Trafic N° 95 (Automne 2015)

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Horizons perdus par Mathieu Macheret
Sur Manoel de Oliveira par Paulo Rocha
Oliveira au royaume des aveugles par Olivier Cheval
Film posthume. La Visite ou Mémoires et confessions de Manoel de Oliveira
par Jacques Parsi
Cavalo Dinheiro de Pedro Costa par Jacques Rancière
L’archive comme oeuvre, l’oeuvre comme archive par Yervant Gianikian
et Angela Ricci Lucchi
Le regard de l’ange nouveau. Le cinéma de Yervant Gianikian et Angela
Ricci Lucchi par Julio Baquero Cruz
Super-réalisme (Record du monde, 7) par Emmanuel Burdeau
Amit Dutta dans son vaisseau par Pascale Bodet
Le cinéma, archive des gestes à venir par Emmanuelle André
Éloge de Paris Expérimental par Guillaume Basquin
Giorni di gloria (Revisions, 2) par Bernard Eisenschitz
L’arabesque Lola Montès par Hervé Gauville
Roland Barthes : bref lexique du spectateur par Jacques Bontemps
Edgar Morin : Allemagne, son beau souci par Céline Gailleurd
et Olivier Bohler
Pour un nouveau « cinéma-vérité » par Edgar Morin
Ontologie de l’image photographique (premier état) par André Bazin
(présentation par Hervé Joubert-Laurencin)
Publié le : jeudi 10 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818037331
Nombre de pages : 144
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couverture
 

Il faut être clair : l’être féminin n’a pas les mêmes intérêts, sexuels et affectifs, que l’être masculin. La jouissance des hommes et celle des femmes sont différentes, comme le sont leurs rapports au pouvoir, à la société, aux enfants.

 

JULIA KRISTEVA

 

Fondateur : Serge Daney

Cofondateur : Jean-Claude Biette

Comité : Raymond Bellour, Sylvie Pierre Ulmann, Patrice Rollet

Conseil : Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Léon, Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum, Jean Louis Schefer, Marcos Uzal

Secrétaire de rédaction : Jean-Luc Mengus

Maquette : Paul-Raymond Cohen

Directeur de la publication : Paul Otchakovsky-Laurens

 

Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre

 

Ce numéro est dédié à la mémoire de Thierry Fourreau.

 

Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Olivier Bohler, Hervé Joubert-Laurencin, Mathieu Macheret, Edgar Morin.

 

En couverture : Stanislas Merhar et Lena Paugam dans L’Ombre des femmes (2015) de Philippe Garrel.

Horizons perdus

 

par Mathieu Macheret

S’il fallait ne retenir qu’une seule image du festival de Cannes 2015, ce serait assurément ce visage grêlé d’une femme d’âge mûr, trapue, dont les yeux largement écarquillés soutiennent fixement, pendant quelques secondes suspendues, un horizon situé quelque part hors champ. Cette femme, cadrée au niveau du buste, de trois quarts face, n’était autre que Jenjira, l’héroïne de Cemetary of Splendour, le dernier long métrage du Thaïlandais Apichatpong Weerasethakul (présenté dans la section « Un certain regard »), et ce plan celui par lequel le film s’achevait. Image d’un pur regard ou, si l’on veut, d’une sidération complète, renvoyant le spectateur à son propre état d’hypnose (ou de crispation, c’est selon) – et le festivalier à la surchauffe de ses globes oculaires, organes auxquels il se résume tout entier à mesure qu’il s’enfonce dans le torrent des projections. Jenjira ne fait qu’exécuter le conseil d’une amie médium, à savoir ouvrir grand les yeux afin de démêler les sensations de veille et de sommeil qu’elle se plaignait, un peu plus tôt, de ne plus distinguer. Pourtant, le drôle de regard dont elle se trouve affublée provoque une impression perturbante : un mélange d’amusement devant la grimace engendrée et d’inquiétude devant sa stupeur figée, qui semble nous avertir que l’héroïne n’est plus vraiment là, mais comme possédée ou sujette à une vision que nous ne partageons pas. Il devient alors sensible que l’horizon ainsi scruté se situe moins au loin qu’à l’intérieur d’elle-même, dans l’entrelacs de coexistences que le récit vient de nouer deux heures durant. Dès lors, ce regard, tourné on ne sait où, nous pose moins la question de ce qui est vu que de la mémoire sur laquelle il est branché.

