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Trafic N° 41 (Printemps 2002)

De
144 pages
Jean-Claude Biette, Histoire d'un duel
Alfred Hitchcock, Conférence à l'université de Columbia
Peter Wollen, Hitch : histoire de deux villes
Laura Laufer, Le chant d'Ariel
Bill Krohn, Ambivalence (Suspicion)
Mark Rappaport, Under Capricorn quinquagénaire
Slavoj Zizek, L'écharde dans ton œil
Marie Anne Guerin, Le jour et la nuit
Fritz Lang, Mémorandum
Georges Sturm, La forme -x-
Adrian Martin, 'C'est parvenu à mon oreille'
Tom Gunning, You and Me
Henri Foucault, Fritz Lang sculpteur?
Bernard Eisenschitz, La fin
Raymond Bellour, Pourquoi Lang pourrait devenir préférable à Hitchcock
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Certains soutiendront que les films américains de Lang sont meilleurs que ses œuvres allemandes ; il est vrai qu’ils sont accessibles à un public plus large. Comme le disait Hitchcock : «Nos films tournés aux États-Unis sont automatiquement destinés au monde entier, parce que l’Amérique est pleine d’étrangers.» PETER BOGDANOVICH
Fondateur :Serge Daney Comité :Raymond Bellour, Jean-Claude Biette, Sylvie Pierre, Patrice Rollet Secrétaire de rédaction :Jean-Luc Mengus Maquette :Paul-Raymond Cohen Directeur de la publication :Paul Otchakovsky-Laurens Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Richard Allen, Anne-Dominique Balmès, Christa Blümlinger, Mireille Cardot, Bernard Eisenschitz, Peter Latta, Thomas Y. Levin, Pierre Rusch. En couverture : composition photographique d’Henri Foucault.
Histoired’unduel
parJean-ClaudeBiette
’est en Angleterre que j’ai connu Hitchcock. J’avais quatorze ans, et je tendais l’oreille pour essayer à étaCit chaque jour une petite aventure où je m’exposais à ne pas comprendre.The Man Who Knew Too tout moment de saisir cette langue si différente de celle des livres bleus du lycée : aller au cinéma Muchétait sorti cette année-là à Bournemouth. A la différence de grand nombre des films U (Universal), celui-ci était marqué A (Adults) : il fallait avoir seize ans pour franchir le seuil de la caisse ou bien se présenter avec un adulte. Cette distinction était alors hautement intimidante. J’ai oublié comment je réussis à oser entrer deux fois dans ce cinéma, mais je pourrais le retrouver, s’il existait encore, dans la rue principale qui domine la ville de toute sa longueur et termine en pente douce près de la mer. Les places n’étaient pas chères et donnaient droit à deux films, le grand, souvent en couleurs, et l’autre en noir et blanc, nettement moins gratifiant. Or j’étais tout aussi avide de découvrir le petit film aux acteurs inconnus que le grand qui m’avait décidé à partir au cinéma. Cela faisait de bonnes séances de plus de trois heures. C’est à Bournemouth encore que j’ai vu pour la première fois et en exclusivitéLand of the Pharaohs etThe Searchers. J’étais loin alors d’imaginer que le fait qu’il y eût quelqu’un pour le réaliser soit déterminant pour qu’un film me plaise ou non, je savais que cela se tournait avec plein de gens autour d’une grosse caméra, avec des acteurs qui jouaient des scènes et arrêtaient pour faire des sermons ou rapprocher lentement leurs lèvres, avec d’autres qui criaient pour lancer des figurants dans l’action, mais je prenais probablement John Ford, ce nom qui sonnait bien sur les affiches, pour l’un des acteurs principaux du film, tant je mélangeais aisément toutes choses. L’avancée dans les galeries des pyramides en Cinémascope – je guettais chaque nouveau film en Cinémascope –, l’atmosphère solennelle, les yeux bandés obligatoires, les conques de sable brisées et la descente inexorable des blocs, ou bien l’exotisme bleu ciel du western, ce long voyage dans le désert, le Technicolor qui permettait de tout bien voir dans la nuit, m’avaient enchanté à la façon d’un mystère dont jparticipant exalté : je n’imaginais pas que l’on puisse en parler à quelqu’un, et avece me croyais le seul quelles paroles ? Ma mémoire avait tout enregistré, et à chaque vision nouvelle de l’un ou l’autre de ces films, je retrouve cette sensation distincte d’harmonie densifiée avec le temps. Mais pour la vive angoisse, c’était Hitchcock, et lui seul, qui me retenait. Ce même été, lors d’une excursion à Londres, après avoir descendu sous un soleil de plomb les immenses docks vétustes bordant la Tamise d’est en ouest jusqu’au Tower Bridge, faussant compagnie à mon groupe je filai vers une cabine téléphonique où je comptais bien trouver l’adresse de la chapelle Ambrose du film. Je fus consterné de ne
