Traité des abus de la France et du haut clergé (2e éd.) / , par l'abbé T.-J. Mayneau,...

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Vergne (Paris). 1829. XII-340 p. ; in-12.
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Publié le : jeudi 1 janvier 1829
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TRAITE
DES
ABUS DE LA FRANCE
ET DU HAUT CLERGÉ,
PAR
L' Abbé T. I. Mayneau,
PREDICATEUR DE FRANCE, EX - PROFESSEUR PARTICULIER
D'ELOQUENCE ET DE PHILOSOPHIE , ETC. ;
PUBLIE
— , VERS LA FIN DU MOIS DE SEPTEMBRE l828.
Seconde Edition
A PARIS,
CHEZ VERGNE, LIBRAIRE,
PLACE DE L'ODÉON, N° I.
1829.
Tous les exemplaires de cet ouvrage, qui
ne seront pas revêtus de la signature de l'au-
teur, seront regardés comme d'édition con-
trefaite ; deux exemplaires ayant été soumis à
l'examen de l'administration, conformément
à la loi.
PARIS. IMPRIMERIE DE CASIMIR,
RUE DE LA VIEILLE-MONNAIE, N° 12.
PRÉFACE.
J'AVOUE que je me sens confondu
par la grandeur de mon sujet, au-
quel je n'aurais peut-être jamais
pense , du moins j'aurais appré-
hendé l'inutilité de mon travail, si
des hommes remplis de très-gran-
des lumières et entièrement dé-
voués au bien public, ne m'en
eussent assuré le succès, et ne
m'eussent vivement engagé à faire
paraître cette oeuvre favorable à
l'humanité souffrante et opprimée.
Flatté de la sincère approbation de
leurs grands génies, j'ai cédé à
leurs instances ; et si je ne puis at-
teindre mon but, du moins j'aurai
pleinement satisfait mon coeur, en
essayant de rendre heureux tant
IV PREFACE.
d'infortunés Français, qui gémis-
sent dans le malheur.
Mon dessein est de découvrir
sagement les fraudes de tous les
hommes qui, minés par des pas-
sions secrètes, n'ont d'autre but
dans leurs brillants emplois , que
de les assouvir; qui puisent leur
félicité dans les détours perpétuels
des injustices , en dirigeant les
peuples dans les cités ou dans les
bourgades, au gré de leurs désirs
et de leurs coupables caprices.
Ces personnages qui n'agissent
toujours au nom de la souverai-
neté, que pour mieux servir leurs
intérêts particuliers, révoltent par
leurs vices, leur négligence, et
leur fourberie, les bons sujets con-
tre elle, et deviennent eux-mêmes
les destructeurs de la suprême
puissauce.
Qu'on les attaque , qu'on leur
PREFACE. V
fasse voir leur conduite odieuse :
ils répondent que c'est le législa-
teur , ou celui qui gouverne , qui
leur ordonne ou leur permet d'agir
de la sorte, et que si l'Etat est
malheureux, ils n'en sont nulle-
ment la cause.
C'est ainsi que ces hommes
ébranlent le trône dont ils re-
cueillent journellement les bien-
faits et les secours les plus favora-
bles , donnent des secousses à
l'autel en se réfugiant à son ombre
propice, afin d'y cacher leur ruse
par une hypocrisie sacrilège.
Mon but est d'aller chercher ces
hommes dans les réduits obscurs
où ils vont continuellement entas-
ser leurs trésors aux dépens des
malheureux, des faibles et des
ignorants, à l'insu du souverain
qui ne peut en aucune manière
les voir, les surprendre, moins en-
VJ PREFACE.
core les connaître et les croire tels.
