Thiers et Salvador, drame hypothétique et international. Partie 2 / par Erick Raudi

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Dentu (Paris). 1872. 2 parties en 1 vol. in-8°.
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Publié le : lundi 1 janvier 1872
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THIERS
ET
SALVADOR
DRAME
HYPOTHÉTIQUE ET INTERNATIONAL
Par ÉRICK RAUDI
DEUXIÈME PARTIE
PARIS
E. DENTU, LIBRAIRE-ÉDITEUR
PALAIS-ROYAL, 17-19, GALERIE D'ORLÉANS
1872
THIERS ET SALVADOR
XVII
Salvador, nous l'avons vu, possédait en lui trois puissants le-
viers : l'amour de la patrie qui soulève un peuple ; la foi qui, dit-
on, transporte les montagnes; enfin, l'audace qui s'impose et
réussit. Il ne lui avait fallu rien moins que la réunion de ces trois
forces, pour monter à la hauteur où il était parvenu. Mais ces forces
couvraient des faiblesses qui l'eussent bientôt perdu sans retour,
s'il n'avait été aidé à la fois par M. Thiers, et par les événements.
A peine arrivé au faite du pouvoir, il en eût été précipité ; et, une
fois de plus, on eût constaté que la roche Tarpéïenne est voisine
du Capitole.
Ce qui manquait surtout à Salvador, c'était le savoir et l'expé-
rience.
Confiné jusqu'alors dans des fonctions inférieures qui ne lui
avaient pas permis d'employer les riches dons do la nature ; oc-
cupé de travaux monotones et sans intérêt, qui rétrécissent, les
horizons, loin de les étendre; Salvador n'avait dû qu'à ses goûts
pour l'étude, et aux heures qu'il dérobait aux nécessités de sa be-
sogne journalière, d'échapper à cet engourdissement de l'esprit
qui, peu à peu, atrophie et annihile les facultés les plus hautes,
lorsqu'elles restent sans emploi.
Le moral, comme le physique, a besoin d'exercice pour conserver
la plénitude de sa force.
Doué d'une imagination ardente, mais d'un jugement sain;
prédisposé à l'enthousiasme, mais prompt à la réflexion ; bâtis-
sant volontiers des châteaux en Espagne, mais bientôt après les
jetant bas avec la pioche de la réalité ; très accessible aux riantes
— 4 —
promesses de l'avenir, mais offrant au destin une de ces âmes for-
tement trempées sur lesquelles le désespoir n'a pas do prise ; ayant
en soi-même une foi absolue, rarement attaquée par le doute, et
qui, de jour en jour, devenait plus robuste; Salvador, malgré
l'effacement de sa position avait, depuis sa jeunesse, caressé
cette croyance qu'il était réservé à de hautes destinées. A cette
croyance, il se mêlait une légère dose de fatalisme inconscient.
Dans un siècle moins éclairé, il serait devenu superstitieux ; et,
dans une école, il eut fait bon marché de la liberté humaine mise
en face de la prescience divine.
Quand la guerre de France éclata, il fat d'abord étourdi par nos
défaites, écrasé par la foudroyante succession de nos désastres.
Il pleura, comme un enfant, nos fautes et notre humiliation ; son
coeur saigna, Mais bientôt, à la vue de nos divisions, une profonde
douleur le réveilla de cet engourdissement ; l'indignation remplit
son âme ; et, s'incarnant dans la France vaincue, ce pauvre diable
iuspiré jeta son gant à la face du vainqueur. Dieu, comme autrefois
à Jeanne d'Arc, lui ordonnait de sauver la France ! C'est dans cette
conviction qu'il descendit dans l'arène.
Ce que nous venons de dire expliquera suffisamment la fougue
et l'assurance de ses premiers écrits.
Dans sa lettre au comte de Chambord tout particulièrement, il
parle comme un envoyé de Dieu; il annonce clairement sa mis-
sion.
Dans les articles suivants, il prophétise moins, il est vrai, mais
il s'exprime toujours avec la même confiance : jamais la foi ne l'a-
bandonne.
Quand, à la Chambre, on réclame son nom, quand M. Thiers
l'appelle, il ne s'émeut pas; la chose lui paraît toute naturelle; il
se présente simplement, et dit : me voilà !
A ses futurs électeurs qui lui demandent une profession de foi,
il ne répond que ceci : « Je veux sauver la France; ne me deman-
dez rien de plus. »
Mon Dieu ! c'est très louable de vouloir sauver son pays. Vous
et moi sommes peut-être tourmentés du même désir ; mais cela
ne suffit pas. Il faut non-seulement vouloir, mais encore pouvoir,
et, en pareille matière surtout, vouloir et pouvoir sont deux.
