Se taire

De
Il y a seize ans, Alexandra a quitté son village en disgrâce. Elle était la Cassandre des lieux : elle avait le don de prophétie, mais la malédiction qu’on ne la croit jamais. Son départ a laissé un trou béant que sa tante Marguerite a cherché à combler par un culte de seize femmes muettes dédié à son souvenir.
Aujourd’hui, après seize ans de pérégrinations, Alexandra rentre, épuisée, au bercail. Celle qui troublait par ses visions ne dit plus rien. Aphone, elle inquiète d’autant les villageois par son silence. Que cache-t-elle de si terrible qu’elle n’en dit rien? Pourquoi est-elle revenue après seize ans?
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EAN13 : 9782894235966
Nombre de pages : 83
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Du même auteur

 

Ludwig & Mae (comprend les pièces suivantes : Embedded, Apocalypse, et Resurrection), traduction anglaise de Shelley Tepperman et Ellen Warkenten, Vancouver, Talonbooks, 2009.

Everything is True!, Montréal, Delirium Press, 2006.

Ressusciter, Montréal, Auteurs dramatiques en ligne, www.adelinc.qc.ca, 2004.

Antoinette et les humains (ou La vache d’Antoine), Montréal, Auteurs dramatiques en ligne, www.adelinc.qc.ca, 2004.

Le rêve totalitaire de dieu l’amibe, Ottawa, Le Nordir, 2003.

Contes d’appartenance, collectif sous la direction de Patrick Leroux, Sudbury, Éditions Prise de parole, 1999.

Contes urbains : Ottawa, collectif sous la direction de Patrick Leroux, Ottawa, Le Nordir, 1999.

Tom Pouce, version fin de siècle, Ottawa, Le Nordir, 2006 [1997].

Implosions (Dialogue, La Litière, Rappel), Ottawa, Le Nordir, 1996 (épuisé).

« Milford Haven » 38, volume I, Montréal, Dramaturges éditeurs, 1996.

Le Beau Prince d’Orange, Montréal, Auteurs dramatiques en ligne, www.adelinc.qc.ca, 2008 [1994]

Louis Patrick Leroux

Se taire

Théâtre

Éditions Prise de parole
Sudbury 2010

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada

Leroux, Louis Patrick, 1971-

              Se taire / Patrick Leroux.

 

Théâtre.

ISBN 978-2-89423-251-4

 

      I. Titre.

 

PS8573.E6728S4      2010      C842’.54      C2010-904627-7

 

Distribution au Canada : Diffusion Dimédia

 

Ancrées dans le Nouvel-Ontario, les Éditions Prise de parole appuient les auteurs et les créateurs d’expression et de culture françaises au Canada, en privilégiant des œuvres de facture contemporaine.

La maison d’édition remercie le Conseil des Arts de l’Ontario, le Conseil des Arts du Canada, le Patrimoine canadien (programme Développement des communautés de langue officielle et Fonds du livre du Canada) et la Ville du Grand Sudbury de leur appui financier.

 

Œuvre en page de couverture et mise en pages : Olivier Lasser

 

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

 

Copyright © Ottawa, 2010

Éditions Prise de parole

C.P. 550, Sudbury (Ontario) Canada, P3E 4R2

www.prisedeparole.ca

 

ISBN 978-2-89423-251-4 (Papier)

ISBN 978-2-89423-366-5 (PDF)

ISBN 978-2-89423-596-6 (ePub)

 

Pour ma fille, Madeleine.

 

 

 

À ceux qui restent,

qui se souviennent et qui témoignent avec délectation.

Préface
« Faudra-t-il se taire alors? »

 

Ce qui frappe le plus à la lecture de Se taire, de Louis Patrick Leroux, c’est l’exclusion des personnages masculins. Ici, la parole et la présence scénique appartiennent aux femmes : Alexandra, Christine dite « Alex », Marguerite, la « Prédicatrice », et un chœur de femmes, les « Silencieuses ». Les personnages masculins, le père de Christine, François, maire du village, et l’employé municipal, Donald, restent dans l’ombre et le silence. Pourquoi donc?

