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Médée endeuillée

De
80 pages

Médée. Nom connu de tous. Nom maudit. Femme sauvage, entière, amoureuse ; femme totale et femme fatale, dans tous les sens du terme. Femme donc, intemporelle et éternelle.

Cette pièce de Sylvain Grandhay est une relecture très personnelle des grands classiques - Euripide, Sénèque, Corneille ou encore Anouilh - et une interprétation encore plus personnelle du drame de la vie et de la mort.


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© Sylvain Grandhay et les Éditions du Panthéon

eISBN 9782754704816

Pour ma famille,
pour Cédric,
pour mes amis
et pour tous ceux en qui est tapie une Médée.

Je tiens à remercier de tout mon cœur Cédric Guilleray sans qui ce livre ne serait pas ; Cécile Blancard, première relectrice qui se juge elle-même trop classique pour avoir été conquise, mais qui m’aime trop pour ne pas avoir été séduite ; Agnès Besse et son mari Daniel, sans doute les plus « théâtreux » et dont les conseils m’ont été capitaux.

 

De manière plus absolue, un grand merci à la chanteuse Lisa Gerrard dont les albums Duality et The Black Opal ont bercé la genèse de cette pièce.

MÉDÉE ENDEUILLÉE

Médée, femme de Jason
Jason, prince grec et mari de Médée
Créon, roi de Corinthe
La nourrice
La police

ÉTAPE 1

Sur le rideau fermé, on entend « Black forest » de Lisa Gerrard. Au fur et à mesure de la chanson, le rideau s’ouvre sur un salon, très design, d’inspiration moyen-orientale, très richement décoré. Une porte côté jardin, une mezzanine et au fond à droite, un escalier en colimaçon qui descend à l’étage inférieur.

 

MÉDÉE

La pièce est jouée. Ca y est, nourrice. Jason me quitte. Simplement. Tragiquement. C’était inéluctable, selon lui.

 

LA NOURRICE

Ma pauvre chérie. Je te plains.

 

MÉDÉE

Je n’arrive pas à le croire.

 

LA NOURRICE

Tu viens de le dire toi-même, c’était inéluctable.

 

MÉDÉE

Ce n’est pas parce que les paroles franchissent le seuil de mes lèvres pour venir y mourir que mes constatations nécessitent tant la franche lumière. Rien n’est tout bon ou tout mauvais. Ce serait trop simple et je ne suis pas femme à me satisfaire de la simplicité. Tout est teinté de gris dans notre vie. Je ne désirais pas une réponse si claire aux idées noires qui me rongeaient.

 

LA NOURRICE

Quand te l’a-t-il dit ?

 

MÉDÉE

Hier soir. Le lâche m’évitait depuis quelques jours. Il m’a envoyé un sms, hier soir : « Désolé Médée, je n’en peux plus. J’ai rencontré une autre femme. Je vais l’épouser, c’est un coup de foudre inattendu. Tu trouveras ça trop rapide sans doute, mais n’est-ce pas le propre du coup de foudre ? Mes avocats prendront contact avec les tiens. J. »

 

LA NOURRICE

Il n’a pas perdu de temps. Mais a-t-il le droit de mettre fin à votre relation qui a aujourd’hui plus de quinze ans au moyen d’un simple texto ?

 

MÉDÉE

Les hommes ont tous les droits ici-bas. Je ne t’apprends rien…

 

LA NOURRICE

Oui, mais tout de même… Je ne vous comprends pas, vous les nouvelles générations et vos satanées nouvelles technologies de communication. Plus ces techniques sont sophistiquées et moins vous savez vous en servir. Ne vous a-t-on jamais appris que l’on communiquait quelque chose ? De nos jours, on communique sur, avec, ou encore absolument. On a pourtant oublié qu’il s’agissait d’un verbe dont la syntaxe exigerait un complément.

 

MÉDÉE

Il fallait s’y attendre. Je devais m’y attendre. Je sentais bien qu’il était ailleurs lors de nos entrevues. Il était lointain, comme nimbé de brouillard. Je n’arrivais pas à percer le mystère, mais je mettais cette attitude sur le compte de ses nouvelles obligations. Tu sais que son père adoptif, Créon, l’homme qui nous a recueillis, toi, Jason et moi, se fait vieux désormais, et il prépare sa succession.

