Épinal

De
Un bar vide en plein après-midi. D’un côté, un client discret qui aimerait passer inaperçu, de l’autre, un barman désœuvré, curieux et bavard. Vingt minutes à tuer en sa présence… Insignifiante, au départ, la conversation que le waiter engage devient bientôt un duel moderne où les mots écorchent et où la curiosité cherche à repousser les limites. « Une langue soutenue, des réflexions mordantes et déroutantes, un humour et des sarcasmes qui taquinent l’esprit, sans jamais tomber dans la facilité ou la grivoiserie. » Danièle Vallée, Liaison « Épinal » a été créée en janvier 2002 par le Théâtre de la Vieille 17, en coproduction avec le Théâtre français du Centre national des Arts et la Caisse populaire Notre-Dame d’Ottawa.
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782894238110
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ÉÉPINAL
ÉDU MÊME AUTEUR
THÉÂTRE
À la gauche de Dieu, Sudbury, Prise de parole,
1998.
L’Insomnie, Sudbury, Prise de parole, 1996.
L’Inconception, Sudbury, Prise de parole, 1984.
La Tante, Sudbury, Prise de parole, 1981.
avec Dan Lalande, Deuxième Souffle, Sudbury,
Prise de parole, 1992.
avec Robert Bellefeuille et Jean Marc Dalpé, Les
Rogers, Sudbury, Prise de parole, 1985.
Cinquante exemplaires de cet ouvrage
ont été numérotés et signés par l’auteur.
ÉROBERT MARINIER
ÉPINAL
Théâtre
Prise de parole
Sudbury 2005
ÉCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Marinier, Robert,
1954Épinal / Robert Marinier.
Pièce de théâtre.
ISBN 2-89423-178-4
I. Titre.
PS8576.A66E64 2005 C842’.54 C2005-902669-3
En distribution au Québec : Diffusion Prologue
1650, boul. Lionel-Bertrand
Boisbriand (QC) J7H 1N7
450-434-0306
Prise
deparole
Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole
appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture
françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture
contemporaine.
La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le
Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (Programme
d’appui aux langues officielles et Programme d’aide au
développement de l’industrie de l’édition) et la Ville du Grand
Sudbury de leur appui financier.
Photographies en page de couverture et à l’intérieur : François
Dufresne
Conception de la couverture : Olivier Lasser
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés
pour tous pays.
Imprimé au Canada.
Copyright © Ottawa, 2005
Éditions Prise de parole
C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada P3E 4R2
www.prisedeparole.ca

ISBN 2-89423-178-4 (Papier)
ISBN 978-2-89423-627-7 (PDF)

ÉPRÉFACE
Épinal. Quand je ferme les yeux et que je pense à
Épinal, les mots et les images se bousculent en moi. Pour
parler d’Épinal, il faut que je cède la parole à trois voix
en moi. Trois voix qui veulent se faire entendre et qui
en ont long à raconter sur ce merveilleux spectacle.
Il y a tout d’abord la voix du directeur artistique
du Théâtre de la Vieille 17 qui, dès la lecture des vingt
premières pages, était séduite. Séduite par l’univers
singulier de cette histoire, le mystère savoureux des
personnages et l’intelligence du texte. Le directeur en
moi était très fier et se sentait privilégié de pouvoir créer
le dernier texte de Marinier. Marinier est un auteur
prolifique qui cherche, qui écoute, qui risque, qui
doute, qui se trompe… et qui continue à écrire malgré
tout et à produire avec la ténacité des vrais. Entente
conclue! Le Théâtre de la Vieille 17 créerait le spectacle
en janvier 2002. La première version serait prête sous
peu. La création était en marche…
MAIS, tout comme son titre énigmatique, la
création d’Épinal nous réservait des surprises! Je connais
la création. Je sais que chaque œuvre est unique, que
5
Échaque œuvre a son rythme de croissance. Et bien sûr je
connais grosso modo le mode d’emploi de la création.
Mais cette fois, le vertige, le grand vertige était au
rendez-vous. Celui qui te questionne sans cesse, qui
t’habite jour et nuit, te paralyse même. Celui qui est
invivable et qui bouleverse complètement les règles
d’exécution ou du savoir-faire. Ainsi le directeur et son
ami auteur ont été pris dans cette spirale… Épinal a été
une création tout à la fois angoissante et enivrante,
désespérante et merveilleuse! Contre vents et marées,
Épinal est née le 30 janvier 2002 à la Nouvelle Scène
d’Ottawa.