Ce n'est pas que je veuille entre-
prendre de noircir ( à Dieu ne
plaise!) ceux qui rendent avec
soin la justice à tous ceux qui leur
sont soumis; comme les bons ma-
gistrats, les excellents ministres de
la religion, les célèbres guerriers,
et tant d'autres personnages illus-
tres; au contraire, je respecte in-
finiment leurs talents rares, qui
anis à leur sagesse profonde, leur
ont conquis ces beaux titres: j'aime
à leur rendre mon tribut d'hom-
mage, je les admire, et je puis
dire dans toute la sincérité de mon
âme, que la France possède ac-
tuellement, dans toutes les condi-
tions, des hommes remarquables
par leur grand mérite : mais je
prends la plume pour déraciner les
grands abus qui régnent avec em-
pire chez quelques chefs supé-
rieurs à la faveur des préjugés,et
PRÉFACE. vij
que les gens de bien voient avec
horreur.
On ne manquera pas de me dire
que ce n'est point à moi, que re-
garde une affaire si importante et
si délicate; la raison m'ordonne de
faire du bien à tous les opprimés.
Platon nous apprend que nous
ne sommes pas nés seulement pour
nous-mêmes, mais encore pour
notre patrie : " Quoniam ( ut proe-
" clare scriptum est h Platone)
" non nobis solum nati sumus "
" sed etiam patrice (1). "
Un poète a.eu raison de dire
avec Térence :
" Je suis homme; en celte qualité
" Je me dois à l'humanité,
" Et dans le monde aucune affaire,
" A mon égard ne doit être étrangère.
" Homo sum, humani nihil a me alienum puto, "
(1) Cicero, de Legibus, n. 21.
viij PREFACE.
Voltaire ne l'ignorait pas aussi,
lorsqu'il disait :
A tout coeur bien ne, que la patrie est chère i
D'ailleurs la religion m'en fait
un devoir sacré ; Massillon ne cessa
jamais dans ses sublimes écrits de
s'élever contre les injustices de
tous les états de son siècle, pour
les corriger.
Vincent de Paule, fils d'un la-
boureur de Gascogne, extirpa les
abus qui régnaient dans le clergé
de plusieurs églises, et parvint à
une correction merveilleuse, qui,
jointe à plusieurs grandes oeuvres,
lui concilia l'estime et la considé-
ration de tous ses concitoyens.
Bien loin de porter la discorde,
comme on pourrait se l'imaginer
faussement, je ne veux que cher-
cher des moyens qui éteignent les
haines et les dissensions, en ta-
PREFACE. IX
chant de faire laisser dans l'oubli
les différentes opinions , les es-
prits de parti, pour ne faire qu'un
peuple de frères, qui n'aient pour
ainsi dire qu'un coeur et qu'une
âme, afin que, par cette heureuse
union, tous les Français, deve-
nant sujets fidèles, puissent goû-
ter les charmes et les douceurs
ineffables d'une paix éternelle ,
sous la direction bénigne du père
de la patrie.
En découvrant les abus qui sont
l'unique source du malheur de la
France, j'essaierai de montrer
tour à tour, les causes, les effets
et les moyens qui peuvent les
éteindre; et de les confirmer par
des citations nécessaires , des au-
teurs célèbres de l' antiquité.
Je sais que je n'échapperai point
au venin de la critique, de la part
de ces êtres bizarres qui se per-
X PREFACE.
suaderont que j'attaque secrète-
ment leur conduite odieuse, ou de
la part de leurs partisans sou-
doyés : je n'en serai point surpris
lorsque je m'en verrai atteint; il
est facile de parvenir à celte scien-
ce commune. Boileau le savait fort
bien lorsqu'il disait :
La critique est aisée et l'art est difficile.
Le poète Zoïle eut la hardiesse
de vomir des satires contre l'Ilia-
de , l' Odyssée d'Homère, prince
des poètes grecs , en présence de
Ptolémée Philadelphe (1),
Zopire, homme instruit, traita
de stupide et d'hébété Socrate (2)
que tous les siècles regarderont
(1) Vilruv.Proefat. 1,7.
