoint modéré. Ses yeux, malgré la placidité du regard, sont bien rayonnants, et son sourire exprime l’indulgence ; on ne pourrait s’imaginer qu’il soit jamais sorti de ses lèvres une parole amère ou violente ; dans ses sermons, il doit parler du ciel bien plus souvent que de l’enfer. Ses cheveux encore épais, d’un gris de fer, tombent jusqu’à ses épaules en se gonflant sous le chapeau par une seule ondulation.

Les maisons du village commençaient à s’ouvrir ; des journaliers qui se rendaient aux champs nous croisaient dans la rue, et, en souhaitant le bonjour à M. le curé, me regardaient curieusement.

Le presbytère est attenant à l’église, située un peu en dehors du village sur une pente de coteau. Devant le seuil, se tenait Rosalie, la servante de M. le curé, une respectable personne à l’air actif, encore alerte, malgré sa figure vieillotte et comme recroquevillée au fond de sa coiffe à longs tuyaux. Rosalie, pleine d’un cordial empressement, nous conduisit tous dans la chambre que je devais occuper, où le bedeau se déchargea de ma malle.

M. le curé me fit approcher de la fenêtre ; il me montra, vers la gauche, le cimetière s’étendant derrière l’église en s’élargissant autour de l’abside ; au-dessous de nous, son jardin verdoyant et fleurissant jusqu’aux oseraies du Groseau. M. le curé me confia que son travail personnel était pour beaucoup dans la prospérité de son jardin ; il ajouta gaiement :

 — Je porte mes fleurs à l’autel de la Sainte-Vierge, et les pauvres du pays viennent chercher mes pommes de terre.

Malgré mon respect profond pour M. le curé, je m’étonnai intérieurement qu’un prêtre, ouvrier consacré de la vigne du Seigneur, employât une partie de son temps précieux à cette culture matérielle, en paraissant attacher une réelle importance à des travaux d’une utilité secondaire.

Je demandai à descendre à l’église pour célébrer la sainte messe.

J’ai ensuite passé la journée à m’installer au presbytère, et à prendre connaissance des alentours en me promenant avec M. le curé.

De la fenêtre de ma chambre, au delà du jardin et du cimetière, je jouis d’une vue charmante. Nous sommes ici dans une des premières vallées des Cévennes ; quelques côtes, d’un gris assez triste, nous séparent des rives du Rhône ; en face de moi, j’ai la montagne de Rochemarne, portant son hameau sur une assiette taillée dans ses flancs rocheux, et qui ferme entièrement la vallée au nord, en laissant, d’une gorge resserrée, se précipiter le bouillonnant Groseau, dont l’impétuosité se brise en partie contre les pieds enchevêtrés des hauteurs. Sur la rive droite, s’étale la vallée bordée de collines maigrement boisées, mais d’un beau relief et d’une riche teinte sombre, derrière lesquelles apparaissent les têtes des grands corps des Cévennes : le Mezenc, le Gerbier des Joncs, semblables, sur ce plan très lointain, avec leurs voiles de nuées, à d’énormes chrysalides dormant dans leurs cocons inachevés, encore transparents. Des pampres un peu grêles traînent sur les coteaux, mais de grasses céréales mûrissent dans les champs ; quelques prairies, au doux vert d’été, se baignent sur la rive gauche du Groseau, et si mon regard remonte le cours du torrent, il aperçoit, au pied de la montagne de Rochemarne, se dressant sur une masse d’arbres de haute futaie, les cheminées rouges de plusieurs usines à soie, dont les sifflets jettent de fréquents points d’orgue dans le bavardage des oiseaux.

O Terre ! que mes yeux t’ont vue souriante et superbe, et qu’il est magnifique le prince dont tu as reçu ta parure ! Il vient de te faire briller dans l’allégresse de la dernière aurore, et, tandis que l’homme se recueille pour lui jeter son cri de louange, de reconnaissance et d’amour, il te berce et t’endort au saint murmure de la nuit... La lune calme évolue entre les étoiles qui pâlissent dans son jour limpide... l’idéale clarté du reflet veille sur les choses, adoucit les rêves des êtres qui palpitent... Mon âme s’épanouit dans votre âme infinie, Dieu créateur, père, cœur de toutes les palpitations, soleil de tous les reflets !

11 mai.

Hier, dimanche, j’ai prononcé l’instruction du prône et j’ai célébré la grand’messe.

