Thiers et Salvador, drame hypothétique et international. Partie 1 / par Erick Raudi

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Dentu (Paris). 1872. 2 parties en 1 vol. in-8°.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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THIERS
ET
SALVADOR
DRAME
HYPOTHÉTIQUE ET INTERNATIONAL
Par ÉRICK RAUDI
PREMIÈRE PARTIE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-R0YAL, 17-19, GALERIE D'ORLÉANS
1872
Et nunc erudimini qui judicatis terram !
Qu'un homme se fût rencontré, enflammé de l'amour
de la patrie, d'un génie audacieux, d'une foi inébranlable,
et voici ce qui aurait pu, et ce qui pourrait arriver.
Que la France écoute. A. ce cri : Espoir ! qu'elle réponde :
Confiance !
THIERS ET SALVADOR
I
Dans une pièce petite et basse, au troisième étage d'une maison
de briques de mediocre apparence, un homme est assis, la tête
dans les mains, les coudes appuyés sur une table longue sur-
chargée de papiers, de livres et de journaux.
Parfois il relève la tête, regarde sans voir, passe lentement la
main sur son front, puis se replonge dans sa méditation.
Devant lui, tout ouvert, le journal l'Union étale le dernier ma-
nifeste de M. le comte de Chambord.
Les phrases suivantes ont été soulignées au crayon :
« Toutes les espérances basées sur l'oubli de mes devoirs sont
vaines. »
« Je n'abdiquerai jamais. »
« Je n'arbore pas un nouveau drapeau, je maintiens celui de
la France. »
« Je l'ai répété souvent, je suis prêt à tous les sacrifices com-
patibles avec l'honneur, à toutes les concessions qui ne seraient pas
des actes de faiblesse. »
« Personne, sous aucun prétexte, n'obtiendra de moi que je con-
sente à devenir le roi légitime de la Révolution. »
Tout-à-coup la porte s'ouvre bruyamment, et un bel enfant
blond s'élance vers le penseur, en criant : " Papa! »
Ainsi troublé dans sa rêverie, l'homme enlève dans ses bras le
petit ange rose, lui sourit et l'embrasse, puis, tout songeur, l'as-
seoit sur ses genoux. Quelques secondes après, il jette sur son fils
un regard attendri, et prononce ces mots : « Pour la France et
pour toi ! »
— 6 —
Au même instant l'enfant, qui a grimpé sur la table, tourne
en jouant la clé d'une lampe qui éclaire faiblement, et la lumière
s'éteint. Effrayé par l'obscurité soudaine, il se rejette dans les bras
paternels qui déjà le cherchent, et les deux têtes brusquement rap-
prochées s'illuminent d'une lueur rose : c'est l'aurore boréale du 4
février qui répand dans la nuit ses rouges clartés, et annonce, au
dire des croyants, la venue d'un sauveur !
II
Quelques jours plus tard, un des journaux les plus indépen-
dants et les plus répandus de Paris publiait successivement deux
études ayant pour titre, la première : Situation politique de la
France, la deuxième : Situation politique des nations étrangères.
Ces deux études, fort bien. faites, renfermaient des idées neuves,
hardies, quelques-unes étranges qui attirèrent l'attention. Elles
étaient signées Dal Rovas, un nom inconnu.
Le 11 février, un nouvel article parut à l'occasion du vote de la
Corse et de l'élection de M. Rouher. Il se terminait ainsi :
III
.... On croit généralement, à tort ou à raison, que le Gouverne-
ment a fait le possible et l'impossible pour faire échouer la candi-
dature de M. Rouher : on rappelle la date des élections reculée,
les promenades d'une flotte de guerre dans la baie d'Ajaccio,
l'envoi en Corse d'un commissaire extraordinaire, les rigueurs
déployées par certains magistrats et fonctionnaires publics, et
l'on ajoute : que de maladresses successives, sans compter la der-
nière et la plus grosse : l'appui ouvertement accordé à un homme
impopulaire, ennemi connu de la famille Bonaparte et, de plus,
petit neveu de l'ex-ambassadeur de Russie, Pozzo di Borgo, cet
adversaire acharné de Napoléon Ier et aussi de la France ! Comme
on a fait à M. Rouher la partie belle ! et quelle ne doit pas être
sa satisfaction d'avoir vu si rudement combattre sa candidature
maintenant qu'elle a réussi? Encore si, par toutes ces manoeuvres,
vous (1) aviez vaincu, si vous pouviez vous reposer dans votre
(1) Vous s'applique à tous ceux, sans distinction de partis, qui ont com-
battu la candidature de M. Rouher.
