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Les projecteurs et autres pièces

De
314 pages
Avec Les Projecteurs, mis en scène par le Cercle Molière en 1965, Guy Gauthier lance la modernité du théâtre franco-manitobain en plein cœur de la révolution tranquille qui se déroule au Manitoba. Il faudra toutefois attendre dix ans avant que la dramaturgie franco-manitobaine s’établisse. Entretemps, le jeune dramaturge passe par Montréal avant de s’installer définitivement à New York à la fin des années 1960 où il est reçu par Edward Albee, et où il écrit une vingtaine de pièces pour la scène Off-Off-Broadway qui bat son plein. Par esprit de rébellion contre l’étau de la Langue et de la Foi, le jeune dramaturge s'était exilé dans la langue anglaise. Mais à New York, il redécouvrira son attachement à sa langue natale, et reprendra l’écriture en français.
Après Les Projecteurs, il compose trois pièces en français : Jeu d’orgue (1967), courte pièce sur le monde théâtral, Si jeunesse savait (1992), pièce auto-fictive, mise en lecture à Paris en 2011, et Maudite soit la nuit, (2009) drame sur la vie de Charles Baudelaire, également mis en lecture à Paris, en 2009. À part Les Projecteurs, pas une de ses pièces françaises n’a été mise en scène au Manitoba. Ce volume, publié cinquante ans après le coup d’envoi de 1965, constitue la première édition du théâtre en langue française du dramaturge et réinscrit l’auteur dans le patrimoine de sa province.
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LES ÉDITIONS DU BLÉ
SAINT-BONIFACE (MANITOBA)Nous remercions le Conseil des arts du Canada et le Conseil des arts du Manitoba
de l’aide accordée à notre programme de publication.
Nous reconnaissons l’appui financier de la Direction des arts de Tourisme, Culture,
Patrimoine, Sport et Protection du consommateur Manitoba.
Maquette de la collection : Bernard Léveillé
Illustration de la couverture : Éric Ouimet
Mise en pages : Lucien Chaput
Crédits iconographiques :
Archives de Guy Gauthier, p. 8, 33, 38-39, 43.
Archives de la Société historique de Saint-Boniface, p. 10.
Archives de J.R. Léveillé, p. 44.
Numérisation des documents : Rinella Printers, sauf p. 33,
photo originale par Steve Ladner.
Les Éditions du Blé
Saint-Boniface (Manitoba)
http://ble.avoslivres.ca
Distribution en librairie :
Diffusion Prologue, Boisbriand (Québec)
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
Gauthier, Guy,
1939[Pièces de théâtre. Extraits]
Les projecteurs et autres pièces / Guy Gauthier.
(Blé en poche)
« Théâtre français ».
Sommaire : Les projecteurs – Jeu d'orgue – Si jeunesse savait –
Maudite soit la nuit.
Publié en formats imprimé (s) et électronique (s).
ISBN 978-2-924378-17-5 (relié).– ISBN 978-2-924378-18-2 (pdf)
I. Titre.
PS8563.A8583P76 2015 C842'.54 C2015-901605-3
C2015-901606-1
© 2015 – Les Éditions du Blé et Guy Gauthier.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour
tous les pays. PRÉFACELES FEUX DE LA RAMPE
Recherche et propos recueillis
par J.R. Léveillé
Que s’écrivait-il comme théâtre au Manitoba
français au début des années 1960 ? À peu près rien.
Comme théâtre moderne, en quelque langue que
ce soit, à Winnipeg ? Toujours rien, ou si peu. Le
Manitoba Theatre Centre présente, en anglais, du
théâtre dit absurde, issu d’Europe. On monte,
d’Eugène Ionesco, La Leçon en 1961, de Samuel
Beckett, En attendant Godot en 1962, Fin de partie en
1964 et Oh les beaux jours en 1968. Au Collège de
Saint-Boniface, les étudiants mettent en scène Acte
sans paroles de Beckett et quelques saynètes
originales de style avant-gardiste, vers la même
période. C’est dans ce contexte moderniste, tout de
même maigre, qu’apparaît le théâtre de Guy
Gauthier. À part la courte pièce Jeu d’orgue rédigée en
1967, le dramaturge ne fera aucune création
théâtrale en français avant 1992. C’est par esprit de
rébellion contre l’étau de la Langue et de la Foi que
le jeune auteur s’exilera dans la langue anglaise et
finira par se diriger vers les formes de théâtre non
78conventionnelles d’Off-Off-Broadway participant
ainsi aux dernières années éclatantes de cette scène
à New York dès la fin des années 1960.
Les 28 et 29 novembre 1963, Spotlights, la première
pièce de Guy Gauthier, est mise en scène au
St. Paul’s College de l’Université du Manitoba,
quelques jours après l’assassinat du président
Ken1nedy : triste nouvelle qui pesait lourdement sur la salle.
La pièce fut présentée dans un programme qui
comprenait deux pièces en un acte d’Anton
Tchekhov. La mise en scène était de Michèle Veilleux ;
Paul Léveillé était producteur et régisseur. Nerina
Falvo et Ernest Molgat inteprétaient les rôles.
