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Thérèse Valignat

De
347 pages

De toutes les préfectures de province, il n’en est guère qui puissent rivaliser avec Alençon pour la tranquillité de ses rues et la vie patriarcale de ses habitants, à peine troublée par les rumeurs et les effervescences de la politique.

Telle le grand Balzac l’a dépeinte au temps du Cabinet des Antiques, telle elle a subsisté jusqu’à nos jours. Seulement, la prophétie du romancier s’est réalisée.

Les du Bousquier de la banque et du commerce, les fabricants de toiles et les éleveurs de bœufs ou de chevaux ont détrôné l’aristocratie de race, les d’Esgrignon et les Troisville, à peu près disparus.


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À propos de Collection XIX

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Charles Mérouvel

Thérèse Valignat

I

De toutes les préfectures de province, il n’en est guère qui puissent rivaliser avec Alençon pour la tranquillité de ses rues et la vie patriarcale de ses habitants, à peine troublée par les rumeurs et les effervescences de la politique.

Telle le grand Balzac l’a dépeinte au temps du Cabinet des Antiques, telle elle a subsisté jusqu’à nos jours. Seulement, la prophétie du romancier s’est réalisée.

Les du Bousquier de la banque et du commerce, les fabricants de toiles et les éleveurs de bœufs ou de chevaux ont détrôné l’aristocratie de race, les d’Esgrignon et les Troisville, à peu près disparus.

Il y a vingt ans environ, vers 186., par une triste après-midi de la fin d’octobre, une dame d’Age mûr, frisant la soixantaine, sonnait au porche à cintre surbaissé, en pierre grise, d’une maison de la rue du Bercail.

Cette dame, vêtue de noir, paraissait en grand deuil.

Des cheveux blancs, en tire-bouchons, encadraient son visage un peu rond, légèrement bouffi, à double menton. Elle avait l’air d’une bonne et respectable femme. Une grande douleur mêlée à une grande dignité était empreinte sur toute sa personne.

Une petite servante rougeaude, à l’œil brillant, accourut en retroussant son tablier, dont, sans doute, elle avait honte.

 — Monsieur Roguin, demanda la dame.

 — Il est sorti.

 — Tardera-t-il à rentrer ?

 — Je n’en sais rien.

 — Puis-je l’attendre un instant ?

 — Comme vous voudrez.

La petite servante ouvrit une barrière à claires voies qui s’interposait entre la visiteuse et la cour où elle se trouvait elle-même, et conduisit la dame à la maison, située à quelques pas en arrière.

Cette maison basse, à un étage seulement au-dessus du rez-de-chaussée, ressemble à la plupart des maisons de petite ville dans les quartiers populeux.

La servante pénétra dans un vestibule étroit, au fond duquel un escalier se dessinait dans l’ombre, et fit passer la vieille dame dans une grande salle poudreuse dont l’ameublement ne laissait aucun doute sur la profession de celui qui l’habitait.

C’était bien là le cabinet d’un avoué.

Papier vert fané, jauni ; dossiers perchés au sommet d’une bibliothèque d’acajou mal verni, avec quelque Barthole ou peut-être un Cujas en plâtre bronzé sur la cheminée ; sièges moelleusement capitonnés de basane usée par l’effet des ans et le contact des hauts-de-chausses crottés de la clientèle rurale, rien n’y manquait de ce qui constitue le matériel obligé de ces officines de la chicane.

 — Asseyez-vous, madame, dit la bonne, qui se retira.

A ce moment, d’une vaste maison de la rue de Bretagne, aux embrasures de granit, aux persiennes blanches tranchant sur le fond sombre des murailles, aux étages élevés, véritable hôtel de l’aristocratie de province, un homme jeune encore sortait, et se dirigeait d’un pas rapide vers la place d’Armes et le centre de la ville.

A la coupe de sa barbe, favoris courts, d’un roux douteux, lèvre supérieure et menton rasés, à ce je ne sais quoi qui les caractérise, on reconnaissait un homme de robe.

 — Ah ! pensait-il, M. le président ne veut pas de moi pour gendre ; madame la présidente me tient rigueur et me regarde du haut de sa vertu pour quelques madrigaux un peu trop vifs ; mademoiselle Berthe me préfère M. le substitut et ses grâces ! Quelle déveine !

Il enrageait à froid.

C’était visible.

Il arracha ses gants, des gants clairs de prétendant qui va faire sa demande à la famille, les froissa avec colère et les enfonça dans la poche de son pardessus havane doublé de soie.

