Circulez, y a rien à voir

De

LE CRITIQUE, bombant le torse. – Grâce à mon expérience, je pourrais vous faire accéder à une certaine notoriété. Votre art est robuste. Il ne lui manque que de la reconnaissance. Vous avez une audace et une détermination portées au plus haut de la réflexion. Je vous ferais entrer dans l’Olympe, que dis-je ! dans l’incontournablissime Palazza Cornuto. A côté de vous, les chefs-d’œuvre de la rancissure vont pâlir, les plus illustres mécènes de la tartignollade affluer pour spéculer sur des murs que vous n’aurez même pas encore blanchis. (Un temps. Il prend une pose méditative.) Vous savez que la couleur de ces murs vous va très bien au teint. Comme ça, sans rien dire, vous apparaissez dans une pâleur étrange, complice, une pâleur significative. Vous dégagez je ne sais quel abandon mystérieux. On vous sent vraiment autre part, vous semblez avoir atteint quelque chose. A votre âge, c’est considérable.


… une brève comédie de mœurs modernes qui conserve de la farce les jeux de mots, les quiproquos, la grivoiserie obscène, l’énormité bouffonne. Autant dire un divertissement pour amateurs de jeux de massacre qui se délectent, en complicité avec l’auteur, à voir tomber les masques. – Françoise Donadieu

Publié le : lundi 1 avril 2013
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EAN13 : 9782350737966
Nombre de pages : 60
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SCÈNE PREMIÈRE Une pîèce aux murs bancs, un bureau, deux chaîses.
e gaerîste, e crîtîque, ’artîste
LEGALERISTE.– Ouî… ouî… ouî… Où êtes-vous ? Vous savez ’heure qu’î est ?… Quoî ? Une manîestatîon de quoî… Des prostîtî… des prostîtu… des putes, ça va, j’avaîs comprîs… Combîen ? Tout e Boîs de Bouogne… C’est à peîne croyabe… Eh bîen ouî, demandez, mon vîeux… Demandez… Ouî, je saîs, ce n’est pas acîe… Vous dîtes qu’ees barrent a route… Maîs î aut passer à tout prîx, j’aî un vernîs-sage, moî… Ouî, ouî, passez-eur dessus aors !… Quoî ? Quee queue ? C’est vraîment pas drôe ! Pro-posez-eur queque chose, ouî, c’est ça… pourvu que ça ne dépasse pas es 100 euros… Comment ça, ees ne veuent pas ? Ce qu’ees dîsent, on s’en
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tape. Trouvez queque chose, proposez-eur un ar-rangement, maîs î me aut ces caîsses de tabeaux îmmédîatement. Quoî, une barrîcade… Vous dîtes qu’ees menacent de aîre une barrîcade avec mes tabeaux, sî a poîce… Maîs dîtes-eur que c’est de ’art, tout ça n’a pas de prîx. C’est ’esprît qu’on assassîne ! À propos, ces putes, ees doîvent bîen avoîr une responsabe, un eader… non… ouî… ouî… maîs je m’en moque qu’ees parent d’une seue voîx. Ça me aît une bee jambe ! Je vaîs avoîr ’aîr In, moî, qu’est-ce que je vaîs dîre à mon artîste quand î va voîr a gaerîe vîde ? Quoî ? Paraîtement, moî aussî je aîs du socîa. C’est bîen, e socîa, c’est excîtant. Évoquez a dîicuté où se trouvent es petîts marchands de tabeaux, de a crîse que tra-verse ’art contemporaîn… C’est ça, que je déends, a peînture… es putes et es gaerîstes sont de a même… non… C’est-à-dîre… Vous me aîtes dîre n’împorte quoî, débrouîez-vous, mon vîeux, maîs î me aut ces toîes avant une heure. C’est ça… À tout de suîte. Soyez erme. Je compte sur vous.
Un autre appe.
Ouî… ouî… ouî, ma chère, à 19 heures, tout à aît, prenez votre temps. Cîao cîao.
I s’étire, sort de son bureau deux scuptures en bronze doré représentant de petites hatères, es repose dans un soupir.