J’ai montré la pièce à Paul Léveillé, qui était alors
étudiant à St. Paul’s College. C’est lui qui a présenté la
pièce à la compagnie des Paulinian Players, dont il
faisait partie. La première représentation de Spotlights,
montée au collège St. Paul par Michèle Veilleux, était
charmante et admirable. Les acteurs portaient des
costumes moulants, comme des danseurs de ballet.
L’Homme avait un collant jaune, avec un petit rectangle
bleu à l’épaule, comme pièce d’identité. La Femme
portait un collant bleu, avec un petit ovale jaune à l’épaule.
Les costumes étaient, je suppose, une conception de
Michèle Veilleux. La musique était composée de bruits
cacophoniques et menaçants, tels que proposés dans mes
1 Les textes en italiques sont les propos de Guy Gauthier tirés
de sa correspondance avec l’auteur, J.R. Léveillé. Archives
personnelles de l’auteur.
910indications scéniques. Après la représentation au collège
St. Paul, j’ai changé les indications scéniques : l’Homme
devait être vêtu d’un manteau d’hiver, et avait donc très
chaud dans l’ovale jaune, et le Femme, en décolleté, avait
froid dans le rectangle bleu. Le jeu des projecteurs était
parfaitement réalisé au St. Paul’s College, et cette
réussite est sans doute due au régisseur, Paul Léveillé.
Les 13, 14 et 15 août 1965, le Cercle Molière met en
scène, dans le sous-sol de la basilique de
SaintBoniface, Les Projecteurs, adaptation française de
2Spotlights par Maurice Détillieux dans une mise en
scène de Michèle Veilleux qui en avait assuré la
première création.
J’ai le vague souvenir qu’au Cercle Molière, les
personnages étaient vêtus ainsi : l’Homme dans des vêtements
trop chauds, et la Femme dans des vêtements trop légers.
Récemment, en corrigeant le français anglicisé de ma
propre traduction faite à Montréal à la fin des années
1960, j’ai eu l’idée de revenir à la conception de Michèle
Veilleux, où l’Homme avait un costume bleu, avec ovale
jaune à l’épaule, et la Femme un costume jaune, avec
rectangle bleu à l’épaule, parce que ça me semblait,
cinquante ans plus tard, la meilleure conception.
« [Œ]uvre abstraite pour deux comédiens », insiste
3la critique du Courrier de Saint-Boniface. Les rôles
sont interprétés par l’artiste Arthur Aubin et par
2 Roger Boulet, « Le Cercle s’améliore… », Le Courrier de
SaintBoniface, 15 septembre, 1965, p. 7.
3 Ibidem.
11Irène Mahé, qui sera une des forces dynamiques
du Cercle Molière pendant cinquante ans.
Pauline Boutal était venue voir Spotlights, et avait été
fortement impressionnée par la pièce. Elle m’a par la
suite invité à lui rendre visite chez elle, où je suis allé
plus d’une fois. Nous parlions de théâtre et d’art. Quand
Michèle Veilleux a monté Les Projecteurs au Cercle
Molière, c’était sans doute avec l’approbation de Pauline
Boutal.
Quoiqu’il y ait eu, depuis le début de la colonie, du
théâtre écrit par des Franco-Manitobains
d’adoption et des auteurs de passage, ainsi que des pièces
de circonstance composées par des membres des
ordres religieux, et bien que l’ancien directeur du
Cercle Molière, Roland Mahé, rattache « la
pre4mière véritable pièce franco-manitobaine » à la
création en 1975 de Je m’en vais à Regina de Roger
Auger, nous pouvons fixer la modernité du théâtre
franco-manitobain à la mise en scène des
Projecteurs de Guy Gauthier par la vénérable troupe du
Cercle Molière.
La critique souligne le côté symbolique et
avantgardiste de la courte pièce : « C’était un ballet
autant qu’une pièce. Les jeux de lumière et
l’expression corporelle y tenaient une place au
5moins aussi grande que le dialogue. » Mais comme
4 Roland Mahé, « Préface », Théâtre en pièces, Saint-Boniface,
Éditions du Blé, 2000, p. 6.
5 Jeanne Benoist, « Deux pièces canadiennes au Cercle Molière »,
La Liberté, 19 août 1965, p. 3
12le souligne Annette Saint-Pierre, le théâtre de Guy
Gauthier « trop moderne et quelquefois trop
abstrait […] n’avait pas de chance de se développer
6dans la petite ville de Saint-Boniface ».
Dans les années qui ont suivi la mise en scène de cette
pièce, j’avais l’impression que son thème principal, la
manipulation des humains par les puissants techniciens
du monde, était démodé et ne représentait plus mon
point de vue. En retouchant la pièce pour publication
vers la fin de 2014, j’ai à nouveau senti que le thème des
Projecteurs correspond assez bien à notre sentiment
obscur de vivre dans un monde dont on ne comprend plus
le fonctionnement, et que ce sentiment allait sans doute
s’aggraver à l’avenir. La pièce est une métaphore de
l’existence humaine.
Spotlights fut aussi mise en scène en 1965 par le
Venture Theatre de Winnipeg, qui avait monté Riel
of Orange l’année précédente.