L’assistance du prône était composée de paysans qui, sans doute, allaient retourner aux champs, car nous sommes à l’époque inquiétée de la fenaison ; il y avait aussi la plupart des ménagères, et quelques dames pieuses que j’avais déjà vues à l’église pendant la semaine.

J’avais à exposer et à expliquer la parabole du Bon Pasteur. Malgré les regards de bonne. volonté de mon auditoire, je commençai d’une voix tremblante, et mes premières phrases durent manquer de netteté. C’était mon premier sermon, succédant aux insupportables discours d’exercice du séminaire, qui sont si maltraités entre camarades, mais qui au fond n’inspirent pas de sérieuses inquiétudes. Je balbutiai donc au début ; peu à peu, le silence sacré de l’église dont ma voix ne semblait qu’une affirmation respectueuse ; la lueur douce des cierges brûlant au-dessus du calice encore couvert ; le premier sentiment de ce pouvoir incomparable, légué au prêtre, de révéler le Verbe au nom du Verbe ; l’impression profonde de mon commencement dans une vie que je veux méritoire et digne de son but surnaturel, tout vint entraîner mes hésitations et vaincre mes craintes puériles. En établissant l’analogie de la parabole et de l’action de la grâce sur les âmes, je songeais avec douleur à cette population de protestants qui entoure notre église, sans venir y chercher les promesses du salut, et je me disais que j’aurais peut-être le bonheur de ramener au bien-aimé bercail quelques-unes de ces brebis égarées... Alors, il me sembla que je parlais avec trop de véhémence, que j’appuyais sur certains points avec une vigueur inutile. En descendant de la chaire, j’appréhendais l’appréciation de M. le curé, mais elle m’a été toute encourageante. Après la messe, il me dit dans la sacristie :

 — Mon cher abbé, je vous ai entendu avec plaisir ; vous avez réchauffé mon vieux cœur ; vous m’avez rendu au séminaire, aux enthousiasmes de l’ordination, à mes vingt-cinq ans !... O jeunesse, jeunesse ! le beau feu qu’il faut voir s’éteindre !

A la grand’messe assistaient à peu près tous les catholiques de la paroisse, les enfants des écoles, les ouvrières des filatures de soie sous la conduite des sœurs de Saint-Joseph. Les familles des industriels, du moins des industriels catholiques, occupaient leurs places dans les chapelles. Il y a plusieurs groupes d’usines à Bressy ; l’industrie fait la prospérité du village, car la vallée, malgré sa fertilité, nourrirait difficilement ses habitants relativement nombreux.

L’église paroissiale ne date que d’une vingtaine d’années ; elle fut bâtie à l’aide des dons généreux des familles opulentes, et, à cause du personnel en majeure partie étranger des usines, elle dépasse les dimensions ordinaires de l’église de village. Fort simplement construite d’ailleurs, elle possède de beaux vitraux récemment offerts par de jeunes époux.

15 mai.

Je venais de passer délicieusement une heure à lire dans ma chambre cet après-midi, lorsque je m’arrêtai sur ces paroles de saint Augustin :

Pour vous, le mal n’est pas ; non seulement pour vous mais pour l’universalité de vos êtres, car il n’est rien en dehors de vous qui puisse y pénétrer et altérer l’ordre que vous y avez établi.

Je m’approchai de la fenêtre en songeant combien il nous est devenu difficile de nous figurer les inquiétudes du grand docteur, toujours préoccupé des doctrines du dualisme, tant ces doctrines sont restées étrangères à la société moderne. Mes regards erraient à travers les riches plans du paysage ; puis ils se ramenèrent, et finirent par se fixer avec intérêt un peu au delà du jardin, sur la route qui longe la rivière. Une vieille femme, au bas du talus, ramassait de l’herbe dans son tablier de grosse toile, dont les bouts relevés étaient passés dans le cordon de sa ceinture. Elle était tellement courbée par l’âge et le travail des champs, que, lorsqu’elle s’arrêtait pour prendre du repos, sa taille se redressait à peine. Au poignet de son bras gauche était nouée une petite corde, dont l’autre bout s’attachait au cou d’une chèvre, un peu vieille aussi, et qui semblait avoir perdu son humeur capricieuse. La chèvre s’avançait en broutant quelques pampres sauvages, avec ces fréquentes pauses des mâchoires particulières aux ruminants, et ces longues immobilités des yeux qui leur donnent tout à la fois l’air d’écouter et d’être sur le point de parler. Les haillons de la pauvre femme ressortaient misérablement sur le vert intense de l’herbe veloutée et drue ; et cependant, aucune pensée pénible ne me venait en la regardant se déplacer, d’un pied, de l’autre, tendant son bras maigre hors de sa manche retroussée, et, de sa main osseuse et jaune, tirant avec effort les touffes résistantes. Nous le savons bien, la terre, la grande nourrice, ne fournit un peu de temps à notre vie qu’à la condition que nous lui en ferons enfin l’hommage, et cela n’a rien d’effrayant pour le chrétien, persuadé que l’unité de l’homme se divise dans les bras de la mort. Mes regards tombèrent ensuite sur le cimetière comme si, par une association des vagues images que me présentait cette rêverie mélancolique, je m’attendais à voir la vieille apporter là sa cueillette d’herbe fraîche, et se coucher dessus pour reposer ses membres exténués.

