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Tous contes faits

De
154 pages

La Normandie est riche de mille histoires. De tous temps, les légendes et les contesont peuplé les veillées de ses habitants.

Puisant à cette source fantastique, l'auteur redonne vie aux croyances d’autrefoiset en replace dans le monde contemporain.

Les contes, dénichés dans les archives, sont revisités ; avec délectation, l'auteur leur donne des allures contemporaines et montre ainsi leur éternité.

Farce, roublardise, moquerie, les raisons de se divertir sont nombreuses et variées, avec bonhomie et gentillesse. Les leçons ancestrales sont toujours présentes, leur imaginaire agit encore de nos jours et nos vies en sont marquées pour l'éternité.


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TOUS CONTES FAITS Jean-Patrick BEAUFRETON Éditions La Piterne – 2017
Nina Nina était née dans une famille ordinaire, simple e t modeste. Son père partait avant l’aube vers l’usine qui ne le libérait que dans l’a près-midi. Il complétait ses maigres mois en jardinant un lopin de terre ou en plongeant la ligne dans la Seine voisine. C’étaient là ses heures de fraîcheur et de tranquil lité ; quand une péniche passait, une vaguelette venait heurter la berge et réveillait le pécheur assoupi. Parfois Nina le suivait sur ses courtes jambes et l’enfant patientait avec le sourire jusqu’au cinquième poisson déposé dans le panier à couvercle. Ces jours-là, le père racontait, avec fierté et bonhomie, que sa « petite » avait capturé elle-même et enfermé toute seule les meilleurs poissons du fleuve. Nina a grandi avec ses deux frères aînés. Ils étaie nt les complices des farces faites aux parents, au chat Félix ou aux voisins complaisa nts. Leur mère avait une excellente réputation pour sa bravoure et son courage , toujou rs volontaire pour donner un coup de main : un jour pour un commerçant qui recevait u ne énorme livraison à mettre en rayons, un autre pour une famille qui mariait un en fant ou enterrait un ancêtre. Elle était connue de tout le voisinage. Pour la demander, il s uffisait d’arrêter un enfant ; le gamin détalait illico vers la maison et la mère arrivait sur le champ à la bonne adresse. Les enfants suivaient cet exemple apprécié de tous ; à l’école, les maîtres se félicitaient des devoirs prêts à l’heure et des leçons apprises, à d éfaut d’être retenues. Nina suivit une scolarité docile jusqu’au collège. Elle montrait le talent de faire vibrer les mots, ses rédactions étaient clamées en exemple s et les poèmes chantaient entre ses lèvres. Elle avait rêvé de devenir professeur, mais elle comprit avec regret que ses parents n’en avaient pas les moyens. Le principal d u collège l’inscrivit en secrétariat où elle s’ennuyait à en mourir, se demandant ce qu’ell e y faisait, ce qu’elle en attendait, ce qu’elle pouvait bien en espérer. Plusieurs fois, el le songea s’arrêter, mais elle n’en avait pas le droit et ses parents lui interdirent. Elle o btint un maigre certificat la veille de son seizième été. Aussitôt elle se sentit soulagée, lib érée de la prison des innocents. Nina a trouvé un travail dans la supérette où sa mè re s’était toujours montrée fiable et disponible. Quand la jeune fille se présenta, le patron l’accepta aussitôt, à condition qu’elle fût permanente et qu’elle aidât aussi bien en réserve qu’en rayons, et même à la caisse ; c’était merveilleux pour Nina. Elle n’en i maginait pas tant, elle qui craignait être prise pour seulement dédoubler les bras de sa mère. Quand elle annonça son embauche à la maison, elle eut en prime la surprise d’être enlacée : les deux générations devenaient des collègues. Ses parents é taient fiers de leur « petite », ils la promurent au grade de jeune fille. Bien vite, l’emp loyée découvrit les difficultés et les joies des adultes : les souriants et les tire-au-fl anc, les patients et les râleurs. Les masques portés dans la ville tombaient l’un après l ’autre : les timides parlaient, les polis trépignaient, les réservés s’impatientaient. Nina rangeait les