Et voilà que la voix de l’acteur demande à être
entendue. Quel beau personnage! Ce rôle est un cadeau
sublime pour un acteur. Incarner le waiter à été, pour
moi, un temps fort dans ma carrière d’interprète. Cette
rencontre m’a marqué au fer rouge et a laissé en moi des
traces profondes et durables. Ce personnage exigeant et
étrange, qui parle sans cesse, m’a tantôt terrorisé par la
multitude des mots qu’il déblatère, et ébloui par les
images inouïes qui le hantent. Il m’a forcé à traverser
des contrées que j’ignorais et que je ne voulais pas
nécessairement découvrir. Il m’a fait grandir en tant
qu’acteur et m’a transformé en tant qu’homme, m’a ému
par sa douleur et fasciné par sa résilience et ses
convictions tordues. Soir après soir, il m’a procuré un
réel plaisir et parfois un vertige insoutenable. Je l’ai
aimé et je l’ai haï. Et malgré tout, je le porte encore en
moi et, à certains moments, je m’ennuie même de lui.
Pendant trois ans, il m’a accompagné dans ma vie et
dans mes rêves et il a été un ami fidèle. Merci Robert.
6
ÉMerci de m’avoir présenté ce fascinant personnage et de
m’avoir offert la possibilité de lui donner vie.
Et finalement, la voix du cometteur en scène se
fait entendre. Que d’heures de répétitions! Lorsque je
pense à nos longues longues heures de répétition, ce sont
nos vigoureuses conversations qui résonnent en moi. Les
heures nombreuses passées à parler, à discuter, à
argumenter, à rêver et à réfléchir à voix haute. À un
niveau personnel, ces conversations se sont avérées
précieuses. Mais souvent, je suis sorti étourdi de la salle
de répétition. Étourdi par la multitude des mots et
l’incessant va-et-vient des propositions, par l’espoir
d’avoir enfin trouvé la scène qui manque et la
désolation instantanée de la mettre debout, pour réaliser
que malheureusement, elle ne fonctionne pas. Et dans ce
vacarme, il y avait des silences lourds… et
insoutenables… et tellement angoissants. Pour ne pas
sombrer dans l’angoisse totale, il y avait cette phrase
phare qui commençait par: Et si on faisait ça au lieu…
Et tout repartait… Je nous revois avec frénésie et
enthousiasme choisir un mot ou ajuster une expression
afin de trouver le rythme exact de la phrase, ou encore
changer la mise en place afin que le mouvement soit
juste et organique. Souvent, dans la conversation, le
mot exactitude revenait. Et je crois qu’il définit bien
notre façon de travailler, puisque trouver le mot juste et
le geste précis procurent toujours plus de plaisir qu’un
apeu-près!
Les trois voix que je porte en moi voudraient, par
cette preface, témoigner leur gratitude. Elles s’entendent
à l’unisson pour te dire, mon cher Robert, un gros Merci
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Épour la rencontre inoubliable qu’a été Épinal, et un
Bravo chaleureux pour ce texte si riche et si dense.
Et vous qui vous apprêtez à le lire, sachez que
pénétrer dans l’univers d’Épinal, c’est accepter de
prendre un billet pour l’inconnu, là où logent les
nondits, les désirs inassouvis et inavouables. Mais c’est aussi
un billet pour une aventure qui contient des
interrogations essentielles sur les tours et les détours de la
vie.
ROBERT BELLEFEUILLE
mars 2005
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ÉÉpinal a été créée à La Nouvelle Scène, à Ottawa, le
30 janvier 2002, par le Théâtre de la Vieille 17 en
coproduction avec le Théâtre français du Centre
national des Arts et la Caisse populaire Notre-Dame
d’Ottawa.
La distribution
Waiter Robert Bellefeuille
Homme Robert Marinier
Les créateurs
Texte Robert Marinier
Mise en scène Robert Marinier et
Robert Bellefeuille
Assistance à la mise
en scène Diane Fortin
Régieortin
Scénographie Normand Thériault
Environnement sonore Marcel Aymar
Éclairages Michael Brunet
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É10
ÉUN BAR. Vide. La scène donne l’impression que le
bar est assez grand mais il n’y a qu’une table et
deux chaises de visibles dans l’aire de jeu. C’est un
bar du genre «cocktail lounge», chaleureux et
relaxant. C’est évidemment un endroit où on vient
prendre un drink tranquille.
