Torrents dans la vallée : poésies / par Adolphe Bordes,...

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Amyot (Paris). 1847. 1 vol. (IV-310 p.) ; gr. in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1847
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V
(L
lû i o
TORRENTS
DANS
LA VALLÉE
LISIEUX". — IMPRIMERIE DE VEUVE TISSOT, RLE PONT-MORTAIS,. G.
A MES AMIS
PAX.
L<OMBIEN de fois ne m'avez-vous pas demandé si je
donnerais une préface à ce volume, et combien de fois ne vous ai-je pas
répondu Non, attendu que je n'en reconnaissais nullement l'opportunité!
Cette détermination vous a semblé d'autant plus inexplicable qu'elle était
plus en dehors des usages généralement suivis en pareil cas : aussi vous
dois-je aujourd'hui de motiver le pourquoi du refus que j'ai cru devoir
constamment opposer au désir que vous m'aviez manifesté.
n A MES AMIS.
Une préface —si j'en excepte l'impérieux besoin qu'éprouve
un auteur de relier par un anneau intermédiaire la chaîne de son drame
à celle des causes antérieures qui en ont amené les différentes péripéties:
en dehors de cet éclair rapide qu'il ne jette sur le passé que pour assu-
rer d'une manière plus intime l'initiation de ses lecteurs à l'intelligence
de la série d'événements qu'il se propose de dérouler à leurs yeux, —
une préface, dis-je, est presque toujours, à mon avis du moins, une
superfétation oiseuse ; anormale, malgré ses faux-semblants d'actualité ;
irritante, si l'auteur n'y prend garde; aventureuse dans la sphère qu'elle
embrasse, aussi bien que dans les conflits qu'elle soulève; dangereuse,
par les susceptibilités brûlantes auxquelles elle s'attaque parfois sans
ménagement, trop souvent sans respect pour l'opinion qui lui est con-
traire; inconséquente enfin, en ce que, injuste, impitoyable pour ce
qu'elle appelle une autre école que la sienne, elle sollicite presque tou-
jours pour son propre compte un bénéfice de tolérance que ses adver-
saires seraient en droit de lui refuser avec cette àpreté de formes dont elle
se complaît à revêtir ses arguments spécieux, même les moins logiques.
Voilà pourtant jusqu'où peut entraîner cet amour de disser-
tation intempestive; cette ardeur de polémique plus irritante que ration-
nelle; ce laisser-aller d'assimilation trop intime! Lisez plutôt : L'un,
prenant occasion du volume qu'il édile, se croit dans l'obligation de nous
donner l'historique de la poésie depuis les temps les plus reculés jusqu'à
nos jours; un autre voudra motiver aux yeux de ses lecteurs l'à-propos
du titre qu'il a choisi; un autre encore nous dira par quelle succession
de douleurs secrètes et navrantes, de désenchantements amers, après
avoir lutlé sans relâche, s'être mille fois heurté à l'égoïsme étroit de
notre époque; s'être vu abandonné, brisé, anéanti, il s'est un jour relevé
poêle..., c'est-à-dire avec toute la conscience de sa dignité, de ses de-
voirs , de sa véritable force. Pauvre imprudent ! qui se berce de l'espoir
de soulager son coeur, parce qu'il vient de l'ouvrir à l'indifférent qui lui
reste froid ou le dédaigne; au parjure qui l'ironisé; au sceptique bronzé
A MES AMIS. m
qui l'écoute sans le comprendre!... un autre enfin classera les intelli-
gences par écoles, par catégories; et livrera tout ce qu'il sait ou
suppose; tout! même ce qu'il aurait du taire.
Si je n'ai donc pas voulu donner de préface proprement dite
à ce volume, c'était d'abord pour éviter jusqu'au moindre des écarts que
je viens de signaler plus haut ; en second lieu, ce premier ouvrage,
que je livre au public, étant moi tout entier, il ne me restait naturelle-
ment rien à dire, rien à développer ; je me trompe ! le dernier voile,
le voile mystérieux, le voile du sanctuaire, il ne m'appartenait point de
le soulever...; aussi, est-ce le seul bien que je me sois fait un devoir
de respecter sans réserve.
