Talma, anecdotes et particularités concernant ce tragédien célèbre et le voyage qu'il fit en 1817, à Boulogne-sur-mer. [Signé : P. H. (Hédouin.)]

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Ladvocat (Paris). 1827. In-8° , 40 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1827
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CONCERNANT CE TRAGÉDIEN CÉLÈBRE
ET LE VOYAGE QU'IL FIT EN. 1817 A BOULOGNE-SUR-MER,
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
GALERIE DE BOIS.
1827.
ANECDOTES ET PARTICULARITES CONCERNANT CE TRAGÉDIEN CÉLÈBRE ,
ET LE VOYAGE QU'IL FIT EN 1817 A BOULOGNE-SUR-MER.
« Rival, souvent vainqueur des maîtres de la scène ,
» D'un poignard plus sanglant il arma Melpomène. »
A PARIS,
CHEZ LADVOCAT, LIBRAIRE, PALAIS-ROYAL,
GALERIE DE BOIS.
1827.
AUX BOULONNAIS.
Le récit de quelques particularités sur
le voyage que fit à Boulogne le grand
acteur que la scène Française vient de
perdre, m'a paru de nature à exciter votre
intérêt.
C'est sous ce rapport seul que je me suis
permis de vous offrir ce faible opuscule.
P. H.
SUR
LIES détails les plus simples sont intéressans
lorsqu'ils concernent un homme célèbre. On
aime à voir ce que cet homme était dans les
circonstances même les moins remarquables
de sa vie ; et c'est ce qui donne tant de
charme aux narrations du bon Plutarque,
qui ne craint-pas de présenter à ses lecteurs
les plus grands héros des temps antiques en
déshabillé.
J'ai eu l'occasion de connaître, de voir
hors de la scène l'admirable tragédien dont
la France déplore en ce moment la perte,
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et je me plais à consigner ici quelques anec-
dotes nées des rapports, malheureusement
pour moi trop peu fréquens, qu'il m'a été
permis d'avoir avec lui.
En mars 1811 , je rendis compte, dans le
Journal des Arts, de la représentation du
Mahomet II, de M. Baour-Lormian. TALMA
portait dans cette tragédie un costume aussi
riche qu'élégant ; mais je crus y remarquer
un anachronisme, et j'en fis l'observation.
Trois jours après je reçus une lettre de
lui : il me prouvait que j'avais com-
plètement tort, en entrant dans des détails
historiques qui ne laissaient aucun doute
sur ses connaissances et sur le soin qu'il
donnait aux moindres parties des rôles
qu'on lui confiait. Il terminait sa lettre à-
peu-près ainsi : « Quoiqu'en général je ne
» voye point les journalistes, il me serait ce-
» pendant agréable de vous rencontrer et de
» vous remercier de l'opinion favorable que
» vous avez émise sur mon jeu dans le rôle
» de Mahomet II. » Je rétractai l'erreur que
j'avais commise, en plaçant une note à ce
sujet dans le plus prochain numéro du journal.
Nouveau billet de TALMA , qui m'invitait à
dîner pour le mercredi suivant, en m'an-
nonçant que je trouverais chez lui M. Ducis.
On présume facilement que je m'empressai
de répondre à celte invitation, et que pen-
dant le dîner il fut souvent question de tra-
gédie. Le vénérable Ducis avait pour TALMA
une grande estime. Plusieurs fois il lui répéta
qu'il lui devait en partie ses succès, et qu'il
lui abandonnait le soin de monter ses ou-
vrages , et de couper les scènes et les vers
de la manière la plus convenable à l'effet
théâtral. Depuis il a renouvelé cette prière
dans une lettre autographe que j'ai lue en
tête d'un exemplaire de ses oeuvres , qui
doit être en la possession des héritiers de
TALMA. Ce dernier le pressa de travailler
IO
encore pour la scène. « Non, répondit Ducis ;
» j'ai juré de ne plus m'occuper de tragédie
» depuis qu'elle a couru les rues ; d'ailleurs
» je suis vieux , j'ai besoin de repos. Après
» avoir agité pendant trente ans le poignard
» de Melpomène , j'ai pris la houlette du
» pasteur :
» Que le ciel me donne une Annette!
» Je suis devenu Timarette,
» Et je me borne à mes moutons. »
J'avoue que l'idée de voir l'auteur d'Othello
transformé en berger me parut originale.
Cependant le caractère de Ducis offrait les
deux extrêmes : il était à-la-fois plein de
véhémence et de douceur. Les épîtres pasto-
rales qu'il a publiées, comparées à ses ou-
vrages dramatiques, en offrent la preuve.
Quant à TALMA , il parla peu , se montra
distrait, rêveur , et je remarquai que dans la
conversation il employait presque toujours
II
cette voix factice dont le timbre grave et
concentré causait au théâtre une si profonde
émotion. Du reste , rien de brillant, rien
surtout qui décelât cet amour-propre , par-
tage assez ordinaire des comédiens. C'était
la simplicité, le laisser-aller d'un homme
de génie, qui , hors du champ de ses succès
et de ses travaux, se délasse en songeant aux
moyens qui pourront lui faire obtenir de
nouvelles couronnes.