marchandises entreposées dans l’a rrière du magasin, tenait la caisse aux heures de pointe et prenait sa pause en buvant un éternel chocolat dilué dans beaucoup de lait. Elle acceptait les heures su pplémentaires du vendredi que les mères de famille évitaient ; elle avait une idée se crète dans sa tête de fille courageuse : se payer elle-même son permis, sans rien demander à personne, ni pour le code, ni pour la conduite. Nina remettait à ses parents un t iers de son salaire pour la pension, mais son père soutint avec fermeté que les primes e t les « heures sup » avaient été gagnées par ses propres efforts et qu’elles n’entra ient pas dans le calcul, car Nina ne coûtait pas plus cher, pour autant, à la maison. Ai nsi, elle apprenait avec le sourire à voir la vie au présent et la dessiner au futur. Nina connut son premier bal, le soir de la Saint-Je an. Ses parents rentrèrent quand les flammes diminuaient dans le ciel rougi et accep tèrent que leur fille restât à la fête, sans eux. Toutefois, ils fixèrent les règles : ne j amais s’éloigner de ses frères et rentrer avant une heure, même si les garçons prolongeaient leur soirée. Nina était tellement heureuse du droit accordé que toutes les contrainte s lui semblaient légères comme le souffle de la liberté. Elle s’émerveilla des musiqu es, bien que fortes, et des lumières clignotantes, bien qu’éblouissantes ; elle en avait souvent rêvé en entendant les élèves
de sa classe qui s’en gaussaient et habillaient ces soirées d’une telle banalité que Nina y attendait de la douceur ouatée. Ce soir-là, elle dansa avec Gérard : elle y fut autorisée parce que c’était le copain de son frère aîné ! Elle eut beau bafouiller qu’elle ne savait pas danser, qu’elle se sentait maladroite , et même un peu nunuche, il l’a prise dans ses bras et lui a montré comment glisser les p ieds sur le plancher. Ils ne se sont pas quittés un seul instant, riant, chantant, virev oltant, se promettant de se retrouver bientôt et s’échangeant leurs numéros de portable… sans promesses… sans obligations… seulement si l’un ou l’autre « voulait appeler ». Nina surveillait son écran à chaque pause. Elle att endait que Gérard « voulût bien », car elle avait toujours entendu dire qu’une fille h onnête n’avait pas le droit d’avoir envie, qu’elle ne devait surtout « pas faire le premier pa s ». Après plusieurs jours d’amertume, un court message lui annonça que le camionneur étai t bloqué sur un parking, qu’il pensait bien à elle et l’invitait au bal du 14 juil let – si elle était d’accord et ses parents aussi. Dès lors, les échanges suivirent un rite qui se sacralisa : Gérard signalait ses attentes devant un quai de chargement, Nina pianota it dès que quelques minutes de repos arrivaient. Quand les deux moments coïncidaie nt, elle disparaissait entre les cartons à vider et susurrait dans le combiné les mo ts secrets que partagent tous les cœurs enflammés. Nulle pause sans texto, nul jour s ans paroles douces. Nina était heureuse de son existence. Elle savait q u’un jour, elle deviendrait une vraie femme dans le lit de Gérard, mais rien ne la pressait, pas même son amoureux : « chaque chose en son temps, se répétaient-ils, not re petite vie est plus tranquille et plus heureuse que dans les romans, où les héros se compliquent tout ! » Un après-midi de la fin d’automne, l’écran de Nina resta vide : avant de prendre son service, à la pause des trois heures et à celle des six heures, aucun message ne s’affichait : elle se morfondait. Sitôt sa journée achevée, elle fila chez les parents de Gérard : ils attendaient leur fils pour le dîner. L a soirée fût interminable, les heures duraient une éternité : Nina ne put rien avaler, l’ œil rivé sur l’écran vide. Enfin un téléphone sonna ; mais ce n’était que celui de sa m ère. À son retour de la cuisine, elle glissa deux phrases à l’oreille de son mari et prit son enfant entre les bras pour la couver contre son cœur. Qu’importe les mots dits, i ls étaient cruels ; qu’importe la vérité annoncée, elle était morbide et définitive. Plus aucune