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Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet

De
342 pages
Dans cet essai, nous essayons de comprendre comment le thème littéraire du « retour du Même » travaille la majorité des oeuvres de l'écrivain francophone Tahar Djaout et du poète-chanteur kabyle Lounis Aït Menguellet. Nous voulons comprendre comment se positionne le poète face à cette réalité historique et face à la pratique même de la poésie, qui devient périlleuse dans le contexte des violences politiques comme le prouvent l'emprisonnement de Lounis Aït Menguellet et l'assassinat de Tahar Djaout.
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Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet
Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions Ridha BOURKHIS,Lionel Ray. L’intarissable beauté de l’éphémère, 2012. Krzysztof A. Jeżewski,Cyprian Norwid et la pensée de l’Empire du milieu, 2011. Camille DAMEGO-MANDEU, Laisse-nous bâtir une Afrique debout de Benjamin Matip. Une épopée populaire, 2011.Bogdan GHITA,Eugène Ionesco, un chemin entre deux langues, deux littératures,2011. Debroah M. HESS,Maryse Condé : mythe, parabole et complexité, 2011. Armelle LACAILLE-LEFEBVRE,La Poésie dansA la Recherche du Temps Perdude Marcel Proust, 2011. Vera CASTIGLIONE,Emile Verhaeren, Modernisme et identité générique dans l’œuvre poétique, 2011. Jean-Pierre FOURNIER,Charles Baudelaire. Quand le poème rit et sourit, 2011.Jean Léonard NGUEMA ONDO,Le roman initiatique gabonais, 2011. Chantal LAPEYRE-DESMAISON,Résonances du réel. De Balzac à Pascal Quignard, 2011. Saloua BEN ABDA,Figure de l’altérité. Analyse des figures de l’altérité dans des romans arabes et francophones contemporains, 2011. Sylvie FREYERMUTH,Jean Rouaud et l'écriture « les yeux clos ». De la mémoire engagée à la mémoire incarnée, 2011. François HARVEY,Alain Robbe-Grillet : le nouveau roman composite. Intergénéricité et intermédialité, 2011. e Brigitte FOULON,La Poésie andalouse du XI siècle. Voir et décrire le paysage, 2011. Jean-Joseph HORVATH,La Famille et Dieu dans l’œuvre romanesque et théâtrale de Jean Giraudoux, 2011. Haiqing LIU,André Malraux.deDe l’imaginaire de l’art à l’imaginaire l’écriture,2011. Fabrice SCHURMANS,Michel de Guelderode. Un tragique de l’identité, 2011. Connie Ho-yee KWONG,Du langage au silence, 2011. V. BRAGARD & S. RAVI (Sous la direction de),Ecritures mauriciennes au féminin : penser l’altérité,2011. José Watunda KANGANDIO,Les Ressources du discours polémique dans le roman de Pius Ngandu Nkashama, 2011. Claude HERZFELD,Thomas Mann.Félix Krull,roman picaresque, 2010.
Ali Chibani Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet Temps clos et ruptures spatiales Préface deBeïda Chikhi L’Harmattan
© L’HARMATTAN, 2012 5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96053-4 EAN : 9782296960534
Sommaire
SOMMAIRE................................................................................................................... 5
PRÉFACE....................................................................................................................... 7
INTRODUCTION GÉNÉRALE................................................................................... 9
TOURNER EN ROND ................................................................................................ 13
I.
II.
III.
IV.
ÉCRITURES DU TEMPS EN RETOUR ......................................................... 13
ESPACE ET TEMPS : UNE RELATION AMBIGUË ................................... 30
FIXATION D’UN ESPACEDÉSTABILISÉ .............................................. 42
NARCISSE DANS UN TEMPS DE GUERRE............................................ 74
LE MOI FACE À L’ESPACE-TEMPS...................................................................... 87
I.
II.
III.
IV.