Qu'importe, je vous prie, l'histoire comparée de la poétique,
par exemple, chez les anciens et les modernes, à l'homme du jour, affairé,
pressé de lire? Qu'importe à l'âme en peine, qui vous demande sympa-
thie et quelques-unes de ces douces paroles qui soulagent et consolent,
la plus savante dissertation, dont le moindre inconvénient, en pareil cas,
est de faire autour du coeur un froid qui glace, un vide qui ne saurait
guérir? Pourquoi surtout celte ligne de démarcation haineuse et per-
sistante entre ce qu'on est convenu d'appeler Classiques et Romantiques?
Pourquoi ces drapeaux rivaux dans un même camp, entre frères assis
à la même table, appelés à partager les mêmes agapes intellectuelles?
comme s'il y avait autre chose à dire que ce qu'il faut, et quand il le
faut ; une autre école à suivre que celle du vrai ; un autre culte à révérer
que celui du beau! Comme s'il dépendait de l'homme, quelqu'il soit, d'im-
poser systématiquement à l'expression de la pensée telle ou telle forme
qui lui appartient et lui sourit, plutôt que telle ou telle autre qui n'est
pas la sienne, et, qu'à ce prix, il ne saurait admettre ; de fermer obstiné-
ment les yeux pour ne pas voir, ne pas être forcé d'admirer deux astres
rivaux également purs dans leur éclat! comme si, dans les mêmes limites,
avec un charme différent, mais des droits parfaitement incontestables, le
iv A MES AMIS.
ruisseau ne pouvait couler paisiblement sur son lit de fleurs et de cailloux :
le torrent gronder, bondir avec fureur sous l'impulsion inconnue qui lui
est donnée, puis s'étendre, onduler, dormir à son tour et fertiliser,
comme une eau plus tranquille, ces campagnes si riantes qu'il paraissaii
devoir engloutir !
Laissons donc celui-là murmurer à sa manière son modeste
cantique de paix et de bonheur; laissons le pauvre oiseau des bois ga-
zouiller au vallon son hymne d'amour à l'Éternel; la colombe isolée gémir
sur le vieux chêne; la corneille vigilante jeter sa voix d'alarme; l'aigle
son cri de guerre et de victoire.... Ne demandons pas au torrent quelles
sources bouillonnantes, quelles secousses volcaniques le précipitent hors
de son lit; pourquoi, trop à l'étroit entre ses rives escarpées, indigné
des obstacles qui l'y emprisonnent, il se sent le pouvoir de tout vaincre
pour dépenser cet excédant de vie qui le tourmente et le fatigue ; pour
faire entendre à son tour, dans le calme de la nuit, au bruissement des
vents, dans l'horreur de la tempête, cette voix de rude volupté , de sau-
vage indépendance et de sombre colère, que Dieu lui a donnée, dont, par
cela même, il ne doit compte qu'à Dieu seul! N'oublions jamais surtout
qu'il est certains secrets de lame qui doivent y brûler dans le mystère ,
comme y mourir dans leur plus chaste parfum
ADIEU
ADIEU
Adieu amours, adieu gentil corsage;
Adieu ce tainct, adieu ces frians yeux ;
Je n'ay pas eu de vous grand advanlage...
Un moins aymant aura peut-être mieux.'
Clément Marot.
OUIS-JE libre, Madame, ou toujours votre esclave?
Qu'avez-vous résolu, qu'avez-vous ordonné?
S'il vous plaît aujourd'hui de rompre toute entrave,
Rendez-moi le bonheur que je vous ai donné !
ADIEU.
Plus de ces mois couverts qui voilent un mystère!
Plus de rires moqueurs, de reproches sans fin !
Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait qui puisse vous déplaire?
Parlerez-vous enfin?
Mais, que me reste-1—il, après tout, à connaître?
Qu'importe à quel brasier ait fondu mon trésor !
Par pitié, taisez-vous; j'en sais trop..., et peut-être
Que, pour me consoler, vous tromperiez encor.
