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SCÈNE PREMIÈRE Une pîèce aux murs bancs, un bureau, deux chaîses.
e gaerîste, e crîtîque, ’artîste
LEGALERISTE.– Ouî… ouî… ouî… Où êtes-vous ? Vous savez ’heure qu’î est ?… Quoî ? Une manîestatîon de quoî… Des prostîtî… des prostîtu… des putes, ça va, j’avaîs comprîs… Combîen ? Tout e Boîs de Bouogne… C’est à peîne croyabe… Eh bîen ouî, demandez, mon vîeux… Demandez… Ouî, je saîs, ce n’est pas acîe… Vous dîtes qu’ees barrent a route… Maîs î aut passer à tout prîx, j’aî un vernîs-sage, moî… Ouî, ouî, passez-eur dessus aors !… Quoî ? Quee queue ? C’est vraîment pas drôe ! Pro-posez-eur queque chose, ouî, c’est ça… pourvu que ça ne dépasse pas es 100 euros… Comment ça, ees ne veuent pas ? Ce qu’ees dîsent, on s’en
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tape. Trouvez queque chose, proposez-eur un ar-rangement, maîs î me aut ces caîsses de tabeaux îmmédîatement. Quoî, une barrîcade… Vous dîtes qu’ees menacent de aîre une barrîcade avec mes tabeaux, sî a poîce… Maîs dîtes-eur que c’est de ’art, tout ça n’a pas de prîx. C’est ’esprît qu’on assassîne ! À propos, ces putes, ees doîvent bîen avoîr une responsabe, un eader… non… ouî… ouî… maîs je m’en moque qu’ees parent d’une seue voîx. Ça me aît une bee jambe ! Je vaîs avoîr ’aîr In, moî, qu’est-ce que je vaîs dîre à mon artîste quand î va voîr a gaerîe vîde ? Quoî ? Paraîtement, moî aussî je aîs du socîa. C’est bîen, e socîa, c’est excîtant. Évoquez a dîicuté où se trouvent es petîts marchands de tabeaux, de a crîse que tra-verse ’art contemporaîn… C’est ça, que je déends, a peînture… es putes et es gaerîstes sont de a même… non… C’est-à-dîre… Vous me aîtes dîre n’împorte quoî, débrouîez-vous, mon vîeux, maîs î me aut ces toîes avant une heure. C’est ça… À tout de suîte. Soyez erme. Je compte sur vous.
Un autre appe.
Ouî… ouî… ouî, ma chère, à 19 heures, tout à aît, prenez votre temps. Cîao cîao.
I s’étire, sort de son bureau deux scuptures en bronze doré représentant de petites hatères, es repose dans un soupir.
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Ae ae ae ! Qu’est-ce que je vaîs devenîr ? Je suîs dans un pétrîn roya. Voyons, restons ucîde. C’est pus possîbe d’annuer maîntenant, es gens ne vont pas tarder à aLuer, je vaîs passer pour un crétîn.
I compose un numéro. Sonnerie, on entend e répon-deur.
Coucou ! Vous êtes bîen sur e répondeur d’Adé-ade Méquenep. Je suîs absente, maîs vous pouvez toujours me aîsser un message. Bye-bye.
LEGALERISTE.– Ah ! ces répondeurs, quee mîsère !
Le critique entre dans a gaerie à recuons. I inspecte es murs de haut en bas. I se baisse puis recue à nouveau. I sort un portabe de sa poche et compose un numéro.
LECRITIQUE.– Raph, î aut absoument que tu vîennes voîr ça ! C’est déroutant… Je suîs au bord de a sufocatîon mentae… Vraî, je suîs souLé, chavîré, époustoulé, estomaqué, et c’est peu dîre. C’est ex-travava… Ouî, à tout de suîte.
Recompose un autre numéro. Is sont dos à dos. Se téé-phonent. Se heurtent.
LEGALERISTE,surpris. –C’est încroyabe, vous êtes déjà à.
LECRITIQUE,regarde sa montre. –Exact, j’aîme sur-prendre. Tout est-î comme vous ’entendez ?
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LEGALERISTE.– Ma oî, ma oî, je vous avoue que je suîs un peu préoccupé.[I va d’un mur à ’autre en ançant ses bras devant ui. I s’arrête, se tirebouchonne ’extrémi-té du menton comme s’i Faisait un efort de rélexion.]C’est un peu compîqué… dîicîe à expîquer… Je craîns que vous ayez queques rétîcences. Je suîs dans ’embarras.[I s’arrête devant un mur et soupire.]
Le critiquee suit, regarde par-dessus ’épaue du gae-riste, soupire à son tour. On sent qu’i examine e mur avec intérêt. I s’en approche puis s’en éoigne.
LECRITIQUE.C’est sobre maîsterrîbement eicace. Ce quî est net et envoyé comme ça ne peut pas trom-per. a proposîtîon est hardîe ; c’est rare de nos jours. Que courage !
