Zalmen ou la Folie de Dieu

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Elie Wiesel avait, dans " les Juifs du silence ", décrit le mélange de fierté, de fidélité, d'attente et de crainte dans lequel vivent les Juifs soviétiques. Il reprend aussi, sous une forme dramatique, les mêmes thèmes à partir de situations concrètes. A voir les responsables de la communauté, mandatés moins par les fidèles que par les autorités qui les tolèrent, on se demande à partir de quel moment la sauvegarde physique de cette communauté, mandatés moins par les fidèles que par les autorités qui les tolèrent, on se demande à partir de quel moment la sauvegarde physique de cette communauté conduit à censurer, voire à abandonner l'imprudent qui dit " non ". Faut-il alors choisir la politique contre l'espérance, l'avenir contre la souffrance ?


En face, figurent les fonctionnaires soviétiques, employés d'un ordre que tout dérangement inquiète et irrite, même s'ils sont tout-puissants. Enfin, parmi les Juifs eux-mêmes, se trouvent toutes les attitudes : de ceux qui croient pouvoir se sauver seuls à ceux qui refusent la soumission et pour qui choisir la vie, c'est aussi choisir la vie juive, avec tous ses risques et toute sa joie.


Devant tous ces drames individuels et collectifs, comment vont réagir les " observateurs " étrangers ? C'est la question de la participation ou de l'isolement juif que traite ici Elie Wiesel.


Publié le : vendredi 25 avril 2014
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EAN13 : 9782021184792
Nombre de pages : non-communiqué
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DU MÊME AUTEUR
AUX MÊMES ÉDITIONS
L’Aube,récit, 1960 coll. « Points Roman », 1986 Le Jour,roman, 1961 La Ville de la chance,roman, 1962 (prix Rivarol, 1964) Les Portes de la forêt,roman, 1964 coll. « Points Roman », 1986 Les Juifs du silence,essais, 1966 Le Chant des morts,nouvelles, 1966 Le Mendiant de Jérusalem,roman, 1968 (prix Médicis, 1968) coll. « Points Roman », 1983 La Nuit, l’Aube, le Jour,volume relié, 1969 Entre deux soleils,essais et récits, 1970 Célébration hassidique,portraits et légendes, 1972 coll. « Points Sagesses », 1976 Le Serment de Kolvillag,roman, 1973 Célébration biblique,portraits et légendes, 1975 Un juif, aujourd’hui,récits, essais, dialogues, 1977 Le Procès de Shamgorod,théâtre, 1979 (pièce jouée au théâtre Montansier, en novembre et décembre 1981 mise en scène Marie Grinevald) Le Testament d’un poète juif assassiné roman, 1980 : coll. « Points Roman », 1981 Contre la mélancolie Célébration hassidique II,1981 Paroles d’étranger,1982 coll. « Points », 1984
AUX ÉDITIONS GRASSET
Le Cinquième Fils,roman, 1983 Signes d’exode,1985
ISBN 978-2-02-118479-2
© Éditions du Seuil, 1968
Cet ouvrage a été numérisé en partenariat avec le Centre National du Livre.
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
PERSONNAGES
ZALMEN : un fou. RABBIN : chef spirituel de la communauté. BERL : un bedeau. PRÉSIDENT : dirige le Conseil de la synagogue. MÉDECIN : membre du Comité directeur de la synagogue. CHAIM : membre du Comité directeur de la synagogue. SRUL : membre du Comité directeur de la synagogue. SHMUL : membre du Comité directeur de la synagogue. SENDER : membre du Comité directeur de la synagogue. MOTKE : membre du Comité directeur de la synagogue. DÉLÉGUÉ : commissaire des affaires juives au ministère des Cultes. ALEXEI : gendre du Rabbin. MANYA : sa femme. MISHA : leur fils. LE CHAUVE : haut-fonctionnaire de la police secrète. AVROM et FEIGE : témoins. POLICIER et SECRÉTAIRE : figurants.