Sous le poids écrasant d'une horrible contrainte
Que de fois dans le monde ai-je souffert par vous!
Et que de fois, Madame, ai-je interdit la plainte
A mes transports jaloux!
ADIEU.
Que de fois, moi si fier, épris de tant de grâces,
Sous un poignant sarcasme ai-je courbé le front ;
Et, pour ne pas clouer un remords sur vos traces,
N'ai-je pas dévoré mes pleurs et mon auront!
Et lorsque le lion, accroupi dans sa cage,
Manquant d'air et de sang, rugissait de fureur,
Vous, plus puissante encor, vous enchaîniez sa rage
D'un oeil fascinateur.
Vous le touchiez du doigt..., et sa gueule béante
Se fermait lentement sans broyer ses barreaux !
Vous étendiez la main..., comme une lave ardente
Sa langue, avec amour, en séchait les vaisseaux!
ADIEU.
Était-il loin de vous? l'âme non moins brisée,
Et, de ce poids d'airain acceptant la moitié,
A travers tant de feu vous jetiez la rosée
D'un regard de pitié....
Regard mystérieux! oh! soyez-en bénie !...
Ange consolateur descendu jusqu'à moi,
Sous sa frange d'ébène il m'apportait la vie...,
Il faisait plus, Madame, il me rendait la foi!
Alors, pour consoler mon pauvre coeur en peine,
De quelque objet aimé vous approchiez bien près :
Vous y laissiez courir un instant votre haleine...,
Je le baisais après !
ADIEU.
Aussi ne. croyez pas que le soir je blasphème
L'étoile, qu'à genoux, j'adorais le matin;
Si vous m'avez trompé, c'est toujours vous que j'aime :
Si vous tombiez plus loin, je vous tendrais la main.
Mais, heureuse aujourd'hui; quand chacun vous implore-,
Sur un chemin de fleurs précipitez vos pas;
Car ici tout mugit; le volcan fume encore...
Oh ! ne l'approchez pas !
Craignez, si près du bord, que votre pied ne glisse;
Ou, s'il faut qu'à tout prix vous en trouviez le fond,
Attendez que sa lave au moins se refroidisse,
Et dorme, sans retour, dans son gouffre profond.
ADIEU.
Alors, la sonde en main, l'oeil plongé dans l'abîme,
Recueillant le dernier de ses tressaillements,
Vous jugerez enfin de ce travail sublime
Par ses déchirements.
Vous vous demanderez comment, par quel prodige,
Ce feu, changé sitôt en un brasier d'enfer,
Respecta cependant la rose sur sa tige,
Et la laissa debout..., lui, qui fondit le fer!
Mais il est un secret que de votre baguette
Vous toucheriez en vain pour en ouvrir la fleur ;
Il reste impénétrable à la femme coquette...
C'est le secret du coeur!
ADIEU.
A chacun son destin, à chacun sa mesure!
A moi, le poids du jour, et le soir l'abandon;
A vous, ce qui séduit sous une foi parjure;
A moi, pour l'oublier, un trésor de pardon!
A vous, l'enivrement qui suit toute conquête;
A vous, l'indifférence..., à moi le souvenir:
A moi, qui ne sais plus où reposer ma tête,
Des mots pour vous bénir!
Que mes rivaux d'amour, joyeuses hirondelles,
Se croisent dans les airs où mon rôle est fini !
Voltigez avec eux...; j'ai replié mes ailes,
Comme l'oiseau blessé qui se meurt dans son nid.
II
NAPOLÉON
ODE
Couronnée par l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts, du département de la Somme,
dans sa séance solennelle dn \" septembre 1844.
,1e veux chanter une hymne à son augusle cendre,
La baigner de mes pleurs; puis mourir... et descendre
Dans le tombeau qu'elle a béni.
MracFanny Denoix.
1\|aPOLÉON touchait à ce moment suprême
Où le fort, seul debout, n'a plus foi qu'en lui-même...;
Bien loin derrière lui, prix de tant de combats,
Moskoav fumait encor surpris de tant d'audace ;
12 NAPOLÉON.
Et, vaincus par l'hiver, sous un manteau de glace
Dormaient tous nos soldats....