Il était fort bien mis.

Redingote noire, cravate blanche, chapeau neuf, le tout de bonne forme, et cependant en dépit de cette élégance d’emprunt, l’homme n’était pas beau à voir. Ses cheveux tirant sur le jaune, son regard gris, ses lèvres blêmes, sa peau où la bile s’extravasait, prévenaient contre lui. On s’expliquait les répugnances de mademoiselle Berthe.

 — Qu’est ce qu’ils me reprochent ? J’ai dix mille livres de rentes, amassées honnêtement par mon père dans les toiles ; je ne suis pas mal tourné, j’ai trente ans, une réputation d’homme habile. La moitié des affaires du pays vient chez moi. Mais les Desbrosses sont fiers ! Un avoué, c’est trop peu pour eux ! Certes, il ne manque pas de filles à marier, mais cette Berthe me plaît ! Je retrouverai peut-être ses cinquante mille écus de dot, je ne retrouverai pas sa personne ! Enfin !

Il parut prendre son parti, traversa la place de la Halle-au-Blé, la rue du Cygne, en saluant d’un regard amical les passants, qui presque tous le connaissaient, car c’était un enfant du pays, et arriva à la barrière fermée sous le porche où la vieille dame s’était engouffrée un instant plus tôt.

Il l’ouvrit, franchit le vestibule et entra dans son cabinet.

Le ciel s’assombrissait, plein de nuages et de brouillards, et la salle était obscure.

Les objets se confondaient dans une teinte uniforme.

Cependant il distingua de son œil terne „ les traits de la cliente qui se levait à son approche.

 — Madame la baronne de Treilles, dit-il en saluant.

 — Oui, monsieur Roguin.

 — Vous venez pour une consultation ?

 — En effet, monsieur Roguin.

 — Je suis à vous. A vrai dire, madame la baronne, je m’étonnais de votre silence. Je comptais vous voir plus tôt et je craignais que vous ne m’eussiez retiré votre confiance.,

 — Pourquoi donc, monsieur ? Ne le croyez pas. Je n’ai eu qu’à me louer de votre obligeance. Par malheur, elle ne saurait remettre nos affaires en bon état.

— Hélas !

 — Nous sommes ruinées de fond en comble. Mes deux pauvres filles et moi, je ne sais ce que nous deviendrons.

 — Il vous restait l’héritage de M. de Sorbes.

 — De mon frère ; mais, puisqu’il a tout donné à cette jeune fille recueillie par lui, nous voilà frustrées de cette dernière espérance.

 — Il faut attaquer le testament.

 — C’est justement sur quoi je viens vous consulter. Jusque-là, j’hésitais. La volonté de mon frère me paraît si respectable que j’ai des scrupules.

 — Il est parfois funeste de s’en embarrasser, madame la baronne.

 — La conscience, pourtant...

 — La loi, madame la baronne, la loi, voilà ce qu’il faut voir. Avons-nous un bon article du code qui nous donne raison ? C’est le point important.

 — J’ai bien réfléchi, monsieur Roguin, et je me suis dit que je n’ai peut-être pas le droit de réduire mes pauvres filles à la misère par un excès de délicatesse. Si j’étais seule, j’agirais sans doute autrement. Vous êtes du pays. Vous n’ignorez pas les bruits qui ont couru sur la jeune personne élevée au château de Rouvres ?

 — Mademoiselle Thérèse !

 — Aujourd’hui madame Valignat.

 — On a dit qu’elle était l’enfant de M. de Sorbes, votre frère, et de la fille d’un de ses amis, venue passer quelques semaines à Rouvres et dont il aurait abusé.

 — C’est vrai.

 — Vous en avez la preuve ? dit vivement l’avoué.

— Oui.

 — Alors notre droit serait très net. Madame Valignat, née pendant le mariage de M. de Sorbes, enfant adultérine, ne peut recevoir qu’une part insignifiante des quinze cent mille francs de biens que lui a légués indûment son père et dont elle a pris possession. La loi est formelle : l’enfant né de l’adultère n’a droit qu’à des aliments, article... En ce cas, la fortune de M. de Sorbes vous reviendrait en entier. Il ne peut y avoir de doute.

 — Ah ! mon Dieu ! fit la vieille dame navrée, comme si elle eût commis une mauvaise action.

 — Cette preuve où est-elle ?