Nous n'aurions pas besoin de remonter bien loin dans l histoire
pour en fournir des preuves éclatantes.
Donc, malgré ses grandes et précieuses qualités, Salvador était
incomplet, et surtout incapable de nous sauver tout seul. S'il
n'eût rencontré M. Thiers, il eût sans doute misérablement échoué
dans sa folle tentative, et eût appelé sur la France de nouvelles
ruines, et de nouveaux désastres.
Mais Salvador, nous l'avons dit, n'était pas seulement un homme
de foi et d'enthousiasme, c'était encore an homme de réflexion. Il
comprit vite ce qui lui manquait pour réussir, et sa bonne étoile
l'ayant mis en présence de M. Thiers, il profita de ce hasard ines-
péré pour s'adonner résolument au travail sous la direction de ce
fin politique, à qui il témoigna toujours le plus profond respect, et
la plus grande déférence.
Avec un tel maître, avec son ardeur fiévreuse, et ses remarqua-
bles aptitudes, Salvador lit, en peu de temps, de rapides progrès
dans la science difficile de gouverner; et, quelques mois plus tard,
quand il arriva à la présidence, bien des idées en lui s'étaient mo-
difiées; malum consilium est, quod mittari non potest (1) ; ce n'était
déjà plus le même homme : nous ne tarderons pas à nous en aper-
cevoir.
Aussitôt installé, le nouveau chef du pouvoir exécutif adressa à
l'Assemblée le message suivant :
XYIII
Messieurs les Députés,
C'est surtout lorsqu'il s'agit des intérêts, et de l'avenir d'un peu-
ple, que l'on peut dire avec vérité que le temps est de l'argent. Il
importe donc, avant tout, de le ménager, et de l'employer toujours
utilement. Dans ce but, et pour prêcher d'exemple, je vais aujour-
d'hui vous exposer brièvement ce que j'ai à vous dire.
Mon élection à la présidence de la République par la Chambre
et la nation n'implique pas un changement de politique. L'illustre
homme d'Etat auquel je succède n'aura pas la douleur de me voir,
moi son élève, abandonner la voie de réserve et de sagesse dans
laquelle il a marché, et qui ramènera la France au degré de force
et de grandeur auquel lui donnent droit son glorieux passé, et sa
situation dans le monde.
(1) Ex Publii Mimis, apud A, Gell., XVII, 14.
— 6 —
Le choix que la France a fait de moi pour chef du pouvoir exé-
cutif n'a qu'une signification, mais une signification claire, formelle,
impérieuse. Il veutdire : Plus de partis, plus de divisions, union
de tous pour le salut de la patrie. Je suis la concorde élue.
Vous l'avez compris comme moi, messieurs, et, comme moi,
vous vous inclinerez devant cette unanime manifestation de la vo-
lonté nationale dont vous êtes les mandataires ; qui n'est encore
qu'un sage conseil, mais qui, si l'on n'en tenait compte, pourrait
devenir une menace pour la paix publique.
Votre mission comprenait trois points principaux : faire la paix,
délivrer le territoire, et, dans l'intervalle de ces deux grands évé-
nements, donner tous vos soins à la reconstitution morale et maté-
rielle de la France. Vous n'avez encore accompli que la moitié de
cette tâche difficile ; nous travaillerons ensemble à l'autre moitié ;
et, si nous parvenons au but, nous pourrons, vous et moi, en nous
retirant, et en faisant place à un nouveau président, et à une nou-
velle Assemblée, qui auront d'autres devoirs que les nôtres, nous
décerner cet éloge, le plus grand de tous : que nous avons bien
mérité de la patrie.
Nos relations avec les puissances étrangères sont bonnes, et les
liens qui nous unissent à la plupart d'entre elles, tendent tous les
jours à se resserrer. Cette heureuse entente tient surtout, à la pru-
dente conduite de mon prédécesseur, qui a donné à l'Europe la
certitude que la France veut fermement la paix, et ne songe pas à
courir de nouvelles aventures.
Oui, proclamons-le hautement, nous voulons la paix.
Nous voulons la paix, parce qu'elle est indispensable à nos pro-
jets de rénovation; nous voulons la paix, parce qu'elle est néces-
saire à la réorganisation de notre armée, au rétablissement do nos
finances, à la prospérité de notre commerce et de notre industrie ;
nous voulons la paix, disons-le franchement, non que nous en
trouvions le germe au fond de notre coeur brisé, mais parce qu'elle
s'impose à notre jugement; parce que, au-dessus de notre douleur
patriotique, nous plaçons le salut et l'avenir de la France.