Un homme entre, une mallette à la main. Il
porte un habit, chemise blanche, cravate,
l’uniforme d’un cadre, quoi. Il n’est pas
nécessairement bel homme. Il passerait inaperçu dans une
foule, un de ces bons petits bourgeois comme on en
voit partout. Le genre qui a fait son chemin dans la
vie en étant un bon lieutenant. Il inspire la
stabilité plutôt que le leadership et l’innovation.
L’homme entre, en regardant derrière lui
comme s’il cherchait à s’évader de quelqu’un. On
sent que l’homme est soulagé d’avoir trouvé un
refuge. Il regarde autour du bar, et d’un geste
mécanique, vérifie sa montre. Il se retourne et
regarde longuement dans la direction d’où il vient,
comme s’il se demandait s’il devait faire demi-tour.
Il regarde encore une fois autour du bar, soupire, de
soulagement ou encore d’ennui. Il reste debout près
11
Éde la porte comme s’il n’avait pas l’intention de
s’asseoir.
Il hoche la tête comme s’il venait de prendre
une décision importante, sort son téléphone de la
poche de son veston et compose. Avec une certaine
anticipation, il attend qu’on réponde, mais au déclic
son visage montre de la déception et nous laisse
comprendre qu’il a eu le répondeur. Il hésite à savoir
s’il va laisser un message, décide de ne pas le faire,
raccroche et remet le téléphone dans sa poche.
L’homme regarde autour de lui de nouveau,
mais cette fois avec l’intention de choisir une place.
Il se rend à la table, vient pour s’asseoir face à la
porte et décide de prendre la chaise qui lui permet
d’être de dos à la porte. Il s’assoit, pose sa mallette
sous la table et se retourne afin de s’assurer qu’il est
bien de dos à la sortie. Il reste assis à la table
quelques secondes sans bouger.
L’homme se rend compte qu’il est seul dans
le bar. Il se tourne et cherche quelqu’un pour le
servir.
HOMME
Il y a quelqu’un?
Le waiter arrive. Il porte un pantalon noir et une
chemise blanche avec une veste rouge, l’uniforme
d’un serveur de table.
WAITER
’Scusez moi… (En voyant l’homme, il s’arrête.)
Bonjour.
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ÉHOMME
Bonjour. Pas trop occupé aujourd’hui?
Un temps.
WAITER
Ouain euh… c’est toujours de même. Qu’est-ce que
je peux vous servir?
HOMME
Ohhhhhh… euh… Une eau minérale.
WAITER
Vous avez l’air d’un buveur de scotch, vous.
HOMME
Non, non. Une eau minérale.
WAITER
Ah, un buveur de rye.
HOMME
Buveur de scotch. Tu m’as eu du premier coup…
mais juste une eau minérale.
WAITER
Je vous l’offre.
HOMME
Pardon?
WAITER
Je vous l’offre… Un drink. Ce que vous voulez.
HOMME
C’est correct. Juste une eau minérale.
13
ÉWAITER
T’es sûr? On the house là, c’est moi qui paye.
L’homme fait comme s’il regardait sa montre.
HOMME
C’est un peu trop tôt dans la journée pour moi. Une
eau minérale, s’il te plaît.
WAITER
Faut admirer un homme qui peut dire non à un
drink de la maison, hein?
HOMME
Eh.
WAITER
C’est pas souvent que ça arrive.
HOMME
Eh.
L’homme regarde autour de lui.
WAITER
Tu dois te demander comment je fais pour survivre
si j’offre à boire à mon seul client? D’abord, moi je
fais juste travailler icitte, c’est pas moi qui fais le
profit. Pis je t’offre le drink pour célébrer.
Le waiter continue à regarder l’homme, toujours le
sourire de service au visage. Évidemment, il attend
la question.
HOMME
Célébrer ah… quoi? Qu’est-ce que tu célèbres?
14
ÉWAITER
Toi.
L’homme le regarde.
HOMME
Eh?
Le waiter continue à le fixer, toujours en souriant.
WAITER
Un client. J’ai un client cet après-midi. C’est assez
rare. Ça se fête.
HOMME
Ah.
L’homme baisse les yeux pour briser le contact avec
le waiter.