LEGALERISTE,se retournant. –De quoî me parez-vous ?
LECRITIQUE.– Eh bîen de ce travaî, pardî ! Cette nudîté est exempaîre. Réveîez-vous, mon vîeux, vous voyez bîen de quoî ’on pare. C’est vous e gaerîste.
LEGALERISTE,regarde en coin en se grattant a tête. –À dîre vraî, j’avaîs un peu peur…
LECRITIQUE.Peur ? Quee îdée ! En art, on trouve ce – que ’on veut bîen chercher. Au dîabe es exégèses et es paabres des saonnards ! Ne craîgnez rîen. J’aî rarement vu d’authentîcîté aussî airmée. Au aît, votre artîste, comment s’appee-t-î ?
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LEGALERISTE.– Adéade Méquenep.
LECRITIQUE.– Ah !… ï s’agît d’une emme… Ees seues possèdent cette întuîtîon de a nudîté.[I s’approche à nouveau du mur, regarde à droite puis à gauche.] Peux-je paper ?
LEGALERISTE,acquiesce d’un mouvement de tête. –Je vous en prîe, papez, papez …
LECRITIQUE,pose sa main sur e mur comme s’i s’agissait d’une croupe. –C’est bon de retrouver ces gestes prîmordîaux. ’esprît du geste prévaut toujours sur e geste de ’esprît. ï y a à comme une sorte de réconcîîatîon des sexes. C’est probant, c’est încon-testabe, c’est net, c’est grand !
LEGALERISTE.– Vous trouvez ?
LECRITIQUE.– Sî je trouve ?! Tout est résumé dans ’au-dace de a suggestîon. C’est abrupt et en même temps terrîbement séduîsant. Cea nous afronte en nous donnant à réléchîr sur ce que nous sommes. Avec une œuvre comme cee-à, on ne rîsque pas de se perdre en chemîn.
LEGALERISTE,matois. –Évîdemment, vu sous cet ange… Vous pensez sérîeusement que cet espace vîde, cette bancheur…
LECRITIQUE,’interrompant. –Vîrgînîté, maheureux !
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Vîrgînîté ! Ne dîtes surtout pas bancheur, cea aît ordînaîre. Croyez-moî, a vérîté se contente de peu, ee n’a pas besoîn de chîchî ou de traaa pour s’împoser. ’esprît, mon cher, a antastîque puîssance évocatrîce de a pensée.
LEGALERISTE.– Aors à, c’est magnîIque. Vous êtes ma-gnîIque, vous me combez, vous êtes mon sau-veur. Je m’încîne. Toutes mes appréhensîons s’éva-nouîssent. Vous ne pouvez pas savoîr e bîen que vous me aîtes.
LECRITIQUE.– Norma que vous soyez tendu et queque peu anxîeux. Chaque vernîssage apporte son petît ot d’épreuves. C’est chaque oîs un saut dans ’în-connu. ï aut du courage de nos jours pour exercer votre beau métîer. ïmagînez un peu quee aLî-geante médîocrîté produîraît une premîère sans tensîon. Vous vous voyez vîrevotant dans votre es-pace, débonnaîre, sîLotant d’aégresse et de bonne humeur. En art, pour convaîncre, î aut du sérîeux, de a gravîté. Que seraît une œuvre sans bouîonne-ments souterraîns, sans surgîssements înattendus, sans înterrogatîons ? Je vaîs vous aîre une conI-dence : en exposant cette Adéade Méquechep…
LEGALERISTE.– Méquenep, Méquenep.
LECRITIQUE. – Eh bîen, cette Méquesep… Décîdément je n’arrîve pas à… C’est probabement un nom du nord, n’est-ce pas ?
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LEGALERISTE.– Ouî, du nord de Montéîmar !
LECRITIQUE.– Ces artîstes ont paroîs de ces noms que même certaîns ténors de a rue de Vaoîs n’arrîvent pas à prononcer. J’en connaîs un quî, ors d’un dîs-cours de vernîssage, n’arrîvaît pas à dîre e nom de Max Ernst. ï en avaît peîn a bouche, î chuîntaît tant que c’en étaît dégoûtant, pour ne pas dîre înconvenant. Avouez que ces ratés, ça ne aît pas très crédîbe. Avez-vous remarqué que es artîstes es pus céèbres ont des noms quî s’énoncent acîement. Prenez par exempe Gauguîn,Monet, Braque, Pîcasso, Duchamp.détache chaque sy- [I abe.] ï n’y a pas de secret. Faudra uî trouver un pseudo à cette Méque… Queque chose quî rappe et se retîenne. Pour en revenîr à son travaî, je vouaîs dîre qu’ee met en scène une orce quî nous dépasse.
LEGALERISTE.– C’est précîsément ce que j’étaîs en traîn de me dîre. es mots ont souvent du ma à exprî-mer es grandes choses. [On entend e bruit d’un moteur d’auto dans a rue. I se précipite vers a porte, se pante sur e trottoir.]Sî au moîns…
LECRITIQUE.– Au moîns quoî ? Que dîtes-vous ?
