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Le Mensonge

De
112 pages
Neuf personnages se déchirent parce que l'un d'entre eux a osé rompre l'harmonie du groupe en dénonçant un petit mensonge apparemment sans conséquences, un de ces 'riens' qui tissent la trame du quotidien. C'est Pierre, l'ennemi, l'implacable machine à dire la vérité. C'est Pierre qu'il faut guérir. Pour cela tout sera bon : supplications, procès en règle, jeu de rôles en forme d'authentique psychodrame. Mais Pierre est le plus fort. Ses soupçons entretiendront jusqu'au bout la tension de cette farce aux allures de tragédie.
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couverture
 

Nathalie Sarraute

 

 

Le Mensonge

 

 

Édition présentée, établie et annotée

par Arnaud Rykner

 

 

Gallimard

 

PRÉFACE

« Un nuage qui passe. »

Le Gant retourné1

LES MOTS ET LES CHOSES

Contrairement au Silence, première œuvre dramatique de Nathalie Sarraute, qui choisissait d'emblée un objet d'ordinaire délaissé par la scène (le silence du titre), Le Mensonge, sa deuxième pièce, sonde les enjeux et les effets destructeurs de ce qui passa longtemps pour l'essence même du théâtre (supposé art du « comme si »). Parce qu'un personnage s'est laissé aller à dénoncer une contre-vérité sans conséquence, c'est l'ordre même du monde qui semble ici s'écrouler. S'ouvrant banalement sur la coquetterie de Madeleine, riche héritière qui s'est plainte du coût de la vie et joue sans pudeur la fille de prolétaire, l'action vire de fait rapidement au drame ; un mensonge supposé en entraîne un autre qui en entraîne un autre... jusqu'à ce qu'il soit impossible de ne plus suspecter systématiquement les propos de chaque partenaire ; les paroles de Jeanne, Vincent, Edgar, Simone, se voient ainsi tour à tour soumises à l'examen sans pitié de la « machine à détecter les mensonges » que Pierre leur impose sans retenue. Tous et toutes vacillent sous les attaques, cèdent aux doutes, s'accrochent à des certitudes rapidement condamnées à être balayées. Au bout du compte rien ni personne ne sort intact de l'expérience, et surtout pas la vérité qui s'avère progressivement plus douteuse et moins affirmée que jamais. Qui ment ? qui ne ment pas ? qui joue ? qui ne joue pas ? qu'est-ce qui est réel ? qu'est-ce qui ne l'est pas ? Dans sa quête de pureté et de transparence absolues, Pierre brouille tragiquement les cartes au point de ne laisser derrière lui que soupçon et profonde angoisse. De là à conclure que Le Mensonge a pour véritable objet le statut même de la vérité, il n'y aurait sans doute qu'un pas que le lecteur-spectateur se gardera pourtant de franchir. Car là n'est pas l'intérêt principal de cette pièce, dont le pirandellisme n'est somme toute qu'anecdotique.

En posant la question de la vérité, les personnages semblent d'abord simplement sonder les conditions de validité du langage et sa capacité à maîtriser le réel. C'est la dimension sociale du problème qui les intéresse et les motive : que peut-on dire et que doit-on dire pour préserver l'harmonie relative des rapports humains ? Doit-on veiller à l'adéquation absolue du discours et des faits, ou peut-on accorder au langage une indépendance voire une prédominance par rapport à la réalité ? La pièce souligne ainsi au passage la prééminence absolue que nos communautés tendent généralement à accorder au langage, tout en prétendant par ailleurs vouloir s'ancrer dans le réel – ou plus précisément le factuel. Peu importe ce que Pierre croit être la vérité ; peu importe ce qu'il ressent. Le langage seul valide la réalité ; il est le seul repère intangible que nos sociétés semblent s'être données. Le « respect humain » réclamé au protagoniste pour qu'il laisse les menteurs tranquilles ne sert en fait qu'à recouvrir la dimension profondément rhétorique des relations sociales. Ainsi se comprend le burlesque et pourtant terrifiant exercice « d'assouplissement » auquel Pierre est soumis :

 

PIERRE : Mais comment faire ? C'est là en moi...

