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Je marche dans la nuit par un chemin mauvais

De
56 pages

Alors que son petit-fils s'installe chez lui, un vieil homme se retrouve confronté à sa propre jeunesse, et aux souvenirs des événements traumatisants qu'il a vécus pendant la guerre d'Algérie. À travers une pièce sur les incompréhensions générationnelles et familiales, Ahmed Madani évoque les horreurs de la guerre d'Algérie et son empreinte sur les mémoires actuelles.


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couverture

PRÉSENTATION

 

Après s’être disputé avec son père, Gus est envoyé pour l’été chez son grand-père à Argentan. Le mode de vie y est différent : pas de télé, pas d’Internet, ni de consoles vidéo. Il faut se lever tôt, se nourrir à heures fixes et surtout passer ses journées à débroussailler le jardin à la faux. Gus ne rêve que de s’échapper pour retrouver sa vie d’adolescent moderne. Mais progressivement, chacun va apprendre à vivre avec l’autre.

 

ACTES SUD–PAPIERS

Éditorial : Claire David

AHMED MADANI

 

Ahmed Madani réalise un théâtre où écriture dramatique et écriture scénique se superposent. Auteur de plusieurs pièces dont Petit garçon rouge suivi de Le Voyage à la mer et Méfiez-vous de la pierre à barbe publiées en 2001 chez Actes Sud-Papiers, il a par ailleurs dirigé le Centre dramatique de l’océan Indien à Saint-Denis de la Réunion de 2003 à 2007.

 

DU MÊME AUTEUR

 

Rapt, Médianes, 1993 (épuisé).

Il faut tuer Sammy, L’École des loisirs, 1997.

Petit garçon rouge suivi de Le Voyage à la mer, Actes Sud-Papiers, 2001.

Méfiez-vous de la pierre à barbe, Actes Sud-Papiers, 2001.

Ernest ou Comment l’oublier, L’École des loisirs, 2008.

 

Photographie de couverture : © François-Louis Athénas

 

L’auteur a bénéficié, pour l’écriture de cet ouvrage,

du soutien du Centre national du livre.

 

© ACTES SUD, 2014

ISSN 0298-0592

ISBN 978-2-330-07702-0

 

JE MARCHE DANS LA NUIT

PAR UN CHEMIN MAUVAIS

 

 

Ahmed Madani

 

 
logo editeur
 

À Pierre Orma qui m’a confié sa guerre qui est aussi la mienne.

À Ishem et Valentin, mes fils.

À Joël Tronquoy, mon frère de larmes.

 

Les morts sont des invisibles,

Ils ne sont pas des absents.

 

SAINT AUGUSTIN

 

Nous sommes moins libres que nous le croyons, mais nous avons la possibilité de reconquérir notre liberté et de sortir du destin répétitif de notre histoire en comprenant les liens complexes qui se sont tissés dans notre famille.

 

ANNE ANCELIN SCHÜTZENBERGER,

Aïe, mes aïeux !

 

PERSONNAGES

 

Gus, dix-sept ans

Pierre, soixante-dix-huit ans

 

Une maison entourée d’un vaste jardin broussailleux.

Temps clément.

 

— 1. dernier soir dans la brousse —

 

C’est la nuit.

Gus entre dans la cuisine, il va dans la réserve. Il revient avec une bouteille de lait. Il boit au goulot et pose la bouteille sur la table puis se dirige vers la porte.

Il regarde le ciel étoilé, demain il fera beau.

Il s’assoit sur les marches du perron, allume une cigarette, tire une longue bouffée. Il est bien.

Son regard se pose sur l’allée et il voit Pierre allongé dans l’herbe, il se précipite.

Musique percussive très rythmée et puissante. Gus est en panique.

Il ausculte Pierre, lui prend son pouls.

Pierre ne réagit pas.

Gus court chercher une bouteille d’eau, revient et arrose le visage de Pierre.

Pierre ne se réveille pas.

Gus cherche son portable. Il n’est pas sur lui. Il court dans tous les sens et revient avec le téléphone. Au-dessus de Pierre, il compose le numéro des urgences. Ça coupe, il s’y reprend à plusieurs reprises. On n’entend pas sa voix lorsqu’il parle au pompier de garde. Il fait de grands gestes, range son téléphone puis couvre Pierre avec son sweat.

Noir et silence au même moment.

 

— 2. côte à côte —

 

Pierre et Gus sont debout, côte à côte.