L'INSTANT ATTRAPE-TEMPS DANS LA CRÉATION ............................. 87
L'AUTOBIOGRAPHIE, MOI ET ÉMOI ........................................................ 94
L’ENFANCE,AΓBELN’EST PAS NÉ...................................................... 101
LE CORPS APPELÉ À RÉPONDRE........................................................ 117
MORT ET MORTIFICATIONS .............................................................................. 137
I. L'EXPÉRIENCE DE LA MORT DANS LE DÉPASSEMENT DE L’HISTOIRE.............................................................................................................. 137
II.
III.
IV.
L’ATTACHEMENT TRANSFÉRENTIEL ÉTERNEL ............................... 146
LE RÉCIT OU TROIS MANIÈRES DE SURVIVRE DANS LE VERBE 158
LE MYSTICISME : QUÊTE DE LA VÉRITÉ ABSENTE ..................... 170
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LE CHEMINEMENT D’UN ENDEUILLÉ............................................................91.3
I.
II.
HÉRITAGE DÉTOURNÉ ET NOM TRANSFORMÉ ................................. 194
ÉVEIL D’UNE MYTHOLOGIEAB ORIGINE............................................ 207
III. CRISE PSYCHIQUE ET CRISE HISTORIQUE, LE(S) MEURTRE(S) FONDATEUR(S)........................................................................................................ 223
IV.
NAÎTRE DE SA PERTE ............................................................................. 230
LA FIGURE DU POÈTE
LA RÉVOLTE DES DÉPOSSÉDÉS ........................................................................ 249
I. LES PERSONNAGES : TRACES ET EMBRYONS SYMBOLIQUES DU RÉEL........................................................................................................................... 249
II.
III.
IV.
V.
L’AUTEUR257-NARRATEUR EN ÉCLAIREUR .............................................
SUR SES TERRES, LE ROI VOUS TIENT L’ÉVENTAIL.................... 266
INTERROGATION ET ENGAGEMENT COLLECTIF ........................ 280
DE LA LITTÉRATURE PERFORMATIVE AU HORS-TEXTE............... 306
POUR CONCLURE................................................................................................... 315
DISCOGRAPHIE ...................................................................................................... 321
BIBLIOGRAPHIE ..................................................................................................... 323
INDEX......................................................................................................................... 329
TABLE DES MATIÈRES ......................................................................................... 331
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PRÉFACE Beïda Chikhi
Ce maillage raffiné et résistant que nous offre Ali Chibani invite à découvrir la créativité conjuguée d’expressions, de langues et de genres en apparence éloignés: l’oral et l’écrit, l’amazigh et le français, la poésie chantée et le roman. Ce qui incontestablement les nourrit, c’est un imaginaire issu de la Kabylie, lieu de naissance de la parole des protagonistes : Tahar Djaout et Lounis Aït Menguellet. Les difficultés liées au sujet ont été traitées au profit d’une lecture comparatiste originale et féconde. Les effets parasitaires des grilles de lecture habituellement appliquées aux écrits francophones ont été judicieusement examinés et neutralisés pour que soient discernées les postures des deux poètes face au retour cyclique de la violence dans une région du monde à la personnalité affirmée. En réunissant deux langues tenues jusque-là à distance, l’ouvrage nous permet également d’accéder à un arrière-texte algérien plus ample et plus profond,car l’essentiel de la poétique kabyle des œuvres de Tahar Djaout et de Lounis Aït Menguellet est façonné par le croisement des aperceptions culturelles du temps et de l’espace, qui se déclinent autant sur le concret de la vie que sur l’abstrait des langues. Tout ce qui est écrit à propos de la «psyché kabyle désignant le temps par sa subjectivation en espace, avec comme repère principal le Sujet » est passionnant ; il nous renseigne en outresur l’étymologie amazighe et sur ses divers passages à la langue française chez la plupart des écrivains amazighophones. Enfin, au sommet de l’édifice poétique trône la figure du poète éclairant ses propres circuits dans un rapport au symbolique et au sacré, pendant que ses avatars surgissent dans des trames inouïes dont l’énigme ne peut que susciter le désir de déchiffrement : « Dieu ne serait donc quela réunion de l’ensemble des temps-Je’’ dans un contenant spatial céleste afin de maîtriser leurs forces ». Cette métonymie stimule les formes poétiques de la répétition tout en illustrant sa force « envahissante» dans les œuvres des deux poètes.