- 7 -
triomphe de vos agitations passées ! mais non, vous avez été bat-
tus, et, moins heureux que le héros de Molière, vous n'êtes pas
contents ; car vous n'êtes pas contents, et l'on dit de plus que
vous avez peur?
Prenez garde ! la peur ne raisonne pas ou raisonne mal, ce qui
est quelquefois pire que do ne pas raisonner du tout; et si ce que
l'on dit est vrai, si volontairement, sciemment, avec intention,
après réflexion, vous, juges du combat, vous êtes descendus dans
l'arène, vous avez lutté, vous avez subi une défaite ; si tous ces
actes que l'on vous reproche ne sont pas un effet du hasard, et
n'ont eu pour but que d'écarter de la Chambre un adversaire qui
y entrera victorieux ; si enfin vous avez médité toutes ces mala-
dresses,— car dans cette hypothèse de lutte et de défaite, je ne
trouve pas de mot plus doux pour qualifier vos agissements, —
prenez garde, je le répète, car il reste encore bien des fautes à
commettre !
Vous pourriez contester la validité de l'élection de M. Rouher,
et peut-être la faire annuler : ce qui lui procurerait l'avantage
d'être élu une seconde fois à une plus grande majorité qu'à la
première, rendrait son succès plus inquiétant, son importance
plus grande, sa présence au milieu de vous plus significative, et
aussi votre défaite plus humiliante, votre peur plus intense, et vos
divisions plus profondes à moins cependant que vous ne re-
culiez indéfiniment la nouvelle élection, et que dans l'inter-
valle !
Vous pourriez aussi présenter la couronne à M. le comte de
Chambordou, sur son refus, à M. le comte de Paris ; vous pourriez
également offrir la dictature à vie à M. Thiers avec l'espoir caché
qu'il mourra bientôt; vous pourriez même placer simultanément
vos enjeux sur ces trois cases, à la grande joie de M. Rouher qui,
lui, jetterait sans compter toute sa fortune sur le quatrième carré,
négligé par vous, de cette roulette de sauvetage : celui de l'appel
au peuple.
M. Thiers lui-même, s'il n'était pas si malin, pourrait, cédant à
l'attrait de la lutte, qui a toujours eu pour lui des charmes, des-
cendre chaque jour du fauteuil de la présidence pour monter à la
tribune, et là, dans ces joutes de la parole où il excelle, user
sans profit sa force et son prestige. Mais il sait, le vieux
tacticien, qu'un général en chef ne peut de sa personne escarmou-
cher sans cesse, que d'autres soins doivent occuper ses veilles, et
— 8 —
il n'enfourchera son cheval de guerre qu'au matin d'une bataille.
Nos ministres, nos représentants sont des hommes sérieux, tra-
vailleurs, éclairés, qui ne se nourrissent pas d'illusions puériles.
Ils voient clair dans notre situation. Ils comprennent, ou ils com-
prendront que l'heure est passée où l'on pouvait discuter de tout
et d'autre chose encore; que tel projet, excellent il y a six mois,
serait aujourd'hui détestable. Tous, à quelque parti qu'ils appar-
tiennent, ils chercheront ce qui peut unir et non diviser; ils met-
tront un frein à leurs sympathies, à leurs désirs, à leurs espérances,
ils ne verront plus qu'une chose : les dangers qui nous mena-
cent. Ils serreront leurs rangs, ils combattront comme une légion
de frères, et ils n'aurout plus qu'une pensée : sauver la France ;
qu'un but : sauver la France ; qu'un seul cri : vive la France!
Là, et là seulement est le salut, si nous pouvons encore être
sauvés.
Que ceux qui doutent interrogent leur conscience, elle leur
répondra; qu'ils interrogent leurs maîtres : Chambord, Orléans,
Thiers, Napoléon; et la preuve que je dis vrai, la preuve que je
traduis le sentiment de tous, c'est que chacun de ces maîtres,
qu'il le veuille ou non, que telle soit ou non sa pensée, s'il ne
veut être honni, répondra, je vous le jure :
« Honte et malheur à qui divise en mon nom ceux qui doivent
rester unis ; honte et malheur aux fils dénaturés qui affligent du
spectacle de leurs discordes la patrie expirante ! Debout, levez-
vous tous, combattez ensemble contre les ennemis communs,
sachez vaincre ou mourez !
« Périsse ma maison, s'il le faut, mais vive la France ! »
DAL ROVAS.
IV
A ce chaleureux et patriotique appel à la concorde, à l'union,
les partis répondirent par les agitations rivales et inopportunes
qui précédèrent le voyage d'Anvers.