 

PIERRE. Je ne parle plus avec personne plus envie de parler

quand Marie était là je ne lui parlais pas non plus

on s’était tout dit

côte à côte on finit par deviner tout ce que l’autre va dire

on ne s’embarrasse plus des mots

on se regarde c’est bien suffisant

 

GUS. Le lycée ça me saoule

 

PIERRE. Ma biche

 

GUS. Voir les potes ça me saoule

 

PIERRE. Tu me manques

 

GUS. Bouger ça me saoule

 

PIERRE. J’ai hâte de te retrouver

 

GUS. Le ménage ça me saoule

 

PIERRE. Je pose sur tes lèvres douces un long baiser que toi seule peux recevoir

 

GUS. Ma mère me saoule

Mon père me saoule

Ma sœur me saoule

 

PIERRE. Six cent quarante-deux lettres

 

GUS. Je sors plus de ma chambre

Je veux plus voir personne

 

PIERRE. Après je ne lui ai plus jamais écrit

 

GUS. Je veux qu’on m’oublie

 

PIERRE. Il y a longtemps j’ai voulu qu’on m’oublie

 

GUS. Je fume

 

PIERRE. Il y a longtemps j’ai voulu tout oublier

 

GUS. Je joue

 

PIERRE. Une fois j’ai oublié où j’avais garé la voiture

 

GUS. Je fume je joue

 

PIERRE. Ça m’est revenu deux jours après

 

GUS. Je bois du lait

 

PIERRE. Une fois j’ai oublié où j’avais caché les clefs de la maison J’ai fait venir le serrurier

 

GUS. Je dors

 

PIERRE. Je ne rêvais plus

 

GUS. Je veux qu’on m’oublie

 

PIERRE. Pendant des années je ne rêvais plus

maintenant les rêves je m’en souviens

maintenant la voiture reste au garage

maintenant je fais tout à pied

maintenant j’ai toujours mes clefs dans ma poche

maintenant les souvenirs oubliés je m’en souviens

 

GUS. En bas dans le salon ils ne parlent que de moi

ils ne parlent pas ils gueulent

ils s’engueulent

sur l’écran je trip je massacre une armée de zombies

j’ai des super-armes

j’ai de plus en plus de vies

je suis immortel

mon père défonce la porte de ma chambre

cauchemar

il prend ma PS3 et la balance par la fenêtre

cauchemar

il prend mon PC et le balance par la fenêtre

cauchemar

je vais dans sa chambre

je prends le grand miroir posé sur la cheminée

et je le balance par la fenêtre

cauchemar

mon père se jette sur moi

ma mère crie

ma sœur pleure

je me défends

mon père fait un

malaise cardiaque

les pompiers les urgences

après obligé de discuter

ma mère a une idée géniale

tu vas chez papi à Argentan

dans la brousse

 

PIERRE. Pas capables d’élever leur gosse

pas d’éducation ni bonjour ni au revoir

pas peigné

pas lavé

un fainéant

me téléphone jamais

m’écrit jamais

vient jamais me voir

non je ne conduis plus il viendra à pied

 

GUS. Salut papi

 

PIERRE. Mets des chaussons

 

GUS. Qu’est-ce qu’on mange

 

PIERRE. De la soupe

 

GUS. Je déteste la soupe

je savais que ça allait commencer par ça

la soupe

j’ai pas faim

 

PIERRE. Ils donnent n’importe quoi à manger à leurs gosses

et après ils s’étonnent qu’ils n’aiment plus rien

mange ta soupe

 

GUS. J’ai pas faim

 

PIERRE. Il n’y a rien d’autre

 

GUS. Je vais manger cette soupe

mais elle me dégoûte

 

PIERRE. Elle le dégoûte

mais il la mangera

alors l’école ça va

 

GUS. Elle est où la télé

 

PIERRE. À la cave

 

GUS. T’as toujours pas Interne

 

PIERRE. Sais pas ce que c’est et veux pas le savoir

 

GUS. Y a un cyber en ville

 

PIERRE. Sais pas ce que c’est et veux pas l’savoir

 

GUS. Je sens que ça va être cool ici

 

PIERRE. Ta chambre est en face de la mienne

demain je te réveille à sept heures

il y a du débroussaillage à faire

bonne nuit

 

GUS. C’est quoi ce plan

 

PIERRE. À sept heures

 

GUS. Demain j’me tire

 

— 3. convention d’obsèques —

 

Début d’après-midi. Pierre entre dans la cuisine et trouve Gus avachi sur sa chaise devant une bouteille de lait.

 

PIERRE. Tas dormi où

 

GUS. Dans le garage