JACQUES : Quoi ? Qu'est-ce qui est là ?

PIERRE : Les faits. La vérité. C'est là.

JACQUES : D'abord commencez par ne pas appeler ça la vérité. Changez son nom. C'est un nom, dès qu'on le prononce, il impressionne. On se cramponne à ça comme si notre vie en dépendait... On se croit obligé... Il faut changer ça... Appelez ça le mensonge...[...] Mieux vaut se changer soi-même que la face du monde, c'est la sagesse... (p. 48-49)

 

Tout est fait (y compris le recours au proverbe et aux phrases toutes faites) pour soumettre le réel au langage et le priver de toute autonomie. Malgré sa résistance (« C'est là », insiste Pierre, annonçant discrètement le « Elle est là » qui donnera son titre à la cinquième pièce de l'auteur), le ressenti doit plier sous les coups du langage, alors que précisément toute l'œuvre de Nathalie Sarraute vise à le faire revenir au premier plan, en crevant la surface des mots.

THÉÂTRE DU MONDE ET THÉÂTRE DU MOI

Ce qui compte dans Le Mensonge, ce ne sont donc pas les mensonges eux-mêmes (est-on d'ailleurs sûr qu'il y en a vraiment eu ? Pierre n'a-t-il pas tout fantasmé ? Simone n'a-t-elle pas simplement cédé par lassitude ?) ; ce qui compte, c'est l'effet qu'ils produisent sur qui les reçoit comme tels. Que Pierre fasse comme ses partenaires et ne bronche pas quand l'un d'eux paraît surgir au détour d'une phrase, et rien n'a lieu ou presque ; aucune pièce ne s'annonce, aucun drame. C'est parce qu'il rompt le pacte tacite (qui veut qu'on laisse passer un petit mensonge sans conséquences) qu'une action s'amorce. En un sens, comme bien des protagonistes sarrautiens, Pierre est un artiste, non seulement parce qu'il est le catalyseur de cette action, mais parce qu'il postule une réalité débarrassée de ses impuretés, à l'image de ce personnage d'écrivain à travers lequel Aldous Huxley semble se peindre et auquel il donne la parole dans Contrepoint :

 

Quand la vérité n'est absolument que la vérité, elle est quelque chose d'antinaturel, c'est une abstraction qui ne ressemble à rien du monde réel. Dans la nature, il y a toujours tant de choses étrangères mêlées à la vérité essentielle ! Voilà pourquoi l'art nous émeut, – précisément parce qu'il n'est pollué par aucune des impuretés de la vie réelle. Les orgies véritables ne sont jamais aussi passionnantes que les livres pornographiques. [...] L'art donne la sensation, l'idée, le sentiment, absolument purs, – chimiquement purs, je l'entends bien – avait-il ajouté en riant, – non pas moralement2.

 

S'il n'est évidemment pas pornographique, Le Mensonge – qui, comme toutes les œuvres de Nathalie Sarraute, traque ce que cette dernière nomme pareillement des « corps chimiques à l'état pur » (corps dans lesquels l'écrivain incarne la multitude d'états psychiques qu'elle appelle, on le sait, « tropismes ») – Le Mensonge n'en est pas moins véritablement obscène, si l'on y prend garde. Obscène parce qu'il nous montre ce qui ne doit pas se montrer – qui oserait jamais, « dans la réalité », se comporter comme Pierre, malgré l'envie que nous en avons parfois ? Obscène parce qu'il nous renvoie à des désirs obscurs, des peurs profondes, des révoltes sans nom, qui ne remontent d'ordinaire que dans les rêves ou les mille scénarios intérieurs que notre préconscient façonne quotidiennement. Ainsi Le Mensonge conjoint-il théâtre du monde (saynette bourgeoise qui se joue autour des mensonges possibles de Simone) et théâtre du moi (combats les plus intimes, nés dans notre for intérieur et que la pièce extériorise). Car la petite scène sociale vire rapidement au psychodrame, revendiqué comme tel (« Ce sera comme un psychodrame3... », p. 33) – mais un psychodrame qui se démultiplie lui-même, renouvelant le genre du « théâtre dans le théâtre », pour montrer les double, triple ou quadruple fonds de la psyché. Loin de reconstruire une identité brisée, la téméraire entreprise, d'abord présentée comme une expérience ludique (« Oh ! ce sera amusant », p. 33), conduit les personnages à leur perte. Le petit mensonge de Madeleine s'avère ainsi tenir et du tonneau des Danaïdes et de la boîte de Pandore.

