Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Lire un extrait Achetez pour : 10,99 €

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Partagez cette publication

Publications similaires

Trafic 75

de pol-editeur

Vous aimerez aussi

Bien sûr la jeunesse n’est aimable sensible vécue que passée. Ainsi ne nous est-elle particulière que comme la question d’en quoi faire une fois quittée. MARC CHOLODENKO
Fondateur :Serge Daney Cofondateur :Jean-Claude Biette Comité :Raymond Bellour, Sylvie Pierre, Patrice Rollet Conseil :Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer Secrétaire de rédaction :Jean-Luc Mengus Maquette :Paul-Raymond Cohen Directeur de la publication :Paul Otchakovsky-Laurens Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Fabrice Revault, Shelley Rice et la galerie Sonnabend. En couverture : Laura Smet dansLa Frontière de l’aube(2008) de Philippe Garrel. © Les Films du Losange.
Àcontre-jour
parPierreLéon
ans son livre de souvenirs,Et pourtant je tourne, paru en 1976, Claude Chabrol raconte comment la RaDy, le réalisateur deBigger Than Life, s’est retrouvé l’auteur deDerrière le miroir, et Frank Tashlin, le Fox l’avait chargé de chercher des titres français pour les films américains. C’est ainsi que Nicolas director deThe Girl Can’t Help It, celui deLa Blonde et moi. Parfois, nous dit Chabrol, il était en panne d’inspiration et essayait de placer ce chef-d’œuvre de titre universel :Le Ciel pour témoin, malheureusement toujours décliné par les patrons de la Fox. J’ajouterai au passage queLe Ciel pour témoin conviendrait à n’importe quel film de Chabrol pris au hasard (mêmeMadame Bovary), mais là n’est pas la question, carLe Ciel pour témoinaurait sans doute davantage convenu àThe Happening de Manoj Night Shyamalan quePhénomènes. SiThe Happeningréellement s’appeler devait Phénomènes,The Happening cesserait de raconter ce qu’il raconte, et ce queThe Happeningraconte dans sa première moitié est peut-être ce que MNS a tourné de meilleur. Car de quoi s’agit-il, ou pourrait-il s’agir, car le conditionnel est ici de mise, ce qu’il ne serait pas avec quelque chose (phénomène) de déjà-arrivé. Il arrive quelque chose dans The Happening, et ce quelque chose ne cesse d’arriver ; là est tout le sens du titre, et une partie du sens du film dans son ensemble. Je laisse de côté, pour le moment, l’aspect fantastique de l’œuvre (qui me semble aujourd’hui le passage narratif obligé du cinéma américain comme la sacro-sainte réalité, fantasmée la plupart du temps, l’est pour le cinéma ouest-européen : le maniérismeweird« contre la sobriété tonitruantepour reprendre le mot de Jean Narboni), car ce qui se joue dans les premières dizaines de », minutes n’a rien de surnaturel ; il n’y est question que de tristesse, de peur et de peine, qui sont les vertus cardinales de toute tragédie, réelle ou imaginaire. Cette tristesse, cette peur et cette peine n’ont rien non plus de collectif, comme dans la quasi-totalité des films de panique (deLa Guerre des mondesà Cloverfield) ; elles se manifestent au contraire, dansThe Happening, d’une manière hautainement individualisée – pour remonter aux racines, disons que c’est l’illustration moderne de l’opposition eisensteino-dovjenkienne. Résistant à la tentation de fragmenter à l’envi une masse indéterminée d’habitants d’une grande ville possédés soudainement de folie autodestructrice, Shyamalan, au contraire, se pose d’abord en face du personnage qui va passer de vie à trépas devant nous, et même ce court instant (de jeu, de présence, de lumière) est un instant plein d’existence, d’épaisseur de passé et d’espoirs d’avenir qui s’effondrent en temps réel. Personne ne peut rester indifférent à cette manifestation de matérialité pure, à ce concentré de naissance (au film) et de mort (au récit) ; il y va tout simplement de la possibilité de personnage, quoi qu’il en coûte de regret et de tristesse. MNS avait réussi quelque chose d’approchant dans Incassable, une pitrerie pompeuse par ailleurs, quand dans la première séquence, celle qui précède la catastrophe, il donne naissance, avec tous les égards que cela suppose, à la jeune femme que Bruce Willis