WAITER
Ce bar icitte… il y a jamais personne qui vient dans
ce bar icitte. Le monde, ils vont s’acheter une
bouteille à la régie pis ils boivent dans leurs
chambres. Bien moins cher. Ce bar icitte, ils gardent
ça aller juste au cas qu’il y ait du monde qui en a
besoin… Pour des réunions, genre. Comme vous
peut-être? Hein? Réunion?
L’homme le regarde, mais son visage affiche un
sourire poli qui ne révèle rien.
Des fois, en soirée, il y a du monde, mais c’est pas
mon shift ça.
HOMME
Ah.
15
ÉWAITER
En tout cas, t’es là, toi. Ça se fête, ça.
HOMME
Eh.
WAITER
En tout cas, merci d’être là.
Le waiter lui tend la main. L’homme, mal à l’aise,
lui donne la main sans se lever. Le waiter lui secoue
la main avec énergie mais sans chaleur.
Ça paraît-tu que je passe trop de temps tout seul? Il
vient tellement pas de monde que, quand il y en a, il
faudrait pas que je commence à leur faire peur, hein?
HOMME
Bien… euh… c’est chaleureux ici en tout cas.
WAITER
J’arrive tout de suite avec ton eau minérale. (Le
waiter sort presque à reculons comme s’il avait peur que
l’homme disparaisse) T’es sûr que tu veux pas changer
d’idée? Un p’tit Glenfiddich peut-être?
HOMME
Non non, ça va. Eau minérale.
WAITER
Perrier? Pellegrino?
HOMME
…Perrier.
16
ÉLe waiter sort. L’homme reste assis sans bouger pour
un instant, ensuite il sort son téléphone et, après
une légère hésitation, compose. En attendant qu’on
réponde, il se lève et s’éloigne de l’endroit où est
sorti le waiter. Son visage affiche l’inquiétude et la
contrariété – il a de nouveau eu le répondeur. Il
hésite à savoir s’il doit laisser un message, décide
qu’il n’a pas le choix et, du doigt, frappe le carré
pour sauter l’annonce du message.
HOMME
C’est moi. J’imagine que tu es toujours en réunion.
Excuse le message, c’est que la… Ce n’est pas prêt. Je
suis monté attendre dans le bar en haut… Il y a un
bar au deuxième étage… parce que j’ai croisé des
gens en bas, ici pour… En tout cas, je me suis dit
que ça serait bon de les éviter… Alors aussitôt que
c’est prêt, je t’appelle pour te donner le numéro de
la… comme ça tu pourras monter directement et tu
n’auras pas à passer par le lobby… En tout cas… je
t’appelle aussitôt que c’est prêt… et euh… À tout de
suite.
L’homme remet le téléphone dans sa poche et
retourne à la table. En s’assoyant, il prend sa
mallette et la pose sur la table. Avant de l’ouvrir, il
hésite, se retourne pour regarder la porte. Il se lève
et s’assoit dans la chaise qui fait face à la porte.
Afin de montrer qu’il est là pour travailler, il ouvre
sa mallette et en retire un dossier.
Le waiter revient avec un cabaret sur lequel
on voit une bouteille de Perrier, un verre avec glace
et lime et un verre de scotch, sans glace.
17
ÉLorsque le waiter arrive à la table,
l’homme, son dossier en main, referme sa mallette
et la remet sous la table afin de faire de la place
pour son eau minérale.
HOMME
Pardon.
L’homme ouvre son dossier et se met à lire.
Le waiter dépose le Perrier, le verre avec
glace et lime et, en dernier, avec un petit geste
cérémonieux, le scotch. L’homme remarque le verre
de scotch.
Pas de drink, merci.
WAITER
Ah, t’sais, je me suis dit: au cas. C’est correct, on the
house.
HOMME
Non non… mais si toi tu le veux…?
WAITER
Oh, pas pour moi, pas tout de suite. Pas que je bois
pas le jour, ça m’arrive. Mais t’sais, des fois, tu veux
avoir l’esprit clair… hein?
HOMME
Eh.
L’homme verse l’eau minérale dans le verre tandis
que le waiter s’éloigne. L’homme tente de lire son
dossier mais est trop conscient de la présence du
waiter. Lorsqu’il lève les yeux de son travail, il voit
que le waiter est debout à l’autre bout du bar et
18
É

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