Je ne me souviens plus où ils ont joué Spotlights. Ils ont
aussi monté ma pièce Riel of Orange, une pièce en
un acte au sujet de Louis Riel. Le directeur de Venture
Theatre, Ed Yerex, avait beaucoup aimé Spotlights, et je
me souviens qu’il avait dit : « I don’t think Guy will ever
write anything that good again. »
Guy Gauthier sera associé pendant quelques
années au Venture Theatre, ayant fait pour eux la
mise en scène d’une pièce de Tennessee Williams
6 Annette Saint-Pierre, Le Rideau se lève au Manitoba,
Saint-Boniface, Éditions des Plaines, 1980, p. 211.
13qui a eu sa générale, mais non pas sa première,
parce que Winnipeg a été paralysé pendant
plusieurs jours par une tempête de neige au début de
mars 1966.
Le Venture Theatre louait une salle dans le sous-sol de
la gare du Canadien National, rue Main, et comme mon
ami, Art O’Reilly, et moi n’avions aucun domicile, nous
dormions dans le sous-sol de la gare. Nous nous
présentions tard le soir comme membres de Venture Theatre, et
on nous donnait la clef. Il y avait des sofas, et nous
parlions théâtre jusqu’à deux heures du matin, et nous nous
endormions sur les fauteuils. Malheureusement, le CN
a prévenu Venture Theatre, et par la suite on nous
refusait l’entrée.
Le Venture Theatre a aussi monté The Mystery
Guest, écrite en 1964, et la pièce aurait été reprise
en 1968 à Montréal où l’auteur avait déménagé
l’année précédente, armé d’une bourse du Conseil
des arts du Canada. Le Dictionnaire des artistes et des
auteurs francophones de l’Ouest canadienindique que
la pièce fut présentée au Centre d’art dramatique
7en février 1968. Pourtant un tel lieu n’a jamais
existé, et il s’agirait plutôt du Centre d’essai des
auteurs dramatiques fondé en 1965 par Jean-Claude
Germain et Robert Gurik entre autres. Toutefois les
archives du CEAD ne contiennent aucun dossier à
cet égard. Le dramaturge croit qu’il est possible que
7 Gamila Morcos, Dictionnaire des artistes et des auteurs franco -
phones de l’Ouest canadien, Québec, Presses de l’Université
Laval, 1998, p. 118-119.
14la pièce ait été montée au Monument National, la
scène du National Theatre School où son ami Art
O’Reilly, aussi installé à Montréal, avait étudié. Les
archives pour ces années sont loin d’être complètes
et n’en font pas état.
J’ai perdu tous mes programmes, et ne peux consulter
que ma pauvre mémoire. Mais je suis sûr de ce fait : The
Mystery Guest a été joué avec The Labyrinth d’Arrabal,
et j’en étais au désespoir, car la pièce d’Arrabal était
infiniment supérieure à la mienne. Dans ma pièce, deux
clochards se réveillent dans une étable, et se rendent
compte qu’un homme s’y est pendu pendant la nuit.
Vers la fin de la pièce, le pendu tombe par terre. Mais
cette chute n’a jamais marché. À Winnipeg, le pendu
n’est pas tombé, et à Montréal il est tombé trop vite.
Fiasco du côté technique !
À son arrivée à Montréal, Guy Gauthier s’intéresse
aux scènes théâtrales de la ville, tant françaises
qu’anglaises. En 1967, le théâtre de poche
expérimental, L’Égrégore, alors sous la direction de
Claude Préfontaine, songe à monter deux courtes
pièces de Gauthier, Spotlights, ainsi que Curtains,
écrite en 1964, que le comédien Jean-Marie
Lemieux avait montrées à la compagnie. Les deux
personnages de Spotlights réapparaissent dans
Curtains. Cette fois la femme est nue, enrobée des
rideaux de scène. L’homme la courtise pour qu’elle
quitte ses « voiles ».
J’avais rencontré Jean-Marie Lemieux, un comédien
montréalais de passage à Winnipeg, vers la fin de 1966,
15et lui ai donné une copie de Spotlights et de Curtains,
qu’il emporta avec lui à Montréal. Nous étions, Art
O’Reilly et moi, amis de Kenneth Pogue, un acteur qui
jouait dans The Tempest au Manitoba Theatre Centre.
Kenneth Pogue avait lu ma pièce, Spotlights, et il me
semble que c’est lui qui m’a présenté Jean-Marie
Lemieux. Je me souviens d’avoir parlé à Jean-Marie
Lemieux dans l’appartement de Kenneth Pogue.
En 1967, Guy Gauthier reçoit une bourse du
Conseil des arts du Canada pour lui permettre de
se rendre à Montréal, New York et Londres afin de
voir des mises en scène et de développer son
métier.
En avril 1967, je m’apprêtais à partir pour Montréal,
lorsque je reçus une lettre de l’Égrégore. Claude
Préfontaine me disait qu’il avait lu Spotlights et Curtains, et
qu’il voulait les monter dans le théâtre de l’Égrégore. Je
me souviens qu’il avait dit dans sa lettre : « Je ne veux
pas vous lancer des fleurs, mais j’ai aimé vos pièces... »
À mon arrivée à Montréal, Claude Préfontaine m’a
demandé de traduire les deux pièces en français, ce que j’ai
fait. Il me fêtait dans des restaurants montréalais, et un
jour me demanda de l’accompagner dans un petit périple
à Québec. Et c’est à Québec qu’il m’annonça, à la fin
d’un délicieux dîner, qu’il ne pourrait monter Les
Projecteurs et Rideaux, parce que les finances de l’Égrégore
allaient très mal.