Il faut, je crois, mettre Se taire en rapport avec la pièce majeure de Louis Patrick Leroux, Rappel, créée en 1995. Il y a quinze ans, donc. Ce qui nous rapproche des seize ans d’exil d’Alexandra et de l’âge d’Alex. À la fin de Rappel, le personnage principal, Ludwig, se tue dans une baignoire avec une lame de rasoir pour « [r]ompre. Tuer avant d’être tué, se tuer, se tuer souvent. Mourir. […] Taire sa conscience. […] Tuer l’indifférence! » La voix masculine se tait alors, la voix d’un jeune révolté contre le monde. Ici, comme dans Se taire, le père est au téléphone, il parle, on l’entend faire le récit de sa chute. Une autre voix parle au téléphone, celle de Mae, l’amante qui a quitté Ludwig quatre ans plus tôt, Mae qui a quitté le pays, qui voyage à l’étranger, qui semble, à la fin, avoir trouvé sa place dans une Bretagne fantasmée (ou imaginée). On apprendra dans Ressusciter que Mae a tout inventé de son voyage, qu’elle ne s’est jamais rendue en Bretagne.

Dans Se taire, Alexandra revient dans son village qu’elle avait quitté, après la mort de la mère d’Alex, en faisant le vœu de se taire. Elle se tait parce qu’elle a le don de prédire l’avenir, un don qui a toujours été source de malheur et, ultimement, la cause de son exil forcé. Elle est une Cassandre moderne, honnie, bannie, trimbalant une longue lame de rasoir dont elle se sert pour se protéger, peut-être aussi pour aiguiser son sentiment de rupture. Aujourd’hui, toujours silencieuse, elle revient dans le but de revoir Christine / Alex et sa tante Marguerite, mais surtout pour faire taire la voix d’une sorcière « qui importune ses songes ». Le retour d’Alexandra, c’est un peu le retour de Mae comme si Leroux souhaitait rétablir la générativité qui avait été amputée dans Rappel. La jeune Alex est un Ludwig en puissance qui cherche à donner une forme à son dégoût du monde qui l’entoure. « Veux-tu m’apprendre à semer la terreur? Veux-tu m’apprendre à déranger les bien-pensants? », demande-t-elle à la revenante.

Trois personnages féminins se retrouvent donc après les seize ans d’exil de l’une d’entre elles. Je suis tenté de voir dans cette triade une reprise sur un nouveau plan du trio de personnages allégoriques qui accompagnent Ludwig dans Rappel : un Pape, une Muse et une Vache. Ici, Marguerite, dans son rôle de Prédicatrice, prendrait la place du Pape ; Christine, qui écrit, qui trouve « les mots plus satisfaisants » que le sexe et la drogue, serait une évocation de la Muse ; et, finalement, Alexandra, en tant que figure maternelle réconfortante, pourrait être associée au personnage de la Vache. Certes, l’arrimage entre ces deux triades n’est pas très juste, les écarts sont peut-être grands, mais les rapprochements sont possibles. Ce qui importe, en tout cas, c’est que la nouvelle triade représente les trois facettes d’une même idée, comme les trois personnages allégoriques représentaient la vie intérieure de Ludwig. L’idée derrière les trois personnages de Se taire me semble être la révolte, la prise de parole pour faire bouger le monde, changer les choses.

Dans les années 1990, Louis Patrick Leroux a rédigé un manifeste qui a eu un impact sur la communauté théâtrale et artistique de l’Ontario français. Rappel, à sa manière, était aussi un manifeste, celui d’une génération confrontée à un avenir incertain et à un monde en train de se mercantiliser, soumis à « la nouvelle religion », au néolibéralisme, au capitalisme triomphant. Dans Se taire, les trois personnages portent en eux la flamme de la révolte, mais chacun porte le flambeau (ou joue avec le feu) à sa manière. Pour Marguerite, qui n’a jamais réussi à quitter le village, à se réaliser, la révolte a pris la forme d’une secte religieuse vouée à la mémoire d’Alexandra, au culte de ses dernières paroles : « Faudra-t-il se taire alors? ». Alex, de son côté, est à l’âge de la révolte, entre l’enfance et l’âge adulte. Elle a idéalisé Alexandra, en a fait son idole, « une statue géante dorée ». Elle la voit même comme sa mère. Alexandra, de son côté, par son silence et son attitude calme, témoigne d’une sorte de réalisme résigné. Ainsi sont réunies la fanatique, l’idéaliste et la réaliste, les trois postures de la révolte, voire ses trois âges. À soixante ans, Marguerite est prisonnière de ce village qui lui a « gâché » la vie. Puisque la réalisation de ses rêves est désormais impossible, il ne lui reste que la révolte absurde, en compagnie des Silencieuses. À seize ans, Alex a la vie devant elle. Elle n’attend que le moment propice pour rompre les amarres paternelles et prendre son envol. À quarante ans, Alexandra a vécu, a cherché et peut-être trouvé, une certaine sérénité avant que des cauchemars ne la ramènent à ses origines. Elle revient mettre de l’ordre dans son village, sauver celle qui pourrait être sa fille et sa tante égarée dans une folie religieuse en proie à des dérives sanglantes.