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Ae ae ae ! Qu’est-ce que je vaîs devenîr ? Je suîs dans un pétrîn roya. Voyons, restons ucîde. C’est pus possîbe d’annuer maîntenant, es gens ne vont pas tarder à aLuer, je vaîs passer pour un crétîn.
I compose un numéro. Sonnerie, on entend e répon-deur.
Coucou ! Vous êtes bîen sur e répondeur d’Adé-ade Méquenep. Je suîs absente, maîs vous pouvez toujours me aîsser un message. Bye-bye.
LEGALERISTE.– Ah ! ces répondeurs, quee mîsère !
Le critique entre dans a gaerie à recuons. I inspecte es murs de haut en bas. I se baisse puis recue à nouveau. I sort un portabe de sa poche et compose un numéro.
LECRITIQUE.– Raph, î aut absoument que tu vîennes voîr ça ! C’est déroutant… Je suîs au bord de a sufocatîon mentae… Vraî, je suîs souLé, chavîré, époustoulé, estomaqué, et c’est peu dîre. C’est ex-travava… Ouî, à tout de suîte.
Recompose un autre numéro. Is sont dos à dos. Se téé-phonent. Se heurtent.
LEGALERISTE,surpris. –C’est încroyabe, vous êtes déjà à.
LECRITIQUE,regarde sa montre. –Exact, j’aîme sur-prendre. Tout est-î comme vous ’entendez ?
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LEGALERISTE.– Ma oî, ma oî, je vous avoue que je suîs un peu préoccupé.[I va d’un mur à ’autre en ançant ses bras devant ui. I s’arrête, se tirebouchonne ’extrémi-té du menton comme s’i Faisait un efort de rélexion.]C’est un peu compîqué… dîicîe à expîquer… Je craîns que vous ayez queques rétîcences. Je suîs dans ’embarras.[I s’arrête devant un mur et soupire.]
Le critiquee suit, regarde par-dessus ’épaue du gae-riste, soupire à son tour. On sent qu’i examine e mur avec intérêt. I s’en approche puis s’en éoigne.
LECRITIQUE.C’est sobre maîsterrîbement eicace. Ce quî est net et envoyé comme ça ne peut pas trom-per. a proposîtîon est hardîe ; c’est rare de nos jours. Que courage !
LEGALERISTE,se retournant. –De quoî me parez-vous ?
LECRITIQUE.– Eh bîen de ce travaî, pardî ! Cette nudîté est exempaîre. Réveîez-vous, mon vîeux, vous voyez bîen de quoî ’on pare. C’est vous e gaerîste.
LEGALERISTE,regarde en coin en se grattant a tête. –À dîre vraî, j’avaîs un peu peur…
LECRITIQUE.Peur ? Quee îdée ! En art, on trouve ce – que ’on veut bîen chercher. Au dîabe es exégèses et es paabres des saonnards ! Ne craîgnez rîen. J’aî rarement vu d’authentîcîté aussî airmée. Au aît, votre artîste, comment s’appee-t-î ?
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LEGALERISTE.– Adéade Méquenep.
LECRITIQUE.– Ah !… ï s’agît d’une emme… Ees seues possèdent cette întuîtîon de a nudîté.[I s’approche à nouveau du mur, regarde à droite puis à gauche.] Peux-je paper ?
LEGALERISTE,acquiesce d’un mouvement de tête. –Je vous en prîe, papez, papez …
LECRITIQUE,pose sa main sur e mur comme s’i s’agissait d’une croupe. –C’est bon de retrouver ces gestes prîmordîaux. ’esprît du geste prévaut toujours sur e geste de ’esprît. ï y a à comme une sorte de réconcîîatîon des sexes. C’est probant, c’est încon-testabe, c’est net, c’est grand !
LEGALERISTE.– Vous trouvez ?
LECRITIQUE.– Sî je trouve ?! Tout est résumé dans ’au-dace de a suggestîon. C’est abrupt et en même temps terrîbement séduîsant. Cea nous afronte en nous donnant à réléchîr sur ce que nous sommes. Avec une œuvre comme cee-à, on ne rîsque pas de se perdre en chemîn.