Dal Rovas adressa la lettre suivante au comte de Cham-
bord :
V
Monseigneur,
Vous êtes un honnête homme et un grand coeur. Vos amis le
proclament, et vos ennemis le reconnaissent. Vous n'avez d'autre
— 9 —
ambition que de servir la France, d'autre espoir que de la voir
sortir de ses ruines, calme et fière comme il convient à un grand
peuple, et marcher loyalement, au grand jour, dans la voie pai-
sible et lente du progrès. Vous êtes persuadé que vous seul, légi-
time héritier de nos rois, vous pouvez lui rendre le repos, la force,
le prestige, et la guider dans la poursuite, violemment inter-
rompue, de ses grandes destinées. Aussi, fort de cette conviction,
sur de votre volonté, poussé par votre amour de la patrie, vous
avez dit : « Je n'abdiquerai jamais ! »
Il est des gens que cette déclaration a étonnés. Quoi cependant
de plus logique, de plus consciencieux, de plus simple. Abdiquer,
mais le voudriez-vous, vous ne le pourriez pas, à moins d'être
infidèle à votre passé, déserteur do vos principes, oublieux du
nom que vous portez, et aussi traître au sol sacré qui vous a vu
naître ! Car vous n'êtes pas libre, vous n'avez ni le pouvoir, ni le
droit de dire : « J'abdiquerai » ou « je régnerai. « Vous appartenez
à la France comme le dernier de ses enfants, et le jour où elle
choisira, où elle commandera, quel que soit son choix, quoi
qu'elle ordonne, votre devoir sera d'obéir.
Le comte de Paris, ou plutôt la famille d'Orléans, avec plus de
ménagements pour l'opinion, mais avec une confiance égale à la
vôtre, affirme sa croyance. Elle a cette conviction que, après les
révolutions qui, depuis un siècle, ont bouleversé le monde, et au
milieu desquelles elle a vécu et s'est élevée, elle connaît mieux que
vous, Monseigneur, les nécessités de cette époque troublée, elle
est. plus que vous en communion d'idées et de sentiments avec
le courant actuel des hommes et des événements.. Elle est
aussi plus que vous conciliante et disposée aux sacrifices que
peut, à un jour donné, commander la situation. Comme vous,
elle regarde et attend, mais elle ne perd pas de vue les acteurs
en scène, elle écoute leurs paroles, elle commente leurs ac-
tions, elle apprécie dans les entr'actes les intrigues passées, et
cherche à deviner le dénouement, tandis que vous, Monsei-
gneur, vous assistez, en apparence calme et froid, à la repré-
sentation de ce drame où se joue l'avenir d'un peuple, je dirai
même des peuples. Votre coeur est ému, mais votre visage reste
impassible, et l'on dirait que la chute ou le succès de cette
pièce, qui peut vous apporter une couronne, ne vous touche pas
plus que si vous y étiez complètement étranger.
Vous restez inflexible, vous vous confinez tout entier dans ces
— 10 —
deux mots : Dieu et mon droit. Les temps de miracles sont passés,
Monseigneur, croyez-moi. La montagne n'ira pas à vous.
Les princes d'Orléans, eux aussi, proclament volontiers Dieu et
le droit, mais le Dieu et le droit de la nation. Ils reconnaissent
que les peuples n'ont pas été faits pour les rois, mais que les rois
ont été faits pour les peuples. « Nous, fils de France, ajoutent-ils,
nous attendons, respectueux et soumis, les ordres de la France.
Quoi qu'elle décide, nous obéirons. Si elle couronne le petit-fils
de saint Louis, nous nous inclinerons les premiers, et, sans re-
grets, nous nous rangerons sous sa bannière ; si elle nous confie
la rude tâche de la sauver, nous le tenterons. »
La République, elle, — la République honnête, je ne parle que
de celle-là, — croit fermement que les jours des rois héréditaires
sont comptés. Sans contester leur utilité, non plus que les bien-
faits qu'ils ont pu apporter avec eux, dans les plis de leurs man-
teaux, aux époques intermédiaires qui séparent l'autocratie pure
et le droit divin des temps modernes, elle rejette toute sujétion
non consentie, et proclame, avec la liberté des peuples, le droit
pour ceux-ci de se gouverner eux-mêmes. Elle ne se tient pas
pour battue, parce que, deux fois depuis quatre-vingts ans, elle a
échoué dans ses tentatives. Ces malheureux essais ne sont pour
elle qu'une épreuve et un acheminement vers le succès définitif,
et, sans tenir assez de compte du temps, des lieux, des moeurs,
des vices de la nature humaine, elle maintient la supériorité de
son principe, et son établissement final sur toutes les nations con-
duites à la lumière par le progrès successif et indéfini des siècles.