(2) Cicero, de Fato., n. 10 , magno in con-
venlu ) dixil Socratem stupidant esse el bar-
dum.
PRÉFACE. XJ
comme un des plus grands hom-
mes.
Anacharsis, dit Plularque (1),
eut l'impudence de livrer au flëau
du ridicule, Solon à l'égard d'un
projet magnifique, approuvé par
le cénat et le peuple.
Lycurgue (2) qui avait fait un
bien immense à sa patrie, fut in-
jurié par ceux auxquels il avait
reproché le luxe.
Les plus grands génies de tous
les temps et de toutes les nations,
ceux mêmes de notre siècle qui
vivent encore, n'ont point été
exempts de la satire ; mais leurs
ouvrages ne cessent point d'être
(1) Plut, in Solon. : Solonem leges conden-
tem irrisit Anacharsis.
(2) Val. I. 5 , cap. 3. Plut, in Lycurg.
XIJ PREFACE.
excellents, et de faire l'admiration
des appréciateurs du vrai mérite.
Je suis certainement bien éloi-
gné de me placer au rang de ces
hommes rares ; mais je désirerais,
avec juste raison, en me sous-
trayant aux coups qu'ils ont es-
suyés, non pas de m'acquérir un
nom célèbre, mais de réussir avec
modestie, à faire cesser les oppres-
sions qu'on exerce envers les Fran-
çais malheureux , et donner ainsi
à mon coeur les plus douces conso-
lations , en défendant la patrie
avec un dévouement sincère.
TRAITE
DES
ABUS DE LA FRANCE
Discours préliminaiere.
LE bonheur d'un État dépend de l'obser-
vance des lois, pour lequel elles ont été
créées, dit Cicéron : Constat profecto ad
salutem civiutn, vitamque omnium quie-
tam et beatam, conditas esse (I) leges.
Il s'ensuit que les abus, qui les ren-
dent inutiles, en font le malheur.
Portez vos regards sur le gouverne-
ment le plus beau, le plus magnifique ;
admirez le génie, la science sublime
(I) Cicero, de Legibus, n. II.
I
2 DISCOURS
de la nation, les moeurs douces et pu-
res, le caractère heureux, le courage,
la sagesse , l'industrie, les richesses
immenses, les productions étonnantes
et délicieuses de toutes les espèces,
dans des terres fécondes : si des lois
sages sont exécutées avec soin , vous y
verrez avec joie, ses heureux habitants
couler des jours prospères, et naître
parmi eux le brillant âge d'or; mais dés
que les abus s'introduiront parmi les
peuples par l'injustice des chefs, et iront
usurper les biens du faible et de l'igno-
rant, des cris retentiront en tout lieu,
des larmes s'apercevront de toute part,
les haines, les discordes s'élèveront, la
révolte,aura lieu contre ceux qui s'en
rendront coupables, et prépareront la
ruine, à l'État-
L'empire de la Chine, dont la popu-
lation égale celle de toute l'Europe, qui
a un régime bien différent de toutes les
autres nations de la terre, et en quelque
sorte barbare : cependant c'est le gou-
PRÉLIMINAIRE. 3
vernement le plus ancien, qui ait existe
depuis tant de siècles, sans avoir éprou-
vé aucun bouleversement ; la paix y rè-
gne parce que les lois y sont sévèrement
observées, et que les chefs de toutes les
classes n'en abusent nullement à l'égard
des sujets.
Je sais qu'il y a,eu de grands États
florissants et célèbres dans l'univers,
qui se sont bouleversés par d'autrescau-
ses différentes; ainsi le gouvernement
des Assyriens fondé par Nemrod, celui
des Perses par Cyrus, celui des Grecs
parAlexandre, et celui des Romains
établi par le peuple, ont été détruits les
uns par les autres ; mais il est certain
aussi, si on examine de près toutes les
histoires, que les abus introduits par la
négligence et la fraude des chefs, ont
contribué à la destruction de plusieurs
d'entre eux, et ont fait leur malheur.