Jean-Marie Lemieux aurait tout de même fait
parvenir les deux textes à Jean Guy qui avait travaillé
à L’Estoc dans la vieille capitale avant de devenir
16directeur du Conservatoire d’art dramatique de
Québec en 1969. Gauthier entreprend à l’automne
1967 la rédaction en français d’une troisième courte
pièce, Jeu d’orgue, en vue de compléter le
programme.
Jean Guy a semblé aimer Jeu d’orgue, et a dit à
JeanMarie Lemieux : « Ça sent le LSD! » Donc mes pièces
allaient être montées à Québec. Mais Jean Guy, sans
doute déçu par la qualité de mon français, laissa tomber
le projet lui aussi. Ce n’est que récemment, en relisant
Jeu d’orgue et ma traduction des Projecteurs, que je me
suis rendu compte de la lamentable pauvreté de mon
français à l’époque, et que j’ai compris, pour la première
fois, pourquoi ces deux théâtres avaient laissé tomber
leurs projets. C’est la raison pour laquelle j’ai repris le
français des deux pièces.
Ce fut ensuite au tour d’Yvon Thiboutot de se
pencher sur le théâtre de Gauthier. Thiboutot avait
assuré la mise en scène de Sarajevo de Blaise Cendrars
au Cercle Molière en 1965, le spectacle qui a
précédé Les Projecteurs dans le programme de la
saison. Au cours des années 1964-1965, le jeune
dramaturge portait main forte à la troupe du Cercle
Molière dans la construction des décors et avait fait
la connaissance de Thiboutot qu’il retrouve à
Montréal.
Yvon, ayant lu ma pièce, The Snows of Spring, était
emballé et voulait la monter à Montréal. Elle fut traduite
en français par une dame dont j’oublie le nom, et qui ne
fut jamais rémunérée pour son travail. Yvon n’était pas
17satisfait de la traduction, et nous avions entrepris, lui et
moi, de la refaire, lorsqu’il laissa avec regret tomber le
projet. Montréal ne fut pour moi qu’une suite de
déceptions.
Le 4 mars 1968, Guy Gauthier fait partie d’une
vingtaine d’intéressés qui assistent à un moment
clé du théâtre québécois : la mise en lecture des
Belles-Sœurs de Michel Tremblay que mettra en
scène André Brassard. Son ami Art O’Reilly avait
fait la régie d’un spectacle monté par André
Brassard et invita Gauthier à assister à la lecture d’une
nouvelle pièce.
Je me suis donc rendu, le soir du 4 mars, au théâtre des
Apprentis-Sorciers pour assister à la première lecture
d’une pièce intitulée Les Belles-Sœurs. Je ne
connaissais ni l’auteur, Michel Tremblay, ni le metteur en scène,
André Brassard, qui étaient présents ce soir-là. Il y avait
environ vingt-cinq personnes dans la salle. C’était
surtout des comédiens et metteurs en scène. Les
comédiennes ont lu la pièce. Je fus frappé par le pouvoir de
suggestion du langage de Michel Tremblay. Son joual
évoquait une réalité fruste et pénible; il évoquait la
souffrance et l’amertume du peuple. Après la lecture, il y eut
une discussion. Les commentaires n’étaient pas très
enthousiastes. Quelques spectateurs ont critiqué la pièce.
Mais à la fin de la discussion, un comédien se leva pour
dire : « J’espère que nous sommes tous d’accord sur ce
point, il faut trouver le moyen de monter cette pièce. »
Tout le monde, malgré les réserves, semblait d’accord
avec ce jugement. Quant à moi, j’avais été fortement
impressionné par le langage de Tremblay, mais il me
18semblait, ce soir-là, qu’il s’était exercé à jouer la gamme
d’un langage, sans aller plus loin. C’est que je
comprenais assez mal le réalisme des premières pièces de
Tremblay, qui se rapproche du pop art. Je n’appréciais pas
suffisamment l’effet de grossissement par lequel son
réa8lisme frise le fantasque et le surréel.
C’est pourtant New York qui attirera Gauthier, sans
doute incité à chercher ailleurs à la suite des échecs
québécois. Ce sera un moment déterminant dans
sa carrière. La ville deviendra rapidement son pays
d’adoption.
Au cours de l’été 1968, Art O’Reilly et moi sommes allés
à New York pour quelques jours. Je fus fortement
impressionné par le foisonnement des théâtres. Il y en avait
partout ! Nous avons assisté à un spectacle
Off-Broadway intitulé Collision Course, une suite de pièces en un
acte, par huit ou neuf auteurs différents. Je fus surtout
impressionné par Rats, un chef-d’œuvre d’Israel
Horovitz. Ce spectacle a changé ma vie. Ces pièces étaient
d’un genre tout à fait nouveau. Intensément réalistes,
ces pièces à choc étaient des caricatures de la vie. Elles
frappaient fort, et frappaient vite.