parole n’avait de sens. Le silence enva hit l’esprit de la malheureuse enfant. Son regard s’était éteint en un instant. Se s yeux étaient devenus inutiles puisqu’il ne restait plus aucun message à lire et à quoi lui servaient les oreilles sans mots tendres à écouter ? Le noir enveloppait ses jo urnées entières, devenu son unique compagnon. Les consolations, pourtant bienveillante s, sonnaient comme des rappels de sa douleur subite. On la plaignait, on l’encoura geait, on disait la comprendre, mais tout avait pour conséquence de la renvoyer vers la cause de ses souffrances. Plus sombre était la collègue, naguère souriante ; elle se tenait à l’écart de l’équipe. à peine un bonjour ou un bonsoir pour chacun glissa ient-ils entre ses lèvres closes. Elle poursuivait son travail au moment des pauses, sous prétexte de son élan brisé et de la tâche inachevée. Elle obéissait aux ordres sans dis cuter, parfois sans même les comprendre. D’abord tenue à l’écart des clients par prévention, elle en garda l’habitude et naviguait des réserves aux rayons, tel un automa te programmé pour une tâche monotone. Fidèle à l’heure, jamais pressée de repar tir, elle était présente. Comme son labeur était irréprochable, sa lenteur fut acceptée . Plus troublés étaient ses frères. Ils suspendirent leurs virées aux bals du samedi soir, ils craignaient d’y retrouver l’ombre de leur copain. Mais après quelques semaines, l’envie leur revint ; ils en épargnèrent leur sœur ; elle ne les sollicita jamais. Sitôt le diner familial avalé, elle s’enfermait dan s la chambre que la musique avait désertée. Les parents s’en étonnèrent un peu, mais ils crurent que la lecture, tant aimée de l’ancienne élève, avait retrouvé son pouvo ir d’évasion et de soulagement. D’ailleurs, n’avaient-ils pas remarqué un livre qui dormait souvent sur la table de chevet ou attendait sur le petit bureau, à côté de la phot o de l’amoureux perdu ? En fait, c’était
toujours le même ouvrage, jamais ouvert, et ce qu’i ls croyaient une passion ressuscitée se révéla être le linceul voilant l’inactivité de l eur angelot morfondu. Plus bouleversant fut l’appel du patron : il avait surpris son employée si zélée en pleurs entre les cartons à vider. Depuis trois mois , il la sentait diminuée, mais n’osait l’aborder avec la franchise habituelle, car le trav ail était malgré tout accompli et de bonne manière. Mais dans ces nouvelles conditions, il se demandait s’il pourrait la conserver à son poste bien longtemps. La mère promi t de mener son enfant chez le docteur et de la remplacer le temps de son arrêt. L es collègues prirent soin de leur amie et un vieux client proposa même sa voiture pou r lui épargner des pas éreintants, sous les regards de la ville. Un fantôme pâle aux y eux rouges entra dans la maison familiale. Plus angoissant fut le retour du père, après une lo ngue journée d’usine. La vaisselle du matin traînait encore dans l’évier de la cuisine , la radio chantonnait en sourdine, le couloir était tout allumé et la chambre de son enfa nt était ouverte. La maison était vide. Il appela, il cria, il hurla. Les voisins avouèrent n’avoir rien remarqué, sauf un qui avait aperçu une silhouette noire errer à pas lents ; il en avait conclu que la « petite » allait mieux et qu’elle commençait à sortir seule. Le père partit dans la direction indiquée et interrogeait les passants croisés. Rares furent les témoignages utiles, toutefois ils pointaient tous vers le même but : l’endroit bien c onnu du père et de l’enfant, le coin de fraîcheur et de tranquillité où elle aurait retrouv é la douceur de ses jeunes années, le souvenir de moments complices. Il accéléra le pas p our arriver plus vite sur les bords de la Seine. La rive semblait s’être étirée, elle n ’avait jamais été aussi longue, elle n’avait plus de bout. Enfin, il parvint à la place où il avait l’habitude de poser son panier à couvercle. Là, traînait un téléphone portable. Au cun doute n’était permis, c’était celui de Nina. Une péniche passa, la vaguelette vint heurter la berge et noya l’appareil.