LEGALERISTE,matois. –Évîdemment, vu sous cet ange… Vous pensez sérîeusement que cet espace vîde, cette bancheur…
LECRITIQUE,’interrompant. –Vîrgînîté, maheureux !
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Vîrgînîté ! Ne dîtes surtout pas bancheur, cea aît ordînaîre. Croyez-moî, a vérîté se contente de peu, ee n’a pas besoîn de chîchî ou de traaa pour s’împoser. ’esprît, mon cher, a antastîque puîssance évocatrîce de a pensée.
LEGALERISTE.– Aors à, c’est magnîIque. Vous êtes ma-gnîIque, vous me combez, vous êtes mon sau-veur. Je m’încîne. Toutes mes appréhensîons s’éva-nouîssent. Vous ne pouvez pas savoîr e bîen que vous me aîtes.
LECRITIQUE.– Norma que vous soyez tendu et queque peu anxîeux. Chaque vernîssage apporte son petît ot d’épreuves. C’est chaque oîs un saut dans ’în-connu. ï aut du courage de nos jours pour exercer votre beau métîer. ïmagînez un peu quee aLî-geante médîocrîté produîraît une premîère sans tensîon. Vous vous voyez vîrevotant dans votre es-pace, débonnaîre, sîLotant d’aégresse et de bonne humeur. En art, pour convaîncre, î aut du sérîeux, de a gravîté. Que seraît une œuvre sans bouîonne-ments souterraîns, sans surgîssements înattendus, sans înterrogatîons ? Je vaîs vous aîre une conI-dence : en exposant cette Adéade Méquechep…
LEGALERISTE.– Méquenep, Méquenep.
LECRITIQUE. – Eh bîen, cette Méquesep… Décîdément je n’arrîve pas à… C’est probabement un nom du nord, n’est-ce pas ?
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LEGALERISTE.– Ouî, du nord de Montéîmar !
LECRITIQUE.– Ces artîstes ont paroîs de ces noms que même certaîns ténors de a rue de Vaoîs n’arrîvent pas à prononcer. J’en connaîs un quî, ors d’un dîs-cours de vernîssage, n’arrîvaît pas à dîre e nom de Max Ernst. ï en avaît peîn a bouche, î chuîntaît tant que c’en étaît dégoûtant, pour ne pas dîre înconvenant. Avouez que ces ratés, ça ne aît pas très crédîbe. Avez-vous remarqué que es artîstes es pus céèbres ont des noms quî s’énoncent acîement. Prenez par exempe Gauguîn,Monet, Braque, Pîcasso, Duchamp.détache chaque sy- [I abe.] ï n’y a pas de secret. Faudra uî trouver un pseudo à cette Méque… Queque chose quî rappe et se retîenne. Pour en revenîr à son travaî, je vouaîs dîre qu’ee met en scène une orce quî nous dépasse.
LEGALERISTE.– C’est précîsément ce que j’étaîs en traîn de me dîre. es mots ont souvent du ma à exprî-mer es grandes choses. [On entend e bruit d’un moteur d’auto dans a rue. I se précipite vers a porte, se pante sur e trottoir.]Sî au moîns…
LECRITIQUE.– Au moîns quoî ? Que dîtes-vous ?
LEGALERISTE.– Quî, moî ?
LECRITIQUE.– Fîchtre ouî : vous ! Quî vouez-vous que ce soît ?
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LEGALERISTE.J’attends une îvraîson d’un înstant à – ’autre.
LECRITIQUE.– Ça tombe ma pour un soîr de vernîssage.
LEGALERISTE,va à son bureau, Fouie dans ses papiers. On ne aît pas toujours ce que ’on veut dans ce métîer.[I se reprend.]J’aî dû me tromper de date.[Se dirige vers e mur, retourne à son bureau, prend une chaise qu’i pose sous une rangée de spots. I monte sur e siège et dirige ’écairage sur e mur.] ’îndîcatîon de a umîère sur ’œuvre vous parat-ee bonne ? Ne nuît-ee pas à ’extrême dépouî-ement du sujet ?
