Trafic N° 96 (Hiver 2015)

De
Publié par

Elsa Boyer, Les dormeurs du val
Jean-Paul Fargier, Le cœur d'une reine
Olivier Neveux, Hélène Châtelain, géographe de voyages insensés
Hélène Châtelain, Le Sablier
Jean-Charles Villata, La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas
Bernard Eisenschitz, Demolishing and Building up the Star Theatre
Patrice Blouin, Ralentir travaux
Dave Kehr, William K. Howard
Charlotte Garson, Du non-mariage comme remariage
Hervé Gauville, Daïnah la métisse franchit la ligne
Marcos Uzal, Chaplin plein champ
Fabrice Revault, Ecce Charlot
Leslie Kaplan, One A.M. déplace le ciel
Victor Chklovski, Chaplin policeman
Pawel Moscicki, Playful pain
E.E. Cummings, Miracles et rêves
Publié le : vendredi 4 décembre 2015
Lecture(s) : 2
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782818038062
Nombre de pages : 144
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couverture
 

Un peintre en bâtiment me disait un jour : « Monsieur, la première couche en peinture cela va toujours, je vous attends à la seconde. »

 

PIERRE BONNARD

 

Fondateur : Serge Daney

Cofondateur : Jean-Claude Biette

Comité : Raymond Bellour, Sylvie Pierre Ulmann, Patrice Rollet

Conseil : Jacques Bontemps, Leslie Kaplan, Pierre Léon,

Jacques Rancière, Jonathan Rosenbaum,

Jean Louis Schefer, Marcos Uzal

Secrétaire de rédaction : Jean-Luc Mengus

Maquette : Paul-Raymond Cohen

Directeur de la publication : Paul Otchakovsky-Laurens

 

Revue réalisée avec le concours du Centre national du Livre

 

Nous remercions pour leur aide et leurs suggestions : Véronique Godard, Jean-Jacques Hocquard.

 

En couverture : Ballet mécanique (1924) de Fernand Léger et Dudley Murphy.

Les dormeurs

du val

 

Cemetery of Splendour

d’Apichatpong Weerasethakul

 

par Elsa Boyer

Le dernier long métrage d’Apichatpong Weerasethakul ressemble à cette forme marron aux volumes étranges, inerte ou inanimée, que l’on voit à moitié immergée dans un lac et dont un des personnages dira par la suite qu’elle flotte maintenant dans sa tête et dans son cœur. Un film qui se reçoit par contrecoup tant sont multiples et enchevêtrées les dimensions plastiques et narratives qu’il laisse affleurer. Le réalisateur thaïlandais expliquait en 2010 dans un entretien accordé aux Cahiers du cinéma être « obsédé par des images de gens endormis. […] J’aime l’idée qu’être endormi, inconscient, c’est être entre deux mondes ». Cette obsession pour le sommeil nourrit le film, qui se situe dans une ancienne école de Khon Kaen reconvertie en hôpital sur le point d’être déplacé et où reposent des soldats souffrant d’une maladie du sommeil. Un de ces soldats, Itt, reçoit la visite quotidienne d’une bénévole, Jenjira, qui reste à ses côtés quand il dort et passe avec lui les moments où il est éveillé. Ces soldats dessinent les contours d’une situation singulière entre le vivant, le fantôme et le zombie : de mauvais vivants, plutôt que des morts vivants, qui font retour pour disparaître à nouveau au rythme d’un éveil clignotant. Weerasethakul s’inspire d’un épisode de l’histoire des neurosciences, l’état de léthargie qui frappa des malades autrichiens à la fin de la Première Guerre mondiale1. Cette dimension neuroscientifique est associée à un univers de légende : deux déesses apparaissent à Jenjira pour lui annoncer que les soldats ne guériront pas de leur mal, leur énergie étant utilisée par l’esprit d’anciens rois du pays se livrant encore bataille sous l’hôpital, dans ce qui fut autrefois un palais et un cimetière. À travers cette fiction, le cinéaste thaïlandais offre au virtuel une heureuse échappée hors du schéma binaire l’opposant au réel, et multiplie les circuits entre les différentes modalités d’existence. L’entre-deux-mondes qui intéresse tant Weerasethakul n’est donc pas un vain mot mais irrigue tout le film, auquel il confère une structure et une émotion si particulières.

Les matières de l’invisible

Cet entre-deux-mondes qui imprègne Cemetery of Splendour ne fait pas l’objet de visions ou d’apparitions. Nous ne voyons pas les rêves des soldats endormis, pas plus que nous ne voyons les batailles que mènent ces anciens rois par leur entremise. En ce sens, la forme diffère de celle d’Oncle Boonmee qui donnait à voir la légende de la princesse défigurée et du poisson-chat dans un style de mise en scène rendant hommage aux « royal costume dramas diffusés le matin par la télé thaïe2 ». De même les esprits des déesses qui apparaissent à Jenjira n’ont rien de fantomatique. Là où le fantôme de Huay, la femme décédée de Boonmee, apparaissait lors du dîner par surimpression et transparence avant de gagner une matérialité égale à celle des autres personnages, les déesses entrent simplement par le bord gauche du cadre, mangent des longkongs et invitent Jenjira à toucher l’étoffe de vêtements qu’elles viennent tout juste d’acheter. Ces déesses mortes ne sont d’ailleurs pas l’apparition la plus mystérieuse du film si on la compare à l’homme qui fait irruption de manière inopinée dans un cours de gymnastique en plein air, et que nous verrons seulement de dos accomplir ses élégants mouvements de mains et de hanches. Aucun des personnages principaux n’étant présent dans ce plan, cet inconnu semble prêt à prendre le relais avant qu’un lent panoramique ne nous éloigne de lui à jamais. Le même refus de figurer l’invisible prévaut lorsque la médium qui officie à l’hôpital, Keng, possédée par Itt à nouveau endormi, marche avec Jenjira dans la forêt tout en lui décrivant le palais qu’ils sont fictivement en train de traverser et dont nous ne voyons pas le salon de musique, les miroirs, le marbre rose, etc. À cet ancien palais s’ajoutent, par la voix comme par l’image, d’autres dimensions : celle des traces laissées par la crue qui a frappé les lieux il y a quelques années ou encore le souvenir des bombardements laotiens qu’une des statues évoque à Jenjira. L’entre-deux n’est pas figuré littéralement mais passe par une mise en circulation continue entre ces différents niveaux de réalité.

Cemetery of Splendour a ceci de particulier qu’il ne se scinde pas en deux parties comme c’était le cas dans Syndromes and a Century ou Tropical Malady, et ne bifurque pas non plus dans ses dernières séquences pour créer deux présents coexistants et des personnages dédoublés à la manière d’Oncle Boonmee. Cette tentation est présente, pourrait-on dire, puisqu’à la fin du film deux plans presque identiques et qui se succèdent nous montrent Jenjira se réveiller par deux fois auprès d’Itt dans l’hôpital.


1. Voir l’article auquel renvoie le cinéaste dans le no 714 des Cahiers du cinéma, septembre 2015, « Encephalitis lethargica syndrome : 20 new cases and evidence of basal ganglia autoimmunity ».

2. Joachim Lepastier, « D’autres vies si proches », Cahiers du cinéma, no 659, septembre 2010, p. 7.

Cette édition électronique du livre Trafic 96 de Collectif a été réalisée le 30 novembre 2015 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818038055)

Code Sodis : N77764 - ISBN : 9782818038062 - Numéro d’édition : 292051

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en novembre 2015
par Normandie Roto Impression s.a.s.

N° d’édition : 292050

Dépôt légal : décembre 2015

 

Imprimé en France

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