Tout à coup, je fis un mouvement de surprise. Je venais d’apercevoir la robe blanche d’une jeune fille qui se tenait debout contre un laurier-thym, devant la grille entourant le caveau de la famille Dormier, l’une des premières du pays. Je dis jeune fille, quoiqu’elle me parût à peine âgée de quinze ans, mais elle avait la physionomie méditative, réfléchie, exprimant cette pleine conscience des opérations intérieures que ne connaissent ni l’enfance ni l’adolescence. Elle regardait tantôt la croix de marbre dressée en face d’elle près du mur de l’abside, tantôt les inscriptions des pierres tombales, et, lorsqu’elle baissait ainsi les yeux, le dessin admirablement pur de ses traits, la blancheur de son teint que ne relevait aucun incarnat, les fleurs blanches ornant son chapeau posé sur l’auréole de ses cheveux blonds, son immobilité étrangement prolongée, l’eût fait prendre aisément pour une statue de vierge morte, placée sur une tombe cachée dans les herbes. Cependant, elle ne s’inclinait point ; ses lèvres fermées ne murmuraient aucune prière ; sa main ne traçait pas le signe du chrétien, — le signe d’espérance du vivant au mort ; — son visage ne témoignait ni d’une douleur récente, ni d’un souvenir attristant, ni d’une évocation plaintive, ni même de cette pitié de la race qui vous remue encore le cœur près d’une tombe étrangère. C’était vraiment une chose bizarre que ce face à face de la mort et de cette belle adolescente, qui semblait l’étudier avec une curiosité pensive, à peine mélancolique, dans la superbe indifférence de l’acceptation du fait. Cette haute sérénité n’était pas bien, n’était pas dans l’ordre, comme la tranquille patience de la pauvre vieille ; il n’y a qu’une attitude pour contempler la sépulture humaine, c’est l’agenouillement. Alors, la matière humiliée, comme volontairement anéantie, nous laisse voir, au fond de la tombe, l’assise solide de nos destinées continuées, et non quelque sinistre bascule laissant sombrer le mort dans les flots du néant.

Une personne d’un certain âge, ayant l’air d’une gouvernante, entra dans le cimetière, s’approcha de la jeune rêveuse et lui toucha le bras pour attirer son attention. Elles se mirent à parler ; je compris, à leurs gestes, qu’elles s’entretenaient des vases de fleurs dont le caveau était entouré. Bientôt elles s’éloignèrent.

Je descendis à l’église pour donner la bénédiction du saint sacrement. Quand les dernières prières furent dites, je pénétrai dans le cimetière par la porte de la sacristie, et cherchai la tombe qui avait eu la visite de la jeune fille. Les noms des membres défunts de la famille Dormier étaient gravés sur la pierre du caveau. La plus récente inscription était ainsi composée :

MARIE-LOUISE-ANNA DORMIER
COMTESSE DE ROCHEMARNE
MORTE A VINGT ANS
LE 6 JUIN 18 * *

Quelque chose me dit que cette pauvre jeune morte fut la mère de cette enfant superbe, fruit probablement d’un mariage mixte, car tout le monde, dans la région, connaît l’attachement des Rochemarne au protestantisme. Je savais que le dernier comte de Rochemarne était mort. En y réfléchissant, je plaignis l’orpheline au lieu de l’accuser ; je la vis ramenée tour à tour de la tombe catholique à la tombe protestante, sa jeune âme contrainte comme ses pas d’évoluer dans la séparation éternelle de ses plus chers souvenirs.