TROP PRÈS, TROP LOIN...

Pour guérir Pierre de sa frénésie de vérité, les personnages vont en effet se laisser emporter par leurs propres démons. Scènes expiatoires, procès de pacotille, mise à mort symbolique se succèdent avec une violence que l'humour même de la situation ne suffit pas à masquer. Pierre dérange par son souci de transparence, donc il faut l'éliminer. Victime émissaire d'un petit groupe qui à travers lui cherche à canaliser ses propres peurs, on tente de le soigner ou de l'expulser ; on souhaite en même temps le faire disparaître et l'enfermer, à la manière de ces « fous » que toute société produit pour mieux désigner les limites de sa propre normalité. Tandis qu'Yvonne réclame pour lui « la douche, la camisole de force » (p. 63), Simone renchérit en se réjouissant d'avance de ce qu'on viendra nécessairement le prendre « pour [le] mettre au cabanon » (p. 65). Les « livres de psychiatrie » sont très tôt évoqués (p. 28) pour rendre compte de ce qui se joue, tandis que Pierre et Robert sont utilisés par la communauté pour définir une sorte d'entre-deux, de moyenne acceptable où il serait décent de se situer : entre une transparence absolue et insupportable et un aveuglement volontaire mais finalement guère moins vivable, les naufragés du mensonge cherchent un havre où reprendre pied.

Car on ne saurait surestimer le rôle de Robert, le cynique personnage qui déclare, lui, supporter fort bien les mille mensonges de la vie sociale, et se repaître même des pantomimes pathétiques de leurs auteurs :

 

LUCIE : Tout le monde fait ça plus ou moins... des petits mensonges... Les gens ont besoin de se valoriser, que voulez-vous... On fait ce qu'on peut.

YVONNE : Moi je trouve qu'ils sont à plaindre plutôt.

ROBERT : Moi ils m'amusent. Je vous avouerai même que j'aime ça. J'adore les observer.

JULIETTE : Vous aimez ça ? Qu'on vous mente ? Mais c'est du vice...

ROBERT : Oui, peut-être... (p. 30-31)

 

Si un lecteur un peu habitué à l'univers de Sarraute peut aisément supposer de quel côté l'auteur fait peser la balance (Pierre a toutes les caractéristiques du « héros » sarrautien, « hypersensible » chasseur de tropismes), la perversité de Robert n'en montre pas moins l'ambivalence du monde où ces êtres évoluent. Le goût même de l'observation manifesté par le personnage (« J'adore les observer », p. 30) relève de cette recherche de la bonne distance qui conditionne la vie sociale :

 

LUCIE : Eh bien, il me semble que je cherche à me rapprocher... Je voudrais me coller à lui, tout près... le plus près possible... [...]

ROBERT : Eh bien justement, écartez-vous. À distance. Très loin. La distance, c'est l'essentiel (p. 39).

 

Somme toute, Robert ne fait qu'appliquer aux menteurs le recul que l'écrivain instaure par rapport aux événements de la vie quotidienne. Pour rendre compte au mieux de la réalité humaine, l'écriture doit mettre en œuvre un processus presque inverse de celui qu'elle décrit, lequel consiste à se rapprocher au plus près des êtres qui nous font face, pour ne plus avoir, peut-être, à affronter leur regard ou à supporter leur souffrance. Le Mensonge montre ainsi magnifiquement les enjeux et les dangers de ce « terrible désir d'établir le contact » que Sarraute trouvait déjà chez Katherine Mansfield et qu'elle s'est plu à commenter longuement dans son article « De Dostoïevski à Kafka », parce qu'il était au cœur de son propre travail :

 