Une petite ville perdue, quelque part en Union Soviétique, cinquante ans après la Révolution…
PROLOGUE
Lorsque les faisceaux de lumière blanche, jaillissant de plusieurs directions à la fois, le frappent en plein visage, Zalmen semble surpris plutôt qu’effrayé : on le sent au-delà de la peur. Figé, il attend la suite qui ne vient pas. Alors, lentement, il promène son regard dans la salle, comme cherchant un ennemi pour lui faire face. Si l’ennemi est la lumière, tant pis : elle n’a pas de prise sur lui. Si c’est le public, il le tournera en ridicule. Et advienne que pourra. De Zalmen on ne voit encore que le visage. De ce visage on ne retient que l’expression. On ne distingue point sa ligne ni sa couleur, sa barbe ni ses rides. C’est encore un masque à expression unique. On le dirait meneur d’hommes. Un lutteur juste et féroce, à la volonté inflexible. Un guerrier qui jamais ne reculera. Qui sait où frapper pour vaincre. Qui sait maîtriser son regard et en faire un instrument de bataille. Un personnage fait destin. Soudain, il éclate de rire. Et tout change. En premier lieu, l’éclairage. La lumière cesse de l’emprisonner. Elle l’enveloppe et lui appartient. Elle le situe. Du coup on se rend compte qu’il possède un corps. Et que ce corps lui est étranger : il ne va pas avec son visage. Il semble en être conscient : ses membres le gênent. Ses bras, trop longs, il ne sait où les mettre ; ses jambes le tirent à droite, à gauche. Du personnage indomptable ne subsiste qu’un pauvre mendiant, vêtu d’un lourd manteau rapiécé, avec un chapeau immense, informe, qui suggère une vague auréole. Avec son sac sur l’épaule, il semble être un nomade. Un vagabond voûté, aux gestes maladroits. Au rire inquiétant. Rire sans joie, insensé, presque cruel. Le rire d’un homme qui ne joue plus pour gagner. Derrière lui, dans la pénombre, le vieux Rabbin, accoudé à la table, étudie le Talmud en chantonnant. L’air égaré, il se tait parfois et de sa poitrine s’échappe un gémissement involontaire aussitôt étouffé. C’est en riant de plus belle que Zalmen s’adresse au public :
ZALMEN : Je vous ai eus, hein ? Vous avez marché ! Vous m’avez pris pour un autre ! Avouez-le ! Mais c’est que vous êtes plus naïfs, plus crédules que je ne pensais ! Autrement — hein ? — autrement vous vous seriez aperçus tout de suite que tout cela n’était que vantardise ! L’autre, lui, n’existe pas ! S’il existait, il serait fou. Comme moi. Il serait moi. Et moi, je ne suis moi que dans la mesure où je suis fou. Oui, mais pas assez fou pour jouer au héros. Et vous… vous pensiez vraiment — vraiment ! — que j’étais… que j’étais… Ah non, vous me faites rire ! D’ailleurs, tant mieux. Faites-moi rire. Je le veux. Je l’exige. Les fous ne connaissent qu’un seul luxe : le rire. Seulement on le paie cher : on rit seul. Toujours. Regardez le Rabbin : lui ne rit jamais. Il ne fait que gémir et pleurnicher. Avec les autres. Pour les autres. C’est qu’il craint la solitude. Moi je préfère rire. Seul.
RABBIN,de loin: Zalmen, tu me déranges.