Avec Se taire, Louis Patrick Leroux voulait renouer avec le milieu théâtral franco-ontarien après une dizaine d’années consacrées à des études et à une carrière universitaire, période pendant laquelle il a continué à écrire des textes qui ont rencontré des publics ailleurs, mais pas dans sa province d’origine. Se taire devait annoncer son retour sur les scènes de l’Ontario français. Le processus d’écriture a été relativement long, le texte subissant plusieurs réécritures, certaines en profondeur. Ces pérégrinations créatives, entre Montréal et Sudbury, ont permis d’approfondir et de préciser le propos de la pièce : la place de la parole dans la communauté ou, plus largement, la place de l’art dans le monde, l’art comme force du changement, non pas comme monnaie d’échange. Plus concrètement, la pièce est devenue une discussion sur la place de l’écrivain dans sa communauté, d’un écrivain en exil, mais aussi de l’écrivain qui reste tenté par le départ.

Le rapport entre partir ou rester traverse une bonne partie de la dramaturgie franco-ontarienne. Ainsi l’Alexandra de Louis Patrick Leroux rejoint Diane, dans Lavalléville d’André Paiement, qui voulait partir à Montréal (mais qui est restée dans son village), Jay, dans Le chien de Jean Marc Dalpé, qui revient dans son patelin après avoir sillonné l’Amérique, et Pierre-Paul, dans ma pièce French Town, qui rentre chez lui avec l’idée de vendre la maison familiale et d’ainsi effacer le passé. Des êtres en rupture. Des révoltés contre le lieu de leur naissance. Le lien entre l’écrivain et son milieu (sa communauté d’origine ou sa société actuelle) est toujours problématique. L’écrivain a besoin du monde pour le recréer, mais, par l’acte de création, il doit aussi rompre avec le monde. C’est ce que Dominique Maingueneau appelle la paratopie — qui est aussi le titre de la dernière séquence de Se taire.

Se taire n’a finalement pas été produit. « Faudra-t-il se taire alors? » Quand le village ne veut plus vous entendre. Quand les théâtres refusent de monter votre pièce. Quand la place accordée à la parole qui se révolte, à la parole tout court, est de plus en plus étroite, formatée pour satisfaire aux exigences des campagnes promotionnelles et autres battages publicitaires. Quand la scène théâtrale devient davantage un lieu pour l’image que pour les mots. Faudra-t-il alors partir ou rester? La parole franco-ontarienne, celle qui a pris l’espace scénique pour changer l’espace social dans les années 1970 et 1980 est-elle en mutation, s’éloignant de la révolte pour rejoindre la loi, le conformisme et le consensus? La non-production de Se taire est une production en soi, la représentation de l’incapacité des structures théâtrales à intégrer la voix autonome d’un de ses dramaturges et l’expression du désenchantement d’un créateur face à son milieu. C’est un constat. Pas une attaque, pas même une critique. Il arrive que des textes considérés comme difficiles au moment de leur écriture révèlent leur force et leur pertinence plus tard. Se taire fait partie de ces textes qui rendent inconfortables parce qu’ils mettent le doigt sur un problème fondamental, qu’on feint de ne pas voir parce que trop pénible à regarder. Au fond, le village où « même les adolescents sont résignés » ne veut peut-être que retrouver son « murmure rassurant et bénin ». La révolte ici et maintenant ne serait plus qu’une autre forme de divertissement en attendant…

 

Michel Ouellette

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