Par toutes ces causes, parfaitement avouables, nous désirons la
paix, et nous la recherchons; et si, ce qu'à Dieu ne plaise, la guerre
parcourait de nouveau le monde avec son cortège de brutales fu-
reurs, personne, entendez-vous, personne n'aurait le droit de nous
dire : c'est vous qui l'avez déchaînée.
A l'intérieur, les impôts se perçoivent régulier emont; et notre pro-
chain budget sera facilement en équilibre, si vous consentez aux
sacrifices que nous serons dans l'obligation de demander au pays.
Le calme se fait peu à peu dans les esprits; la tranquillité matérielle
est assurée; et la prospérité publique n'attend, pour renaître et se
développer, que les garanties de sécurité qu'il est du devoir du
gouvernement de chercher à lui procurer.
Au dedans comme au dehors, je ne vois donc, dans le présent,
rien qui soit de nature à interrompre nos travaux; et,prochainement,
divers projets de loi vous seront soumis qui, tous, auront trait, soit
à la libération de nos provinces, soit à la reconstitution d'une France
forte et respectée.
Je compte, messieurs, pour mener à bonne lin tous ces travaux,
sur votre actif concours, et votre intelligent patriotisme.
XIX
Ce message ne fut pas également bien accueilli par les diverses
parties de la Chambre. On trouva généralement que le langage de
Salvador était dépourvu de toutes formes parlementaires; on lui
reprocha de donner des conseils comme un autre eût dicté des
ordres ; de vouloir imposer sans contrôle ses appréciations person-
nelles; de parler trop en son nom; de chercher à amoindrir l'As-
semblée en attaquant son omnipotence ; et, surtout, d'affecter une
tendance révolutionnaire à repasser d'elle, pour ne s'appuyer que
sur la volonté nationale, qu'il interprétait à sa façon.
Ceux qui avaient attaqué l'ancien président avec le plus d'achar-
nement, en étaient déjà à le regretter; et de mémo que, précédem-
ment, ils avaient opposé Salvador à Thiers, ils étaient bien près
aujourd'hui d'opposer Thiers à Salvador.
Ainsi va l'opinion : elle ressemble à la mer qui baigne nos riva-
ges ; elle a son flux et son reflux.
Dans la presse, l'impression fut moins fâcheuse. La plupart des
journaux se rallièrent aux vues du président, sans trop se préoc-
cuper de la forme dont ils les avait revêtues, et ils louèrent ses in-
tentions, sa politique et ses projets. Quant au public, il applaudit
sans restriction au discours de Salvador, heureux de trouver dans
le chef de l'État une volonté ferme, une ligne de conduite arrêtée,
et la certitude de voir écarter toute discussion irritante et préma-
turée sur la forme définitive du gouvernement, pour s'en tenir aux
— 8 —
questions plus urgentes de notre régénération intérieure et de la
libération de notre sol.
Le peuple ne marchande pas avec ses élus. Quand il donne le
pouvoir, il le donne tout entier. Non-seulement il permet qu'on
en use, souvent même il trouve bon qu'on en abuse. Il préfère un
maître à un conseiller, un dictateur à un président. Le suffrage
universel, sans correctif, donnera ses sympathies au despotisme,
idée simple qu'il saisit facilement, plutôt qu'à un gouvernement
parlementaire dont il comprend malles rouages compliqués, et qui
ne présente à son intelligence bornée rien de précis.
Après des orgies de liberté comme celles auxquelles nous avons
eu le malheur d'assister, ce ne sont pas seulement les masses qui
acclameront la force; des gens honnêtes, éclairés,en haine de l'anar-
chie, par amour de l'ordre et de la paix, se joindront aux illettrés,
et voteront comme eux.
Après les grands désastres et les discordes civiles, les nations
troublées ont besoin d'une main de fer qui étreigne les volontés,
qui domine toutes les opinions. De là, ces dictatures que la fata-
lité leur a imposées, et qui, suivant les temps, ont été tour à tour
Auguste, Cromwell, Napoléon Ier ou Napoléon III.
La France était alors dans une de ces situations critiques. Sal-
vador pour elle, ne représentait pas seulement la concorde, comme
il l'avait dit lui-même à la Chambre ; il représentait encore et sur-
tout la Force. Il aurait pu tout ce qu'il aurait voulu. Mais Salva-
dor était un honnête homme : il ne voulut pas. Il lui suffit de
posséder le pouvoir ; il en rejeta les insignes. Il eut pu être Monck
ou César, il choisit le rôle de Washington.