ZALMEN : Et cela se veut Rabbin… Guide… Berger… Juge… Interprète de la parole divine… Faible, pitoyable, il ne trouve la paix que dans les larmes. Mais il ne faut pas lui en vouloir : on ne lui a pas appris à rire. Ne le comparez donc pas à moi : Zalmen ne risque rien, lui beaucoup. Zalmen est seul au monde comme seuls certains fous peuvent l’être. Le Rabbin, lui, est père et grand-père : il n’a pas ma liberté d’action ni mon goût pour l’aventure. C’est pourquoi il étudie les textes sacrés, tandis que moi je les invente… Et maintenant, voulez-vous que je vous raconte une histoire ? L’histoire du Rabbin qui avait choisi le jour le plus saint de l’année pour se proclamer fou face au monde qu’il jugeait et face à Dieu qui l’abandonnait ? Soit, je vous la raconterai. Seulement, au préalable, un petit avertissement : l’histoire est belle, mais cela ne signifie pas qu’elle soit nécessairement vraie. Qu’elle soit belle, cela suffit, non ? C’est à cela qu’on reconnaît le fou : il choisit la beauté aux dépens de la vérité. Donc, mesdames et messieurs, je répète : l’histoire que je me propose de vous raconter ce soir n’est pas vraiment arrivée. Ellene pouvait pas arriver. Pas ici, pas maintenant. C’est trop tard, beaucoup trop tard. Et puis, il y a des limites. Sauf pour les fous : eux seuls s’imaginent qu’elle ait pu avoir lieu. Et l’imagination des fous, vous savez ce que c’est. Non ? Vous ne savez pas ? Alors, suivez-moi, je vous prie. Il était une fois une petite ville lointaine, et dans cette ville il y avait un homme qui ne savait plus ce que c’est que d’être un homme, puis un jour, puis un jour, puis un jour…
ACTE I
RABBIN : Zalmen, tu me déranges. Tu m’empêches d’étudier.
ZALMEN : Je vous empêche de gémir, c’est tout. Et alors ? Cela vous fera du bien de vous reposer. De faire autre chose, n’importe quoi. Ah ! si vous acceptiez seulement d’être un peu plus fou ! Un tout petit peu ! Hein, qu’en dites-vous ?
RABBIN : Zalmen ! Tu recommences ?
ZALMEN,avec fougue: Oui, je recommence ! Et après ? J’ai le droit, non ? Mais vous, le commencement vous fait peur : pourquoi ? Dites, Rabbin, pourquoi le commencement vous fait-il peur ?
RABBIN : Ah toi, avec tes questions enfantines…
ZALMEN : Alors répondez à l’enfant que je suis et que je resterai !
RABBIN : Tu n’es pas un enfant, mais tu veux qu’on te dise tout. Et le commencement et la fin. C’est trop pour un seul homme.
ZALMEN : Et vous, Rabbin ? Que voulez-vous ? Que voulez-vousvraiment ?
RABBIN : Rien. Ce que je possède me suffit. Le reste est du domaine du Seigneur.
ZALMEN : Et qui vous dit que c’est ainsi que Dieu vous aime, courbant l’échine, quémandant pardon et châtiment ? Qui vous dit qu’il ne vous préférerait pas fort de votre orgueil et de votre désespoir ? Moi, je vous dis que faiblesse et renoncement, Dieu n’en veut pas ! Ils l’insultent et le diminuent !
RABBIN : Zalmen, Zalmen, ne parle pas ainsi. C’est un péché !
ZALMEN : Je m’en moque ! Je ne suis pas responsable de mes actes ni de leur devenir ! Ni devant Dieu ni devant les hommes ! J’ai le droit de tout faire, de tout dire ! Je peux même dire à Dieu : la folie de l’homme, je l’accepte et parfois je l’appelle, mais pas la tienne ! Tu m’as mis au monde pour te moquer de moi — je me vengerai ! Ecoutez, Rabbin : voilà la solution à tous les problèmes, voilà la voie à suivre ! Faites comme moi, soyez moi ! Ouvrons-nous à la folie !
RABBIN : Zalmen, Zalmen, mon pauvre Zalmen, tu blasphèmes à nouveau. Tu choisis bien ton jour. Demain est Yom Kipour, le jour du jugement, du repentir.