Seul debout! seul rêvant d'ardentes représailles;
Rebaptisant sa gloire au feu de cent batailles ;
Heurtant du pied les rois, et broyant leurs palais...
Tandis, qu'à deux genoux, sa France bien-aimée,
Comme une reine en deuil de sa puissante armée,
Lui demandait la paix.
« La paix! oh! vois plutôt ces champs de Moscovie
« Que mes vieux grenadiers ont semés de leur vie...
« Vois ces corps mutilés..., vois leurs membres épars!
« Ce n'était pas en vain qu'ils me criaient: vengeance!
NAPOLEON. 13
« Vous, qui m'étiez si chers, soldats ! morts pour ia France,
« Réveillez-vous... je pars !
« Je veux rendre le vol à toutes mes abeilles ;
« A mon Aigle surtout! enfanter des merveilles...;
« Je veux fondre l'airain en milliers de canons !
« Je veux, lorsque du pied j'avertirai la terre,
« Voir jaillir par torrents une eau qui désaltère
« Cent mille bataillons.
« Je veux remettre au joug cette foule échappée
« De princes et de rois parqués sous mon épée...;
« A leurs bercails dorés qu'ils retournent demain !
« C'est assez de repos; le travail seul féconde...;
« Je veux savoir encor ce que pèse le monde
« Dans ma puissante main !
14 NAPOLEON.
" A moi, jeunes guerriers! accours, ma vieille Garde!
« L'Europe est dans l'attente, et le ciel nous regarde !
« Au vent, mes étendards ! en mer, tous mes vaisseaux !
« De mortiers, de canons, hérissez mes falaises !
<■ Fondez, forgez, trempez! centuplez mes fournaises!...
« Ouvrez mes arsenaux !... »
Il dit; et déjà l'oeuvre éclosait grand, immense,
Au souffle créateur de sa vaste puissance :
Déjà, pour le venger, son peuple était debout,
L'élreignait dans ses bras, hurlait des cris de joie ;
El, de son aire d'or couvant des yeux sa proie,
L'Aigle planait partout.
NAPOLÉON. 15
Paris était béant !... chacune de nos villes
Y versait des guerriers en innombrables files ;
Tout marchait, tout roulait; ses coursiers fendaient l'air:
Et ses canons joyeux, la hampe emprisonnée,
Sur leur axe brûlant, et la bouche inclinée,
Volaient comme l'éclair.
Et Loi! toujours pensif, fier d'un si noble esclave,
Ecoutait froidement bouillonner cette lave ;
Laissait battre la vague, et le volcan mugir :
Le géant calculait combien de pas encore
Il voudrait accorder du couchant à l'aurore
Pour vaincre et conquérir....
16 NAPOLÉON.
Qu'ils étaient beaux tous deux ! l'un, coulé d'or au moule
Où Dieu fond tant d'airain, et qu'on nomme la foule ;
Elevé d'un seul bond du parvis à l'autel ;
L'autre, peuple à genoux, ou levier qui travaille;
L'un, plus grand que César; l'autre, fait à sa taille;
L'un, par l'autre, immortel!
Mais voyez, écoutez! Paris ouvre ses portes:
Les tambours, les clairons, à ses mille cohortes
Disent leurs chants de guerre, et de gloire, et d'amour...
Là-bas, c'est le canon qui tonne d'allégresse ;
Là-haut, c'est le bourdon de l'antique Lutèce
Qui gronde dans sa tour.
NAPOLÉON. 17
Il part; oh! qui pourrait circonscrire un espace
Au souffle du Seigneur, à l'aquilon qui passe,
A lui, Napoléon, dont la gloire est l'enjeu :
Le monde anéanti sommeillait de la veille...,
Sa foudre impériale un matin le réveille ;
Le soir, il est en feu !
Précipitant son Aigle au plus fort du carnage,
Comme un prédestiné qui joue avec l'orage,
Sur le bord du cratère il se plaît à pencher :
Dans ce chaos sanglant, où chacun a sa date,
La bombe, au sillon d'or, part, siffle, tombe, éclate,
Et n'ose le toucher....