courtise dans le train, une séquence également exemplaire du point de vue de l’économie narrative, qui sait donner les informations nécessaires au bon moment et à l’endroit qui convient (quand Willis, détaillé par le travelling, retire subrepticement son alliance). Cette attention portée à chacun des éléments d’une communauté, refusant son agrégation en masse anonyme (comme en écho à l’alexandrin de Hugo : «Ah, le peuple est en haut, mais la foule est en bas ! »), et la croyance donnée au spectateur qu’il connaît personnellement chacun des figurants, sont un héritage imprévu de Minnelli, magot dont on ne voit pas ce que MNS pourrait faire, mais qui permet de faire sonner une correspondance complexe qui fait des films Shyamalan des objets un peu désuets, quoique suffisamment reluisants pour attirer la bienveillance contemporaine. Il y a toujours un malentendu au cœur d’un succès public, et c’est tant mieux, car un cinéaste doit pouvoir continuer à travailler, et le spectateur prendre ce qui convient à son tempérament ; tout le monde y gagne et peu importe, finalement, si l’auteur doit revêtir l’habit du bonimenteur pour faire entrer le chaland1. Le discours extérieur de Shyamalan joue habilement (ce qui ne met nullement en doute son honnêteté) avec le goût prononcé de l’époque pour les histoires délibérément improbables mais narrativement et anthropologiquement utiles à l’appropriation par chacun de nous de la peur collective. Je crois que s’il y a un apport de MNS au commerce mondial du cinéma, c’est celui-là, et je ne connais personne, aujourd’hui, en Amérique, c’est-à-dire au pays même du cinéma, capable de payer à chaque film sa rançon aux spectateurs (une rançon que ceux-ci ne réclament pas, d’ailleurs, d’où l’équité du commerce). DansLa Fille de l’eau, le film le plus surprenant de MNS, mais moisi de l’intérieur par le thème ondin et l’indomptable fluidité qui s’empare de toute la dramaturgie, à commencer par le jeu si liquide de l’actrice que finit par s’y dissoudre toute possibilité de retournement dialectique, la communauté de la piscine, personnages bâtis de bric et de broc, mais qui font la fête comme si de rien n’était (et qui acceptent, sans barguigner, le conte qui leur est raconté), et, surtout, dans l’absolue innocence les uns des autres, est à elle seule une tentative de représentation presque tactile dunevermoreverlainien.
1.qui a eu l’idée maligne de suggérer à Gus Van Sant de glisser J’ignore Crime et châtiment dans ses conversations à propos deParanoid Park, mais le piège, si grossier fût-il, a admirablement fonctionné. On aurait pu tenterUlysseouPhèdreavec un succès égal.
Fondateur :Serge Daney Cofondateur :Jean-Claude Biette Comité :Raymond Bellour, Sylvie PierreUlmann, Patrice Rollet Conseil :Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer, Marcos Uzal Secrétaire de rédaction :Jean-Luc Mengus Maquette :Paul-Raymond Cohen Directeur de la publication :Paul Otchakovsky-Laurens Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions :Pip Chodorov, Stasia Gelber, Dominique Païni. En couverture :Echoes of Silence(1964) de Peter Emanuel Goldman. © Chaque auteur pour sa contribution, 2014. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble P.O.L e 33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6 Trafic sur Internet : sommaire des anciens numéros, agenda, bulletin d’abonnement www.pol-editeur.com © Chaque auteur pour sa contribution, 2008. © P.O.L éditeur, pour l’ensemble © P.O.L éditeur, 2015 pour la version numérique
Cette édition électronique du livreTrafic 68de Collectif a été réalisée le 30 juillet 2015 par les Éditions P.O.L. Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782846822909) Code Sodis : N46706 - ISBN : 9782818012376 - Numéro d’édition : 207557
Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage. Achevé d’imprimer en mars 2015 par Imprimerie Floch N° d’édition : 161855 Dépôt légal : avril 2015 Imprimé en France