Trafic N° 44 (Hiver 2002)

De
Publié par

Jean-Marie Samocki, La politique des chairs tristes
Raymond Bellour, Des corps renouvelés
Philippe Grandrieux - Éric Vuillard, La Vie nouvelle. Correspondance
Marcel Hanoun, À la recherche de l'imprévisible contre-chant
João Cesar de Monteiro, La Philosophie dans le boudoir
Fabrice Revault, Revanches du faible. Le corps dans le cinéma de Monteiro
Catherine Ermakoff, Les gestes de Jean de Dieu
Gilles Mouëllic, Jazzhattan
Peter Tscherkassky, Comment et pourquoi ? Quelques remarques sur la réalisation technique de la trilogie CinemaScope
Alexander Horwath, Singing in the rain. Supercinématographie de Peter Tscherkassky
Christa Blümlinger, Le p.o.e.t. : rêve et film
Zoe Beloff, Deux femmes visionnaires
Jean-Claude Biette, Le Mystère d'Oberwald
Mark Rappaport, L'autobiographie de Pier Paolo Pasolini
Vinzenz Hediger, Lettre de Zurich
Agustina Bessa Luís, Utopie et bon sens
Publié le : jeudi 26 novembre 2015
Lecture(s) : 6
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818010068
Nombre de pages : 144
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couverture
 

La barbarie dure des siècles, il semble que ce soit notre élément ; la raison et le bon goût ne font que passer.

 

D’ALEMBERT

 

Fondateur : Serge Daney

Comité : Raymond Bellour, Jean-Claude Biette, Sylvie Pierre, Patrice Rollet

Secrétaire de rédaction : Jean-Luc Mengus

Maquette : Paul-Raymond Cohen

Directeur de la publication : Paul Otchakovsky-Laurens

 

Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre

 

Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Christa Blümlinger, Paulo Branco, Philippe Carles, Catherine Jacques, Clémentine Mourão-Ferreira, Jacques Parsi, Maria Gabriela Perez.

 

En couverture : Les Noces de Dieu (1999) de João Cesar Monteiro.

La politique

des chairs tristes

 

par Jean-Marie Samocki

Le Pornographe, Baise-moi, Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), Post coïtum animal triste, Mauvaise passe, Ma mère la pute, Pigalle, L’École de la chair, Le Plaisir et autres petits tracas, Les Amants criminels, Scènes de lit, Une liaison pornographique, Portrait des hommes qui se branlent

Le cinéma français contemporain est tellement fasciné par la représentation de l’acte sexuel que celui-ci est devenu un cliché, une scène à faire s’imposant dans chaque film ou presque1, à l’origine de la fiction par exemple (Reines d’un jour de Marion Vernoux), en son nœud (La Débandade de Claude Berri) ou au dénouement (Nettoyage à sec d’Anne Fontaine). Parfois non exigée par la logique narrative, elle constitue désormais un repère, une règle, voire une obsession figurative, si bien que ces scènes paraissent condenser tous les enjeux formels, donnant même le sentiment de résumer le film en son entier et de refléter le travail de l’acteur. C’est sur le lit, comme on dit sur le tas, que l’acteur apprend aujourd’hui son métier, avec la simulation du rapport sexuel en guise d’initiation professionnelle : dans Sade de Benoît Jacquot, l’écrivain qui dirige les amants débutants est clairement l’alter ego du metteur en scène ; chez Catherine Breillat, le procédé s’est transformé en système, autour de Delphine Zentout, Lio, Caroline Ducey et plus récemment de Roxane Mesquida. Sex Is Comedy révèle même combien l’enregistrement du rapport sexuel concentre la spécificité du cinéma : multiplicité des stades d’élaboration du plan, rôle de l’équipe technique, importance du désir chez les acteurs et la réalisatrice. La scène intime devient l’emblème de l’acte de création cinématographique comme le petit commerce qu’est le cinéma porno de La Chatte à deux têtes de Jacques Nolot est l’emblème, sans doute involontaire, du cinéma d’auteur français, avec sa salle où l’on baise et sa caisse où l’on théorise sur la baise.