18 mai.

M. le curé m’a présenté cette semaine aux principales familles du pays. Une de nos visites m’a particulièrement intéressé : c’est celle que nous avons faite à Montrosier, ce groupe d’usines qu’on aperçoit des fenêtres du presbytère.

Montrosier appartient à la famille Dormier. C’est un vaste jardin anglais, établi sur une grosse colline, avec d’immenses corbeilles de roses, des pelouses, des arbres rares, et une jolie cascade murmurant le long d’un creux de rocher. La maison de M. Dormier s’élève sur une esplanade, faisant face à la colline et à la chute d’eau ; ses frères, MM. Maurice et Henri, habitent un peu plus loin, dans le parc qui en contourne le pied. A l’extérieur du parc, se massent les usines, les bureaux, les logements des contremaîtres, employés, ouvrières : c’est un centre populeux où règne la saine animation du travail.

M. Dormier m’accueillit d’une façon très courtoise. C’est un homme encore jeune, d’une intelligence distinguée, d’une éducation parfaite. Pour me donner quelque idée de l’importance de sa maison, il nous emmena dans le quartier des usines et nous fit traverser une filature. Les filles, au nombre de cent cinquante, rangées devant leurs bassines, où dansaient les cocons jaunes sur les bouillons de l’eau, chantaient au milieu des grondements de la vapeur. Derrière leurs têtes, les roues légères ou volets, tournant avec des froufrous d’ailes, s’emplissaient de grands écheveaux de soie grège. Entre les deux files d’ouvrières, les sœurs surveillantes, mêlées aux contremaîtres, allaient et venaient, donnant des avis à droite et à gauche. Au fond de l’immense salle, sous le cartel placé très haut, une belle statue de la Vierge, comme foulant le volumineux et blanc nuage de la vapeur, se dressait souriante et douce, et paraissait retenir, dans les plis de son manteau bleu tout constellé, l’étoile d’espérance de chacune des humbles travailleuses.

La plupart de ces jeunes ouvrières sont orphelines ; mais, entourées de la bienveillance active de patrons chrétiens, elles ressentent faiblement les conséquences d’un tel malheur, et se livrent volontiers à un travail facile que leurs parents, ou pauvres ou criminels, n’auraient pas su mettre à portée de leurs bras.

La vue de ce travail mécanique, quotidiennement accompli par des créatures pensantes, est loin de satisfaire le cœur comme l’aspect d’un champ fertile, labouré, ensemencé, moissonné, par une famille de paysans : l’état de l’homme sur sa terre est presque demeuré celui d’Adam destiné à la culture du paradis terrestre. Mais il ne faudrait point nier la haute et incontestable noblesse de l’industrie. D’abord, elle relève l’homme par la constance de l’héroïsme, en le tenant toujours sous le coup de terribles hasards, dans le temps même que les produits de ses combinaisons lui promettent l’existence de plus en plus agréable et facile. Et puis, l’industrie semble avoir, dans nos sociétés et nos climats exigeants, une mission toute rédemptrice. En effet, par le groupement des isolés et des intelligences serviles, elle aide à sauver l’humanité de ce gaspillage des individus par les hasards de l’existence, qui compromet la perpétuité des espèces animales, dont aucune ne nourrit ses orphelins.

Ces pensées me venaient pendant que je suivais ces messieurs dans la filature. Comme nous nous trouvions au milieu de l’allée, j’aperçus avec étonnement, assise devant l’une des dernières bassines, une toute jeune ouvrière, différant de ses compagnes par les vêtements, la distinction de l’attitude et la beauté. C’était ma rêveuse du cimetière ; je n’en doutai bientôt plus. Comme nous arrivions près d’elle, et qu’elle saluait M. le curé d’un sourire et d’un gracieux signe de tête, M. Dormier s’écria gaiement :

 — Ah ! voilà une fileuse que je trouve en faute ! nous filons à dix deniers, trois forts et un faible, Esther1.

Et il faisait le geste de couper le fil.

 — Ils y sont, mon oncle, ils y sont ! répliqua la jeune ouvrière qui, prenant un cocon, tendit le fil d’or sur son index blanc et le lança dans un des groupes de ceux que dévidait déjà le mouvement des roues.

