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Noces de sang

De
132 pages

Texte intégral révisé suivi d'une biographie de Federico Garcia Lorca. Pièce centrale dans l'oeuvre théâtrale et poétique de Federico Garcia Lorca, "Noces de sang" ("Bodas de sangre") retrace l'histoire tragique d'un amour rendu impossible par les traditions ancestrales d'un petit village andalou. Elle illustre l'attachement que l'auteur du "Romancero Gitan" -- fusillé au début la Guerre civile à l'âge de 38 ans -- éprouvait pour la terre et le peuple espagnol. "Noces de Sang" fut créé à Madrid en 1933, puis au Théâtre de l'Atelier à Paris en juin 1938. Elle n'a cessé depuis de connaître des représentations triomphales dans le monde entier et plusieurs artistes l'adaptèrent avec succès, tels entre autres le chorégraphe Antonio Gades qui en réalisa version flamenca dansée, ou le cinéaste Carlos Saura pour sa trilogie sur le monde flamenco.


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FEDERICO GARCIA LORCA
Noces de sang
traduit de l’espagnol par Marcelle Auclair et Jean Prévost
La République des Lettres
Acte premier
PREMIER TABLEAU
Une pièce peinte en jaune. Entre le fiancé.
Mère !
Quoi ?
Je m’en vais.
Où ça ?
À la vigne.
Il va sortir.
Attends.
LEFIANCÉ
LAMÈRE
LEFIANCÉ
LAMÈRE
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Quoi donc ?
Ton déjeuner.
LEFIANCÉ
LAMÈRE
LEFIANCÉ
Laisse, je mangerai du raisin. Donne-moi mon coutea u.
Pour quoi faire ?
Pour couper les grappes.
LAMÈRE
LEFIANCÉ, riant.
LAMÈRE,elle cherche le couteau et dit entre ses dents:
Le couteau ! le couteau ! Maudits soient-ils tous, et maudit celui qui les a
inventés !
Parlons d’autre chose.
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Et maudits les fusils, les pistolets, la plus petite des lames, et maudites même
les bêches et les fourches !
Ça va !
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Tout ce qui peut fendre le corps de l’homme : un be l homme, la fleur à la
bouche, qui se rend à sa vigne ou à son olivaie, do nt il est propriétaire, par droit
d’héritage.
Taisez-vous.
LEFIANCÉ,baissant la tête.
LAMÈRE
Et cet homme-là ne revient pas, ou s’il revient, il ne vaut pas plus que la palme
ou l’assiettée de gros sel qu’on met sur un mort po ur l’empêcher de gonfler. Je ne
sais pas comment tu oses porter un couteau sur toi, ni pourquoi je laisse la serpe
dans la huche.
As-tu assez parlé ?
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Je vivrais cent ans que je ne parlerais pas d’autre chose. D’abord, ton père, qui
pour moi sentait l’œillet : j’ai joui de lui trois ans à peine. Et puis, ton frère. Est-il
juste, est-il possible qu’une chose menue, pistolet ou couteau, puisse en finir avec
un homme fort comme un taureau ? Jamais je ne me ta irai. Les mois passent, et le
désespoir me pique les yeux, jusqu’à la pointe des cheveux.
Vas-tu te taire ?
LEFIANCÉ,fort.
LAMÈRE
Non. Je ne me tairai pas. Peut-on me ramener ton pè re ? Ton frère ? Il y a le
bagne. Qu’est-ce que c’est, le bagne ? On y mange, on y fume. Tandis que mes
morts sont pleins d’herbe, sans parole, en poussière, des hommes qui étaient
comme deux géraniums. Les assassins, eux, ils sont au bagne, tout guillerets, ils
regardent les bois.
LEFIANCÉ
C’est-il que vous voulez que je les tue ?
LAMÈRE
Non, si je parle c’est que … Comment ne pas parler quand je te vois sortir par
cette porte ? C’est que … Je n’aime pas que tu pren nes un couteau … C’est que …
Je voudrais que tu n’ailles pas aux champs …
Allons, bon !
LEFIANCÉ,riant.
LAMÈRE
J’aurais aimé que tu sois une fille. Tu n’irais pas à la rivière ! Nous resterions ici
toutes les deux, à broder des garnitures, et des pe tits chiens en laine.
LEFIANCÉ,il prend en riant sa mère par le bras.
Mère, et si je vous emmenais à la vigne avec moi ?
LAMÈRE
Que ferais-tu d’une vieille, à la vigne ? Tu me cac herais dans les treilles ?
LEFIANCÉ,la soulevant dans ses bras.
Vieille, très vieille, et plus vieille encore !
LAMÈRE
Ton père, lui, il m’emmenait. Bonne caste, bon sang . Ton aïeul a semé des
enfants partout. Voilà qui me plaît : les hommes, b ons mâles. Le blé, bon blé.
Et moi, mère ?
Quoi, toi ?
LEFIANCÉ
LAMÈRE
LEFIANCÉ
Faut que je le redise ?
Ah !
Ça vous déplaît ?
Non.
Alors ?
LAMÈRE,grave.
LEFIANCÉ
LAMÈRE
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Je ne sais pas moi-même. Cela me surprend toujours. Je sais qu’elle est brave
fille. N’est-ce pas ? Gentille. Travailleuse. Elle pétrit elle-même son pain, elle coud
ses jupes. Pourtant, quand on la nomme, c’est comme si je recevais une pierre en
plein front.
Sottises.
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Pire que sottises. C’est qu’alors je resterai seule . Je n’ai plus que toi, je regrette
que tu t’en ailles.
Vous viendrez avec nous.
LEFIANCÉ
LAMÈRE
Non, je ne peux pas laisser ton père et ton frère s euls ici. Il faut que j’aille tous
les matins au cimetière : si un des Félix mourait, un de la famille des assassins, et
si on me l’enterrait auprès des miens … Pour ça, no n ! Ah ! pour ça, non ! Je le
déterrerais avec mes ongles, et je l’éclaterais con tre le mur.
Ça recommence !
LEFIANCÉ,fort.
LAMÈRE
Pardon !(Un temps.)Combien ça fait-il que tu la fréquentes ?
LEFIANCÉ
Trois ans. Depuis, j’ai pu acheter la vigne.
LAMÈRE
Trois ans … Elle a déjà été fiancée, pas vrai ?
LEFIANCÉ
Je n’en sais rien. Je crois que non. Et puis, une fille doit regarder qui elle
épouse.
LAMÈRE
Oui. Moi, je n’ai regardé personne. J’ai regardé to n père, et quand on me l’a eu
tué, j’ai regardé le mur d’en face. Une femme avec un homme : c’est tout.
LEFIANCÉ
Vous savez bien que ma fiancée est sage.
LAMÈRE
Je n’en doute pas. Tout de même, j’aimerais savoir comment était sa mère.
Qu’est-ce que ça peut faire ?
Fils !
Que voulez-vous encore ?
LEFIANCÉ
LAMÈRE,le regardant.
LEFIANCÉ
LAMÈRE