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Ézéchiel

De
72 pages
Nouvelle édition en 1986.
Albert Cohen, né en 1895 à Corfou (Grèce), a fait ses études secondaires à Marseille et ses études universitaires à Genève. Il a été attaché à la division diplomatique du Bureau international du travail, à Genève. Pendant la guerre, il a été à Londres le conseiller juridique du Comité intergouvernemental pour les réfugiés, dont faisaient notamment partie la France, la Grande-Bretagne et les États-Unis. En cette qualité, il a été chargé de l'élaboration de l'accord international du 15 octobre 1946 relatif à la protection des réfugiés. Après la guerre, il a été directeur dans l'une des institutions spécialisées des Nations Unies. Albert Cohen est mort à Genève le 17 octobre 1981.
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couverture

LE MANTEAU D’ARLEQUIN

Théâtre français
et du monde entier

 
Albert Cohen
 

Ézéchiel

 
image
 
Gallimard

A
PAUL-HENRI SPAAK

PERSONNAGES

ÉZÉCHIEL

 

Le riche chef de la communauté juive de Céphalonie. Soixante-cinq ans. Beau visage de proie, puissant et intelligent. Courte barbe blanche, noire par endroits. Sourcils épais et noirs. Cheveux coupés ras. Longue robe de velours noir, sans ouverture devant, fendue à droite et à gauche jusqu’à la hanche. Trois plis cintrés sur la poitrine. A l’extrémité des manches, une bande de fourrure grise. Toque de fourrure grise et bottes noires. Ézéchiel porte comme un collier d’ordre une chaîne d’argent à laquelle pend l’énorme clef de son coffre-fort.

Un grand vieillard majestueux, passionné, sévère, dur, net, précis. Gestes brusques et coupants. Le plus souvent, il est impassible, rigide, hautain. Hargne virile. Élocution forte, avisée, méfiante, nette et ferme, entrecoupée de silences subits ou hachée d’impatiences. Légèrement sourd, il tend souvent l’oreille avec agacement. Mains nerveuses, impatientes.

 

JÉRÉMIE

 

Maigre petit émigrant de cinquante-cinq ans. Aimable, soumis, caressant, tendre, indiscret. Pieds traînants et dos courbé. Quelques dents. Barbe rousse, frisée, assez courte. Toutes les misères et tous les déboires sur ce pauvre corps et sur ce visage minable. Optimiste. Vive gesticulation. Un des tics de Jérémie : l’index posé contre le nez lorsqu’il interroge.

Il est chargé d’une grande valise centenaire, trouée, déchirée, rafistolée, tragique de ballottements à travers le monde. Cette valise presque carrée est fermée à l’aide de ficelles à nœuds compliqués. Sur chacun de ses côtés sont collées de grandes étiquettes imprimées : ÉMIGRANT. A DÉSINFECTER. A REFOULER. INDÉSIRABLE. QUATRIÈME CLASSE. Et, en caractères grossièrement tracés à la main : BANQUE INTERNATIONALE. MARIAGES. OUVERT LA NUIT. D’un des trous de la valise sort une manche de chemise.

Jérémie porte une lévite effrangée, rapiécée, déteinte par les intempéries. Lorsqu’il l’entr’ouvre, on aperçoit un échafaudage de ficelles qui retiennent les pantalons en loques. Au pied droit, un grand soulier éculé que Jérémie perd souvent, avec lequel il s’évente ou se gratte le dos. Au pied gauche, une espadrille. Gants troués. Au poignet droit, une chaîne brisée ; c’est un reste de menottes. En bandoulière, une chaussette qui sert de porte-monnaie. Sur les épaules, une couverture faite de morceaux de toile à sac.

A son entrée en scène, Jérémie tirera au bout d’une longue corde, assez épaisse, un tout petit chien de quelques semaines, nommé Titus.

DÉCOR

A Céphalonie. Une salle de l’antique demeure d’Ézéchiel.

Plafond très bas. Murs blancs. Une porte au premier plan et à gauche. Au fond, à gauche et en pan coupé, la porte d’entrée, dont la partie supérieure est arrondie. Les deux battants de la porte sont bardés de ferrures et d’énormes boulons. Serrure et verrou gigantesques. Au-dessus de la porte, une grande inscription en caractères hébraïques.

A droite, et assez haut, une petite fenêtre dont la partie supérieure est arrondie. Au premier plan et à droite, une table, une cathèdre et un tabouret. Ces meubles sont massifs. Sur la table, une vieille Bible, un grand chandelier à sept branches, un encrier dans lequel est trempée une plume d’oie, un broc en verre, un pain rond, un poignard, le portrait du fils d’Ézéchiel.

Au fond et au milieu, un vieux coffre-fort, gigantesque, monstrueux, dominateur comme une forteresse. Il est bardé de gros boulons qui sont comme les verrues du monstre. De lourdes chaînes rivées aux murs et au plafond le maintiennent captif. Ces chaînes, énormes tentacules du coffre, et dont deux traversent la pièce dans sa longueur et dans sa hauteur, sont le principal élément décoratif de cette triste demeure. Trois marches conduisent au coffre qui est comme une immense araignée dont les chaînes seraient les pattes. Le coffre et tous les meubles sont noirs.