De retour à Montréal et inspiré, Gauthier écrit
rapidement six pièces en un acte : F...!, Drinking at the
Falls, The Mouthful, The Pepsi Generation, The Green
Man and Red Lady in the Red and Green Ladies’ Room,
et Injuns !. Au printemps 1969, il obtient une
8 J.R. Léveillé, Parade ou les autres, Saint-Boniface, Éditions du
Blé, 2005, p. 344.
19deuxième bourse du Conseil des arts du Canada
qui lui permet de retourner à New York dans
l’espoir de faire jouer son théâtre sur la scène
Off-OffBroadway. Il s’y rend en juin armé de ses six
nouvelles pièces.
Mon premier soir à New York, je me présente au guichet
de La Mama, dont j’avais entendu parler. Un jeune
dramaturge, Raymond Schanz, y était. Il m’invita à monter
dans l’appartement d’Ellen Stewart, à l’étage supérieur
du théâtre. Ms. Stewart, la grande dame
d’Off-OffBroadway, était en voyage. J’étais étonné. C’était mon
premier soir à New York, et je me trouvais déjà dans
l’appartement d’Ellen Stewart ! J’avais l’impression de
commencer ma carrière au sommet du théâtre d’avant-garde.
Hélas, je ne suis jamais parvenu à connaître la maîtresse
de La Mama. On m’a dit qu’elle ne lisait jamais les
pièces, qu’il fallait la rencontrer et lui parler. Un jour,
comme je la croisais dans les escaliers du théâtre, je lui
ai dit que j’étais un auteur canadien et que j’espérais lui
montrer mes pièces, mais elle s’esquiva rapidement en
disant : « Oh, don’t bother me with that ! » Depuis que
son metteur en scène, Tom O’Horgan, avait fait un
succès éclatant avec Hair, elle se trouvait assaillie de toutes
parts par des jeunes aspirants.
Gauthier revient à Montréal en juillet 1969 pour
faire ses bagages. Il avait loué à New York un
apepartement au 4 étage d’un brownstone dans le
quartier de Hell’s Kitchen et ouvert un compte en
banque où il déposa sa bourse du Conseil des arts
du Canada. Il avait découvert une scène théâtrale
plurielle et dynamique et il avait la ferme intention
20de s’installer dans cette ville et d’y faire jouer ses
pièces. Il obtiendra une troisième bourse en 1971
qui lui permettra de percer.
Art O’Reilly m’a annoncé son intention de
m’accompagner à New York. Nous sommes arrivés en autobus aux
douanes américaines. Art n’avait aucune pièce
d’identité, les cheveux très longs d’un musicien rock et sa
guitare. On nous refusait l’entrée aux États, et je protestai :
« But I have a lot of money in a bank in New York ! »
Rien à faire ! Alors Art et moi, nous nous sommes fait
couper les cheveux très courts, nous nous sommes
habillés comme des vrais gentlemen, et nous avons passé
la douane le soir même, en train cette fois. Nous faisions
semblant de ne pas nous connaître ; ainsi, si l’un se
voyait refusé à la frontière, l’autre pourrait passer. Je me
souviens d’avoir dit à Art, en embarquant dans le train :
« No power on earth is going to keep me from getting to
New York ! »
Peu après son arrivée à New York, Gauthier
rencontrera Stanley Nelson, auteur qui publiera par la
suite trois de ses pièces : Manitoba, The Hobby Horse
et Ego Fatigue, et avec qui il se liera d’une amitié
profonde.
Je m’intéressais au New York Theatre Ensemble (qui
allait jouer plusieurs de mes pièces), et j’ai tombé sur une
lecture de pièce. C’était une pièce en un acte, mais assez
étrange et difficile à saisir. Après la lecture, les
spectateurs étaient censés commenter. Tout le monde
s’acharnait contre la pièce, la critiquant sévèrement. Enfin j’ai
dit : « I don’t know what you people are talking about.
21This is a really good play. » À la fin de la soirée, comme
je m’apprêtais à sortir, l’auteur de la pièce se présenta.
C’était Stanley Nelson, poète et dramaturge. Curieux,
n’est-ce pas ? comment les rencontres qu’on fait par
hasard peuvent changer notre vie.
Durant l’automne 1969, Gauthier écrira trois
pièces, Play with a message, Little Burgundy et Mani -
toba, dont le style reconnaît l’influence de Sam
Shepard que l’auteur apprécie. Elles recevront leur
mise en scène avant son portfolio de six pièces
rapporté de Montréal. Play with a message, pièce en un
acte, sera la première œuvre du dramaturge
montée à New York. Elle est jouée par le New York
Theatre Ensemble en décembre 1969 sous le titre
Butterscotch Canyon parce que la directrice n’aimait
pas le titre original. Elle sera reprise sous son titre
initial deux mois plus tard par le New Theatre
Workshop. C’est alors que l’auteur de
Saint-Boniface sera invité chez Edward Albee.
Dans cette pièce, quatre jeunes, couchés sur le toit d’un
immeuble, fument et parlent en regardant les étoiles.