C'est ce besoin continuel et presque maniaque de contact, d'une impossible et apaisante étreinte, qui tire tous ces personnages comme un vertige, les incite à tout moment à essayer par n'importe quel moyen de se frayer un chemin jusqu'à autrui, de pénétrer en lui le plus loin possible, de lui faire perdre son inquiétante, son insupportable opacité, et les pousse à s'ouvrir à lui à leur tour, à lui révéler leurs plus secrets replis. [...] Et leurs brusques sursauts d'orgueil ne sont que des tentatives douloureuses, devant l'intolérable refus, la fin de non-recevoir opposée à leur appel, quand leur élan a été brisé, quand la voie qu'avait cherché à emprunter leur humilité se trouve barrée, pour faire rapidement machine arrière et parvenir, en empruntant une autre voie d'accès, par la haine, par le mépris, par la souffrance infligée, ou par quelque action d'éclat, quelque geste plein d'audace et de générosité, qui surprend et confond, à rétablir le contact, à reprendre possession d'autrui4.

 

Le mensonge, réel ou supposé, sert ainsi de pôle d'aimantation. Il jette des ponts entre les êtres, au moment même où il les déchire. Il entretient la relation d'amour-haine qui relie les personnages entre eux et fait tenir la société. Il est cette brèche que chacun espère un jour trouver chez autrui pour échapper enfin à sa solitude primordiale. Faute de parvenir à convaincre Simone de le laisser s'y glisser (« Ouvrez-nous. Laissez-nous voir. Il nous le faut. Partagez. Ce serait si bon », p. 59), Pierre se voit définitivement renvoyé à sa solitude et à ses angoisses (on pense déjà au finale de Elle est là, inspiré par l'agonie de Jean Moulin5). Ainsi le rapport du moi à l'autre semble de part et d'autre se solder par un échec. Exclure ou être exclu, se fondre ou être dévoré, telles semblent être les seules issues proposées par cette terrifiante entomologie dont Le Mensonge est un échantillon tragi-comique.

UNE ENTOMOLOGIE TRAGI-COMIQUE

La métaphore de l'insecte traqué paraît d'ailleurs structurer l'ensemble de la pièce, comme si dans ce jeu complexe de l'un et du multiple, du moi et de la société, Sarraute choisissait volontairement la mieux à même de rendre compte de la fragilité et du caractère microscopique de nos états de conscience les plus authentiques. « Observez ses mouvements de loin... », explique savamment Robert, « Comme si vous taquiniez avec une brindille un insecte... » (p. 41), avant de s'entendre répondre qu'« Edgar n'est pas une fourmi » (p. 42). Étrangement, Nathalie Sarraute rejoint ici la lignée d'un Maeterlinck dont l'évolution (de la scène du Théâtre d'Art aux ruches de La Vie des abeilles) n'a pu surprendre que ceux qui ne voyaient pas que le monde du silence qu'il explorait sur scène était déjà celui de l'infiniment petit, de l'à peine visible, et en même temps de l'infiniment complexe – un monde où souvent se lit déjà celui des « petits riens » sarrautiens qui donnent forme à notre être secret.

L'image de l'animalcule permet également à l'auteur d'atténuer les risques de « psychologisme » primaire auxquels succombent trop de lecteurs ou trop de spectateurs pressés. Le lieu du drame n'est pas celui où parade l'individu bien défini qui fait l'ordinaire du théâtre traditionnel. Malgré leur air de déjà-vu, malgré leurs noms mêmes6 qui pourraient les apparenter à des figures de bourgeois plus ou moins typés, les personnages du Mensonge relèvent bien plus de la masse collective et mouvante d'une fourmilière, quoi qu'en dise Jacques. L'effet choral que le dialogue met ici ou là en œuvre traduit d'autant mieux cette solidarité suspecte qui lie des partenaires souvent mal différenciés (l'écoute flottante des voix radiophoniques de la première création7amplifie bien sûr le phénomène). Ensemble et séparés, tous se ressemblent et tous s'assemblent, par grappes, par paquets, qui se font et se défont, laissant seulement surnager les appels pathétiques de Pierre sur fond de « Bruits de rires heureux, de baisers, gloussements » (p. 61).

Dans ce jeu de forces obscures mises en branle par un petit mensonge, « un nuage passe », bien haut, tandis que, tout au fond, grouille la masse indistincte et obscure.