 — Je vais vous dire d’abord... Voici comment les faits se sont passés : Un conseiller à la Cour de Dijon, ancien camarade de mon frère au collége et son intime à Paris, pendant leurs études, continuait à entretenir avec lui de très étroites relations d’amitié. M. de Sorbes reçut un jour, il y a vingt-cinq ans, dans son vieux château de Rouvres, la fille de son ami. Elle se nommait Marie Pradelles. Le père était veuf. Mon frère et mon mari se voyaient peu. Pourtant, je me rappelle encore la beauté remarquable de cette jeune fille. Que se passa-t-il ? On l’ignore. Mais Marie devint enceinte. Ce fut une situation terrible pour elle et pour M. de Sorbes. Ma belle-sœur, très pieuse, occupée de bonnes œuvres, tout entière à sa dévotion, ne s’apercevait de rien.

On ne pouvait renvoyer cette malheureuse jeune fille à son père en un pareil état.

Que devenir ?

M. de Sorbes n’osait avouer sa faute à sa femme.

Ce fut à moi, sa sœur, qu’il s’adressa.

Voilà pourquoi je possède quelques lettres.

En trahissant aujourd’hui sa confiance, c’est presque un crime, une lâcheté du moins, que je commets.

 — Ne craignez donc rien, madame la baronne, dit l’avoué.

 — Mon frère me raconta tout. Il m’écrivit à diverses reprises pour me supplier de lui venir en aide. Je devais prétexter un voyage en Suisse, en Italie, n’importe où, au bout de quelques mois, et l’on obtiendrait du conseiller qu’il me permît d’emmener sa fille. Vous comprenez. Là-bas, mademoiselle Marie accouchait dans un village ignoré. On déclarait l’enfant sous un nom supposé. On le mettait en nourrice loin de sa mère qui rentrait à la maison paternelle, et personne ne se doutait de rien.

 — Et ce plan assez ingénieux ?...

 — Fut exécuté de point en point.

— Ah !

 — Seulement, ce ne fut pas moi qui m’en chargeai.

 — Qui donc ?

 — Madame de Sorbes. Confiante et bonne, elle n’aurait conçu aucun soupçon, si un jour là coupable elle-même ne se fût jetée à ses pieds et ne lui eût tout avoué en lui criant : Sauvez-moi ! sauvez-moi ! Le coup fut cruel pour ma belle-sœur, mais cette âme débonnaire ne savait pas haïr. Elle eut pitié de la jeunesse de cette infortunée.

Madame de Sorbes avait alors trente-cinq ans. Elle aimait son mari. Elle était jolie puisque mon frère l’avait épousée par amour. Elle aurait pu être jalouse. Elle se sacrifia. Ce qui avait été convenu avec moi fut accepté par elle. Elle se fit accompagner en Italie par mademoiselle Marie au commencement du printemps et cette jeune fille accoucha dans un village du Piémont, Santa-Lucia, près de Lugano, d’une enfant qui fut baptisée sous les noms de Thérèse-Angéle et déclarée comme née de père et mère inconnus.

 — C’est très curieux, madame la baronne.

 — Cette fille fut élevée par les soins de M. et madame de Sorbes. Jamais elle n’a revu sa mère et ne la connaît pas. Seule aujourd’hui, je sais son histoire, du moins je le pense. Pendant quelques années, elle demeura cachée dans ce village piémontais. Puis un jour, après un voyage dont ses domestiques mêmes ignorèrent le but, madame de Sorbes la ramena à Rouvres et ne la quitta plus.

 — C’était cette jeune demoiselle qu’on voyait au château ?

 — Elle-même. Elle ne s’en est jamais éloignée, si ce n’est pour de courtes absences. Quand madame de Sorbes mourut, Thérèse avait douze ans. M. de Sorbes lui donna une institutrice. Thérèse a grandi dans cette Thébaïde, au milieu des étangs, des bois et des bruyères. Vous savez combien elle est belle. Mon étonnement fut extrême, il y a six ans, quand j’appris qu’elle épousait ce Valignat.

 — Et pénible, quand vous sûtes, il y a quatre ou cinq mois, que votre frère, avant de mourir, vous avait spolié de ses biens au profit de cette étrangère.

 — Sans doute, mais puisqu’il le voulait, dit la vieille dame avec résignation.

Roguin fit un geste d’impatience qui signifiait clairement :

 — Mon Dieu, que ces honnêtes gens sont ridicules !

Et il reprit :

 — Vous avez parlé de lettres, madame la baronne.

 — En effet.

 — Où sont-elles ?

La baronne tira en soupirant de son châle un petit paquet recouvert d’une enveloppe scellée d’un large cachet de cire et le remit à l’avoué :

Me Roguin rompit le cachet.