Tout à coup, la pièce est interrompue par une annonce
qui vante les mérites des hamburgers chez Benedict’s.
Un jeune homme raconte que la première chose qu’il a
fait, en arrivant à New York, c’était de manger deux
hamburgers chez Benedict’s. La pièce se termine sur un
message publicitaire : Benedict’s ! Benedict’s !
Benedict’s ! Benedict’s ! L’annonce n’a absolument rien à voir
avec la pièce, et c’est l’effet que je recherchais. Je visais
l’incohérence totale. Peu de temps après, la pièce fut
22reprise au prestigieux New Theatre Workshop en février
1970, cette fois sous le titre de Play with a Message.
Richard Barr, le producteur d’Edward Albee sur
Broadway, était dans la salle ce soir-là. Ayant vu la pièce, il
était très emballé. Il s’est présenté et m’a dit : « You’re
really good. I want to read more of your work. We’ll do
great things together. » Je lui ai envoyé des pièces, et les
ayant lues, il m’a dit que j’étais « an enormous talent »,
et m’a dit qu’il était temps que j’écrive « a major play ».
Je suppose qu’il voulait dire le genre de pièce qu’on peut
monter dans un théâtre de Broadway. Mais je n’ai rien
fait pour profiter de cette chance. Je n’avais d’autre
ambition que d’écrire des pièces d’avant-garde, surtout des
pièces en un acte. Richard Barr m’a aussi invité à passer
quelques jours à Montauk, dans la résidence qu’Edward
Albee avait aménagée pour les jeunes dramaturges de
talent. Cet édifice avait été une écurie, et Albee y avait fait
construire une cuisine, une salle à dîner et des chambres
pour les jeunes auteurs. C’était un lieu charmant, qu’on
appelait « the barn ». Albee aimait nous rendre visite et
parler avec nous. La première fois que je suis allé chez
lui, il était en voyage, et je me suis retrouvé dans son
studio, où il écrivait ses pièces devant une vue
panoramique de l’océan. C’est bizarre, mais en me promenant
dans cette maison vide, j’avais l’impression d’un homme
qui n’était pas heureux. Il y avait une ambiance de
dépression. Plus tard, j’ai assisté à une grande soirée chez
Albee, où une centaine d’hommes circulaient autour de
la piscine et des jardins en maillot de bain. Ils me
semblaient tous gais. Un des invités lamentait les sommes
d’argent que Richard Barr et Albee versaient à la
recherche de nouveaux talents. Il disait que le Playwrights’
23Unit d’Albee n’était qu’une perte d’argent. Mais j’ai
défendu cette entreprise, insistant sur l’importance de leur
workshop (où je n’avais pas moi-même été joué), et tout
à coup, comme j’affirmais cela, un homme derrière moi
tira sur mon maillot de bain, comme pour voir combien
de fois Barr et Albee m’auraient enculé ! Je ne me suis
même pas retourné pour voir qui avait fait ce geste
impudent, et j’ai continué à défendre le Playwrights’ Unit
d’Edward Albee. J’ai passé trois étés à Montauk, à
l’invitation d’Edward Albee. Richard Barr m’a soutenu
dans ma demande d’une troisième bourse du Conseil des
arts du Canada, que j’ai reçue grâce à lui. Mais ils n’ont
jamais joué une seule de mes pièces.
Deux mois plus tard, en février 1970, le Judson
Poets’ Theatre créera deux pièces de l’auteur mani -
tobain. Le théâtre se trouvait à Greenwich Village,
dans le Judson Memorial Church, une église
avantgardiste opposée à la guerre du Vietnam. À la fin
des années 1950, l’église avait tenu des expositions
de Claes Oldenbourg, Jim Dine, Robert
Rauschenberg, Tom Wesselman et Yoko Ono, avant que ces
artistes soient connus. Le Judson Poets’ Theatre
était alors un théâtre prestigieux, au même titre que
Caffe Cino et La Mama. Il était dirigé par le
Révérend Al Carmines, un compositeur doué qui
connaîtra un succès d’estime avec sa comédie
musicale, The Faggot, en 1973. Dans Little Burgundy, il
y a un jeu d’ombres chinoises où l’on voit deux
amants en silhouette faire l’amour enveloppés
dans leur couverture, parfaitement réalisé par le
metteur en scène choisi par Gauthier, Russel Treyz. Le
24dramaturge se souvient de deux comédiens qui ont
joué dans la pièce.
Richard Pinter aimait beaucoup mes dialogues, il disait
que mes répliques étaient un régal pour les comédiens,
et il a joué dans plusieurs de mes pièces. Il était un acteur
incroyablement doué, mais il détestait les auditions, et
n’a jamais pu se faire une carrière au théâtre. Il s’est
toutefois fait une excellente réputation en enseignant l’art
du jeu. Cliff DeYoung a tenu un rôle dans les deux pièces
de février, Little Burgundy et Manitoba. Il avait été le
chanteur d’un groupe nommé Clear Light, dont Art et
moi, férus de rock à l’époque, avions entendu parler. Les
musiciens de Clear Light se sont séparés et Cliff
DeYoung a tenté sa chance au théâtre. Ses rôles dans
Little Burgundy et Manitoba furent ses premiers au
théâtre. Il est devenu un acteur dans de nombreux films
de Hollywood.