Prudence automnale Depuis longtemps – et pourtant je suis vieux désorm ais – je crains la mauvaise saison de l’automne. Certes les couleurs dont s’hab illent les arbres et les forêts entières charment le cœur, mais surtout celui des p oètes, car les feuilles s’envolent, elles tourbillonnent, chutent et sont piétinées, pu is avalées par la terre. Certes leur compost nourrit les racines des arbres ou des plant es qui seront le régal du printemps prochain, mais c’est surtout une vue des jardiniers , car cette disparition sonne le départ des oiseaux migrateurs et du soleil pour de longs m ois. À ce moment de l’année, la vie s’endort, la nature s’ensommeille ; de plus, la nui t tombe plus tôt, les défunts ou les fantômes envahissent les airs et notre monde. Ce ne sont pas des sornettes que je conte là, j’en apporte les preuves. Si la fête des morts arrive à la Toussaint, ce n’est pas un hasard : qui aurait idée de les célébrer en avril ou en mai, quand brille le soleil ? Même les dirigeants du pays ont demandé d’avancer les montres à l’heure d’hiver, c’est bien pour laisser la nuit tomber plus tôt et permettre aux âmes défuntes de circuler à leur aise avant que sonne minuit, l’heure maudite s’il en est. Au siècle dernier, quand je n’étais encore qu’un ga rnement, mon père nous mettait déjà en garde à l’époque où les feuilles tombaient et qu’on traînait dans le village au lieu de rentrer au chaud, près de la cheminée. Un soir, il nous demanda avec gravité si nous avion s aperçu un cercueil abandonné au bord de la rue ; mon frère répondit aussitôt qu’ il n’en était rien. — Près du cimetière ? vous n’avez rien remarqué ? i nsistait le paternel. — Les cercueils sont dans les tombes, comme dans to us les cimetières ! rigolait mon frère. — Oh ! tu crois ça, malin garçon. En vérité, on en croise parfois en équilibre sur le mur entre les catafalques et la chaussée. Seulement à la première heure de la nuit. Et là, sais-tu ce qu’il y a dedans ? Mon frère avoua son ignorance, je me sentais moins seul. — Il y a l’âme d’un damné ! — Un damné, nous exclamions-nous devant ce mot inco nnu qui sonnait comme un danger horrible. — Un malheureux qui a fait de monstrueuses actions pendant sa vie et qui ne connaîtra jamais le repos de son esprit… — De monstrueuses actions ? s’écria mon frère, expr imant à haute voix ma crainte sourde. — Il a dû traîner la nuit au lieu de rentrer à la m aison, faire ses devoirs, apprendre ses leçons et mettre son pyjama avant de dîner ! Inutile de préciser que dès le lendemain, nos pas s ’écartaient du lieu si inquiétant et que notre course nous rapprochait de la porte famil iale bien avant la fin du jour. Mais nos habitudes de lambins reprirent vite le dessus ; avant que la semaine ne fût achevée, un rappel des dangers assommaient nos espr its. Les semaines, les mois et même les années ont passé, mais les conseils répété s cent fois sonnent encore à mes oreilles et j’évite toujours d’être dehors « entre chien et loup ». Si par malheur j’y suis contraint, je hâte le pas et j’ai garde de chanter :hau le loup ! hau le loup ! hau le loup ! au moins trois fois pour être sûr de ne pas croiser la bête. Car les rencontres nocturnes sont redoutables, cette vérité dure depuis l’éternité. Les gens d’aujourd’hui imaginent que les satellites ou les téléphones portables les protègent ou les garantissent ; il n’en est rien, i ls ne font que rapprocher les voix, mais ils n’écartent pas les esprits, en tout cas, pas ce ux des défunts. La semaine passée, dans une commune proche, un homme attardé a trouvé une bière en travers de son passage. Il a aussitôt tenté de l’enjamber avant de s’en éloigner au plus vite ; il reçut alors des claques, des gifles, des torgnoles à n’en plus finir, sans savoir d’où elles arrivaient. Il est tombé de tout son corps et ne pa rvint à se relever qu’avec l’aide des rudes mains toujours invisibles. Remis de sa premiè re frayeur, il a contourné la boite,
