Une journée sur Terre

De
Hélas ! Voilà trop longtemps que cette histoire ne la mène nulle part. Vingt ans d’attente, vingt longues années de faux espoirs, de vraies désillusions, pour enfin ne plus rien savoir. Son divin mari est mort, elle le sait, elle le croit, on lui a dit, pourquoi lui mentirait-on ? Hélas ! Dix fois hélas ! Cent fois hélas ! La neige est tombée un hiver, elle s’est fondue en une rivière quand le printemps est arrivé, et cette rivière s’en est allée aux premières heures de l’été. Puis les nuages sont réapparus à l’automne, vingt fois, comme vingt cercles en un écho se refermant sur ses rêves, vingt fois sans que jamais son amour, lui, ne revienne. Il est parti, à la guerre, dans une lointaine contrée, au-delà de l’horizon du levant, quelque part derrière l’océan, aux confins des aurores aux doigts rosés, à l’envers du crépuscule, elle le cherche, elle ne le trouve pas, on lui a tué, on le dit mort… Hélas !
Publié le : mardi 1 octobre 2013
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EAN13 : 9791022100724
Nombre de pages : 88
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couverture

Philippe Alkemade

Une journée sur Terre

© Presses Électroniques de France, 2013

Première partie

Noir. Silence. Quatre coups dans une porte. Quatre autres coups. Lumière sur le visage de Penny. Un temps.

Penny

Hélas! Voilà trop longtemps que cette histoire ne me mène nulle part. Vingt ans d'attente, vingt longues années de faux espoirs, de vraies désillusions, pour enfin ne plus rien savoir. Mon divin mari est mort, je le sais, je le crois, on me l'a dit, pourquoi me mentirait-t-on? Hélas! Dix fois hélas! Cent fois hélas! La neige est tombée un hiver, elle s'est fondue en une rivière quand le printemps est arrivé, et cette rivière s'en est allée aux premières heures de l'été. Puis les nuages sont réapparus à l'automne, vingt fois, comme vingt cercles en un écho se refermant sur mes rêves, vingt fois sans que jamais mon amour, lui, ne revienne. Il est parti, à la guerre, dans une lointaine contrée, au-delà de l'horizon du levant, quelque part derrière l'océan, aux confins des aurores aux doigts rosés, à l'envers du crépuscule, je le cherche, je ne le trouve pas, on me l'a tué, on le dit mort… Hélas! Quelle nouvelle. On dit l'avoir ramené sur la terre du père du père de son père. J'ai beau chercher, je ne trouve pas, je ne le trouve pas. L'avenir de notre maison s'est assombri. Il n'y a plus lieu d'espérer. Je pensais que l'Histoire m'écrirait un autre destin, que la fatalité renoncerait à me tourmenter. Il n'en est rien. À chaque matin que je vois naître, je convoque le ciel rouge solitaire au milieu d'un champ de fleurs pour lui dire mon inquiétude et chaque soir j'implore à genoux les corbeaux qui s'enivrent en bande à la santé de la nuit s'avançant, je leur parle des dieux joyeux aux amours d'antan, des fontaines lumineuses de la vallée des délices, en vain, ce ne sont que des mots, des mots complaisants arrachés à mon âme pour recouvrir mon cœur triste, car toujours des larmes perlent dans mes yeux pressentant. Plus jamais la lumière n'entrera pareillement dans le lit de nos souvenirs. Je suis veuve et notre fils est orphelin. Un temps. Les sources de la sagesse se tarissent peu à peu, il n'y a plus rien à envier. Je sombre dans le chagrin et les soupirs me fanent. Mes lèvres dessinent sur mon visage une tristesse perpétuelle. Je suis Penny aux cent regrets. Retenue entre les mains de la morale et du devoir humain. J'entrevois l'instant où la cité m'obligera à prendre un nouvel époux, à contrecœur, à haut-le-cœur, intransigeante dans les raisons de l'ordre établi. Je suis Penny aux mille regrets, hélas! Cent fois, mille fois hélas!