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Le sujet du livre,Temps clos et ruptures spatiales, acquiert encore plus de relief en puisant dans la densité des matériaux réunis autour de notions familières mais étrangement élaborées par les deux auteurs :l’expérience personnelle de la mort et de la mortification, le deuil et le cheminement de l’endeuillé, la force du verbe et l’élaboration du récit commeretour à la vie. Un message est délivré : la nécessité du récit historique dont le déficit explique l’enfermement dans une histoire répétitive, douloureuse, figurée par l’anza, ce «retour obsessionnel qui opacifie l’horizon spatio-temporel où le cri auto-commémoration du scandalese répand et opacifie le monde». L’anzase fixe dans le lieu, l’imprègne et l’érige en clôture exclusive. La sortie n’est possible que dans la restitution de l’esprit d’asefru, qui consiste à expliciter l’énigme poétique au prix d’une tension vers l’accomplissement de l’homme; l’homme étant, si l’on en croit Jean Amrouche, une superposition du saint, du héros et du poète. Peut-on choisir entre deux traditions, contradictoires mais inconsciemment emmêlées : répéter le cri de la souffrance scellée dans le lieu, son lieu à soi, en soi…, ou déchiffrer l’énigme existentielle en libérant le tempsvers des destinations ouvertes mais inconnues ? Ces deux possibilités sont déployées en alternance, parfois en surimpression, dans des émissions verbales à effets esthétiques ambivalents. En revanche, lorsqu’il s’agit de briser la clôture et de s’engager dans une histoire autre, le chemin semble tracé: emprunter la « ligne droite» de la sortie, après quoi envisager une philosophie de l’histoire qui naîtrait dans le mouvement de la poésie et indiquerait l’itinéraire d’un questionnement renouvelé. Se révèlent en tous cas, chez les deux poètes, les prémisses d’un usage critique de la répétition et une exploitation grandissante de l’asefru. Le sujet de la parole chantée en amazigh ou écrite en français est interpellé de la même façon devant l’Histoire dont le récit et l’écriture, selon des modalités avant-gardistes, relève désormais de l’injonction.Beïda Chikhi Paris, le 22 septembre 2011
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INTRODUCTION GÉNÉRALE Nous retournonsd’où nous sommes partis Nous tournons en rond Nousnous répétons qu’il n’est pasencore tard Un jour nous arriverons La page refuse de se tourner Mais c’est la véritéLounis Aït Menguellet,Les Rigoles. Chaque fois que je pensais à ces morts, je voyais les bœufs attachés deux par deux et tournant inlassablement dans l’aire surchauffée de l’été.Tahar Djaout, Les Chercheurs d’os. Anza,en Kabylie, est un terme qui désigne le cri du mort. Il résonne une fois dans l’année, à l’heure et au lieu où son auteur a été tué. S’agirait-il d’une manière de laisser parler le traumatisme refoulé ou le sacrifiédont le sacrifice est un acte aussi chaotique que fondateuret nousréclamerait justice  qui interrogerait sur notre devenir ?Anzainscrit la violence dans une forme de retour obsessionnel qui opacifie l’horizon spatio-temporel où le cri sorte d’auto-commémoration du scandalese répand et horrifie le monde. D’ailleurs, personne ne veut l’entendre tant il rappelle le crime comme entorse à la paix primordiale pour laquelle la réalité historique ne s’ouvre plus. La paix d’ici et de l’au-delà est impossible. Le temps est ainsi clos sur un acte de violence qui gagne son autorité du fait même qu’il fait de sa propre mémoire un acte. Sa résurrection, en tant que punition des survivants, s’inscrit dans l’enfermement dans un temps de violence et le retour à un même événement traumatisant. C’est cette fermeture qui distingueanzad’asefru(poème).Le poème veut justement rompre la clôture du temps sur l’acte de la violence. Mais lui aussi se retrouve face à la réalité de cette clôture qui nécessite tant et tant de stratagèmes poétiques pour en sortir. Depuis l’indépendance de l’Algérie, le retour de la violence n’a de cesse de dicter et de crier sa Loi dans un pays où les mémoires retiennent surtout les moments de crise. On a alors le sentiment que « notre