Comment l’expliquer ? Par la recherche du scandale ? Les metteurs en scène ayant réussi à créer un peu de soufre sont quand même rares : il y a Breillat avec Romance, Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi avec Baise-moi2, et c’est à peu près tout. Les derniers scandales en date ont entériné la faillite de la stimulation publicitaire (avec en figure de proue le travelling avant sur un couple pendant l’amour en ouverture de 37o2 le matin de Jean-Jacques Beineix). Ils proviennent de principes de figuration si nettement assumés qu’ils remettent en cause les normes esthétiques et juridiques relatives, entre autres, au jeu de l’acteur (comme en témoignaient les prix d’interprétation obtenus en 2000 à Cannes par Emmanuel Schotté et Séverine Caneele pour L’Humanité de Bruno Dumont), au film X (Baise-moi), ou même à son intégration dans le film d’auteur, à condition de voir dans l’éjaculation faciale, comme Bertrand Bonello dans Le Pornographe, une scène de genre et non un point limite. Dans Irréversible de Gaspard Noé, la crudité des pratiques homo- ou hétérosexuelles et surtout la brutalité du viol ne suffisent même plus à heurter le spectateur puisque c’est précisément à ces moments que le cinéaste abandonne son formalisme et revient aux modèles usuels de cadrage et de plan qu’il n’avait cessé de contester.

Mais alors que le spectateur attendrait des scènes sexuelles une lascivité certaine, celles-ci sont invariablement glacées. Plutôt que de montrer le vertige ou la folie du sexe, elles inventent au contraire une plastique de la platitude, austère, opposée à toute sublimation, qui est finalement originale et s’appuie peu sur des formes déjà existantes comme celles inventées par Georges Bataille (à l’exception peut-être de Sombre de Philippe Grandrieux ou de Trouble Every Day de Claire Denis). Atone, mécanique, le rapport sexuel ne crée ni l’effusion ni la jouissance, rejetant l’absolu au profit du banal et du quotidien, le métaphysique pour le social ou le sociétal ; en exposant le contact et la pénétration, la figuration de l’acte sexuel n’est plus du tout l’expression ou même l’approbation de la vie jusque dans la douleur et l’effroi ; la désacralisation et le désenchantement qui annulent la « part maudite » de l’érotisme font place à un affadissement général où le « royaume perdu » dont parle Bataille, la simple croyance en un royaume, sont devenus obsolètes, inutiles. Dans le cinéma français contemporain, le rapport sexuel est devenu pour ainsi dire un non-événement.


1. Parmi quelques exceptions comme Comédie de l’innocence de Raoul Ruiz, la plus importante est le beau film de Laurent Cantet, L’Emploi du temps. L’absence d’une figuration du rapport sexuel appuie la construction du personnage principal. Elle efface encore un peu plus les caractères organiques, parti pris que le cinéaste assume en évitant de terminer son film comme l’affaire Romand, dans un bain de sang. Le personnage semble ainsi se désincarner lentement, sous la pression des angoisses qui l’assaillent, dont l’angoisse de la paternité (avoir un père, être un père).

2. Baise-moi assume l’intégralité du code pornographique, avec en gros plan des rapports sexuels non simulés. Mais ce film possède au bout du compte sa pudeur singulière. Il y a certes un monde désaffecté où les corps de femmes sont des coffres-forts avec la jouissance pour joyau ; mais les deux cinéastes ont aussi essayé de filmer l’apparition d’une affection entre les deux fugitives. L’absence d’une scène saphique au milieu de toutes ces scènes de genre semble la protéger d’une explicitation forcée, préservant un privilège qui transparaît dans les regards qu’elles échangent. Cette rétention est très émouvante.

Cette édition électronique du livre Trafic 44 de Collectif a été réalisée le 25 novembre 2015 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782867449154)

Code Sodis : N46464 - ISBN : 9782818010068 - Numéro d’édition : 207437

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en novembre 2002
par Normandie Roto Impression s.a.s.

N° d’édition : 2659

Dépôt légal : décembre 2002

 

Imprimé en France

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