L'Empire compte sur les factions qui nous déchirent, sur l'en-
nemi qui nous guette, sur la démagogie qui nous mine, sur
l'anarchie qui nous attend. Il regarde l'abîme qui s'entr'ouvre, la
nuée de vautours qui voltige au devant de la curée, et se dit que
seule l'aigle impériale pourra chasser au loin ces oiseaux de proie,
et combler le gouffre où nous roulons inconscients ou effarés.
La Prusse, attentive, patiente et forte, attise sous la cendre les
feux qui couvent, et quand l'incendie éclatera, elle nous enverra
ses pompiers, qui, en guise d'eau, nous lanceront du pétrole, jus-
qu'au moment fatal où tout s'écroulera, ne laissant sur le sol
qu'un monceau de cendres qu'elle balayera d'un souffle, et sur
lequel bâtira l'étranger.
Puis, hurlant et menaçant, niant le devoir et blasphémant
Dieu, exaltant la matière, n'obéissant qu'à ses instincts bru-
— 11 —
taux, prêchant la ruine et l'incendie, le meurtre et le chaos,
rêvant, sur l'effondrement de ce qui est, le surgissement d'un
enfer inconnu, où les bons seront tenaillés et les mauvais
triomphants, où Dieu, sublime synthèse du bien, du beau, du vrai,
du juste, criera sous le pied fourchu de Satan victorieux, de tous
les côtés à la fois accourent des hordes d'êtres sans feu ni lieu,
sans coeur et sans âme, sans honneur ni patrie qui, l'oeil ouvert,
les oreilles droites, les narines dilatées, la gueule béante, re-
gardent, écoutent, aspirent, se pourlèchent, prêts à se jeter sur la
patrie en sang, et à se nourrir de ses chairs palpitantes.
Au milieu de toutes ces aspirations, de toutes ces espérances, de
tous ces appétits, les uns légitimes, d'autres odieux, d'autres cri-
minels et infâmes, notre vieille France, déchirée do toute part, se
débat et se meurt.
Elle est semblable à ce vieux lion, jadis le roi et la terreur des
forêts qui, las de combattre et de vaincre, s'était repose noncha-
lemment, ne songeant plus qu'à jouir de ses triomphes. Puis un
jour, entouré, surpris, désarmé, il est tombé dans le piége dressé
contre lui depuis longtemps et en silence, et une terreur folle lui
est montée au cerveau, et il a usé en efforts insensés ce qui lui
restait de vigueur. En vain il a fait retentir de ses rugissements les
montagnes lointaines, en vain il s'est lamenté, il a pleuré en vain,
nul ne s'est levé pour le défendre ni pour le délivrer, et il s'est
affaissé dans sa honte et dans son humiliation.
Seule, une troupe de rats qui vivaient dans ces contrées, protégés
par la terreur qu'inspirait le souverain, et qui le considéraient
comme un père, s'émurent de cette catastrophe qui les menaçait
dans leur séjour et dans leur existence.
Ils se rassemblèrent autour du vaincu qui gardait un silence
farouche, et ils se mirent à délibérer. Mais il arriva que ces ani-
maux, non plus que des hommes, ne purent s'entendre. Les uns
voulaient que l'on rongeât tout d'abord les liens par devant, afin
que le captif pût se relever et se dégager peu à peu ; les autres
prétendaient qu'il fallait couper les cordes par derrière, pour que
se soulevant, le lion, d'un violent coup d'épaules, arrachât le filet;
et, parmi ces derniers, de violentes discussions s'élevèrent afin de
décider s'il n'était pas plus urgent de commencer par la droite
que par la gauche.
Quelques voix timides insinuèrent à la vérité que tous pou-
vaient agir suivant leurs voeux, et, se mettant à l'oeuvre sur le
- 12 -
champ, tirer sûrement d'embarras leur ami sans plus longtemp
discuter en vain, mais ces voix ne furent pas écoutées, et au m
lieu de ces divisions puériles, le lion expira. Les ennemis n'eurei
que la peine de se partager ses dépouilles que convoitaient le
chacals.
Apologue ou réalité, que pensez-vous de tout ceci, Monsei
gneur?
Je vais vous dire ce que j'en pense, moi. Ecoutez, Monseigneur
écoutez !
Ce n'est plus un homme obscur qui vous parle, c'est la patri
en deuil, c'est la France!
Les temps calamiteux engendrent les prophètes, les situation
désespérées enfantent les sauveurs. Au roi de Bourges Dieu a en
voyé Jeanne d'Arc : écoutez, Monseigneur!