18 NAPOLÉON.
Napoléon, arrête! oh! vois donc cette brume
Qu'un géant roule à toi, si grosse d'amertume !...
Là, le point culminant; là, le pas dangereux :
Tes canons mutilés commencent à se taire;
Invincible à son tour, sous un morne suaire
Elle a couché tes preux.
Rappelé tes drapeaux, il en est temps encore!
Ne les tourmente plus au feu qui les dévore ;
C'est un signe infaillible, un sinistre témoin...,
C'est la voix qui, d'en haut, crie au plus indomptable :
« Retourne! je le veux..., j'ai soufflé sur le sable...,
« Tu n'iras pas plus loin !... »
NAPOLEON. 19
La guerre a des écueils dont la pente est rapide ;
Elle a des jours de gloire, et de faveur perfide :
N'es-tu pas assez fier de Lutzen et Bautzen?
D'avoir, à flots de sang, lavé la foi saxonne?
Quel fleuron manque donc à ta riche couronne
Après Dresde et Wurchen?..
Trop long-temps ébranlé par d'horribles tempêtes
Le monde s'est tordu dans tes brûlantes fêtes :
Qu'il repose !... ou demain ton astre pâlira ;
Car Leifsick n'est pas loin... vois ! le destin te gagne...,
Il y court détacher le grain de la montagne
Dont le choc te broîra....
20 NAPOLÉON.
« Quelle est donc, réponds-tu, cette folle espérance
« Qui prétend ici-bas enrayer ma puissance,
« Et retirer la main quand je lève un tribut?
« Que d'autres sur leurs pas regardent en arrière !
« Puisque Dieu sans relâche agrandit la carrière,
« J'en atteindrai le but!!!... »
Il l'a touché, ce but, sans sceptre et sans couronne;
Sur un roc escarpé que la mer environne,
Et, pour lui tout exprès, enfanté d'un volcan ;
Par des ongles de fer déchiré sur la braise ;
Loin des baisers d'un fils, dans une cage anglaise,
Au bout de I'Océan!...
III
HONNEUR ET GLOIRE
Madame FANKY DENOIX, à Monsieur ADOLPHE BORDES,
Le jour du couronnement de son ode à Napoléon.
La sainte poésie environne tes pas;
C'est le plus bel amour des amours d'ici-bas!
Sainte-Beuve.
JhAISSE-MOI, noble frère, applaudir à ta gloire.
Et jeter une fleur sur tes pas triomphants :
Laisse-moi te redire, oh! va, tu peux me croire,
■U HONNEUR ET GLOIRE.
Qu'il n'est pas de moments plus chers à la mémoire
Que ceux où l'avenir nous choisit pour enfants !
Je la connus aussi, cette heure, objet d'envie ;
Sur mon front, comme un astre, elle brille toujours :
Et souvent, par son charme, en extase ravie,
Je me prends à rêver qu'elle rend à ma vie
Les rayons de l'espoir, les roses des beaux jours.
C'est ici que ma lyre a conquis la couronne
Dont tu viens aujourd'hui te poser le vainqueur :
Comme à ce fier penser mon âme s'abandonne !
HONNEUR ET GLOIRE. 25
Pour cette volupté que la gloire nous donne
Pourquoi Dieu n'a-t-il pas agrandi notre coeur ?
Céleste souvenir, visite-moi sans cesse ;
Mes longs instants d'ennui, viens me les embellir !
Venez, divins lauriers, que ma bouche vous presse!...
Fleurs, immortelles fleurs, de génie et d'ivresse
Oh ! qu'une fois encor je puisse vous cueillir !
Que je ne suive pas une vaine chimère !
Généreux Lauréat, viens me tendre la main....
Mpi, je me sens faiblir au goût d'une onde amére ;
26 HONNEUR ET GLOIRE.
Vois ! depuis que la mort vint me prendre ma mère,
Que de regrets, de pleurs, entravent mon chemin !