XX
Après ce message, la majorité de la Chambre effrayée de son
effacement, et redoutant, en cas de conflit, une dissolution à la-
quelle Salvador ne songeait nullement, reprit pour son compte le
projet de renouvellement de l'Assemblée par tiers. Elle sacrifiait
ainsi une partie de ses membres, mais elle se retrempait dans la
volonté nationale, et recouvrait de nouvelles forces.
Ce projet fut voté à une grande majorité.
Le gouvernement ne s'y opposa pas ; il s'y associa, au contraire,
ce qui fit craindre aux promoteurs de la loi d'avoir fait une fausse
manoeuvre. Et eu effet, cette infusion d'un sang plus frais dans le
Corps législatif le raviva; mais l'autorité de Salvador, loin d'en
être affaiblie, en fut fortifiée. Le coeur des deux pouvoirs battit
plus à l'unisson.
Immédiatement après ce vote, la Chambre décida que, en cas
de mort, de démission, de maladie ou de tout autre empêchement
du Président de la République, le président de l'Assemblée le
remplacerait de droit jusqu'à une nouvelle élection.
XXI
Dans le même temps, des négociations furent entamées avec la
Prusse pour la libération anticipée de nos provinces et, sans en
attendre le résultat, un projet d'emprunt fut déposé à la Chambre
par le Ministre des finances.
Nous extrayons du rapport de la Commission les passages sui-
vants, qui donneront une idée de l'économie générale du projet.
« Reconnaissons, et disons tout de suite que, à quelques me-
sures que nous recourrions pour nous acquitter, une nouvelle et
lourde charge viendra s'ajouter à toutes celles qui déjà pèsent sur
nous. Personne encore, que je sache, n'a découvert de formule
magique pour, en frappant du pied la terre, en faire sortir des mil-
liards qui ne coûteront rien.
» On peut tenir aujourd'hui pour avéré, je pense, que le seul
moyen pratique de nous procurer trois à quatre milliards, c'est de
les emprunter. Cela ne fait plus doute, et la discussion ne porte
que sur la question de savoir comment et dans quelles conditions
se fera cet emprunt, quand et comment il sera amorti. Car ce n'est
pas tout que d'emprunter, il faut encore s'acquitter ; et, n'en dé-
plaise à quelques novateurs, ce second point ne me parait pas
moins intéressant que le premier.
» Emprunter à bon marché, nous acquitter promptement, tel
doit être le but de nos efforts.
» Quand une nation a fait des folies, et que, par suite d'erreurs
coupables, d'incapacité ou d'abdication, elle a attiré sur elle la
ruine et, le châtiment, son rôle est d'accepter l'un avec résignation,
et do réparer l'autre résolument. Si elle a commis des fautes,
qu'elle en subisse les conséquences, qu'elle en supporte la charge,
et n'en lègue pas le fardeau à un avenir lointain.
— 10 —
» La loi des responsabilités s'impose aux sociétés comme aux
individus. C'est à la génération actuelle de solder le compte de nos
désastres. Elle ne pourrait, sans forfaire à ses devoirs, surcharger
indéfiniment notre dette publique, déjà trop lourde. Une peut être
question d'inscrire au Grand-Livre de nouveaux titres de rente ;
il faut émettre une série d'obligations à court terme, qui nous per-
mette de laisser le plus tôt possible à nos enfants une France grande,
forte et libérée.
» Abandonnons à d'autres les ruses et les mensonges diploma-
tiques. Payons la Prusse intégralement aussi vite que faire se
pourra. — Ce plus vite sera encore très long, car une somme do
plusieurs milliards ne s'encaisse ni en un jour, ni en six mois, —
et surtout ne laissons pas supposer, en offrant un à-compte à nos
créanciers, que nous caressons l'espoir de leur faire banqueroute.
» Que la Prusse, que l'Europe sache que la France tient ses en-
gagements, quels qu'ils soient; qu'elle ne nourrit aucune arrière-
pensée; qu'elle ne menace personne; qu'elle veut fermement la
paix; et, si une nouvelle guerre venait à éclater, qu'il soit évident
que nous n'en sommes pas les instigateurs; qu'elle se produit ou
dehors de nous, malgré nous.