 

Arnaud RYKNER


1 Conférence de 1974 dont le texte figure dans le volume des Œuvres complètes de Nathalie Sarraute, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1996, p. 1707-1713.

2 Aldous Huxley, Contrepoint, trad. Jules Castier, Plon, 1930 ; Livre de Poche, 1961, p. 20 ; Presses pocket, 1980.

3 Sur cette question, voir la notice, p. 80.

4 L'Ère du soupçon, Folio essais no 76, p. 37-38.

5 Elle est là, Folio théâtre, no 66, p. 51.

6 Ou plutôt leurs prénoms, qui les privent déjà discrètement d'une identité publique mieux déterminée.

7 Voir la notice, p. 80.

Le Mensonge

 

Entre d'abord Robert. Puis Yvonne, Lucie, Simone, Jacques entrent et s'assoient tout en parlant1.

 

YVONNE

 

J'aurais voulu rentrer sous terre.

 

LUCIE

 

Moi aussi. Je ne savais pas où me mettre.

 

SIMONE

 

Oh ! On mourait.

 

JACQUES

 

Je n'en croyais pas mes oreilles. Styvers. J'ai cru que je rêvais. Prononcer ce nom. Devant Madeleine.

 

ROBERT

 

Devant Madeleine ? Il a parlé de Styvers ? Ce n'est pas possible...

 

SIMONE

 

Mais vous ne pouvez donc pas vous retenir ?

 

LUCIE

 

Moi je n'osais pas la regarder.

 

YVONNE

 

Elle faisait peine à voir. Elle s'est toute recroquevillée... elle est devenue toute grise...

 

ROBERT

 

Je crois bien, voyons, elle cache ça comme la pire des hontes.

 

JACQUES

 

Moi j'évite, même de loin... Je prends des précautions... Mais vous... mais en quoi êtes-vous fait ! Où trouvez-vous le courage ? On me tuerait...

 

PIERRE

 

Je n'ai pas pu y tenir... que voulez-vous, elle exagère. Il y a des limites à la fin... Pour qui elle nous prend ? Pour des crétins ? Il fallait l'entendre. (Il singe une voix de femme.) « Vous avez vu ces nouveaux tarifs ? Mais il va falloir aller à pied. On ne va plus pouvoir prendre le métro... Les pauvres bougres comme nous, c'est toujours sur eux que ça retombe... » Et ils étaient là à écouter... Vous auriez dû les voir... Ils opinaient... On les entendait soupirer...

 

YVONNE

 

Oh, soupirer... vous exagérez...

 

PIERRE

 

Si. Vous étiez sur le point de la plaindre. Tout le monde se laisse faire, personne n'ose broncher... Alors ç'a été plus fort que moi, j'ai explosé...

 

LUCIE

 

C'est vrai. C'est sorti comme un boulet de canon : Styvers ! Vous l'avez crié...

 

PIERRE

 

Non, je n'ai pas crié, il me semble que j'ai sifflé plutôt. Ça bouillonnait depuis un moment... (Il s'imite.) « Mais je croyais que vous étiez la petite-fille de Styvers... l'unique héritière... Des mauvaises langues m'ont dit... C'est bien lui, n'est-ce pas, le fameux roi de l'acier ? » Alors vous avez vu ?

 

SIMONE

 

Non, je n'ai pas voulu voir, c'était trop affreux.

 

JACQUES

 

Je ne comprends pas de quel droit... ça la regarde, après tout. Elle ne demande rien à personne...

 

ROBERT

 

Mais bien sûr. Moi elle m'amuse. Que voulez-vous, il y en a beaucoup comme elle. C'est incroyable, le nombre de gens qui ont honte d'avoir de l'argent. Vous avez remarqué ? Tout le monde voudrait avoir un père prolétaire. Je trouve que c'est plutôt sain...

 

SIMONE

 

Oui, c'est très porté en ce moment, le genre « prolo »... C'est un genre... Chez les intellectuels surtout... Même ils en remettent... la façon de parler... les vêtements...

 

VINCENT

 

Eux peut-être... dans ces choses-là... vous avez raison... mais chez Madeleine, il ne s'agit pas de ça, ce n'est pas un genre chez elle... je croirais plutôt à de la prudence : elle doit être avare... mais j'avoue qu'elle va fort, elle m'agace... seulement de là comme Pierre à oser...