mais cinq pas plus loin, il buta sur une autre ! En core sous le choc des coups reçus, il se retourna pour vérifier s’il n’avait rien négligé et, ô stupeur, le cercueil précédent avait disparu. Affolé, il prit le trottoir qui bordait la rue et d étala jusque chez lui. Là, il avala tous les alcools qu’il trouvait dans l’espoir de se réconfor ter ou d’oublier sa rencontre incroyable. Ses explications semblèrent tellement c onfuses qu’on le prit pour un fou : aucun cercueil n’était présent dans aucune rue du v illage, mais, moi, je suis convaincu qu’il avait raison. Mon propre grand-père, qui n’était pas homme à se s aouler au-delà de l’entendement, avait connu un voisin respectable de son temps à qui une aventure semblable était arrivée. Une nuit de fin octobre, un brave clerc de notaire revenait de l’étude qui l’employait vers la demeure où l’attendaient femme et enfants. Quand il poussa la porte, son visage avait la couleur du linceul, sa voix s’éteig nait dans la gorge, ses yeux semblaient avoir rencontré les pires abominations, voire la mort en personne. Après bien des tremblements, il parvint à bafouiller quel ques mots, d’abord inaudibles puis de plus en plus distincts : le clerc avait entendu des roues couiner dans les airs, leurs cris monotones et répétés s’approchèrent de lui. Il a di stinctement vu avancer la charrette des morts, tirée par six bœufs plus noirs que le ti ssu des jours de grand deuil, un drap blanc recouvrait la bière. Il a alors eu peur pour les siens, ces présages sont toujours funestes, aucun doute ne lui était permis : un enfa nt était en danger imminent. — Pour éviter d’entendre ou de voir ce sinistre con voi, conclut mon grand-père, il est de la plus haute prudence de rentrer tôt, fermer sa porte et ses volets dès les premières noirceurs dans le ciel et de ne les ouvrir qu’après le lever franc du jour. Quand mon grand-père conta cette anecdote, je lui a nnonçai que je ne courrais aucun risque de la sorte : — Moi, si je le rencontrerais, je me dresserais com me ça devant lui et je chanterais à tue-tête… Ça ferait même peur aux fantômes ! — Que nenni, prévint mon sage aïeul, ton idée aurai t l’effet inverse : tu appellerais le diable et il viendrait te torturer. — Oh ! m’exclamai-je avec assurance, le diable n’ex iste pas. C’est même toi qui l’as dit… — Le diable, non, mais il envoie ses sorciers qui p rennent l’allure de vieillards à la peau toute ridée. Tu en as déjà vu, n’est-ce pas ? Tu vois que je n’invente rien ! Et ces sorciers-là aiment dévorer la chair fraîche, celle des enfants de moins de sept ans. Et tu en fais encore partie, mon garçon. C’est pourquoi quand arrive l’automne, quand volent les feuilles et tombe la nuit, je reviens vite dans ma maison, j’allume la cheminée e t je prends un livre. Les esprits forts, qui se croient savants et malins, peuvent se moquer de mes craintes, je préfère vivre dans ces douillettes conditions que de mourir sottement.