La scène reste vide un instant, puis Ézéchiel entre par la porte de gauche. Il tient à la main le châle rituel à franges et un rat de cave allumé. Il se dirige vers le chandelier à sept branches.

 

ÉZÉCHIEL, tout en allumant les chandelles.

 

Sept chandelles, à trente centimes l’une, cela fait exactement deux drachmes et dix centimes. Deux drachmes et dix centimes, au taux raisonnable de cinq pour cent, produisent exactement, au bout d’une période de dix années, un intérêt de soixante-trois centimes. Un chandelier à trois branches eût tout aussi bien fait l’affaire. Ces chandeliers à sept branches sont dispendieux et sont en conséquence la ruine du peuple élu. (Il couvre ses épaules du châle rituel de prière, ouvre le coffre-fort et se met à prier :) O Puissant de Jacob, je Te présente les deux millions de drachmes-or dont il T’a plu de bénir mes entreprises commerciales et financières. Accorde longue vie et fécondité à ces deux millions afin qu’ils Te louent et qu’ils rendent hommage à Ta puissance, ô Propriétaire du monde. En second lieu, ô Juge étincelant, je Te demande d’inscrire mes actes de probité commerciale au crédit de mon compte céleste, tout en virant mes péchés au débit du compte de mes ennemis par le crédit de mon propre compte, à savoir le compte d’Ézéchiel Solal, président de la communauté juive de l’île grecque de Céphalonie. Bien. En troisième lieu, je Te demande d’accorder d’agréables affaires ou tout au moins de bons concordats à mes amis et à tous ceux qui ne persécutent pas le peuple de Ton choix. Quant aux méchants qui complotent notre destruction, foudroie-les d’une banqueroute simple ou même frauduleuse. Quatrièmement, je Te demande, ô Bélier de Juda, d’accorder Tes conseils à mon fils qui, Tu le sais ou dois le savoir, est Chancelier de l’Échiquier, c’est-à-dire ministre des Finances de Grande-Bretagne. Tu sais aussi ou dois savoir que mon fils bien-aimé doit arriver aujourd’hui. Fais qu’il me vienne couronné de force et de vie, ô Père des hommes de la terre. Amen. (Il ferme le coffre-fort puis cherche dans ses poches et ne trouve pas.) Et mes allumettes ? Qui m’a volé mes trente-sept allumettes ? Zacharie ! (Il entrouvre la porte de gauche.) Zacharie, où sont mes trente-sept allumettes ? Où sont mes trente-sept allumettes ? (Il sort et on l’entend encore qui crie :) Zacharie ! Zacharie !

On frappe à la porte qui bientôt s’entr’ouvre. Jérémie entre, chargé de son attirail et tenant un vieux parapluie ouvert. Il pose sa valise à terre, referme son parapluie, puis tire la longue corde au bout de laquelle est attaché son petit chien qui apparaît enfin.

JÉRÉMIE, au petit chien.

 