» Cette croyance, si nous parvenions à l'implanter dans l'esprit
des peuples, nous vaudrait plus que les milliards que nous avons
perdus; car elle nous procurerait les moyens de les regagner rapi-
dement, et nous débarrasserait de la crainte d'en avoir jamais d'au-
tres à payer.
» Le jour où l'Europe aurait cette intime conviction : que la
France ne rêve aucune conquête, non plus la Belgique que le
Luxembourg, ou tout autre territoire ; qu'elle ne songe qu'à se régé-
nérer, à se reconstituer, et à améliorer le sort de ses enfants ; ce
jour-là, la France reprendrait dans le concert des nations la place
d'honneur qui lui appartient ; les petits et les faibles, affranchis de
toute crainte de servitude, s'empresseraient autour d'elle ; et en
même temps que, forts de cet appui, ils vivraient on paix, libres
et fiers, ils lui apporteraient le concours de leur force matérielle,
et formeraient autour d'elle un rempart impénétrable dont les dé-
fenseurs ne capituleraient jamais
» Puisque un emprunt est devenu obligatoire, et qu'il s'agit de
milliards, ne regardons pas à quelques centaines do millions. Em-
pruntons largement, de façon à pouvoir, notre rançon payée, con-
— II —
sacrer l'indispensable aux nécessités les plus urgentes, afin que
l'équilibre de nos prochains budgets ne soit pas atteint par l'in-
troduction successive de dettes criardes ou arriérées à solder, ou
de dépenses que, dès aujourd'hui, l'on peut facilement prévoir.
» La Commission vous propose en conséquence, Messieurs, d'é-
mettre immédiatement 40 millions (1) d'obligations à 87,30 pro-
duisant 5 p. 100 d'intérêt annuel, et remboursables à 100 francs
dans l'espace de vingt-deux ans.
Nous aurions ainsi en main, dans un temps plus ou moins rap-
proché, au gré du Gouvernement, 3 milliards 500 millions dont
l'amortissement exigerait une somme de 4 milliards.
» Cet emprunt serait ouvert dans tous les pays d'Europe et
d'outre-mer. C'est avec l'or de l'étranger qu'il faut payer l'étran-
ger, et cela, pour des raisons politiques et financières qu'il est
inutile de développer ici.
» Sur les trois milliards 500 millions mis à la disposition du
Gouvernement, 3 milliards serviraient à nous acquitter envers la
Prusse ; 400 millions seraient employés, comme je l'ai dit plus
haut, au mieux de nos besoins, de notre crédit et de nos intérêts,
et 100 millions seraient déposés dans une caisse de réserve des-
tinée à fournir les fonds d'amortissement de l'emprunt.
» Chaque année l'Etat verserait 100 millions à cette caisse, et,
en même temps, émettrait, en billets de banque, ou en papier si-
milaire, la somme nécessaire pour égaler colle du fonds de réserve.
Ces billets serviraient à rembourser une somme équivalente d'obli-
gations dont le tirage aurait lieu tous les ans, de façon que, lors-
que la réserve aurait atteint 4 milliards, l'émission des billets
s'élèverait à la même somme de 4 milliards et l'emprunt serait en-
tièrement remboursé.
» Les billets ainsi mis eu circulation, ayant pour gage une
somme égale déposée à la caisse do réserve, présenteraient des ga-
(1) Rien n'empêcherait do réduire, le chiffre de 40 millions, en créant des
séries de 2, 5 10 et 100 obligations, cl de faire, par exemple, l'émission comme
suit :
5,000,000 obligations de 100 fr. ci 500 millions.
2,500,000 — 200 ci 500 —
2,000,000 — 500 ci 1,000 —
1,000,900 — 1,000 ci 1,000 —
110,1,00 — 10,000 ci 1,000 —
10,000,000 obligations, ci 4 milliards,
— 12 —
ganties indiscutables, plus solides encore que le papier de la Ban-
que, et seraient acceptés partout et par tous, sans qu'il fut même
nécessaire d'en décréter le cours forcé.
» Les fonds de réserve seraient affectés à des achats de titres de
premier ordre : tels que rentes d'Etat, actions et obligations de
chemins de fer, obligations foncières, etc., et les intérêts seraient,
chaque année, cumulés avec le capital.
» Dans cette hypothèse, à la fin de la première année, la posi-
tion serait celle-ci :
» 100 millions ayant été remboursés en billets à la clôture de
la souscription, notre dette se trouverait réduite à 3 milliards 900
millions dont l'intérêt à 5 p. 100.
» Est de 193 millions.
» Versement de la réserve 100 —
» A verser par l'État à la fin de la pre-
mière année 295 millions.