Elle ne se troublait nullement sous nos regards ; ses petits doigts, ridés par l’eau bouillante, plongeaient prestement dans la bassine pour en retirer les cocons qui, ayant perdu le fil, avaient besoin d’être repassés sous le balai de bruyère, puis dans un plat d’eau fraîche posé à son côté ; elle tournait le robinet pour donner de la vapeur, le refermait, secouait ses cocons jusqu’à ce qu’elle en eût amené le fil net, en un mot se comportait comme la plus habile ouvrière, tout en répliquant à M. le curé qui prétendait lui faire de la critique, et regrettait qu’elle usât les cocons à en tirer sans cesse les fils.

 — Oh ! monsieur le curé, lui dit-elle, si vous saviez ce qu’on fait de ce paquet de bourre que j’amasse, vous ne le trouveriez plus si gros.

 — Vraiment ? et qu’en fait-on ?

 — Mais le gland de votre chapeau, l’étoffe de vos rabats, la doublure de votre douillette : car nous ne vous donnons pas de cette belle soie fine, oh ! non, nous la gardons pour nos rubans.

Et la rieuse, dont le fil s’était enfin rompu, arrêtait sa roue en la soulevant sur un petit levier, cherchait les fils des cocons arrêtés, les faisait passer par deux filières en agate, les rassemblait, les tordait entre le pouce et l’index, les séparait de nouveau après la torsion, les jetait, en soulevant son corps souple, sur deux petits appareils de verre, les trembleurs, destinés à en faciliter le trajet, et enfin les accrochait à la roue qu’elle remettait en mouvement.

Un rayon de soleil, descendant d’une fenêtre, courait d’une roue à l’autre sur la grège lourdement massée, et semblait condenser sa lumière diaphane sur les cheveux légers de mademoiselle de Rochemarne, d’une teinte dorée plus calme et plus douce. Je songeai à ces incarnations radieuses de qui les peuples enfants apprirent les secrets des arts.

Je m’étonnais pourtant d’avoir rencontré dans cet atelier cette jeune personne, à l’air si noble, occupée à un travail qui avait de quoi rebuter sa délicatesse.

M. le curé, à qui j’exprimai plus tard ce sentiment, m’expliqua ainsi le fait :

 — Nos filateurs, dit-il, aiment passionnément leur industrie, et il est de fondation dans leurs familles que les enfants se mettent au courant du métier. Or, mademoiselle de Rochemarne, vous l’avez compris sans doute, est la nièce de M. Dormier et est élevée par lui, car elle est orpheline.

 — Mademoiselle de Rochemarne n’est-elle pas protestante ?

 — Oui, répondit-il en soupirant, et c’est un grand dommage !

 — C’est un fait qui paraît étrange dans une famille si affirmativement catholique, remarquai-je.

 — Oui. Malheureusement, lorsque mademoiselle Marie-Louise, un ange de beauté et de piété, épousa le comte de Rochemarne, on oublia de traiter de la question religieuse au point de vue des enfants qui devaient naître de ce mariage. Le comte et sa femme demeuraient à Paris ; ce fut là que madame de Rochemarne mourut, dans la nuit qui suivit la naissance de sa fille. Son mari l’avait si tendrement aimée qu’il ne put se consoler de sa perte, et il mourut à son tour, de tristesse lente, à ce que dirent les médecins. Esther avait alors dix ans ; elle avait été baptisée dans la religion de son père, naturellement ; sa tutelle ayant été confiée à M. Dormier, que le comte estimait beaucoup, elle fut amenée à Montrosier par sa gouvernante anglaise qui est encore auprès d’elle.

M. de Rochemarne mourut protestant, mais il avait souffert de doutes touchant sa religion, du moins, on le suppose par ce que fut l’expression de ses dernières volontés. En effet, tout en déclarant que sa fille devrait être élevée dans le protestantisme, il demandait que lorsqu’elle aurait quinze ans on l’instruisît des doctrines catholiques, afin qu’avant son mariage elle pût se prononcer, en connaissance de cause, pour la religion de son père ou pour celle de sa mère ; mais il défendait absolument qu’on lui fit épouser un homme d’une autre communion que la sienne.