Nous avons vu la France s'écrouler
dans un abîme de désordre, par la cause
des abus innombrables qui s'y étaient
4 DISCOURS
introduits, à l'insu du souverain, qui
fut trahi par ses chefs subalternes, ci-
vils, religieux et militaires, qu'il croyait
ses amis.
Il est certain qu'on n'a pu s'empêcher
d'admirer dans tous les temps, une si
belle nation qui s'est distinguée des au-
tres, d'une manière éclatante en toutes
choses, tant que les lois en ont été la
lumière pure.
En effet on est ravi de voir dans le
Français des qualités heureuses, un
coeur bon et aimable, un air noble et
majestueux; toujours franc, doux et
accessible à l'égard de tous les hommes
par sa politesse, ses charmes et ses grâ-
ces , et porté sans cesse à faire du bien
à ses semblables.
Voltaire a dit avec raison :
Le Français quelquefois est léger et moqueur,
Mais toujours la vertu eut des droits sur son coeur.
Son génie fécond est souvent parfait
en quelque sorte, quoique quelques-
PRÉLIMINAIRE. 5
uns veuillent en donner la préférence
aux Anglais; ceux-ci créent des ouvra-
ges, niais à côté des beautés sublimes,
on aperçoit des défauts monstrueux : ils
ne perfectionnent jamais; tandis que
les Français inventent des choses admi-
rables, et les portent à leur perfection,
soit dans les arts mécaniques, soit dans
les arts libéraux, surtout dans les belles-
lettres qu'ils ont élevées à un degré
éminent,
Par sa bravoure que plusieurs histo
riens ont louée et entre autres Salluste,
la France s'est fait redouter dans tons
les temps des nations voisines, s'est
distinguée pendant différentes époques
sous d'illustres héros, et est devenue
l'objet de l'envie de ses ennemis, en im-
primant en eux le respect et la crainte.
On contemple avec raison cetjte belle
région française, qui par sa situation
heureuse où elle se trouve dans le globe
terrestre, est embaumée par un air
doux et salubre, n'ayant pour ainsi
6 DISCOURS
dire, comme tant d'autres régions, ni
l'excès des saisons dangereuses, ni une
température sombre et ténébreuse :
mais ayant un beau ciel, qui réjouit le
coeur, et élève l'âme, offre à ses heu-
reux habitants des jouissances intaris-
sables; son sein libéral leur prodigue
des trésors immenses : des mines fécon-
des produisent des métaux suffisants à
leur utilité, à leur pompe, et à leur
triomphe; la terre fertile donne à l'a-
griculture mille consolations; des ma-
nufactures sans nombre déploient SU
commerce des ressources étonnantes :
enfin les biens qu'elle possède surpas-
sent les besoins des Français, et sans
avoir besoin du secours d'autrui, va
encore satisfaire les nations étrangères.
Ce royaume qui est un des plus an-
ciens de l'Europe, gouverné par plu-
sieurs chefs célèbres depuis l'an 420
de l'ère vulgaire, a été admirable dans
beaucoup d'époques, où de bonnes lois
étaient en vigueur, mais lorsqu'on en
PRÉLIMINAIRE. 7
a abusé impunément à l'égard du peu-
ple, il a perdu son brillant éclat. " Quo-
" modo obscuratum est aurum, et mu-
" tatus est color illius. " Actuellement
nous voyons dans toutes les conditions
par cette unique cause, une infinité
de malheureux qui gémissent sans res-
source ; si on ne se hâte de voler à leur
secours, quel désordre effrayant n'a-
t-on pas lieu d'attendre ! pourrait-on
me condamner de prévenir ce malheur
Je n'entreprendrai point de mani-
fester tous les abus qui régnent en
France et la rendent malheureuse; je
n'essaierai pas non plus de les déraciner
entièrement : c'est une chose impossible
à un homme quelconque; mais je tâ-
cherai d'en découvrir les plus grands
desquels découlent une infini té d'autres
imperceptibles, qui dévorent cruelle-
ment son sein maternel.