II

L’attitude des deux êtres en présence dans ce cabinet, où, pour tout parfum, on respirait une odeur fade de papiers rancis mêlée à la fumée de tabac dont les rideaux de toile à bandes écrues et verdâtres, le maroquin des sièges, les livres et les dossiers étaient imprégnés, indiquait bien les sentiments divers qui les agitaient.

La baronne était accablée.

Sa conscience se révoltait contre la violation qu’elle venait de commettre.

Il fallait, pour l’y contraindre, la pensée de ses deux filles réduites à la misère, chassées de leur maison, obligées de recourir à des métiers indignes d’elles pour gagner le pain de chaque jour.

Les demoiselles de Treilles au service des autres !

Me Roguin, au contraire, soufflait comme un bon cheval de bataille qui sent la poudre et entend le clairon.

Sa figure amincie et plate s’illuminait.

Les coins de ses lèvres se relevaient dans un sourire diabolique.

Il devait se réjouir avec délices du bon procès qu’il voyait poindre.

Toute sa face ironique était dans la joie.

Jusque-là, l’histoire des de Sorbes lui avait paru propice à une chicane énorme ; il attendait avec impatience la visite de sa cliente, car la baronne de Treilles lui appartenait. Elle faisait partie intégrante de son étude.

Un an plus tôt, à la mort de son mari, elle était venue lui confier ses intérêts, compromis par la désastreuse gestion du baron.

Mais ce n’était que depuis peu, il y avait trois mois au plus, après le décès de M. de Sorbes, que la question de son testament fait en faveur d’une sorte d’enfant trouvée, mademoiselle Thérèse, mariée à un certain Valignat, s’agitait dans le public et passionnait l’opinion.

Les uns prenaient parti pour cette jeune femme, à laquelle M. de Sorbes laissait une fortune considérable.

 — Puisqu’elle est sa fille, disait-on. Il a bien fait.

Les autres plaignaient la sœur et les nièces du défunt. On connaissait leur gêne, voilée jusque-là sous les apparences d’un reste de luxe.

 — Il aurait dû ne pas frustrer sa famille au profit de cette bâtarde, disaient-ils.

Certes, il y avait matière à contestation, mais l’histoire de mademoiselle Thérèse était vague, embrouillée. Elle ressemblait à ces légendes insaisissables perdues dans les brumes du Nord, et la justice exige des faits précis, nets, indiscutables, des preuves positives.

Où en prendre ?

Comment établir que mademoiselle Thérèse était bien la fille de M. de Sorbes ? Par quels titres ?

Là gisait la difficulté.

En parcourant à la hâte les lettres émanées de M. de Sorbes, Me Roguin ressemblait à un statuaire qui voit son œuvre prendre corps, se débrouiller, sortir du chaos de la terre molle, son modèle s’animer pour ainsi dire sous ses doigts et son ébauchoir.

 — Votre mari ne vous a décidément rien laissé ? dit-il tout à coup en croisant les jambes et en s’éventant avec les lettres qu’il tenait à la main.

— Rien.

 — Que des dettes ?

 — Nos biens ne suffiront pas à les acquitter. M. de Sorbes a prêté en dernier lieu cinquante mille francs à mon mari. Il nous est impossible de les payer.

 — De telle sorte que ce Valignat est votre créancier.

 — En effet.

 — Eh bien ! madame la baronne, c’est vous qui dans quelque temps deviendrez le sien, ou j’y perdrai mon nom et ne suis qu’un sot.

 — Ainsi ces lettres ?...

 — Contiennent un aveu presque indiscutable, formel, une véritable reconnaissance de la paternité de M. de Sorbes. Or, comme à cette date il était marié, tout ce qu’il y a de plus marié, mademoiselle Thérèse, femme Valignat, est un enfant de l’adultère ; elle tombe sous le coup de la loi et ne peut recevoir que des aliments, c’est-à-dire peu de chose, une somme insignifiante, à régler par les juges. M. Valignat s’est donc trop empressé d’étendre ses mains crochues sur cette opulente succession et nous allons tâcher de lui faire rendre gorge.

— Monsieur !...

 — Je ne me dissimule pas, continua Roguin avec véhémence, que ce sera malaisé et que nous aurons affaire à forte partie. Ce Valignat pourra soutenir que l’enfant dont il est question dans ces lettres n’est pas celle que les de Sorbes ont élevée avec une sollicitude constante ; que rien ne prouve son identité ; mais j’aime à croire que le tribunal fera bonne justice de ces misérables arguties. Ce sera une belle lutte, une joute de procédure dont on parlera dans le département, je vous en donne mon billet,

— Monsieur !...