Aujourd'hui j'ai rendez-vous… avec la vérité, l'improbable vérité d'une sorcière aux paroles désavouées. Un spectre de lumière à l'allure d'une confidence déliée l'illumine. Elle veut parler, elle parlera, elle me dira. Ou nous perdra. Noir! Faites le noir s'il vous plaît! Mon histoire recommence.


Noir. Silence. Quatre coups. Quatre autres coups. Penny et Cassidy immobiles.

Une voix

Aux premières heures du jour!


Un temps.

Cassidy

Penny?

Penny

Chut! Il dort!

Cassidy

Et alors?

Penny

Ne le réveille pas!

Cassidy

Tu dois lui dire la vérité si tu veux qu'il grandisse!

Penny

À l'avenir, je ne t'écouterai plus. Je n'aurais pas dû l'emmener avec nous. Au milieu de ce noir, il va prendre la peur de sa vie. Et je serai bonne pour le bercer. Les nuits sans lune le traumatisent, alors il somatise...

Cassidy

Si tu ne veux pas qu'il somatise, il faut lui dire pourquoi nous sommes ici!

Penny

Chut! Plus bas, il pourrait t'entendre.

Cassidy

Il dort! Tu m'as dit qu'il dormait.

Penny

Les enfants, on croit que ça dort, alors on parle, on parle, on se laisse aller sur le ton de la confidence puis ils resservent toute la conversation trois mois plus tard en te laissant dans l'embarras!

Cassidy

Le tien ne parle pas!

Penny

Un jour il parlera!

Cassidy

Et il te reprochera de ne lui avoir rien dit! C'est pour cela qu'il refuse de grandir.

Penny

Je lui parlerai… demain… Je te le promets.

Cassidy

Cela fait vingt ans que tu répètes la même chose… Après tout, moi ce que j'en dis…


Un temps.


C'est pour son bien, son équilibre…

Penny

La paix maintenant! On verra cela demain.


Un temps. Elle craque une allumette. L'espace est vide mises à part cinq urnes posées par terre. Penny se tient devant un landau.


Cassidy?

Cassidy

Oui Penny!

Penny

Tu es sûr que c'est ici?

Cassidy

Oui, sans l'ombre d'un doute!

Penny

Ce n'est pas la joie.

Cassidy

À quoi s'attendre en pareil lieu?

Penny

Tout de même, un petit peu plus de vie!

Cassidy

Des catacombes, c'est plein de morts.

Penny

Qui dit morts ne dit pas nécessairement tristesse.

Cassidy

Ce n'est pas triste, c'est juste un peu… sobre… pour la circonstance. Le respect dû aux cendres, j'imagine.

Penny

Cet endroit me glace le sang.

Cassidy

S'il est mort, c'est ici que nous le trouverons.


L'allumette s'éteint. Un temps. 


Ressens-tu au moins sa présence…


Lumière sur les visages, puis sur l'espace entier.

Penny

Ma foi, je ne sais pas… Je ressens un petit quelque chose, c'est vrai… Mais de là à dire que c'est lui, qu'il est ici…


Penny hume l'air à plusieurs reprises.


Je…Non! Je ne sais pas!


Pause.

Cassidy

Bon! Décide-toi, on le cherche ou on s'en va…

Penny

On le cherche, on le cherche!


Un temps.


Par où commence-t-on?

Cassidy

La tradition veut qu'on les dépose à gauche. Puis à mesure que le temps passe, on les déplace vers la droite. Mais attention, ce n'est pas une règle absolue… L'urne peut très bien avoir été déposée à droite et, dans ce cas, il faut la chercher à l'extrême droite, voire à l'extrême gauche en compensation du temps écoulé. Il se peut aussi qu'elle ne soit jamais arrivée ici.

Penny

Comment cela?