Je n'ignore point que l'exécution des
lois est plus difficile, comme dit d'A-
guesseau, que la création des lois elles-
8 DISCOURS
mêmes ; aussi mon dessein n'est pas
d'aller fouiller dans les fautes légères
et douteuses que commettent les génies
transcendants, dont l'aveuglement in-
vincible, produit par quelques mots
compliqués du Code légal, les égare
dans un labyrinthe d'erreurs incompré-
hensibles : ce sont des choses qui ont
existé et qui existeront toujours; mais ce
dont je veux parler, c'est l'abus des lois,
porté de nos jours à son comble, dans
toutes les classes des hommes, où le plus
puissant commande et opprime le plus
faible injustement, comme nous dit très-
bien l'immortel La Fontaine :
La raison du plus fort est toujours la meilleure.
D'une telle manière, que l'innocent est
puni visiblement à la place du coupable,
et le coupable absous à la place de l'in-
nocent, l'ignare et le fourbe, élevés à
côté du savant et du sage : le pauvre
honnête homme est celui qui essuie les
rigueurs de toutes les lois; le riche s'en
PRÉLIMINAIRE. 9
met ordinairement à l'abri avec une
sécurité parfaite, malgré les soins et la
vigilance du chef suprême qui cherche
à rendre tous ses sujets heureux.
C'est un hommage bien légitime que
je dois à tous ceux qui dirigent les peu-
ples, et qui exercent sur eux leur juste
puissance à la capitale ; les lois y sont
mieux observées avec soin que dans
toutes les autres parties du royaume.
Oui, dans cette vaste et magnifique
cité royale, non-seulement la justice
brille, mais encore un zèle pur et
éclairé, soit à l'égard de l'humanité
souffrante, soit pour donner aux beaux-
arts tout leur lustre et toute leur per-
fection possible.
Entre autres choses admirables, on
y voit avec ravissement l'exposition des
produits de l'industrie française, où,
pour exciter l'émulation des manufac-
turiers et des artistes, des hommes re-
marquables par leur mérite leur dé-
cernent sans faveur des médailles d'or,
I*.
10 DISCOURS
d'argent, des brevets d'invention, et
quelquefois des croix-d'honneur, con-
formément aux lois des 7 janvier et
25 mai 1791, et 20 septembre 1792 et
25 janvier 1807. La première idée de
cette institution est due au célèbre
Chaptal. Pour se faire une idée exacte
de ces chefs-d'oeuvre, qui laissent le
spectateur dans un véritable enthou-
siasme,il faut les avoir vus de ses pro-
pres yeux.
Le Conservatoire des arts et des mé-
tiers, cet établissement qui n'a point
de rival en Europe et dans lequel on
donne des cours gratuits pour la mé-
canique, la chimie appliquée aux arts
et pour l'économie industrielle, fait
véritablement honneur à celui qui le
protège.
On y admire une société d'encoura-
gement pour l'industrie nationale, qui,
rétablie en 1802, encourage par des
prix ses expériences; et par sa cor-
respondance, l'amélioration de toutes
PRÉLIMINAIRE. 11
les branches de l'industrie, française.
Les savants ne peuvent cesser de
contempler l'administration des. télé-
graphes, dont l'établissement en France
fut fait par Chappe en 1793 : cette cor-
respondance transmet par signaux les
nouvelles de Paris à Calais en trois mi-
nutes , par le moyen de vingt-sept télé-
graphes.
On voit encore une infinité de moyens
les plus aisés pour apprendre en peu de
temps toutes les langues anciennes et
modernes, comme la grecque, l'hé-
braïque, l'anglaise, l'allemande, l'es-
pagnole, l'italienne, etc., etc., ainsi
que toutes les sciences, le droit, la mé-
decine, les belles-lettres, les arts libé-
raux ; enfin il est impossible de nombrer
toutes les ressources intarissables qui,
inventées par le génie français et mises
en pratique, agrandissent honorable-
ment l'histoire de l'esprit humain, et
rendent notre superbe cité l'admiration
de tous les peuples.