Si tout s’était bien déroulé pour le dramaturge dans
Little Burgundy, ce ne fut pas le cas pour Manitoba.
Il avait été question de faire monter les deux pièces
par Jacques Levy, metteur en scène et compositeur
qui a travaillé avec Sam Shepard et Bob Dylan,
entre autres, et qui est surtout connu pour la mise
en scène de Oh ! Calcutta !
Carmines avait offert mes pièces à Jacques Levy, mais
Levy ne voulait plus travailler sans rémunération.
Carmines a donc voulu que son ami Richard Lipton, qui
n’avait jamais fait une mise en scène, monte Manitoba.
Mais Richard Lipton détestait ma pièce et se plaignait
sans cesse d’un texte qu’il considérait comme injouable.
25Dans la scène du blizzard, où deux copains pataugent
dans la neige avec des raquettes, Lipton se plaignait du
bruit que les raquettes faisaient sur le plancher. J’ai eu
l’idée d’y mettre des semelles de feutre, pour amortir le
bruit. Problem solved. Mais Lipton était mauvais
metteur en scène, et il m’a été pénible, après la première, de
voir le jeu des acteurs. J’ai donc résolu d’employer les
grands moyens. Je tenais des répétitions secrètes dans
une salle de l’église. J’ai complètement refait les
mouvements des acteurs dans la scène du blizzard, et comme
ils trouvaient mes directions plus efficaces, ils ont bien
joué pour quelques soirs. Mais Richard Lipton, croyant
que les comédiens allaient contre ses volontés, tenta de
corriger leurs écarts, et le spectacle glissa de nouveau
vers la confusion. Enfin, le dernier soir, j’étais d’une
humeur noire, et j’ai dit à J. P. Paradine, qui tenait un petit
rôle dans la pièce, de faire quelque chose de fou. Il m’a
pris sur parole. En plein milieu d’une scène dramatique,
comme il était dans les coulisses, il a pris un tournevis
et s’est mis à percer des trous dans une toile du décor.
J’étais moi-même assez surpris, car mon idée était de
faire des blagues dans le jeu, et non pas de détruire le
décor. Toujours est-il que Richard Lipton, quand il a vu
cette destruction de son décor, a éteint les lumières dans
un accès de rage, et pour un moment, le jeu se
poursuivait dans la noirceur. C’était une pièce expérimentale, et
il se peut que les spectateurs aient pris cela pour un effet
d’avant-garde. Après le spectacle, Lipton m’a demandé
des explications, et je lui ai franchement avoué que
j’avais dit à Paradine de faire quelque chose de fou. Je ne
savais pas, ce soir-là, que Lipton était l’amant d’Al
Carmines, et qu’il lui racontait tout. J’ai compris qu’il ne
26servirait à rien d’envoyer une nouvelle pièce à Carmines.
Enfin, pour quelque mois après la représentation de
Manitoba, je refusais de boire du thé Lipton, à cause de cette
fâcheuse association avec Richard Lipton.
Deux ans plus tard, le dramaturge voudra corriger
cet embarras théâtral et entreprendra sa propre
mise en scène au Playbox, qui fut le lieu d’un
contretemps, un soir de représentation :
Un des acteurs étant malade, les autres comédiens
voulaient annuler le spectacle, mais je leur ai dit qu’une
annulation ne serait pas juste envers les spectateurs, et que
je jouerais moi-même le rôle avec le texte en main. Ils
étaient tous d’avis que c’était une mauvaise idée. J’ai
tout de même décidé de jouer le rôle, mais dès la première
réplique, je fus saisi de panique, j’avais un trac du diable,
et je pouvais à peine marmonner les mots. Les acteurs,
voyant mon embarras, ont tout fait pour m’aider, mais
en pure perte. Le trac ne me lâchait pas. Par la suite, le
comédien revenu, tout allait bien.
Manitoba, écrit peu de temps après l’arrivée de
l’auteur à New York, demeure sa préférée Off-Off,
même si personne ne m’a jamais dit du bien de cette
pièce. C’est une pièce en deux actes et quatre scènes
où domine l’incongruité qu’affectionne l’auteur et
qui avait fait son apparition à la fin de Little
Burgundy.
J’ai voulu faire une structure très étrange. Il y a deux
scènes dans chaque acte. Dans le premier acte, les
personnages ne se donnent pas la réplique. Quand
quelqu’un parle, ses paroles n’ont rien à voir avec celles
27de son interlocuteur. Ce genre de chose se produit dans
la vie. J’avais trouvé un effet semblable dans Chicago de
Sam Shepard, et j’étais très influencé par ses pièces en
un acte. Donc, chaque personnage parle comme s’il était
seul. Peu à peu, la scène se vide, et deux personnages,
Flet et McAlister, entrent sur scène par la fenêtre. En
réalité, ils sortent d’une fenêtre de Eaton’s, rue Portage
à Winnipeg, avec les raquettes qu’ils viennent de voler.