Le rêve de Herlette Quand je la vis franchir la herse du château, sa co tte rouge lui donnait l’allure d’une épousée venant à l’autel sacré : elle était magnifi que, elle resplendissait, elle illuminait la claire soirée de printemps. Je savais que c’étai t une fille fière et volontaire : n’avait-elle pas refusé la discrète arrivée que je lui avai s ménagée ? N’avait-elle pas exigé d’être honorée sur un noble palefroi et escortée d’ un page en habit ? Toutefois, au lieu de l’accueillir dans la salle ducale de mon père, c omme une visiteuse de haut rang, j’avais ordonné qu’elle fût conduite dans mon propre appartement. — Donzelle, lui dis-je avec courtoisie, sois la bie nvenue dans la demeure de ton seigneur le duc. Je suis son fils, Robert, son prem ier enfant. Sans doute, me connais-tu déjà ? Et toi, dis-moi le nom que t’a donné ton père ? Ses yeux fixaient le sol, elle était crispée ; sans doute, une colère intérieure l’étouffait. Elle parla si bas que ses paroles arrivaient à pein e à ses mains tremblantes. Je l’obligeai à répéter deux fois sa réponse, sans que je ne l’entendisse. — Donzelle ! m’exclamai-je avec fermeté, lève ton r egard et pousse ta voix pour que je comprenne ton nom ! Elle leva la tête, tourna son regard de côté pour é viter le mien et aspira une longue gorgée d’air. — Je m’appelle Herlette. Mon père se nomme Foulbert . Ma mère est Doda. Mes frères… Je la fis taire et déclarai vouloir la connaître, e lle et elle seule, aucun des membres de sa famille ou des siens n’était devant moi. Je l ’avais requise dans le château de mes parents pour la découvrir, l’estimer et l’aimer ; e lle m’avait conquis par sa seule apparition, l’après-midi même, près de la fontaine. Et, comme mes ancêtres venus des pays du Nord élisaient une « frilla », je souhaitai s m’unir à elle avec toute la passion de notre sang. — Herlette, ordonnai-je, tu t’es montrée altière, t u es une jouvencelle au caractère fort : tu as refusé toute prudence pour entrer ici, préférant maintenir ta tête haute et ton âme élevée, ne craignant pas la calomnie populaire de ceux qui apprendront ta présence ici. Parle-moi de toi et de toi seule, san s ambages, ni manières insensées. En échange, je t’octroie le droit de me questionner ta nt que ton désir te poussera. Et je répondrai avec bienveillance. Herlette tourna ses yeux, ils étaient immenses sous de fines paupières ; ils avaient l’ardeur d’un hibou en pleine nuit. J’avais flatté la donzelle ; elle regagnait confiance et s’apprêtait à m’entretenir, à se révéler. Son regard aquilin croisa le mien. — Seigneur, pourquoi m’avoir exigée ? Que me vaut d ’être enlevée aux miens ? Quelle intention avez-vous de ma personne ? Cette fille du peuple se comportait comme une dame, elle exigeait la pure vérité. Je ne percevais aucun moyen de me dérober ou de traves tir mes sentiments. Je lui relatai mon retour irrité de la chasse dans la forêt voisin e : j’étais exaspéré des efforts vains pour l’affût et la course du gibier qui nous avait échappés ; j’étais furieux de cette journée perdue, de cette escapade inutile. Quand, t el un miracle, j’ai entendu son chant près du ruisseau où, avec ses amies, elle lavait le s linges. Outre sa voix cristalline, j’ai admiré son corps divin, sa peau blanche telle celle de l’hermine ; je m’extasiai devant son front large aux splendeurs de soleil. Ses cheve ux dansaient sur ses épaules comme les blés sur les collines alentour ; ses yeux , ses lèvres aimantaient mes regards : son apparition me causait un vif intérêt et un brûlant émoi. Le vallon, au pied du château, prenait une tout aut re allure ; il trouvait une fraîcheur qui me remplissait le cœur. En entant dans la forte resse, je n’avais plus qu’un désir, un désir unique et impérieux : voir cette perle dans l a demeure familiale, la recevoir dans ma couche. Cette seule pensée occupait mon esprit, je ne pouvais m’en écarter le moindre instant. — Pourtant, implora Herlette avec douceur et mélodi e, vous n’ignorez point que nos