» Pendant le même temps, la réserve (compris les intérêts), se
serait élevée à 105 millions, et en y ajoutant les 100 millions ver-
sés par l'État à la fin de la première année, elle atteindrait le chiffre
de 205 millions. Or comme, à cette époque, il n'y aurait encore que
100 millions de billets en circulation, on ferait une nouvelle émis-
sion de 105 millions, afin d'élever le chiffre des billets au montant
de la réserve.
» Au bout de deux ans, 205 millions ayant été remboursés, notre
dette se trouverait réduite à 3 milliards 795 millions dont l'intérêt
à 5 p. 100.
» Est de 189,750,000
« Versement à la réserve .... 100,000,000
» A verser par l'Etat à la fin de la
deuxième année 289,750,000
» Pendant le même temps, la réserve avec les intérêts se serait
élevée à 215,250,000 francs, et en y ajoutant 100 millions à verser
par l'Etat, elle atteindrait le chiffre de 315,250,000 francs. Or,
comme à cette époque, il n'y aurait encore que 205 millions de bil-
— 13 —
lets on circulation, on ferait une nouvelle émission de 110,230,000
francs, afin d'élever le chiffre des billets au montant de la ré-
serve.
» Eu continuant ce calcul, on verra que la réserve et les émis-
sions de billets augmentant sans cesse, et notre dette diminuant
dans la même proportion, le total des sommes à payer par l'Etat,
après avoir été, comme nous l'avons précédemment noté :
A la FIN de la pre-
mière année, de. 100,000,000 pour la réserve.
Plus 195,000,000 pour intérêts de l'emprunt.
Soit ensemble. . 293,000,000
A lu fin de la deu-
xième année, de. 100,000,000 pour la réserve.
Mus 189,730,000 pour intérêt de l'emprunt.
Soit ensemble . . 289,750,000
descendrait successivement aux chiffres suivants :
» A la fin de la cinquième année . . . 272 millions.
» A la fin de la dixième année .... 237 —
» A la fin de la quinzième année . . . 192 —
» A la fin de la vingtième année . . . 135 —
» A la fin de la vingt-deuxième année. 107 —
» Après vingt-deux ans, les 4 milliards de billets seraient émis,
et le chiffre de la réserve serait de plus de 4 milliards 100 mil-
lions.
» La valeur du gage dépasserait la dette.
» Il resterait alors à réaliser ce gage, et à retirer les billets
émis, ce qui ne se pourrait faire rapidement, sous peine d'amener
un bouleversement financier.
» Mais, il n'y aurait nul besoin de rien précipiter, puisque le
gage dépassant la dette inspirerait à tous une juste confiance dans
le succès final de l'opération, et qu'en outre le Trésor bénéficie-
rait d'autant plus qu'il reculerait l'époque du retrait des billets.
» Il suffirait, je crois, de reprendre chaque année, à la circula-
tion, 300 millions de billets. Au bout de huit ans, suit trente ans
après l'émission de l'emprunt, l'État aurait amorti 4 milliards et
- 14 —
pourrait disposer d'un reliquat d'environ 1,200 millions. (Voir le
tableau ci-joint.)
XXII
Ce projet fut adopté avec quelques modifications, et les époques
de versement furent distancées' comme suit :
En souscrivant 17fr. 50 c.
Après la répartition 10 »
Au bout de 3 mois. , 10 »
— 6— -10 »
— 9 — 10
— 12 — 10 »
— 13 — 10
— 18 — ..... 10 »
TOTAL 87 fr. 50 c.
Cet emprunt, lancé immédiatement sur toutes les places de
l'Europe et de l!Amérique, obtint le succès qu'on en attendait. Le
total de la souscription dépassa le chiffre de six milliards.
La Chambre passa ensuite à la discussion du budget de 1873, et
combla le déficit des recettes par le rétablissement des tarifs de 1810
pour les sels livrés à la consommation (1), et le vote de nouveaux
impôts sur le revenu, les matières premières et les patentes.
Ces diverses lois ne passèrent pas sans difficultés. Mais, tout en
faisant des réserves sur la question de principes, l'Assemblée com-
prit qu'elle ne pouvait refusera l'Etat les moyens de faire face aux
nécessités de la situation, et, dans son patriotisme, elle consentit
à ces nouveaux et indispensables sacrifices.
Après ces travaux, elle prit deux mois de vacances.
Profitons-en pour nous occuper un peu de M. de Bismark.
(1) Les sels destinés à l'agriculture et à l'industrie continuèrent de jouir des
bénéfices du régime préexistant.