LECRITIQUE. – Nuement ! Ee ne gâte en rîen a orce du propos. C’est exceent ! Vous verrez, tout se pas-sera bîen.[Sience.]C’est audacîeux, je ne e répète-raî jamaîs assez. ï aaît y penser. En vîngt années de carrîère, je n’aî encore jamaîs rencontré un artîste quî aît eu e courage de se servîr des murs bancs d’une gaerîe pour exprîmer ses doutes et ses contradîctîons. Cette ambîance, ce cîmat a je ne saîs quoî d’un accompîssement métaphysîque majeur. Voîà une œuvre quî, à n’en pas douter, ré-sîstera au temps. Cette modernîté de ton, c’est… Pour un peu, j’en auraîs presque un orgasme înte-ectue. Pas vous ?
LEGALERISTE.– J’avoue que je suîs un peu excîté.
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LECRITIQUE.– Maîs regardez-moî cette cohérence ! Vous y attendîez-vous ?
LEGALERISTE,latté. –Un peu, un peu… Vous savez, cette petîte, î y a ongtemps que j’aî un œî sur ee.
LECRITIQUE,n’écoute pas. –Permettez…[I passe sa main sur e pâtre du mur.]Je tâte encore, je m’împrègne. Quee sensuaîté ! C’est construît et en même temps înInîment îbre, âché… âché ! Voîà e mot que je cherchaîs. Ah, î aut absoument que je note ça tout de suîte.[I Fouie dans une des poches de sa veste.]Où aî-je bîen pu mettre mon carnet ? e voîà ! Quand une tee ugurance vous traverse ’esprît, î aut a consîgner tout de suîte pour ne pas ’oubîer.  â c h é.[I épèe, puis i onge e mur, regarde son ombre se dépacer avec ui.]ïngénîeux, îngénîeux, î aaît y penser. escoectîonneurs vont se ruer à-dessus, es înstîtutîons vont en redemander. Je voîs d’îcî e tître de mon artîce : Mademoîsee Adéade Mésqrep…
LEGALERISTE.– Méquenep
LECRITIQUE,agacé, i ouvre a bouche pour articuer, rien n’en sort. –Et puîs zut ! Je n’arrîve pas à m’y aîre. Ce n’est pas mon jour. Dîsons sîmpement : Made-moîsee M., chantre de a coueur îmmacuée ou a non-Iguratîon de ’essentîe.
LEGALERISTE.– Sî j’osaîs…
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LECRITIQUE.– Osez. Ne vous gênez pas, rîen n’est împos-sîbe.
LEGALERISTE.– Tout ce quî arrîve est un peu grâce à vous, grâce à votre éoquence. Sans votre sens de a pé-nétratîon, que serîons-nous ?
LECRITIQUE.– Ce n’est pas pour me vanter maîs j’avoue que je pénètre assez bîen. e doîgté, vous savez e doîgté… Je ne suîs qu’une bîen modeste sen-tînee au servîce de a cuture. Tenez, e travaî de cette artîste va beaucoup pus oîn que a sîmpe narratîon pastîque. ï y a de ’îdée, de a rélexîon et, ce quî est rare aujourd’huî, aucune compaî-sance narcîssîque. Ee respecte e pubîc, quoî ! Tout est îsîbe et accessîbe îmmédîatement. Banc c’est banc ! On rôe ’absou ! On lîrte avec a vérî-té ! C’est épatant. J’en dégutîs d’enthousîasme, je pîafe d’împatîence, je trépîgne. J’aî hâte que vous me a présentîez. Je me demande à quoî ee peut ressember.
LEGALERISTE.– À rîen… EnIn à rîen d’autre qu’ee-même.[Un sience.]J’avaîs un peu peur que a presse nous asse des mîsères. Maîs grâce à a vîrtuosîté de votre pume, mon cher, Adéade Méquenep… C’est ex-traordînaîre !
LECRITIQUE.– Cataputueux !
LEGALERISTE.– Cataputueux… Cataputueux…Voyons…
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