On a jusqu’à présent accompli ses volontés : mademoiselle Esther suit régulièrement les exercices de son culte... Plus tard, voudra-t-elle changer de religion ? peut-être, si elle est prudemment instruite ; cette enfant a beaucoup de décision dans la volonté, je ne crois pas qu’elle reste irrésolue comme le comte. Pauvre Robert ! il a toujours eu l’esprit un peu inquiet ; c’était une sensitive ; il souffrait du contact d’une idée qu’il ne s’assimilait point, comme un prisonnier de la vue d’une porte qu’il n’a pas le pouvoir d’ouvrir. Malgré ma qualité de prêtre catholique, il me visitait familièrement ; je suis moi-même un enfant de Bressy, et, dans mes jeux, autrefois, je me rencontrais avec son père ; les rangs se mêlent un peu, vous le savez, entre les garçons d’un même village, puis, quand on s’est tutoyé jusqu’à quinze ans, il n’arrive guère qu’on se tourne le dos parce qu’on est devenu des hommes. D’ailleurs, les Rochemarne étaient tous de généreuses natures, de belles âmes.

 — Et ces âmes sont damnées ! dis-je pensivement.

 — Damnées ! s’écria M. le curé, que dites-vous là, mon cher abbé ?

 — Eh bien, n’est-ce pas de doctrine ? demandai-je, fort surpris d’avoir provoqué cette véhémente observation.

 — La doctrine ? d’abord, elle souffre des tempéraments sur ce point, vous devez le savoir ; ensuite, accoutumez-vous, mon enfant, à ne faire jamais tomber la doctrine sur le fait, surtout quand il s’agit de damner les gens. Comme vous y allez ! Moi, je place miséricordieusement tout le monde à la porte du ciel, il ne m’en coûte pas davantage, puis je détourne les yeux, très heureux d’ignorer si l’on ouvre, ou si l’on crie durement : Passez votre chemin ! Voyez-vous, nous ne sommes sur la terre qu’un tas de créatures besogneuses, malheureuses, coupables : c’est pourquoi nous devons paraître bien ridicules au bon Dieu quand nous nous attribuons si aisément le droit de justice !

M. le curé acheva ces paroles dans un bon sourire, mais elles me laissèrent étonné, perplexe. Elles éveillaient en moi des idées vagues, que je n’ai point su depuis m’assimiler, suivant sa propre expression, et d’ailleurs, que pourrais-je introduire dans un cadre que des principes immuables ont si rigoureusement rempli ?

15 juin.

Sur la prière de M. Dormier, je me suis chargé, il y a quelques semaines, de l’instruction de son fils aîné, Georges, un garçon de dix ans, qu’on ne veut pas encore envoyer au collège pour ménager sa santé un peu délicate.

Sa cousine, mademoiselle de Rochemarne, assiste à mes leçons, car l’enseignement de miss Cornfield, sa gouvernante, ne représente guère qu’une série de lacunes regrettables. Ayant beaucoup lu avec sa tante, mademoiselle de Rochemarne connaît assez bien le français, quoiqu’elle hésite encore, en l’écrivant, dans l’application des règles de la syntaxe ; elle a ainsi rassemblé, pèle-mêle, un certain nombre de noms historiques, des notions de géographie, de sciences naturelles : mais tout cela demande à être rattaché et développé ; quant au calcul, elle sait faire ses quatre règles, comme Georges. Afin de ménager le temps, je fais un cours unique, que j’adapte, aussi bien que j’en suis capable, à l’un et à l’autre de mes élèves. Mademoiselle Esther m’écoute en prenant des notes, ou bien elle travaille à un ouvrage de tapisserie ; elle suit attentivement mes explications et paraît demeurer volontiers silencieuse. Mais si Georges, qui a l’esprit curieux, nous mène dans les détours de quelques digressions, si madame Dormier vient un instant prendre part à notre entretien, je la vois s’animer par degrés, présentant ses objections, les soutenant avec vivacité, quoique sans éclat impérieux, sans brusquerie d’intonation, sans gestes exagérés ; quelque chose d’immuablement calme réside én elle, pour la défendre des entraînements indiscrets de gaieté et de parole, si fréquents à son âge. Son beau visage garde la paix de la fleur qui semble mettre de la bienveillance à s’épanouir, ne sentant pas, au fond de son calice, la joie qu’elle inspire et qu’elle symbolise. La mort de son père a dû couper court à l’enfance de mademoiselle de Rochemarne ; la moitié de cette fraîche période de la vie lui a été ainsi violemment retranchée ; elle n’a du moins rien conservé de ce qui la caractérise : les engouements, la pétulance des gestes, l’indécision de la phrase dans le vague de la pensée encore informe. Qu’elle discute, qu’elle rie, qu’elle joue avec ses cousins, je retrouve en elle la statue suave du cimetière, prête à consacrer le silence, l’immobilité d’une tombe.