Viens, n’aie pas peur, viens, on ne te fera pas de mal. Tu vois, il n’y a personne. Tant mieux, parce que, quand il n’y a personne, nous sommes toujours bien reçus. Reste tranquille, je vais fermer la porte. (Il va refermer la porte, revient.) Voilà, on va s’asseoir ensemble, comme deux bons petits amis. (Il s’assied par terre, prend le petit chien sur ses genoux.) Tu as vu le coffre-fort ? Tu aimerais avoir un coffre comme ça, toi, eh, Titus ? Pauvres nous sommes, eh, mon fils ? Deux émigrants, deux petits commerçants, deux pauvres Juifs. Moi, mon fils, j’aimerais être un homme important, décoré, tu sais, avec une badine que je ferais siffler ! Ou bien président d’une république et tu verrais comme je saluerais les musiques et les fanfares ! (Il cherche des puces sur Titus.) Et toi, je crois, tu aimerais être soldat, ou colonel, avec des éperons, n’est-ce pas ? Tu me fais de la peine, Titus. Tu es un petit brutal. Un sauvage, tu es ! Moi, la guerre, je n’aime pas. J’aimerais plutôt être évêque. Ou plutôt cardinal. Ou plutôt pape ! Pape, c’est une situation vraiment intéressante. Consul aussi j’aimerais être. Tu voudrais bien être consul, toi ? Tu serais insolent avec moi. Tu me dirais : « Tiens, Jérémie, tiens, fils de la savate, prends ton passeport et va au diable ! » Comme ça tu me dirais, petit coquin ! (Rêveur :) Oui, consul j’aimerais être. J’aimerais mettre des visas sur les passeports. Tu sais, un de ces ronds qu’ils appuient avec beaucoup de force, avec beaucoup d’orgueil et avec beaucoup de santé, une de ces diableries qui m’ont fait tant de tort dans l’existence et qui ruinent tout Israël ! (Petite lamentation.) Quelle vie nous avons, eh, Titus ? Toujours peur, toujours expulsés, toujours en route. Enfin, tant pis, pauvres tous les deux, mais honnêtes et bons amis tous les deux. Tu vois, ici c’est la maison du Seigneur Ézéchiel. On m’a dit qu’il est très économe. Il paraît que pour ne pas user son éventail, il ne fait pas comme ça. (Il s’évente avec son soulier.) Il fait comme ça. (Il tient le soulier immobile devant son nez et remue la tête.) C’est une habitude de riche. Peut-être un jour nous serons riches aussi, tous les deux, si Dieu veut. Quand nous serons riches, je t’achèterai une petite cravate rouge. Une jolie cravate rouge. Viens ici, mon petit associé, viens. Tiens, prends une pistache. Tu ne veux pas ? Tu as mal aux dents ? Pourtant les pistaches c’est bon contre le mal de dents, tu sais. Et pourquoi tu regardes cette chaîne ? Tu ne sais pas ce que c’est ? Cette chaîne, c’est un morceau de menottes. Eh oui, j’ai été dans la prison, mon fils, et même j’ai cassé mes menottes et je me suis échappé vite ! Mais honnête je suis, tu sais, Titus ! C’étaient des méchants qui m’ont mis dans la prison. Depuis quinze ans, cette chaîne est là, avec moi. Je n’ai jamais pu l’enlever. C’est une amie maintenant. Tu es triste de ce que je t’ai raconté ? Il ne faut pas être triste. La vie est belle, tu sais. Il ne faut pas être neurasthénique comme ça. Qu’est-ce que je deviendrais, moi, si tu tombais malade ? Tu es le seul homme au monde qui m’écoute quand je parle. Je me demande, Titus, pourquoi je t’aime tant. Peut-être ta maman elle est née en Palestine, peut-être tu es un petit Israélite ? (Il prend le petit chien par ses pattes de devant et procède à un rapide examen.) Non, tu n’es pas un petit Israélite. C’est dommage. Écoute-moi, petit païen. Écoute-moi, tu penses toujours à autre chose quand je te parle. Écoute bien, parce que c’est important. Donc le bateau nous a débarqués, il y a une heure, ici, à Céphalonie. Bon, nous sommes d’accord. Eh bien, sur notre bateau, le fils du Seigneur Ézéchiel est mort. Tu vois cette feuille ? (Il montre une grande feuille jaune.) Eh bien, cette feuille, je dois la remettre au Seigneur Ézéchiel. Et cette feuille, c’est l’acte de décès de son fils. L’acte de décès de son fils. Les Juifs d’ici, ils ont eu peur de lui annoncer la nouvelle, tu comprends. Alors, ils m’ont donné cinq drachmes pour que je lui annonce la nouvelle. Ah, pauvre vieux père ! Il croit que le bateau va lui apporter un fils vivant. Le bateau est arrivé mais il lui apporte un fils mort. Qu’est-ce que tu me conseilles, mon fils ? Est-ce qu’il faut que je lui montre cette feuille tout de suite, ou bien que je lui dise la nouvelle tout doucement, petit à petit comme un diplomate ? Ah, je suis embarrassé. Enfin, je m’arrangerai. (Il tend l’oreille.) On vient. (Il se lève et emporte Titus dans ses bras.) Attends-moi dehors. Sois sage. Sois distingué. Sois un petit garçon correct, tu comprends ? (Il parle au petit chien à voix basse, contre l’oreille, et lui recommande une décence exemplaire.) C’est promis ? C’est juré ? Bon.

DU MÊME AUTEUR

Aux Éditions Gallimard

SOLAL, roman (« Folio », no 1269 ; « Folio Plus », no 38. Contient un dossier réalisé par Michel Bigot).

MANGECLOUS. Surnommé aussi longues dents et œil de Satan, roman (« Folio », no 1170).

LE LIVRE DE MA MÈRE (« Folio », no 561 ; « Folio Plus », no 2. Contient un dossier réalisé par Michel Bigot).

EZÉCHIEL, théâtre. Nouvelle édition en 1986 (« Le Manteau d’Arlequin 2 »).

BELLE DU SEIGNEUR, roman (« Folio », no 3039).

LES VALEUREUX, roman (« Folio », no 1740).

Ô VOUS, FRÈRES HUMAINS (« Folio », no 1915).

CARNETS 1978 (« Folio », no 2434).

Dans la Bibliothèque de la Pléiade

BELLE DU SEIGNEUR. Édition de Christel Peyrefitte et Bella Cohen.

ŒUVRES. Édition de Bella Cohen et Christel Peyrefitte. Avant-propos de Christel Peyrefitte.

Cette édition électronique du livre
Ézéchiel d’Albert Cohen
a été réalisée le 24 juin 2016 par les Éditions Gallimard.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782070708062 - Numéro d’édition : 93832).

Code Sodis : N15178 - ISBN : 9782072151439.

Numéro d’édition : 192926.

 

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