Aucune époque n'est comparable à celle où nous vivons. Ja
mais, peut-être, comme de nos jours, on n'a foulé aux pieds tou
ce qui est respectable et sacré; jamais plus effroyable révolte de l
matière contre l'esprit n'a secoué le inonde ; jamais la société, incon
sciente, n'a porté dans ses flanes de pareils ferments de discordes
de semblables éléments de ruine, de tels foyers de destruction.
Il semble qu'une volonté supérieure nous ait voués à l'abîme
et que, vainqueurs et vaincus, nous soyons marqués pour une fi
prochaine. Justice, devoir, conscience ne sont plus que de vain
mots. Une seule idole est restée debout, que l'on adore, que l'o
encense : le Moi ! moi féroce et aveugle qui n'a qu'un moyen, l
force, qu'un but, la jouissance. Au delà; plus rien!
Voilà où nous en sommes, Monseigneur.
Hé bien! je vous le dis, en présence d'une telle dépravation, e
face de la déroute qui s'approche, devant l'ennemi qui suit d'u
oeil plein de convoitise ce travail de décomposition rapide, vou
tous, chefs de partis ou prétendants, si vous avez au coeur l'amou
de la France, il ne vous reste plus qu'une chose à faire : adresse
à tous vos amis et défenseurs l'acte suivant d'abdication provi
soire :
« Le moment est suprême, vous tous, mes amis, qui croyez e
moi, ne consultez plus que votre conscience ; n'écoutez plus que l
voix de la patrie, la voix du devoir qui vous crient : Laisse
les discussions stériles, unissez-vous contre l'ennemi commun;
est à vos portes, il guette, il est prêt; vos discordes hâteron
notre chute ; ne perdez pas un jour, pas une heure, pas un
— 13 —
minute; c'est affaire de salut, c'est affaire de vie ou de mort;
veillez ! »
« Il ne s'agit plus d'hommes ni de partis, de République non
plus que de Monarchie, il s'agit de la France qui se meurt, et que
nous, ses fils, nous devons sauver. »
« Assez de discours, des actes; assez de théories, des faits.
Unissez-vous, serrez-vous, il est temps. »
« Nous glissons sur une pente désastreuse, l'abime ouvert nous
attend, le vertige nous gagne, faisons un dernier appel à la loi,
à la concorde, à l'honneur ; n'ayons tous qu'une pensée, qu'une
àme, qu'une volonté, et que de nos poitrines il ne sorte plus que
ce cri : Dieu sauve la France ! »
Donnez ce noble exemple de dévouement et d'abnégation,
Monseigneur, on le suivra, et la France vous en tiendra compte,
et, quoi qu'il advienne, cette page ne sera pas la moins glorieuse
de votre existence.
DAL ROVAS.
VI
Le comte de Chambord répondit :
« Monsieur, ce n'est pas en vain que l'on parle de justice et de
dévouement à l'héritier de saint Louis ; ce n'est pas en vain que
l'on parle de la France au petit-fils d'Henri IV ; ce n'est pas en
vain que l'on parle de la patrie à moi, Henri de Bourbon, descen-
dant de ces grands rois. Ma devise ne saurait être : diviser pour
régner; ma vie entière fournit l'éclatante négation de ce principe.
» Je crois en Dieu et en mon pays; je crois que le premier
viendra en aide au second ; je suis au service de tous deux, et j'at-
tends avec confiance qu'ils m'indiquent la voie dans laquelle ils
veulent me voir marcher. Qu'elle conduise au trône ou à l'exil,
je suis prêt au dévouement comme à l'abnégation, à l'espoir comme
au sacrifice.
» Ainsi que vous, Monsieur, je demande au ciel de sauver la
France, même sans moi, si la tâche est sans moi plus facile. Si je
ne puis être un secours, je ne serai jamais un obstacle, j'en donne
à la France ma parole d'honnête homme et de roi.
» Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.
» HENRY. »
— 14 —
VII
Cette lettre, comme toutes celles de Mgr de Chambord, fut i
produite et commentée partout. Approuvée par les uns, elle i
blâmée par les autres. Chaque parti l'interpréta à sa façon, et i
vit que ce qu'il voulait y voir.
Chacun des prétendants, directement ou indirectement, fit av
quelques variantes des déclarations semblables. Chacun d'e
affirma ne vouloir qu'une chose : le bonheur du peuple ; ne pou
suivre qu'un but : le rétablissement de la légitime influence de
France dans les conseils de l'Europe, et attendre avec calme
patriotisme l'expression de la volonté nationale sur le mode
gouvernement qu'elle entendait se donner.