Une pensée pénible me préoccupe auprès de cette enfant : elle est protestante. Il est vrai, on la laissera se prononcer pour le choix définitif de sa religion, mais combien il est improbable que, d’elle-même, au simple exposé de la religion catholique, elle en vienne à renoncer au culte dans lequel on l’a élevée !

Je ne suis pas directement hostile à la liberté de conscience, mais à la condition qu’il s’agisse d’une conscience développée, complète, maîtresse d’elle-même, n’ayant à redouter aucune influence délétère d’éducation et de milieu... circonstances qu’il est peut-être impossible de réaliser.

Le principe de la liberté de conscience a certainement des sons faux, dans l’éclat et l’apparente générosité de sa théorie ; et quand je pense qu’il ne peut y avoir deux vérités, la pratique abusive qu’on en permet aujourd’hui me paraît une concession désastreuse, lâchement accordée à l’aisance de l’engrenage social, à l’amour exagéré de la vie terrestre, au ridicule respect que l’individu s’est conquis depuis un siècle, et qui n’est autre chose que l’adoration hypocrite des appétits de chacun, sur laquelle se rassure et triomphe notre égoïsme personnel.

Nous n’avons pas rigoureusement fixé les jours et les heures des leçons, subordonnées à l’exercice de mon ministère. Je vais cependant à Montrosier le plus régulièrement qu’il m’est possible. Parfois j’y arrive un peu tard dans l’après-midi, alors on me contraint aimablement de rester à dîner. La table est toujours bien entourée : les deux petits frères et la sœur de Georges y sont admis avec leur gouvernante allemande ; mademoiselle Esther a sa place entre son oncle et miss Cornfield ; un oncle de M. Dormier, le commandant, ainsi qu’on le nomme d’habitude, est toujours à la droite de madame Dormier. C’est un vieil officier qui a vu le terme de sa carrière dans les tranchées de Sébastopol, où il a eu une jambe brisée par un éclat d’obus : il n’en marche pas moins fringant et cambré sur sa jambe de bois. La quiétude de l’homme qui a terminé son rôle se lit dans ses yeux bleus, pleins de malice et de bonhomie ; ses cheveux bouclés et tout blancs sont divisés par une large raie rose ; sa tenue est très soignée, toujours comme préparée pour la revue ou pour le bal des Tuileries.

Le commandant est né frondeur ; le milieu où il se trouve étant favorable à la religion, il affecte, en paroles, des sympathies à l’égard du scepticisme. Personne, au reste, ne s’y trompe, lui, moins que tous, et quand il a risqué un mot qu’il sent hasardeux, et de nature à me froisser ou à éveiller une malsaine curiosité chez les enfants, il fait volte-face sans la moindre insistance d’amour-propre, en s’écriant, par exemple :

 — Mais l’Évangile ! parlez-moi de l’Évangile ! admirable ! sublime ! divin ! Qui pourrait composer un livre comme l’Évangile ! ce n’est pas toi, Georges, hein ?

 — Oh ! non, mon oncle !

 — Ni moi non plus, ni même M. l’abbé. Cependant je le sais si bien par cœur qu’il me semble parfois que je l’ai inventé ; écoute un peu : « En ce temps-là, Jésus dit à ses disciples... »

 — Et puis, mon oncle, et puis ?...

 — M. l’abbé te dira le reste, car je vois, à sa figure, qu’il n’aime pas à m’entendre réciter l’Évangile à table ; mais je le sais comme lui, d’un bout à l’autre.

Avec les membres de la famille, je compte encore deux ou trois jeunes gens, appartenant à des maisons de soieries de Lyon, qui se succèdent à Montrosier pour y apprendre les premières transformations de la soie ; puis, presque journellement, quelques industriels venus pour affaires : naturellement la conversation sacrifie un peu au métier, mais M. Dormier, qui a une très large intelligence, ne la laisse pas y sombrer définitivement, et la relève sur quelque question d’actualité ou des choses de la région.

9 juillet.