— 15 —
XXIII
Le grand Chancelier n'avait pas été heureux dans ses prévisions
au sujet de Salvador. Il l'avait vu arriver successivement à la
Chambre, et à la présidence de la République, avec une rapidité qui
avait trompé tous ses calculs. L'intimité et l'accord de l'ancien et
du nouveau chef du pouvoir exécutif l'avaient également surpris.
Il n'avait point présumé tant d'abnégation chez M. Thiers, tant de
respectueuse déférence de la part de Salvador. Il n'avait pas cru à
une entente possible entre ces deux hommes, et surtout dans les
conditions où elle s'était produite. Ce noble patriotisme, qui avait
fait descendre le premier du fauteuil avec joie, et y monter le se-
cond par pur dévouement, restait incompris par cet homme chez
qui l'amour de la patrie se confondait avec un orgueil effréné, et la
passion du commandement. La conduite de M. Thiers surtout res-
tait pour lui une énigme indéchiffrable. « Nous prestons nos biens
et nos vies au besoing de nos amis, mais de communiquer son
honneur et d'estrener aultruy de sa gloire, il ne se veoit gue-
res (1). » Lui se reconnaissait incapable de s'immoler de la sorte.
« Isolé, chétif, inconnu, » avait-il dit de Dal Rovas, « les Fran-
çais n'iront pas l'arracher de sa retraite. D'ailleurs, il arriverait
trop tard! » Et voilà que cet homme isolé, chétif, inconnu, les
Français, contre toute attente, l'avaient découvert, et l'avaient
acclamé. Et cet isolé était aujourd'hui entouré de la nation entière ;
ce chétif était président de la République ; cet inconnu, son nom
rententissait dans les Deux-Mondes ! Et cette prodigieuse transfi-
guration s'était opérée dans l'espace de quelques mois !
M. de Bismark fut tout d'abord un peu étourdi de ce change-
ment à vue; mais il ne tarda pas à dominer cette émotion passa-
gère. Son orgueil se révolta contre l'espèce de défaillance morale
qu'il avait ressentie, si courte qu'elle eût été ; il se redressa im-
placable dans sa haine, et plus acharné dans la poursuite de son
oeuvre.
Suivant un nouvelliste de Berlin, il s'était écrié : « Hé bien !
tant mieux ! J'étais fatigué de lutter contre des nains. Mes faciles
(1) Montaigne, liv. 1, ch. 41.
— 16 —
victoires m'inspiraient du dégoût. Un homme enfin s'est placé de-
vant moi, et veut me barrer le chemin. A nous deux Salvador !
Poussons les peuples comme des billes sur un tapis. L'histoire
marquera les points ! »
XXIV
Cependant Salvador ne restait pas inactif pendant la villégia-
ture des députés.
Après avoir paré au plus pressé, il songeait à l'avenir, et amas-
sait des matériaux pour édifier la ville dont il venait de tracer, et
de fortifier l'enceinte.
Dans ce but, il créa des commissions d'hommes spéciaux, pris
en dehors de l'Assemblée, et chargés d'élaborer les problèmes so-
ciaux que les représentants de la nation devaient être prochaine-
ment appelés à résoudre.
En outre des membres choisis par le gouvernement dans tous
les rangs de la société, et à tous les degrés de la hiérarchie, tout
citoyen pouvait, sur sa demande, être admis à développer ses idées
devant les commissions.
Parmi les nombreuses questions qu'elles devaient étudier nous
citerons particulièrement les suivantes :
1° Reconstitution du Conseil d'État.
2° Réforme de la magistrature.
3° Examen des tarifs, et des traités de commerce.
4° Instruction publique : s'attacher à la rendre morale et prati-
que. Se préoccuper moins de former des savants que des hommes
utiles, honnêtes et d'un jugement sain.
5° Systèmes d'impôt : Étudier le problème d'un impôt unique à
établir soit sur le revenu, soit sur le capital, soit sur ces deux bases
simultanément.
6° Recherches de moralisation par la création de jeux publics,
de conférences, d'une littérature populaire, de récompenses, ou
par tous autres moyens pratiques.
7° Réorganisation des administrations civiles et militaires.
8° Reconstitution de la Légion d'honneur.
9° Création d'un tribunal de censure.
10° Révision du tit. II. liv. III, du Code civil. Des donations
entre-vifs et testaments.
— 17 —
Salvador s'occupa personnellement de plusieurs de ces questions.