Oui, de Napoléon dis les exploits sans nombre ;
Fais partout révérer l'idole que tu sers :
Quand nos voix et nos coeurs frappent sa couche sombre
Ne te semble-t-il pas que soudain sa grande ombre
S'échappe du tombeau pour bénir nos concerts?
Mais je reviens à toi, que tout un peuple admire,
Et qui, pour un mortel, me parais trop heureux ;
Mon luth, plein du bonheur qui sur ton front respire,
HONNEUR ET GLOIRE. 27
Veut, avant que la nuit reprenne son empire,
Sur tes pas enchantés répandre tous ses voeux....
N'est-ce pas qu'il est doux de poser sur sa tête
Ce fruit de nos labeurs, ce prix de nos combats ;
De se créer le roi de la plus riche fête ;
De crier, quand l'envie exhale sa tempête :
« Meurs au pied des autels que je fonde ici-bas ?... »
N'est-ce pas qu'il est doux de s'armer de constance?
De savoir, des hauteurs de la célébrité,
Entre la foule et soi poser une distance ?
28 HONNEUR ET GLOIRE.
N'est-ce pas qu'on voudrait livrer son existence
Pour cette heure d'orgueil et de célébrité?
Savoure avec transport cet océan de joie;
Ravis-le sans partage aux destins rigoureux ;
Centuple tes efforts, réduis leur vaste proie !
Hélas ! dans cet exil où le ciel nous envoie,
Qu'ils sont courts les moments où nous sommes heureux !
Cependant que pour toi l'ivresse se prolonge ;
Sois de notre pays et l'amour et l'honneur !
Bon frère, que la gloire où ton être se plonge
De nos brillants plaisirs n'imite pas le songe...
Qu'elle porte chez toi mille fruits de bonheur!
IV
MERCI
A Madame FANNY DENOIX,
Membre de plusieurs Académies.
Ceux qui pleurent sont mes enfants; il me
semble leur avoir donné et de ma vie, et de
mes larmes.
de Lamennais.
Un jour que votre coeur fut navré de tristesse,
Où votre esquif sombrait sans être secouru,
Vous poussâtes un cri de suprême détresse...
Et, déjà près de vous, moi, j'étais accouru!
30 MERCI.
J'élanchai votre sang; je sauvai votre lyre:
Sa corde entre vos bras ne vibrait qu'à demi,
Que, les pleurs dans les yeux, je vous vis me sourire
Comme on sourit au ciel qui nous rend un ami.
Mais vous saignez toujours de votre ancien outrage,
Mesurant l'avenir d'un regard attristé ;
Redemandant au ciel votre part d'héritage ;
Écrasant de mépris l'envieux ameuté.
Combien d'autres pourtant ont passé sur la terre
Méconnus, ou broyés par un jeu du hasard !
Que de fois, en ouvrant ses deux bras à son frère
N'a-t-on pas mieux senti le fil de son poignard !
MERCI.
Qui n'a frémi d'horreur? quelle douce parole
Ne s'est point repliée au contact de l'aspic ?
Et quel triomphateur, montant au Capitale,
N'a pas heurté du pied un insulteur public?
Oh ! tarissez vos pleurs ! ce n'est point pour la foule
Que Dieu verse à pleins bords le fiel sur le chemin;
Qu'il déchaîne les vents, qu'il fait mugir la houle,
Et dresse pour fanal l'espoir du lendemain.
Il parfume sa route, aplanit sa colline,
L'enrichit au réveil de trésors superflus,
Quand, sous les feux du jour, il prodigue l'épine
Et l'âpre désespoir au sentier des élus.,..
32
MERCI.
C'est qu'il est une coupe où tous ne peuvent boire !
Qu'on ne vida jamais en effeuillant des fleurs ;
C'est qu'il veut nous donner un éclair de sa gloire,
Une gloire immortelle ! au prix de nos labeurs.
Et la foule sourit, insolemment bourdonne,
Le blasphème au départ, sans songer au retour :
Que lui fait l'avenir, pourvu que sa couronne
Garde ses oripeaux jusqu'à la fin du jour !