Au fond, ces déclarations ne contentèrent personne, mais on
semblant d'y croire. Chacun conserva ses soupçons, et, sous je
continua ses intrigues ; il s'opéra ouvertement, et à grand bru
une apparence de désarmement, mais, secrètement, les partis
tinrent plus que jamais sur le qui-vive et doublèrent les sen
nelles.
Cette loyale tentative de conciliation et d'apaisement n'eut e
réalité qu'un résultat, ce fut de redoubler l'attention publique s
celui qui en était l'auteur, et de lui préparer une influence dont
sut profiter habilement.
Sûr d'être écouté, Dal Rovas se remit à l'oeuvre. Ses premie
échecs ne le rebutèrent point. Il continua de demander aux Fra
çais l'oubli des divisions, l'union des forces, une résistance éne
gique aux ennemis du dedans et du dehors. Il ne cessa de rép
ter : Concorde ! avec la persévérance et la foi de Pierre l'Hermi
prêchant la croisade.
« Vous qui avez des oreilles et ne voulez pas entendre, disa
il, ne croyez pas que ma voix se lassera jamais ; vous qui avez d
yeux et ne voulez pas voir, n'espérez pas que je cesserai de fai
guer vos regards du spectacle de l'avenir qui vous attend. Corne
Cassandre, j'annoncerai sans relâche la ruine de Troie, je crier
sans fin : Malheur ! malheur ! jusqu'à ce que je tombe sur l
ruines de la patrie,... ou que vous m'écoutiez ! »
- 13 -
VIII
Le dimanche suivant, il publiait une troisième étude dont le
retentissement fut immense, et qui lui assura dans la presse et le
pays une autorité incontestable. Le début on indiquera la portée.
BISMARK ET MACHIAVEL
Quelle que soit l'opinion de l'Europe sur M. de Bismark, qu'elle
le haïsse ou qu'elle l'aime, qu'on blâme ou loue sa conduite, l'in-
fluence de cet éminent politique sur les événements extraordinai-
res dont nous venons d'être les témoins ne saurait être mise en
doute, non plus que son génie. Que les passions contraires en fas-
sent un dieu ou un bandit, qu'elles l'encensent sur un autel, ou le
clouent sur un pilori, il est et restera l'une des grandes figures
historiques du XIXe siècle.
Quand un homme d'Etat de cette taille apparaît, quand il dis-
pose des forces d'un puissant empire, quand son but est" certain,
et qu'il a déjà parcouru la moitié de la voie qui y conduit, il im-
porte de l'étudier sans haine, sans opinions préconçues, et, par
l'étude des moyens qu'il emploie, de remonter jusqu'aux prin-
cipes auxquels il obéit.
Connaître le jeu de l'ennemi, en politique comme en guerre,
est un avantage incontestable. Sans rechercher si M. Bismark est
un disciple conscient de Machiavel, ou si les grandioses concep-
tions dont nous suivons le développement encore incomplet ont
pris naissance dans son seul génie, nous voulons prouver ici
brièvement que ces deux diplomates ont adopté les mêmes règles,
et que le premier n'a fait, jusqu'aujourd'hui, que mettre en prati-
que les théories du second.
Cette preuve, faite dans le passé, pourra aider à préjuger la
conduite du Grand Chancelier dans les événements qui se pré-
parent et qu'il prépare, et nous permettre de lutter à armes
moins inégales dans l'inévitable conflit qui déploie devant nous
ses incertitudes et ses horreurs. ...........
Cette étude fut suivie presque immédiatement de ces deux ar-
ticles : Levons le voile et Contre-Mines.
- 16 -
IX
LEVONS LE VOILE
Les passions dominant presque toujours la raison, même dan
les classes éclairées, nous nous faisons généralement des homme
les idées les plus fausses, soit que nous les poursuivions de notr
haine, soit qu'ils aient conquis notre amour et notre admiration
Ceux que nous attaquons sont des monstres, ceux que nous dé
fendons sont des dieux. Les premiers ne commettent que de
crimes, les seconds, exempts des faiblesses humaines, ne possè
dent que des vertus. Nous tombons d'un extrême dans l'autre
dans l'exagération du mal comme du bien. C'est là un défaut uni
versel, je le sais, mais que. je voudrais voir moins français
Jamais nous ne pouvons nous renfermer dans ces sages limite
que déjà, dans les siècles passés, recommandait Horace, et qu
sont celles d'un esprit droit, réfléchi, bien équilibré. De là cet er
cens, ces outrages, prodigués souvent au hasard, quelquefois
contre sens, qui témoignent non-seulement d'un jugement faux i
passionné, mais plus souvent, et malheureusement encore, d'u
coeur lâche et d'une conscience à vendre.