 — Ce Valignat est d’une incroyable rapacité, avide à l’excès, ladre comme un digne petit-fils d’Harpagnon. Il tondrait sur un œuf. On le croirait en bois, le bonhomme, et j’en suis encore à me demander où il faudra le frapper pour toucher l’endroit sensible ; mais en cherchant bien, nous trouverons.

Me Roguin se frotta les mains en songeant qu’avec de l’adresse et de la persévérance, il finirait toujours par écorcher le Valignat, si coriace qu’il fût.

On pouvait s’en fier à lui. S’il y avait prise, il ne le manquerait point.

Il était d’ailleurs à l’une de ces heures où l’on éprouve le besoin de casser quelque chose pour se détendre les nerfs.

Le Valignat se trouvait à point sous sa main.

 — Monsieur, dit la vieille dame, nous ne sommes pas exigeantes. Un arrangement nous suffirait. Et le scandale !...

 — Que vous importe le scandale, si ce n’est pas sur vous qu’il retombe ?...

 — La mémoire de mon frère... objecta la baronne.

 — Puisqu’il est mort, que lui fait le monde ? D’ailleurs s’il avait eu un atome d’amitié pour vous, vous eût-il aussi complètement déshéritées ? Laissez-moi donc agir librement et dresser mes batteries à ma guise.

 — Je vous en supplie...

 — Voulez-vous être riche ou pauvre ?

— Hélas !

 — Réduire vos enfants à la mendicité ?

 — Mes filles ?

 — Aujourd’hui, vous ne possédez plus que votre logis de la Brèche, hypothèqué pour cent cinquante mille francs, grâce au prêt de votre frère. On va le vendre. Vous n’en tirerez pas cent mille, ou je me trompe fort. Après ?

Il darda son œil froid sur le doux visage de la vieille femme qui baissa la tête.

 — Vous avez charge d’âmes. Pas de ces scrupules, de ces réticences, de ces niaiseries qui vous tourmentent. Agissons carrément ! Qu’est-ce que nous voulons ? Le bien de notre frère. Pouvait-il le donner à cette Thérèse ? Non. Pourquoi ? Parce qu’elle était sa fille. Comment le prouvons-nous ? Par ses lettres. C’est lumineux, éblouissant. Comptons. De quoi se composait la fortune de M. de Sorbes ?

 — De la terre de Rouvres.

 — Un domaine triste, mais superbe, qui vaut au bas mot, avec ses futaies, ses taillis et ses fermes, un million. Ensuite ?

 — Des bois du Plantis et des prés Saint-Lomer.

 — Qu’on estime ?...

 — Cinq cent mille francs.

 — Vous avez eu, autrefois, une part égale, madame la baronne ?

 — C’est vrai.

 — Quand on pense que votre mari a dissipé le tout stupidement, avec ses chasses et son désordre, cela fait trembler. Vous étiez trop faible !

Madame de Treilles ne répondit pas.

 — M. de Sorbes dépensait-il son revenu ? reprit l’avoué.

 — Je ne le crois pas.

 — Il devait donc posséder des titres, des actions, des valeurs ?

 — C’est possible.

 — Eh bien ! madame la baronne, vous pouvez leur dire adieu, selon toute apparence. Vous ne les reverrez pas. Valignat n’est pas homme à laisser traîner ces chiffons de papier Enfin, nous nous livrerons à une enquête. Mais vous auriez dû veiller...

 — On m’a lu le testament. Je respectais les dernières volontés de mon frère.

Roguin haussa les épaules.

 — Race décrépite, pensa-t-il.

 — Comprenez, donc, monsieur, s’écria la pauvre femme, que je l’aimais, malgré ses défauts. Il avait bien le droit de disposer de sa fortune. Quand il l’a fait, il ignorait l’état de détresse dans lequel la mort de mon mari nous a jetées. Moi-même je ne connaissais pas le chiffre de nos dettes. Avec une blâmable insouciance, je laissais tout aux mains de mon mari, en signant aveuglément les actes qu’on m’apportait. Que M. Valignat nous donne ce qu’il voudra et nous garderons le silence.

 — M. Valignat ! fit l’avoué.

 — Sans doute.

 — Il ne lâchera que ce que nous parviendrons à tirer de ses griffes.