Quelque temps après ce dîner, je ren-
contrai TALMA chez M. Boileau, notaire du
Théâtre - Français. « Ah ! vous voilà ! me
» dit-il... Je joue ce soir un rôle nouveau,
» Tippoo-Saëb : venez m'y voir. Après la
» représentation vous demanderez à être con-
» duit dans ma loge, et vous me rendrez
» compte des passages de la tragédie qui vous
» auront paru faire impression sur le public.
» Je me trompe quelquefois sur le silence
» des spectateurs , ajouta-t-il, et cela me
» décourage. »
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J'allai de bonne heure au théâtre; la salle
était comble , et TALMA fut sublime!.. La
tragédie étant terminée , je me rendis dans
sa loge. « — J'espère , lui dis-je, que vous
» ne vous plaindrez pas du silence du
» public, dans le moment où interrompant
» la harangue de l'ambassadeur anglais,
» qui cherchait à obtenir vos enfans en
» otages , vous l'avez foudroyé par cet hé-
» mistiche :
« Attends, traître!!...»
En effet, qu'on se figure une lionne cou-
vrant ses lionceaux de ses flancs pour les
défendre , tel était TALMA s'élançant , le
poignard à la main, du trône où il était
assis , et agitant ses bras au-dessus de la
tête de ses fils , auxquels il semblait vouloir
faire un rempart de tout son corps contre
les perfides desseins de l'envoyé britannique-
La salle, en ce moment, avait retenti d'ap-
plaudissemens et de cris d'admiration !..
« J'espère encore que vous ne me direz pas
» que c'est par le silence qu'on a accueilli
» l'expression de mépris extrême et de noble
» fierté que vous avez donnée à ce vers :
« On craint vos envoyés, et non pas vos soldats ! »
— « Non , me répondit-il ; mais je me suis
» sans doute trompé au troisième acte, dans
» mes adieux à mes enfans, quand j'ai pro-
» nonce ce vers :
« En vous quittant, mes fils, je commence à mourir !
» car il a été reçu avec une grande froi-
» deur. » — « Vous êtes dans l'erreur ; jamais
» peut-être vous n'avez été aussi beau!...
» Mais comment voulez - vous qu'on ap-
» plaudisse lorsque l'émotion qu'on ressent
» est si forte qu'elle paralyse toutes les fa-
« cultes?... »— « J'ai donc joué passablement
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» ce rôle de Typpoo : nous verrons ce qu'en
» dira le bon Geoffroy (1). »
Je revis TALMA , en 1817 , dans la province
que j'habitais et où il était venu donner
quelques représentations avant de s'embar-
quer pour l'Angleterre. Il occupait, à Bou-
logne , le rez - de - chaussée de l' Hôtel de
l'Europe , et, dans ma première visite , je le
trouvai jouant sur le tapis avec ses deux
enfans. — « Je connais votre ville, me dit-il ;
» j'y ai passé à l'âge de douze ans avec mon
» père , et nous logions chez un bien brave
» homme, M. Mannevïlle , ami de ma fa-
» mille, et que j'aimerais à revoir. »
Je devinai que c'était de M. Menneville
qu'il parlait, et je lui donnai son adresse.
Il était inquiet de l'effet qu'il produirait sur
le théâtre de Boulogne, qui lui paraissait beau-
Ci) J'ai cité de mémoire, n'ayant pu parvenir à me
procurer cette tragédie, qui renferme de beaux vers et
des situations très-intéressantes.
coup trop petit, et sur un public qu'il ne
connaissait pas. — « Je ne suis à mon aise ,
» répétait-il, que lorsque j'ai tâté mon par-"
» terre. » — J'ai eu l'occasion de remarquer,
en plusieurs circonstances , qu'un des traits
distinctifs du caractère de ce grand artiste
était une défiance de lui-même et une défé-
rence pour ses auditeurs portées souvent jus-
qu'à l'extrême. Son organisation , éminem-
ment nerveuse, pouvait en être une des causes
principales. Elle lui faisait percevoir avec
force toutes les impressions ; et celui qui
sur la scène déployait la vigueur d'un héros,
avait quelquefois dans la vie privée la timi-
dité d'un enfant. En causant, je mis la main
sur un exemplaire de Maniais, couvert de
notes de TALMA , et renfermant des vers de
sa composition qu'un bon poète aurait vo-
lontiers avoués.— «Je me permets quelquefois
» cela pour l'effet dramatique ; me dit-il,
avec Lanoue parce qu'il était mon cama-
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Le soir il joua Oreste avec son talent accou-
tumé, et M. W...., amateur éclairé des arts,
qui assistait à celte représentation, en fut en-
chanté. Il me fit remarquer avec autant de
goût que de vérité les nuances qui existaient,
dans ce rôle , entre la manière de TALMA et
celle de Larive : le premier, sombre, concen-
tré , paraissant poursuivi par la fatalité pen-
dant toute l'exposition de cette admirable
tragédie d'' Andromaque ; le second, plus bril-
lant, plus égal, mais produisant un effet bien
moins profond sur les spectateurs. Cependant
TALMA n'était pas content. « La fatigue m'a
» rendu froid, et les Boulonnais m'ont reçu
» froidement. » Voilà ce qu'il répéta plu
sieurs fois au moment où l'on venait de baisser
la toile. Alors les applaudissemens partirent
de tous les coins de la salle , et de toutes parts
on cria : TALMA !... TALMA!.., « En vous appe-
» lant avec tant d'empressement, lui dis-je le
» lendemain, le public vous a répondu, et
» l'enthousiasme qu'il a manifesté vaut bien

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