Aussi, incliné-je à penser que peut-être MM. X...,Y..., Z.
ne sont pas tout à fait des étoiles de première grandeur, que
qu'on le publie ; par contre, les Allemands ne sont peut-être pa
non plus d'aussi atroces scélérats qu'on nous les peints. Qu'im
porte? direz-vous. Laissez-moi vous dire ceci : Il n'est pas bc
de décerner les honneurs de l'apothéose à des médiocrités auda
cieuses ; il n'est pas adroit de jeter de la boue et du mépris a
visage des Prussiens. Vous n'éviterez pas l'abîme en remettai
votre sort aux mains d'ambitieux vulgaires, vous ne vaincrez p.
vos ennemis en cherchant à les abaisser, mais en vous élevant au
dessus d'eux. Songez à devenir plus forts, revêtez do meilleur
armes, et vous en servez mieux, sous de bons chefs. Marche
marchons ensemble résolument à ce but dont nous sommes loin
Si nous parvenons à l'atteindre, — c'est le point capital, — no
pourrons faire face aux ennemis du dedans, et à l'ennemi du d
hors ; aux premiers qui sont nombreux, au second qui est uniqu
Je ne veux aujourd'hui m'occuper que du dernier : la Prus
incarnée en M. de Bismark.
— 17 —
La Russie, l'Angleterre, les États-Unis, l'Autriche, l'Italie, non
plus que les petits États ne nourrissent contre nous de haine vrai-
ment nationale. Aucun d'eux, — l'Italie exceptée, — n'a rien à
attendre de notre chute que des craintes et des complications qui
s'imposent à tous les esprits clairvoyants. La Prusse seule, dans
notre anéantissement politique, trouve à la fois à satisfaire sa ven-
geance, et à préparer le succès de ses convoitises. C'est ce que
nous allons démontrer.
Que veut M, de Bismark? Quel est son but? Où tendent défini-
tivement ses gigantesques entreprises au début seulement des-
quelles nous venons d'assister? Croyez-vous que son objectif soit
uniquement d'enlever quelques provinces nouvelles à la France?
d'annexer à l'Allemagne du Nord le Luxembourg, la Belgique et
la Hollande !
Vous ne connaissez pas cet homme ! Tout cela, il le fera certai-
nement, si vous lui en laissez le temps, si vous lui en fournissez
les moyens ; mais ces conquêtes, sachez-le, ne seront que des
étapes habilement distancées, nécessaires à l'accomplissement
de son rêve : un empire central étendant sa puissance des mers
du Nord à l'Adriatique, dictant des lois à l'Europe, et rendu flo-
rissant par l'exploitation du commerce du monde arraché à l'An-
gleterre.
Comprenez-vous, maintenant?
A l'appui de notre affirmation, signalons un fait déjà noté, qui
n'a pu échapper à la clairvoyante ambition de M. de Bismark, et
qui peut-être, nous ne risquons cette opinion que sous toutes
réserves, n'a pas été complétement étranger à la formation de ses
projets de conquêtes.
Le commerce du monde embrasse trois périodes bien distinctes.
La première comprend le commerce terrestre qui, depuis les
temps les plus reculés, s'est fait, au moyen de caravanes sillon-
nant en tous sens les vastes contrées de l'Asie, depuis les rivages
de la Phénicie et les déserts de l'Yémen, jusqu'aux extremités de
l'Inde et le l'empire du Milieu. La seconde commence avec l'art
de la navigations, se renferme dans le bassin de la Méditerannée,
qui forme le centre de l'Ancien Monde, et reste prospère jusqu'au
seizième siècle. Colomb découvre alors un nouveau continent ;
Vaseo de Gama reconnaît la route des Indes; une ère nouvelle
apparaît. Le Génie du commerce abandonne la Méditérranée
désormais trop étroite, et, franchissant les colonnes d'Hercule,
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s'élance dans l'Océan, qui ouvrira à la dévorante activité moderne
des voies inconnues, et transportera ses flottes aux quatre coins
du monde.
C'est la troisième période.
Le fait remarquable dont j'ai parlé, le voici :
Depuis quatre mille ans et plus, le commerce, comme la civili-
sation, sans que l'on puisse assigner à ce mouvement de cause
certaine, s'avance de l'Orient vers l'Occident, et, si nous laissons
de côté le commerce terrestre pour ne nous occuper que du com-
merce maritime, nous serons frappés de cet étrange phénomène
que ce dernier, depuis son origine jusqu'à nos jours, a, bien que
d'une marche irrégulière, presque fait le tour de l'Europe.