 

LA NOURRICE

C’est donc de sa faute tout ça ? Médée, cet homme est vicieux, je te l’ai toujours dit. Nous vivons à une époque où l’hospitalité, tout comme le reste, n’est plus gratuite. On ne me convaincra pas qu’il n’a reçu aucune menace de la part de tous ces pays qui nous ont rejetés. C’est impossible. Et s’il nous a accueillis, c’est qu’il avait à y gagner. J’ai peut-être perdu beaucoup de ma vision à l’hiver de ma vie, mais mon regard n’en est pas moins perçant ! Créon est comme tous les hommes, égoïste.

 

MÉDÉE

Je te trouve dure, nourrice. Créon a des défauts comme tout un chacun, il demeure néanmoins un grand homme politique.

 

LA NOURRICE

Un grand homme politique ! C’est donc un homme encore plus ambitieux que les autres, et encore plus égoïste ! Mon enfant, pourquoi crois-tu qu’il se soit montré si gentil à notre arrivée, quitte à frôler l’incident diplomatique ?

 

MÉDÉE

Dis-moi cela nourrice ! Je suis impatiente de découvrir la fine analyse qu’une vieillarde ignorante de tout en matière de politique étrangère peut faire.

 

LA NOURRICE

Raille Médée, raille ! C’est la douleur qui te fait railler. Déjà la petite fille que tu étais, lorsque tu te faisais mal, accourait vers moi et chaque fois que j’avais l’intention de la consoler, elle reculait, le regard fier et les paroles assassines aux commissures. Tu voulais que je souffre, de la même manière que tu t’étais blessée.

 

MÉDÉE

N’exagérerais-tu pas un tantinet.

 

LA NOURRICE

Brisons là et revenons-en à Créon ! Pourquoi il a été si gentil ? Parce qu’il n’a pas de fils ! Ni de poulain ! Il veut devenir l’éminence grise de Corinthe, après l’avoir dirigée tant d’années ! Crois-tu qu’un homme si habitué au pouvoir, si habité par le pouvoir, soit capable de l’abandonner aux crocs de ses opposants ? Voyons Médée, ait un peu de lucidité  ! Ce n’est pas l’ignare que je suis qui va t’enseigner quoi que ce soit ? Dois-je te rappeler notre situation ? tes actes ?

 

MÉDÉE

Fais donc nourrice ! Il y en a tant !

 

LA NOURRICE

Mon enfant, je te parle de tes racines barbares… Celles qui te rendent forte, celles qui épurent ton origine divine, celles qui te font maîtriser la puissance d’Hécate ! Rappelle-toi Médée…

 

MÉDÉE

Oui, rappelle-moi nourrice…

 

LA NOURRICE

Non ! Je t’aime trop. Je ne te ferai pas l’affront de rappeler à ta mémoire ton amour pour Jason ! Pas à l’instant où il t’abandonne ! C’était écrit Médée, et tu n’as rien vu venir ! Pourtant, tu en as accompli des crimes pour cet homme !

 

MÉDÉE

Si ! Rappelle-les moi nourrice ! Je le veux !

 

LA NOURRICE

Alors, rappelle-toi Médée ! Rappelle-toi le jour où nous deux, pauvres femmes, accompagnées de Jason, avons fui notre patrie ! Rappelle-toi le jour où, de retour dans cette contrée qui était chère à l’homme que tu aimais, Jason…

 

MÉDÉE

Oui, je me rappelle…

 

LA NOURRICE

Jason, disais-je, et toi, vous vous êtes rendus compte que Pélias, son oncle qui l’avait envoyé dans notre mère Colchide, avait profité de ces années pour usurper le trône d’Eson, son père ! Ah ! Fallait-il que Jason soit indigne de ton amour ! Fallait-il qu’il soit niais ! Pélias ne l’avait-il pas condamné à mort ? Il oublie, ton homme, que c’est uniquement à des amis, à moins que ce ne soit des amis de son père, qu’il doit sa vie sauve, qu’il doit son éducation faite par Chiron, sage centaure parmi les sages. Sur le mont Pélion, ce dernier lui a inculqué sagesse et connaissances, mais sans doute aura-t-il oublié de lui inculquer l’essence d’un homme, le courage…

 

MÉDÉE

Ne parle pas comme ça de Jason s’il te plaît, nourrice. Silence. Rappelle-moi encore ce passé !

 

LA NOURRICE

Oui, je vais te le rappeler ! Rappelle-toi que Pélias l’a exilé ! Rappelle-toi qu’à notre retour à Iolcos, Pélias avait tué Eson ! Rappelle-toi les pleurs de cet homme valeureux que tu adorais, des cheveux qu’il s’arrachait, des imprécations qu’il lançait en vain aux bon vouloir de son grand-père, ce cher Eole, qui les emportait loin, très loin, si loin qu’aucune oreille,...