ZALMEN : Demain est Yom Kipour, je ne l’ai pas oublié. C’est parce que demainestle jour du Grand Pardon que je vous prêche les nécessités sinon les bienfaits de la folie !
RABBIN : Et les conséquences ?
ZALMEN : Vous êtes injuste : Déjà je les porte en moi. Blessures vivantes, plus vivantes que jamais. Je peux oublier ce qui me frappe, mais non pas le mal que j’engendre. La mémoire de Zalmen est plus écorchée que la vôtre, car la vôtre fait partie de la sienne. Et cependant je vous dis qu’il faut la défier, la vaincre, même si c’est vous perdre en elle ! Comprenez-vous ce que Zalmen vous dit ou se parle-t-il à lui-même ?
RABBIN : Avant Yom Kipour, Zalmen, je n’ai pas le droit de te mentir. Tu veux une réponse ?
ZALMEN : Oui.
RABBIN : Tu ne te fâcheras pas ? Tu n’auras pas mal ?
ZALMEN : Oui ou non, quelle importance. Je veux une réponse.
RABBIN : Eh bien, elle est négative. Je ne te comprends pas. Tes insinuations, tes sautes d’humeur : je m’y perds.
ZALMEN : Excellent ! Perdez-vous ! C’est votre unique chance ! Allez-y ! Surprenez-moi !
RABBIN : Tu vois, tu t’emportes. Cela ne fait rien. Je t’aime bien et tu le sais. Tu cherches à m’agacer et je ne t’en veux pas. Mais en échange rends-moi service : laisse-moi aujourd’hui. Reviens un autre jour.
ZALMEN : Un autre jour ? Quand ?
RABBIN : N’importe quand. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui je n’ai ni la force ni la patience pour tes histoires.
ZALMEN : Mais vous me dites cela tous les jours ! Tous les jours, c’est la même ritournelle : une autre fois, pas aujourd’hui ! Vous croyez que j’ai le temps, moi ? C’est aujourd’hui que vous devez m’écouter ! Plus que jamais ! Aujourd’hui ou jamais !
RABBIN : N’insiste pas. Tu me distrais. Tu m’empêches de me concentrer. Va-t’en, Zalmen. Sois gentil et va-t’en.
ZALMEN : Gentil ? Moi ? Non ! Jamais ! Et puis, c’est faux. Vous n’étudiez pas. Vous ne faites que rêver.
RABBIN : Disons que tu m’empêches de rêver.
ZALMEN : Faux encore. Je vous pousse au rêve. Je vous l’offre. Allons, Rabbin : ouvrez-vous au rêve et tout changera. Vous souffrirez, et après ? Vous changerez de souffrance. C’est une chance qui n’est pas accordée au premier venu ! C’est un privilège que vous n’avez pas le droit de refuser ! Quiconque se sacrifie pour la sanctification de Son Nom devient sacré comme lui !
RABBIN,blêmit: Tu ne sais pas ce que tu dis.
ZALMEN : Mais vous savez, vous ! Je vous parle deKidush-Hashem, je vous incite au martyre : c’est quoi pour vous ? Un mot ? Rien d’autre ? Répondez, Rabbin, répondez !
RABBIN : Tais-toi ! Tu dis des mots sans les comprendre !
ZALMEN : Mais vous les comprenez, cela me suffit !
RABBIN,avec duretéTout ce que je comprends, c’est que, aujourd’hui, plus que de : coutume, tu te montres particulièrement insolent !
ZALMEN : Vous vous fâchez, c’est bien ! Continuez !…
RABBIN : … Tu dépasses la mesure !…
ZALMEN : … Continuez, Rabbin ! C’estbien, vous dis-je ! C’est le premier pas !…
RABBIN : … Qui te permet de me donner des conseils ?…
ZALMEN : … Ne vous arrêtez pas ! Encore, Rabbin ! Encore !…
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