Les Phéniciens, les premiers, confient à la mer leurs vaisseaux
chargés d'aromates et de pourpre de Tyr, et jettent, avant de
mourir, les fondements de Carthage. Les Hellènes et les colo-
nies ioniennes recueillent ce riche héritage, qui passera bientôt
aux descendants de Didon, puis, sous les empereurs romains, à
l'antique Egypte et aux Grecs du Bas-Empire. Ensuite naîtront
ces puissantes républiques italiennes du moyen-âge : Venise,
Gênes et Pise, dont les rois chrétiens rechercheront l'alliance, et
demanderont le concours intéressé. Plus tard, les galions d'Espa-
gne chargeront l'or du Mexique et du Pérou, et les Portugais
doubleront le cap de Bonne-Espérance.
Dès lors, le grand théâtre du commerce ne sera plus la Méditer-
ranée, mais l'Océan; la presqu'île ibérique, à cheval sur les deux
mers, a favorisé le passage ; mais elle ne pourra retenir chez elle
le dieu aux ailes rapides, qui ne se reposera qu'en Hollande, pour
de là se fixer dans ces îles fortunées du Nord auxquelles com-
mande la reine de la Tamise qui, reine et puissante aujourd'hui,
sera esclave et pauvre demain.
J'ai dit demain. Déjà une nation rivale, sortie de ses flancs, se
dresse devant elle, et, comme un héritier avide, hâte de ses voeux
la mort de celle qui l'a mis au monde. A ces voeux impuissants,
elle est prête à ajouter le parricide. Des alliés l'y convient avec
l'arrière-pensée de lui voler son héritage.
En termes clairs et précis, la Prusse appelle la ruine d'Angle-
terre, mais à son bénéfice, et non au profit de l'Amérique.
Ce rêve, M. de Bismark l'a-t-il toujours poursuivi?
Je l'ignore, mais cela ne me paraît pas probable. Des projets
aussi vastes ne sortent pas tout d'une pièce d'un cerveau
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humain, pour étendu qu'il soit. Jupiter seul a pu, de cette
façon, jeter Minerve sur la terre. Admettant même que le Grand
Chancelier ait entrevu, d'un seul coup d'oeil, cette issue étonnante
pour la Prusse d'avant 1866, sa perception a dû être essentielle-
ment confuse, elle n'a dû prendre un corps qu'après Sadowa, et il
n'a guère pu en arrêter les contours qu'à la suite de nos récentes
défaites.
Aujourd'hui elle se dégage nette, précise, lumineuse, et si
l'aveuglement des nations persiste, si les intelligences troublées
déraisonnent, si l'égoïsme à courte vue l'emporte sur les notions
les plus simples, les plus claires du sentiment d'existence et de
conservation, si, par une succession providentielle d'événements
imprévus et prodigieux, le mirage auquel a souri M. de Bis-
mark devient un jour réalité pure, eh bien! sachez-le encore, ce
jour-là, rassasié, mais non satisfait, ce rude mangeur cherchera
de nouvelles chairs à broyer sous sa mâchoire et il en trou-
vera !
Je vous le dis, en vérité, cet homme est un colosse ; je le hais,
mais la haine n'étouffe pas chez moi l'admiration, et je lui rends
justice.
Ne désespérons pas, cependant. Un second David peut se ren-
contrer qui abattra ce nouveau Goliath. Ce guerrier de bronze a
des pieds d'argile ; il tombera tout d'un coup, et cette masse sans
soutien ne se relèvera plus !
Sans en rechercher les causes multiples, rappelons, dans notre
misère, un fait consolant.
Tous les grands empires sont tombés, et leur chute a été d'au-
tant plus rapide que leur formation avait été plus prompte.
Rome ancienne, conquérant, les unes après les autres, et à de
longs intervalles, les petites peuplades d'Italie, a pu se les attacher,
et croître en étendue et en puissance. Les dictateurs et les césars,
s'emparant, coup sur coup, des provinces et des royaumes du
monde connu, affaiblirent l'empire, et prépareront les haines et les
divisions qui devaient en hâter la ruine.
Cyrus étendit sa domination sur d'immenses et riches contrées,
et, cent ans après sa mort, ses successeurs luttaient avec peine
contre leurs voisins, et ne tardaient pas à succomber sous les coups
pressés du Macédonien.
Alexandre, qui avait vaincu l'Asie en courant, ne laissait à ses
lieutenants que des lambeaux de ses vastes états.

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