LEGALERISTE.– Quî, moî ?
LECRITIQUE.– Fîchtre ouî : vous ! Quî vouez-vous que ce soît ?
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LEGALERISTE.J’attends une îvraîson d’un înstant à – ’autre.
LECRITIQUE.– Ça tombe ma pour un soîr de vernîssage.
LEGALERISTE,va à son bureau, Fouie dans ses papiers. On ne aît pas toujours ce que ’on veut dans ce métîer.[I se reprend.]J’aî dû me tromper de date.[Se dirige vers e mur, retourne à son bureau, prend une chaise qu’i pose sous une rangée de spots. I monte sur e siège et dirige ’écairage sur e mur.] ’îndîcatîon de a umîère sur ’œuvre vous parat-ee bonne ? Ne nuît-ee pas à ’extrême dépouî-ement du sujet ?
LECRITIQUE. – Nuement ! Ee ne gâte en rîen a orce du propos. C’est exceent ! Vous verrez, tout se pas-sera bîen.[Sience.]C’est audacîeux, je ne e répète-raî jamaîs assez. ï aaît y penser. En vîngt années de carrîère, je n’aî encore jamaîs rencontré un artîste quî aît eu e courage de se servîr des murs bancs d’une gaerîe pour exprîmer ses doutes et ses contradîctîons. Cette ambîance, ce cîmat a je ne saîs quoî d’un accompîssement métaphysîque majeur. Voîà une œuvre quî, à n’en pas douter, ré-sîstera au temps. Cette modernîté de ton, c’est… Pour un peu, j’en auraîs presque un orgasme înte-ectue. Pas vous ?
LEGALERISTE.– J’avoue que je suîs un peu excîté.
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LECRITIQUE.– Maîs regardez-moî cette cohérence ! Vous y attendîez-vous ?
LEGALERISTE,latté. –Un peu, un peu… Vous savez, cette petîte, î y a ongtemps que j’aî un œî sur ee.
LECRITIQUE,n’écoute pas. –Permettez…[I passe sa main sur e pâtre du mur.]Je tâte encore, je m’împrègne. Quee sensuaîté ! C’est construît et en même temps înInîment îbre, âché… âché ! Voîà e mot que je cherchaîs. Ah, î aut absoument que je note ça tout de suîte.[I Fouie dans une des poches de sa veste.]Où aî-je bîen pu mettre mon carnet ? e voîà ! Quand une tee ugurance vous traverse ’esprît, î aut a consîgner tout de suîte pour ne pas ’oubîer.  â c h é.[I épèe, puis i onge e mur, regarde son ombre se dépacer avec ui.]ïngénîeux, îngénîeux, î aaît y penser. escoectîonneurs vont se ruer à-dessus, es înstîtutîons vont en redemander. Je voîs d’îcî e tître de mon artîce : Mademoîsee Adéade Mésqrep…
LEGALERISTE.– Méquenep
LECRITIQUE,agacé, i ouvre a bouche pour articuer, rien n’en sort. –Et puîs zut ! Je n’arrîve pas à m’y aîre. Ce n’est pas mon jour. Dîsons sîmpement : Made-moîsee M., chantre de a coueur îmmacuée ou a non-Iguratîon de ’essentîe.
LEGALERISTE.– Sî j’osaîs…
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LECRITIQUE.– Osez. Ne vous gênez pas, rîen n’est împos-sîbe.
LEGALERISTE.– Tout ce quî arrîve est un peu grâce à vous, grâce à votre éoquence. Sans votre sens de a pé-nétratîon, que serîons-nous ?
LECRITIQUE.– Ce n’est pas pour me vanter maîs j’avoue que je pénètre assez bîen. e doîgté, vous savez e doîgté… Je ne suîs qu’une bîen modeste sen-tînee au servîce de a cuture. Tenez, e travaî de cette artîste va beaucoup pus oîn que a sîmpe narratîon pastîque. ï y a de ’îdée, de a rélexîon et, ce quî est rare aujourd’huî, aucune compaî-sance narcîssîque. Ee respecte e pubîc, quoî ! Tout est îsîbe et accessîbe îmmédîatement. Banc c’est banc ! On rôe ’absou ! On lîrte avec a vérî-té ! C’est épatant. J’en dégutîs d’enthousîasme, je pîafe d’împatîence, je trépîgne. J’aî hâte que vous me a présentîez. Je me demande à quoî ee peut ressember.
LEGALERISTE.– À rîen… EnIn à rîen d’autre qu’ee-même.[Un sience.]J’avaîs un peu peur que a presse nous asse des mîsères. Maîs grâce à a vîrtuosîté de votre pume, mon cher, Adéade Méquenep… C’est ex-traordînaîre !
LECRITIQUE.– Cataputueux !
LEGALERISTE.– Cataputueux… Cataputueux…Voyons…
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