Nous reproduisons ci-après quelques extraits du journal *". dans
lequel Dal Rovas avait précédemment publié ses articles, et qui
passait pour recevoir ses inspirations de la présidence.
XXV
« Tenez, laissez-moi vous le dire, nous sommes tous coupables.
Tous, sciemment ou involontairement, par nos actions, ou par
notre inertie, nous avons contribué à notre abaissement, et aux ca-
tastrophes qui l'ont suivi. C'est de cette pensée qu'il nous faut bien
pénétrer.
Tant que nous ne songerons qu'à nous accuser les uns les autres,
et à rejeter sur nos adversaires politiques la lourde responsabilité
de notre chute, nous ne nous relèverons pas : nous ne ferons que
rouler plus avant dans l'abîme, avec moins de chance, chaque jour,
de nous en tirer.
Voyons, là, franchement, la main sur la conscience, croyez-vous
que huit à dix millions de citoyens vertueux, comme chacun de
vous prétend l'être, se fussent, en quelques années, laissé pervertir
par la contagion de l'exemple, si pernicieux qu'il fût ? Ne serait-il
pas plus exact, et plus profitable de reconnaître vos torts et vos
faiblesses; d'avouer que vous êtes de moitié dans cette décadence ;
qu'on a spéculé sur vos vices, et qu'on s'en est servi contre vous
en les exploitant !
On l'a dit il y a longtemps : les peuples n'ont que les gouver-
nements qu'ils méritent. Si l'Empire ne valait rien, vous ne valiez
pas plus. Corrompus, vous êtes tombés dans les mains de corrom-
pus. Ce n'est que justice !
Le pouvoir élu par vous, vous a conduit aux gémonies ; au
pouvoir vous-mêmes, vous qui accusez les autres et vous inno-
centez, vous n'eussiez pas mieux fait !
Qu'importe qu'eux ou vous ayez gaspillé les finances de l'État,
détruit la discipline dans l'armée, perdu la France ! Le résultat est
le même. Allez, nous pouvons nous frapper la poitrine, et dire en-
semble : « mea culpa, mea culpa, mea maxima culpa ! »
Comment réparer nos fautes ? Est-ce possible? Si c'était impos-
sible, je ne vous demanderais pas de le tenter : car, à l'impossible,
— 18 —
nul n'est tenu, pas même un Français, croyez-le ; mais ce sera diff
cile, je vous le dis. Toute réforme est difficile. Si vous voule
vous sauver, vous êtes condamnés aujourd'hui à accomplir de
choses difficiles. Aurez -vous ce courage ?
Ah ! je sais bien que mon langage n'est pas flatteur, et qu'il es
dur, après avoir été adulé si longtemps, de s'entendre dire des vé
rites désagréables.
Vous regrettez ce bon temps où l'on vous disait chaque matin
que vous étiez le génie de la liberté, le flambeau de la civilisation
la gloire de l'humanité, le premier peuple du monde, et autre
flatteries puériles autant que vaines et surtout dangereuses.
Vous vous étiez endormis sur cette montagne de vanité, et vou
vous réveillez au fond d'un trou. Ce n'est pas gai ; c'est mêm
quelque peu humiliant, j'en conviens ; mais enfin, oui ou non
Voulez-vous en sortir ?
Si oui, travaillez, souffrez et priez, toutes choses que vous ave
désapprises dans votre orgueil insensé ; et peu à peu, après beau
coup de temps, beaucoup de fatigues, beaucoup de douleurs, beau
coup d'humilité, beaucoup d'obéissance, peut-être Dieu ou le ha
sard, — je préférerais vous voir accepter le premier nom, et accla
mer la force intelligente plutôt que la force aveugle,— peut-êtr
dis-je, après cette expiation, Dieu vous retirera-t-il de l'abîme o
Vous subissez votre châtiment, et vous conduira-t-il dans ces voie
meilleures où l'honnête homme cherche le bien, et rencontre l
mieux.
X
« L'armée et les finances doivent appeler toute votre attention
Pour reprendre dans le monde la légitime influence que vous ave
perdue, il vous faudra beaucoup de soldats, et beaucoup d'argenl
C'est une nécessité à laquelle vous ne sauriez échapper.
Vous réorganisez votre armée, réorganisez vos administrations
elles en ont grand besoin. Mais, de ce travail, chargez des hom
mes éclairés, consciencienx, énergiques, qui briseront impitoya
blement les résistances de la paresse, de la routine et du népotisme
Que la loi prenne tout fonctionnaire à son début, le suive pas
pas, et le conduise là où son mérite lui donne le droit de parvenir

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