Or, Cannes est une ville sans mémoire. Bien entendu, on y trouve quelques traces du passé bien conservées, comme ce quartier du Suquet dont les vestiges médiévaux surplombent le Vieux-Port, ou les fortifications des îles de Lérins dans le creux de la rade, mais pour le reste, elle n’a pas, comme nombre de villes, la forme d’une mémoire, c’est-à-dire un centre, un cœur, et l’étoilement réticulaire qui régit ses cycles journaliers. Au contraire, ses bâtisses s’accolent sans ordre et semblent se grimper les unes sur les autres, jusqu’aux sommets des promontoires que forment les massifs de la Maure et de la Croix-des-Gardes, pour faire face à la masse frissonnante de la Méditerranée, au miroitement de laquelle l’ensemble urbain se dore dans l’oubli de sa propre allure. Les façades, des humbles masures de la Bocca aux hôtels de luxe du littoral, des magasins de la rue d’Antibes aux villas de la Californie, semblent toutes taillées dans la même pâte molle, tantôt jaunâtre, tantôt écrue, dont les ornements moulés compensent l’uniformité, dans un simulacre d’exotisme. Y déambuler, c’est éprouver la drôle de sensation d’évoluer dans un grand théâtre en toc, dont les surfaces, comme de longs pans de décor, ne cachent rien d’autre qu’elles-mêmes. Cannes, dirait-on, n’est pas une ville qu’on habite, mais une ville où l’on passe, un espace strictement transitoire qui ne se vit qu’à travers son quadrillage et ses accès contingents, au fil des diverses conventions qui y rythment l’année. Alors, où est la mémoire, ici-bas ? Certainement pas dans un accent provençal quasi rayé de la carte et qu’on ne surprend qu’à l’occasion, chez les balayeurs dès potron-minet ou quelque flic au cuir tanné de la Croisette. La mémoire, c’est dans les films que le festivalier ira la chercher, sans aucun scrupule pour cet extérieur provisoire, touristiquement hostile, qu’il fuit pour aller glaner quelque souvenir dans les rêves d’un autre. La mémoire comme ligne de démarcation paradoxale entre le dedans et le dehors, entre la vie et son imitation, mais surtout entre les films qui en fabriquent et ceux qui la consomment.

L’envol des mitochondries

Les films qui, à Cannes, travaillèrent au plus près la matière-mémoire furent, toutes sections confondues, ceux de la sélection asiatique, où se trouvaient parmi les propositions les plus enthousiasmantes de cette édition. Passons rapidement sur An de Naomi Kawase (ouverture d’« Un certain regard ») et Notre petite sœur de Hirokazu Kore-Eda (compétition), deux soupes réchauffées qui ne firent qu’entretenir les socles étroits de petites qualités bienséantes et immédiatement identifiables (panthéisme de poche pour l’une, déboires des affects familiaux pour l’autre), sur lesquels reposent, désormais immobiles, les deux réalisateurs. Infiniment plus stimulant, Vers l’autre rive de Kiyoshi Kurosawa se fonde, quant à lui, sur une instance de récit particulièrement trouble et malléable. Postulant l’étrange retour, sous forme de fantôme, d’un mari défunt auprès de sa femme, puis des visites que le couple reformé rend à d’anciennes relations, la mise en scène de Kurosawa oscille constamment entre présence et absence, objectivité et subjectivité, corporalité et ectoplasmes, fantasmes et sursauts du trauma, à tel point que l’avancée dans le film donne l’impression de baigner dans une complète relativité – ce qu’appuie la magnifique photographie « enterrée » d’Akiko Ashizawa – et percer à chaque mouvement des couches d’infra-mondes sédimentés. Kurosawa est incroyablement fort en ce qui concerne les apparitions – l’un des principaux motifs du film (chaque scène a la sienne) : au détour d’un simple champ-contrechamp, la figure fantomatique ne surgit jamais sans que sa présence ne soit déjà induite par les plans qui la précèdent, comme issue d’un espace qui semble en accoucher.

Cette édition électronique du livre Trafic 95 de Collectif a été réalisée le 05 août 2015 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818037324)

Code Sodis : N76118 - ISBN : 9782818037331 - Numéro d’édition : 289096

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en mars 2015
par Imprimerie Floch

N° d’édition : 289095

Dépôt légal : avril 2015

 

Imprimé en France

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