Mais vous, qu'il enflamma d'une ardente étincelle ;
Qu'il arma pour lutter contre les plus puissants,
Et caressa d'amour à l'ombre de son aile,
Ainsi qu'un vase d'or où brûle un pur encens ;
MERCI. 33
L'ai-je bien entendu? vous fuiriez le martyre,
Où tout [prédestiné se lord et se débat!
Dans votre désespoir, vous briseriez la |lyre
Qui vous fit triomphante au grand jour du combat
Non, non ! d'un noble orgueil couronnez votre tête :
Pauvre femme, un ami vous en prie à genoux....
Qu'importent les écueils, la foudre, et la tempête!
Votre honneur est à Dieu!... votre lyre est à nous.
A nous! ici, partout, dans celte solitude
Où vous lui préparez un cruel abandon !...
Quand d'ailleurs, n'écoutant que votre ingratitude,
Vous la suspendriez au plus sombre vallon,
Y
FATMA
L'Elemel tient dans sa main l'àmc de tout
ce qui a vie.
Job. cli. xn. >l. x.
La course!... une course de taureaux! est-il
un spectacle plus pittoresque, plus saisissant,
plus coquettement cruel !...
0))! l'Espagne a toujours un bout du pied
dans le sang!
Inédit.
I
SOUVENIR
.RESTE à mes pieds, mon bon taureau,
Toi le plus fier, toi le plus beau
De toutes les Espagnes!
L'air embaumé du soir rafraîchit nos campagnes;
36 FATMA.
Le bruit mourant des eaux se fait plus doux encor :
Déjà, dans les vapeurs d'une tiède rosée,
Le joyeux bassinet, sur sa tige épuisée
A ravivé l'émail de sa corolle d'or ;
Et la coquette
Pâquerette,
Par mille points divers,
Autour de nous marquette
Ses tapis verts.
Ce soir, demain, toujours, bon taureau, je t'en prie,
Ici, loin du sentier qui coupe la prairie,
Où tant d'effroi, mon Dieu! coula par tant de pleurs,
Sur mes genoux couverts de fleurs,
Livre aux baisers de ton amie
Ta corne aiguë, et si polie ,
Ton front d'airain ;
Bien doucement clos sous ma main
FATMA. 37
Ton oeil de feu, cet oeil si plein
D'un froid dédain ;
Oh! de plus près encor, dans un pieux silence,
Je veux t'envelopper de ma reconnaissance !
Heureux qui garde ainsi la mémoire du coeur,!
Ne jamais oublier n'est-ce pas le bonheur?
Mais pendant que la nuit, du sommet des montagnes
En voiles plus épais s'étend sur nos campagnes;
Qu'un Sylphe parfumé, glissant au fil de l'eau,
Du brin d'herbe au roseau,
Balance mollement l'oiseau
38 FATMA.
Dans son berceau,
Écoute bien, mon bon taureau:
C'était, comme aujourd'hui, par un beau soir d'automne :
Seule, cueillant des fleurs, pleurant, priant tout bas,
Une pauvre petite allait, pressant le pas,
S'agenouiller aux pieds de la Madone...
C'est que l'enfant, au désespoir,
Dans les combats avait perdu son père;
Et que déjà sa bonne mère,
Près de quitter la terre,
N'avait plus que sa fille, et Dieu seul pour espoir.
De taureaux ameutés une troupe en furie
Se croisa tout-à-coup à travers la prairie :
FATMA. 39
En longs mugissements l'air ému frémissait;
Sous leurs bonds déchaînés le sol retentissait;
Le chien restait sans voix; au vallon, dans la plaine,
Les moutons rassemblés retenaient leur haleine;
Le pâtre insouciant, alerte au premier cri,
Dans le fourré du bois s'était fait un abri;
Et la chèvre elle-même, à son pic suspendue,
En gravissait d'horreur au plus près de la nue....
En ce moment affreux, incapable de fuir,
Si loin de tout secours, sans un cri, sans pensée,
Tombant à deux genoux, et de terreur glacée,
L'enfant allait périr;
Quand d'un hallier voisin, jusqu'alors invisible
Un taureau s'élança d'un bond libérateur...,
40 FATMA.
Qui, plus fier qu'aucun d'eux, plus puissant, plus terrible,
La couvrit de son corps, lui devint un sauveur!