La ville est complètement ensevelie sous un blizzard, et
Flet et McAlister se promènent en raquettes dans la
neige. Cette scène du blizzard n’a absolument rien à voir
avec la scène précédente. C’est d’une parfaite
incohérence. Pourtant il y a un vrai dialogue entre les deux
jeunes. La scène du blizzard est presque comme un rêve
ou une hallucination, mais le jeu des deux acteurs est
plus réaliste que celui dans la scène précédente. Fin du
premier acte. Intermission. Acte deux : les deux jeunes
en raquettes poursuivent leur pèlerinage dans la
neige. Enfin, ils rentrent dans le magasin Eaton’s par la
fenêtre d’où ils étaient sortis. Deuxième scène, les
personnages du début reviennent, et poursuivent leur
nondialogue, où chacun parle comme s’il était seul. La
grande scène du blizzard est à cheval sur les deux actes.
Enfin, Yo, le musicien, ayant délié les cordes de sa
guitare, joue avec les cordes horriblement désaccordées. Ce
morceau de musique n’a absolument rien à voir avec la
pièce. Mon intention était de réaliser une parfaite
incohérence. Je suis très content de cette structure, mais j’ai
l’impression qu’elle n’a jamais été comprise ou appréciée.
Au mois de mars 1970, deux pièces écrites à
Montréal, F…! et Drinking at the Falls, sont jouées
28ensemble dans The Old Reliable Theatre Tavern,
mises en scène par l’ami de l’auteur, Art O’Reilly
qui avait joué le rôle de Yo dans Manitoba. Dans
Drinking at the Falls, une danseuse se pavane
presque nue dans un club, tandis qu’un homme
ivre trouble la fête avec des gestes et des paroles
obscènes.
La pièce se déroulait dans une salle voisine du bar, et
quand l’ivrogne fit son entrée bruyante, il semblait sortir
du bar, et le comédien, J. P. Paradine joua si bien son rôle
que certains spectateurs ont cru qu’un ivrogne du bar
était venu déranger la pièce, et ils voulaient qu’on le
mette à la porte ! C’était impayable.
Le mois suivant, The Old Reliable monte The Call
of the Loon, dans une mise en scène de l’auteur.
C’était sa première pièce de longueur plus
conventionnelle, composée à Winnipeg en 1965. La pièce
revendique, sans trop insister, les droits des
Amérindiens, et évoque la valeur et le pouvoir magique
de leurs chamans. L’auteur reconnaît une faiblesse
que la critique du Courrier de Saint-Boniface avait
formulée au sujet des Projecteurs : « son manque de
9nuances ».
Les personnages étaient trop schématisés, et
représentaient trop clairement des valeurs abstraites. Cette
première version était une tragédie, puisque le héros
mourait à la fin. La pièce fut refusée par le Manitoba
9 Roger Boulet, « Le Cercle s’améliore… », Le Courrier de
SaintBoniface, 15 septembre, 1965, p. 7.
29ÉLARGIR SES HORIZONS LITTÉRAIRES
Maison d’édition communautaire sans but lucratif
fondée à Saint-Boniface (Manitoba) en 1974, les
Éditions du Blé publient des ouvrages d’écrivains
francophones du Manitoba et de l’Ouest canadien
et des ouvrages qui ont trait à l’Ouest. En
privilégiant les créatrices et créateurs francophones de
ce coin du pays, les Éditions du Blé offrent aux
lectrices et lecteurs du Canada et d’ailleurs
l’occasion de découvrir d’autres voix, d’autres façons
de voir le monde.
Dramaturge né à Saint-Boniface en 1939, Guy
Gauthier est aussi un poète publié ; il tient depuis
plus de 40 ans un journal littéraire, en français et en
anglais, dont les extraits ont connu diverses éditions.
Avec Les Projecteurs, mis en scène par le Cercle Molière
en 1965, Guy Gauthier lance la modernité du théâtre
tranquille qui se déroule au Manitoba. Il faudra
toutefois attendre dix ans avant que la dramaturgie
francomanitobaine s'établisse. Entretemps, le jeune
dramaturge passe par Montréal avant de s'installer
définitivement à New York à la fin des années 1960 où
il est reçu par Edward Albee, et où il écrit une vingtaine
de pièces pour la scène Off-Off-Broadway qui bat son
plein.
Par esprit de rébellion contre l'étau de la Langue et de
la Foi, Guy Gauthier s'est exilé dans la langue anglaise.
Mais à New York, il redécouvrira son attachement à sa
langue natale, et reprendra l'écriture en français.
Après Les Projecteurs, il compose trois pièces en français :
Jeu d'orgue (1967), courte pièce sur le monde théâtral,
Si jeunesse savait (1992), pièce auto-fictive, mise en
lecture à Paris en 2011, et Maudite soit la nuit (2009),
drame sur la vie de Charles Baudelaire, également mis
en lecture à Paris, en 2009. À part Les Projecteurs, pas
une de ses pièces françaises n'a été mise en scène au
Manitoba. Ce volume, publié cinquante ans après le
coup d'envoi de 1965, constitue la première édition du
théâtre en langue française du dramaturge et réinscrit
l'auteur dans le patrimoine
ISBN 978-2-924378-17-5de sa province.
9 782924 378175
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