pas plus trouver celle du taxidermiste Ambrose Chappell chez qui James Stewart s’était rendu, accompagné de toutes mes craintes. Je n’en voulais pas pour autant à ce Hitchcock. J’avais appris son nom sur l’affiche, ou peut-être dans le journal de Bournemouth qui me servait à choisir les films de l’après-midi, à repérer les salles (souvent des « Odeon », comme à Portsmouth, où j’irais plus tard), à mémoriser les horaires puis à calculer le temps qu’il me faudrait pour aller à vélo du nord de la ville jusqu’au centre à quelque dix miles de là. Plus d’une fois, au retour, j’avais désespéré de trouver le bon enchaînement des rues avec le peu de repères qu’offrait leur géométrie quand on s’éloignait du centre. C’est toujours au retour que je me perdais. L’année suivante, après avoir revu en vacancesThe Man Who Knew Too Much, je croyais qu’aucun film ne produirait plus cette peur merveilleuse et sans poids, et dont j’étais sorti moralement libre, s’il ne portait pas le nom lointain de Hitchcock. Rien à voir avecLes Diaboliques, que la critique et les gens qui donnaient leur avis recommandaient chaudement : j’en étais sorti, moi, entêté de malaise. On disait alors Hitchcock invraisemblable et facile, à l’inverse de Clouzot dont la profondeur était garantie par le constant sérieux. Il est vrai qu’il était en photos un monsieur posé, fumant la pipe, qui vous regardait d’un air de proviseur pas mécontent de prolonger dans ses films d’adulte la terreur du lycée. Je pouvais maintenant espérer de l’Angleterre un répit à l’ordinaire français dont chaque saison ravivait les vieilles angoisses de l’année précédente. Ainsi j’eus la chance, un soir, de retrouver Hitchcock à la télévision avecSuspicion, dans cette petite maison de Fareham où je logeais, il me semble, deux étés plus tard, à quelques miles de Portsmouth. J’éprouvais la sensation heureuse – due en partie au dépaysement et à la langue anglaise que je comprenais modestement mieux – qui consiste à être emporté et bientôt égaré dans une histoire. Un film était alors une sorte de ruban magique tissé du temps imperceptible qu’il fallait à une histoire pour qu’elle produise sa suite attendue de méandres, facilement captivante mais rarement merveilleuse comme celle qui m’avait marqué des années plus tôt lorsque j’avais vuLa Flèche et le Flambeau ouLa Charge héroïque, sans savoir encore qu’il s’agissait de bien autre chose. Et c’était maintenant une histoire inhabituelle que celle où je ne parvenais pas à savoir si Cary Grant voulait ou non provoquer la mort de cette épouse dont j’avais, spectateur captif, si bien adopté les doutes, les peurs les plus soudaines : il y avait si peu de violence dans son visage, et les trajets en voiture, Joan Fontaine du côté du vide, les landes venteuses sous une éclatante blancheur, donnaient forme précise à un rêve insistant (je n’ai jamais appelé cela des images, puisque j’étais dedans ; ensuite, trop tard !
Fondateur :Serge Daney Cofondateur :Jean-Claude Biette Comité :Raymond Bellour, Sylvie Pierre Ulmann, Patrice Rollet Conseil :Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer, Marcos Uzal Secrétaire de rédaction :Jean-Luc Mengus Maquette :Paul-Raymond Cohen Directeur de la publication :Paul Otchakovsky-Laurens Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Pip Chodorov, Stasia Gelber, Dominique Païni. En couverture :Echoes of Silence(1964) de Peter Emanuel Goldman. © Chaque auteur pour sa contribution, 2014. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6 Trafic sur Internet : sommaire des anciens numéros, agenda, bulletin d’abonnement www.pol-editeur.com © Chaque auteur pour sa contribution, 2002. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble © P.O.L éditeur, 2015 pour la version numérique
Cette édition électronique du livreTrafic 41de Collectif P.O.L a été réalisée le 12 novembre 2015 par les Éditions P.O.L. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782867448799) Code Sodis : N46388 - ISBN : 9782818009307 - Numéro d’édition : 207399
Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage. Achevé d’imprimer en mars 2015 par Imprimerie Floch N° d’édition : 2600 Dépôt légal : avril 2015 Imprimé en France