Ce qu'il mit dans le choc de sauvage délire,
De prudence au combat, d'instinct audacieux,
Nul n'osait approcher..., nul ne saurait le dire!...
Elle, ferma les yeux!
Long-temps un bruit sans nom retentit dans la plaine ;
Puis ce fut à son tour que l'écho sommeilla :
Et presque au même instant, sous une tiède haleine,
Près du taureau vainqueur l'enfant se réveilla.
Mais avec quel effroi, de ses cornes sanglantes
Son regard se portait à ses flancs agités!
FATMA. 41
Avec quel abandon, entre ses mains tremblantes,
Elle baisait d'amour ses naseaux veloutés !
Depuis, chaque matin, à la voix qui l'appelle,
Le soir, quand le soleil arrive à son déclin,
Le taureau suit l'enfant au pied de la chapelle...;
L'enfant donne au taureau la moitié de son pain !
Oh! va, c'est un beau rêve,
Que celui qu'on achève
Après un tel effroi,
En un si doux émoi!
Surtout lorsque l'aurore,
Gaîment venant éclore,
On peut redire encore :
Cette enfant..., c'était moi !
Ce taureau..., c'était toi!
42 FATMA.
ii
DÉSESPOIR
UN PASSANT.
Que fais-tu, pauvre fille,
A l'écart du chemin?
Dis, pourquoi, si gentille,
Cette larme qui brille,
Et roule sur ta main?
FATMA.
Depuis hier j'appelle
De mes cris superflus
Mon taureau si fidèle...,
Et, lui, ne m'entend plus !
FATMA. 43
LE PASSANT.
Quelle folle souffrance!
Enfant, prends confiance;
Taris ces pleurs cuisants :
N'as-tu pas l'espérance,
Et tes premiers quinze ans?
FATMA.
Oui... quinze ans ! mais j'appelle
De mes cris superflus
Mon taureau si fidèle.,
Et, lui, ne m'entend plus.
LE PASSANT.
Viens !
44 FATMA.
FATMA.
Non! non! je reste à ma place!
LE PASSANT.
Viens briller, régner autre part!
FATMA.
Oh! depuis quand celui qui passe
Remplace-t-il l'ami qui part?
LE PASSANT.
Si tu voulais donc me comprendre !
Et puis, vois-tu, Fatma, toujours
FATMA. 45
M'aimer assez pour te le rendre,
Tu coulerais de bien beaux jours :
A toi la plus noble parure!
A toi mon plus riche trésor!
J'enlacerais ta chevelure
Dans les réseaux d'un filet d'or....
FATMA.
Parlez! j'écoute :
Sur votre route
N'auriez-vous pas
Suivi ses pas?
Robe d'ébène,
Fanon qui traîne,
Large collier,
Regard altier;
Prunelle ardente,
Taille imposante,
Pied sec, et prompt !...
Il porte au front
46
FATMA.
L'étoile blanche
Qui si bien tranche,
En poils épais,
• Sur noir de jais !
LE PASSANT.
Pauvre petite !
A sa poursuite
Hier je vis,
Et je suivis
La main perfide
Qui dresse, et guide
Les blancs taureaux,
Vivants réseaux :
Pris dans Séville,
Toujours hautain,
11 dort tranquille
F ATM A.
Sur son destin
Du lendemain.
47
FATMA.
Oui! mais demain
A cette fête
Qui, là, s'apprête...
LE PASSANT.
C'est le combat jusqu'à la mort!
FATMA.
Que le transport
Qui me possède,
48 FATMA.
Brisant mon coeur,
Arrive en aide
A ma douleur!
De cette place,
Où tout me glace,
Et m'est ennui,
Avant qu'un jour encor n'ait lui
Volons vers lui!
LE PASSANT.
Peine inutile !
Car dans Séviixe
Ne lui seras d'aucun secours :
Suis-moi plutôt....
FATMA.
Adieu! j'y cours!

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