 — Essayez ! usez de la persuasion ; il m’en coûte tant de remuer tout ce passé, de le livrer aux commentaires de la foule. Depuis vingt ans cette affaire est ensevelie dans l’oubli. Nul n’y pense. Quel tapage ! Quel éclat ! Et enfin, comment révéler le nom de cette mère que sa fille n’a jamais connue et dont le mari, si elle est mariée, ce qui est possible, ne sait rien !

 — C’est son affaire. Un mot, madame la baronne : me chargez-vous de vos intérêts ?

 — Certes, fit-elle avec inquiétude.

 — Je me conformerai à vos instructions. J’éviterai autant que possible ce scandale que vous redoutez ; mais vous comprenez sans peine que j’ai besoin d’une liberté absolue.

— Soit.

 — Un dernier renseignement, s’il vous plaît.

— Dites.

 — Il me semble que, depuis son aventure, on n’a plus entendu parler de cette Marie Pradelles séduite par M. de Sorbes.

— Jamais.

 — Qu’est-elle devenue ?

 — Je l’ignore.

Vous êtes certaine qu’elle n’a pas revu sa fille ?

Mon frère me l’a toujours affirmé.

 — Elle habitait Dijon ?

 — Où son père était conseiller à la cour.

 — Et depuis ?

 — M. Pradelles fut nommé conseiller à Paris. Il mourut peu après. Il y a de cela vingt-trois à vingt-quatre ans.

 — Il serait bon de savoir où elle est ; je m’en informerai. C’est mon affaire.

 — Ménagez sa réputation.

Me Roguin réprima un mouvement d’impatience.

 — C’est entendu, madame la baronne.

 — Vous n’avez plus besoin de moi ?

 — J’aurai l’honneur de vous revoir, fit-il en se levant.

C’était un congé.

La cliente le comprit.

Elle salua l’avoué et se retirait, quand il la rappela.

 — Surtout, dit-il, madame la baronne, pas un mot à âme qui vive ni sur ces lettres, ni sur quoi que ce soit. Surprendre ses adversaires, c’est une habileté et une force.

La vieille dame s’inclina et sortit.

Me Roguin resta un moment immobile, le teint bilieux, les lèvres blanches.

 — Oh ! le président, dit-il. Avec quelle insolente politesse il m’a éconduit. Ce Valignat est un être détestable. Je l’écraserai sous cette affaire. Mais ce n’est pas lui, c’est l’autre qu’il faudrait atteindre. Par malheur, ces Desbrosses sont invulnérables, On ne peut même pas les blesser au talon ! Une belle famille ! Heureuse et riche !

Il appela :

— Françoise !

La bonne arriva d’un pas traînard.

 — Je ne dîne pas ici ce soir.

 — Bien, monsieur. Et si l’on demande monsieur ?

 — Qu’on vienne demain matin.

 — Bien, monsieur.

L’avoué prit son chapeau et sortit.

Je ne sais pas ce qu’il a, pensa la petite servante, mais il paraît tout drôle depuis quelques jours. Cet étre-là n’est pas de bonne humeur un jour la semaine. Oh ! ces chicaniers !

La porte s’entre-bâilla.

Un clerc se montra dans l’ouverture.

 — Le patron n’y est pas ? dit-il.

— Non.

 — Je voulais lui parler.

 — Ce n’est pas le moment.

 — Il est ennuyé, hein ?

 — Il en a l’air. Pourquoi ?

 — Il s’est mis en tête d’épouser mademoiselle Desbrosses.

 — La fille du président ?

— Oui.

 — Une jolie femme et de la fortune, à ce qu’on assure, dans la maison.

 — On ne se trompe point, dit le clerc ; mais ce n’est pas pour le pain du patron que le four chauffe.

 — Pour qui ?

 — On parle de M. Dufresne, le substitut. Il ne va pas rentrer, le patron ?

— Non.

 — C’est bon, ni moi non plus. Bonne nuit, Françoise.

 — Bonne nuit, m’sieu Durand.

Le clerc sortit, comme l’avoué, sans s’occuper de la bonne, humiliée.

 — Ces oiseaux-là n’ont pas une goutte de sang dans les veines, pensa-t-elle. Pas un qui me fasse seulement une politesse. Je ne suis pourtant pas plus mal qu’une autre.

Elle était horrible.

Elle fit un geste de résignation et s’en alla rêver dans sa cuisine solitaire.

III

A deux lieues d’Alençon, au sortir des plaines qui s’étendent à droite et à gauche de la Briante, le terrain s’élève peu à peu et change d’aspect.