Cassidy

Une maladresse pendant le transport et paf! L'urne se brise; je te laisse imaginer le reste… un coup de vent et adieu les cendres… Alors, souvent, les dissimulateurs balayent leur maladresse dans une poubelle!

Penny

Tu exagères! Ils ne peuvent pas faire ce genre de chose… C'est affreux!

Cassidy

Je ne plaisante pas!

Penny

Tu crois qu'ils l'ont mis dans une poubelle?

Cassidy

Ne prends donc pas tout au tragique! Tu veux que je te dise le fond de ma pensée? Je n'imagine pas qu'il soit mort, pas comme ça, aussi vite, aussi loin! C'est trop compliqué. Ça ne lui ressemble pas. Je suis sérieuse. Et puis, qui nous dit qu'il est mort? As-tu une preuve irréfutable? Un télégramme de confirmation, une lettre officielle? Non, rien! Crois-en mon expérience...

Penny

Mais la rumeur dit que…

Cassidy

Elle a bon dos la rumeur. La rumeur dit que mes vérités sont des mensonges? La crois-tu pour autant? 


Un temps. 


Réponds-moi franchement! Dis-moi! La crois-tu?

Penny

Je ne sais pas… Tout est tellement confus dans ma tête. Un jour je crois ceci, un autre cela. Et toi, tu as l'air d'être certaine de ce que tu avances… Que dois-je penser? Qui dois-je croire? Si seulement il était à mes côtés pour me conseiller…

Cassidy

Le fait est qu'il n'est pas ici. Je le sais.

Penny

Cherchons-le quand même, on ne sait jamais. Avec un peu de chance…


Un temps. Fond en larmes.


C'est affreux, je parle de chance en espérant le trouver ici… Quelle sorte d'épouse suis-je donc pour parler de chance à propos de sa mort?

Cassidy

Sort un mouchoir et le tend à Penny.

Arrête, pas de cela avec moi, tu le sais, ne pleure pas, on va chercher jusqu'à ce que tu sois convaincue qu'il n'est pas ici. C'est d'accord? Nous ferons toutes les urnes s'il le faut, nous creuserons dans la terre fraîchement remuée à la limite mais, par pitié, arrête de pleurer. Ça me fiche le bourdon de voir quelqu'un pleurer. Et quand j'ai le bourdon, je n'y vois plus clair. Lorsque je n'y vois plus clair, je me mets à pleurer à mon tour. Pour peu que ton chiard y aille de son refrain, fais-moi confiance, en moins d'un quart d'heure nous aurons rameuté tous les curieux du coin.

Penny

Se reprenant tout en se mouchant.

Excuse-moi. C'est fini…

Cassidy

C'est bon, calmons-nous… et mettons-nous au travail.


Cassidy ouvre une urne. Sent l'intérieur, la referme et la pose.

Penny

Je ne sais pas ce qui m'a pris, c'est venu d'un coup d'un seul… comme une larme de fond qui remonte à la surface et m'inonde les yeux et la voix. J'ai les nerfs à bout!

Cassidy

C'est bon, j'ai dit…

Penny

Tu comprends au moins?

Cassidy

Oui…


Cassidy ouvre une urne. Renifle l'intérieur et la referme. La tend à Penny.


Tiens, sens-moi celle-là!

Penny

Ouvre l'urne et sent.

Non!


La referme et la pose.


J'ai l'impression d'être idiote quelquefois…

Cassidy

Mais non. Naïve peut-être, sensible sans doute, mais pas idiote…


Cassidy ouvre une urne. Renifle l'intérieur et la referme.


La tend à Penny. Et celle-là?

Penny

L'ouvre et sent. 

Non plus! 


La referme et la pose.


Je crois que j'ai besoin de voir un spécialiste, quelqu'un qui me conseillerait sur la meilleure façon d'aborder la situation et de l'enterrer dans ma tête.

Cassidy

Tu tiens vraiment à le croire mort?


Cassidy ouvre une urne. Sent l'intérieur et la referme. La tend à Penny.

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