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tour» est joué d’avance et que «le piège refuse de nous lâcher » tant « la page 1 refuse de se tourner». Les œuvres du chanteur-poète Lounis Aït Menguellet consacrent une large place au retour de la violence dans l’Histoire, devenu un thème littéraire fondateur. Elles en sont d’ailleurs marquées sur le plan stylistique et, parfois, structurel : «Aujourd’hui c’en est fait / Le méchant se calme / Le méchant se calme / Les geôles sont vides / Si vous le contrariiez / Elles s’empliraient de nouveau / Elles s’empliraient de nouveau / Le joug à peine enlevé / Ou est-il seulement pourri / Ils nous en fabriquent un autre / Ils 2 nous en fabriquent un autre…». C’est également le cas dans les œuvres de 3 l’écrivain Tahar Djaout. Cet auteur «francographe » constate, dans 4 L’Exproprié,que le cercle temporel et l’espace comme «champ clos » contaminent l’activité poétique toujours incapable de se libérer de manière définitive du retour du Même : « Dans le soleil implacable, enfonçures mafflues et tumescentes où fourrageaient mes mains armées de sang-sues. La route était 5 effectivement circulaire . » En Kabylie, un proverbe résume la vie à « une maison à deux portes : on entre par l’une et on sort par l’autre.» On voit bien à travers ce proverbe que le temps est continu. Il n’est nullement question d’une maison à une porte dont on ferait le tour avant d’en sortir. Au contraire, on parle de deux portes, signifiant une répétition du lieu dans sa conception essentielle (porte) qui suppose, au moins pendant un court instant d’une durée continue, la répétition d’un même acte(traverser la porte). C’est aussi cela le retour de la violence : naître et mourir sont des lieux de passage qui se répètent dans leur violence. Le soldat peut être romain, arabe ou français, l’aspect essentiel de l’expérience historique reste le même : vivre sous une domination idéologique et militaire meurtrière. C’est en référence à ce même proverbe que nous avons décidé d’opposer au retour de la violence, comme temporalité close, lacontinuitéde l’existence sur
1  Lounis Aït Menguellet,Les Rigoles, P.V,54’16,Bejaïa, Aqbu Music, 1999. Concernant la transcription en tamazightdes chants d’Aït Menguellet, nous avons reproduit celle de Belkacem Saadouni qui a traduit l’ensemble de l’œuvre du chanteur du kabyle à l’arabe, à l’exception de « Saints Patrons » chantée par Djaffar Aït Menguellet dont nous avons intégré les chants écrits par son père. 2  Lounis Aït Menguellet,Le Chemin de l’enfanceAllumez-nous la lumière, « », 7’20, Paris, AdAC, 1990.3  Textes réunis par Abdelkader Djeghloul,Fragments d’itinéraire journalistique. Actualité de l’émigration, Mai 1986-Mars 1987,Oran, éditions Dar El Gharb, 2004,p. 89.Tahar Djaout employait cette terminologie qu’il préférait à celle d’«écrivains francophones». Il insiste ainsi sur l’idée que les écrivains algériens en français utilisent la langue française pour exprimer une pensée qui est le produit de la langue maternelle. 4 Tahar Djaout,L’Invention du Désert,Paris, Éditions du Seuil, 1987, p. 44. 5 Tahar Djaout,L’Exproprié,(édition revue et corrigée), Paris, François Marjault, 1991, p. 83.
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