 

YVONNE

 

Mais Pierre est si intransigeant, si intolérant... Vous savez, mon petit Pierre, à qui vous me faites penser ? À ce personnage, je ne sais plus dans quel roman, dont quelqu'un disait : il ne laisse jamais personne mentir un peu2...

 

LUCIE

 

C'est vrai, Pierre, vous êtes terrible... On ne peut pas, comme ça, se faire le redresseur de torts, le justicier... Ça ne vous va pas, je vous assure.

 

PIERRE

 

Mais puisque je vous dis que ça a jailli malgré moi... c'est comme une poussée... Rien... la roue... le bûcher...

 

JULIETTE, avec une gravité naïve

 

C'est la vérité qui pousse comme ça. Il faut le dire à la décharge de Pierre : quand elle se met à pousser, la vérité...

 

JEANNE

 

Oui, hein, c'est dur à contenir... Ça demande un espace vital, on n'a pas idée... Ça a une force d'expansion...

 

JACQUES

 

Il faut avouer que quand Madeleine s'y met, moi aussi, par moments ça commence à me démanger...

 

JULIETTE

 

Oui, je trouve qu'elle va en empirant...

 

SIMONE

 

C'est vrai, il me semble qu'avant elle était plus timide, elle le faisait plus mollement... Mais maintenant, ces jérémiades continuelles...

 

JEANNE

 

Je dois dire que moi à sa place, je ne sais pas, je n'oserais jamais... j'aurais si peur... Je n'ai jamais pu, même pour des riens... D'abord mon père, depuis qu'on était tout petits... Pour ça chez nous on était d'un strict... Et puis ça ne me serait pas venu à l'idée...

 

VINCENT

 

Quand même, tant de transparence... ça doit être un peu pénible...

 

JEANNE

 

Pas du tout, j'ai horreur de mentir. Même dans les petites choses, je ne pourrais jamais...

 

JACQUES

 

Pourquoi souriez-vous, Pierre ?

 

PIERRE

 

J'ai souri ?

 

JACQUES

 

Oui, d'un air... On se demande toujours avec vous... Vous me faites tellement l'effet d'être une machine à détecter le mensonge...

 

PIERRE

 

Pourquoi ? Qui a menti ?

 

JACQUES

 

Personne. Mais comme Jeanne a dit qu'elle ne mentait jamais... C'est ce mot jamais... Alors j'ai cru... comme c'est si rare... Il m'a semblé qu'en vous aussitôt... enfin... j'ai eu l'impression que ça recommençait... Vous avez souri...

 

ROBERT

 

Oh, écoutez, ça suffit. C'est contagieux, c'est vous que ça prend maintenant...

 

JULIETTE

 

Elle pousse en lui aussi, la vérité. Quand elle commence à pousser, je vous le disais bien...

 

JEANNE

 

On n'est pas plus aimable...

 

JACQUES

 

Non, Jeanne, ne croyez pas, ce n'est pas vous... Mais comme il m'a semblé... comme la moindre exagération...

 

PIERRE

 

Non, non, ne l'écoutez pas, ça n'a rien de commun... Avec Madeleine il ne s'agit pas d'exagérations, mais de choses énormes, de faits... C'est quelque chose qui est là, en nous, et quand on veut le comprimer, alors ça exerce une pression... Il faut que ça jaillisse... c'est comme d'essayer de comprimer... je ne sais pas, moi...

 

LUCIE

 

Oh, écoutez, où irait-on si chacun de nous comme ça, à tout bout de champ... Mais on fait un effort, on se domine.

 

SIMONE

 

C'est une simple question d'entraînement, de maîtrise de soi...

 

ROBERT

 

Pour ça je dois dire que moi, ce n'est pas pour me vanter, mais moi la vérité, hein, elle peut toujours appuyer... Chez moi, elle est maintenue, je vous assure... matée... Il faut bien, comment vivrait-on ?

 

SIMONE

 

Mais vous savez que c'est magnifique. Vous savez que c'est un signe de grande santé. J'ai lu dans un livre de psychiatrie que celui qui ne sait pas garder un secret...