familles n’ont rien de commun ? Votre père est le d uc de Normandie, vous en êtes l’héritier. Mon père à moi est un laborieux embaume ur, il prépare les corps des cadavres à ensevelir. Votre lignée est celle des ma îtres de ce pays ; les miens sont à Falaise depuis peu d’années, la misère nous a chass és de la vallée de Meuse, où mon père exerçait déjà le métier de pelletier. Tout nou s distingue, monseigneur, tout nous oppose presque ; rien ne nous unit ! Et vous m’envi sagez comme une épouse. Dites plutôt que vous me prenez pour une marionnette. Ma mère m’avait tenu ces propos quelques instants a uparavant. Avec moult arguments, j’avais réussi à la convaincre de mon so uhait ardent, de ma flamme. Elle y avait consenti en échange de résolutions simples : le père deviendra mon chambrier, il abandonnera les morts de la ville ; les frères auro nt des charges de compagnons d’armes, ils recevront des titres s’ils s’en montre nt dignes. Enfin, la fille sera ma mie, sans autre distinction : mes aïeuls – Rollon, Guill aume Longue-Épée et même Richard, mon grand-père – avaient élu une compagne à la « ma nière danoise » et en avaient c o n ç u leur postérité ; sans se soucier de mariage o u de cérémonie religieuse, leur exemple guidait ma détermination. J’exposai à Herlette ces réalités, avant de lui con fier les raisons de mon échauffement : son corps de déesse couronnée d’une chevelure solaire, son chant de rossignol sorti d’une gorge nacrée. Elle m’était ap parue comme l’égale d’une enluminure éblouissante, je la comparai à une icône sacrée brillante dans ma journée sombre, dans ma vie même. Herlette éclata d’un rire sonore qui envahit toute la chambre, descendit l’escalier et retentit dans la salle de mon père. Pour étouffer s es risées, elle joignit les mains, les porta devant ses lèvres fines et vermeilles comme l a rose : — Seigneur, vous vous exprimez comme les troubadour s qui, sur les estrades en pleine ville, miment l’amour par des propos stupide s et grotesques. Ils dessinent les femmes qu’ils prétendent courtiser comme des animau x célestes ou des fleurs de broderie ! Elle inclina sa tête du côté de son cœur, ses yeux plissés en amandes. — Si vous êtes sincère, continua-t-elle d’une voix fluette, si vous pensez ce que vous déclarez – et moi, je le crois – affirmez votr e vision avec des mots simples, comme ceux de votre âme. Laissez ces mièvreries de saltimbanques à ceux qui n’ont de sentiments que pour amuser les parvis. Je retrouvais la jeune lingère qui m’avait impressi onné quand elle apostrophait les femmes de la rivière : ses réparties sensées et spi rituelles avaient attiré mon attention et conforté le charme de son apparition. Dépourvu d evant tant d’esprit chez une fille de sa condition, je songeais aux damoiselles de mon ra ng, à la cervelle bien moins hardie, au corps bien moins plaisant. — Herlette, lui certifiai-je avec un accent de déso lation dans la voix, je n’avais nulle intention de te froisser ; ton tempérament avisé t’ a révélé la vérité de mes sentiments, ta parole franche t’a permis de les exprimer. Une f ille naïve aurait été prise à ce piège vulgaire ! Mais, puisque tu as les qualités de l’es prit et de la clairvoyance, tu peux me parler comme à un frère, sans retenue. Explique-moi pourquoi l’offre de partager ma couche t’effraie tant ? Quelle crainte ou quel inte rdit te retiennent ? Elle écarquilla ses yeux pourtant immenses, les lev a au ciel comme pour implorer un dieu, en quête d’inspiration ou des mots exacts pou r exprimer sa pensée : — Messire, susurra-t-elle avec lenteur, ma mère et mon père m’ont avertie qu’une fois cette nuit passée, je ne serai plus à l’image de Sainte Marie… Elle attendait ma réaction, mais je restais coi. — Ils veulent préserver mes dix-sept ans et les con sentir à un époux de ma condition, un garçon de leur connaissance, choisi p ar eux et par moi. Je l’écoutais en silence. — Si, un jour prochain, vous me renvoyez, d’un simp le commandement ou par pur caprice, comme vous m’avez obligée à venir ici, je ne serai jamais femme ; nul garçon