15 DISCOURS
Cela prouve non-seulement l'équité,
le bon esprit, la vigilance, mais encore
|e zèle ëminent de tous ceux qui la di-
rigent; je vais plus loin, et ne crains
pas de dire que leur amour sincère pour
l'humanité souffrante est aussi étendu.
Qu'il est beau d'y voir toute sorte de
moyens pour soulager toutes les espèces
de malheureux malades des deux sexes,
les enfants et tes vieillards, et surtout
lés femmes incurables pour lesquelles
Louis XIII fonda un asile en 1637; les
malades d'un autre genre, qui sont ac-
tuellement dans l'hôpital Saint-Louis,
fondé par Henri IV en 1612; les aveu-
gles, pour lesquels Louis IX fonda une
maison de retraite en 1260! L'Hôlel-
Dieu offre des secours aux deux sexes :
c'est un des plus anciens hospices de
l'Europe, qui fut fondé, au milieu du
septième siècle.
On y compte à peu près trente-cinq
hôpitaux, dont la plupart ont le pré-
cieux avantage d'être consacrés indivi-
PRÉLIMINAIRE. l3
duellement à tel ou tel genre de ma-
ladie , jouissent des médecins les plus
habiles dans chaque partie, ainsi que
de l'air le plus pur, quoique quelques-
uns soient privés de cette propreté sa-
lutaire qui dislingue ceux de la Hol-
lande et de l'Angleterre.
Outre les manufactures établies par
Garras, en faveur des apprentis pau-
vres et orphelins, on admire les insti-
tutions des sourds-et-muèts, et surtout
celle des jeunes aveugles travailleurs,
pour laquelle le gouvernement actuel
donne 60,000 fr. annuellement; on leur
montre le calcul, l'écriture, la géogra-
phie , l'histoire, les mathématiques, la
musique et les langues, ainsi que plu-
sieurs métiers, tels que l'imprimerie,
le tissage, le tricot, la tannerie, etc....
Depuis 1816, l'administration des
hôpitaux a établi dans chacun des douze
arrondissements de Paris un bureau de
charité où les malheureux de chaque
quartier reçoivent des secours en ar-
l4 DISCOU-RS PRÉLIMINAIRE.
gent, en linge, en habits, en bois, en
tourbe, en farine, et en autres diffé-
rentes choses. Lesdépenses annuelles de
ees bureaux se montent à 1,5oo,ooo fr.
C'est donc avec justice que je rends
mes hommages bien sincères à ces hom-
mes illustres dont l'oeil a veillé et veille
encore au bonheur des habitants de
la capitale, quoiqu'on y aperçoive des
injustices bien cachées, des hommes
élevés sans mérite et par faveur, l'inno-
cent abandonné, le méchant en triom-
phe, des infortunés qui faute de secours
s'arrachent la vie, des malheureux
qui, secouant le joug de la loi, suivent
le torrent de la perversité.
Portons notre vue sur les provinces,
et nous apercevrons le mépris et la pro-
fanation des lois dans un grand nombre
de ceux qui, par devoir, doivent les
faire observer; et nous nous convain-
crons encore mieux de la nécessité de
réprimer les abus.
DU CLERGÉ. 15
CHAPITRE PREMIER.
Du Clergé.
QUEL corps plus imposant et plus cé-
lèbre en Europe, qui jouit d'une répu-
tation plus brillante que le clergé de
France, modèle des clergés de toute la
terre! Telle est son éclatante renom-
mée : j'y consens; j'accorde que dans
cette société illustre on a admiré, dans
tous les temps, de très-grandes lumiè-
res , des hommes d'esprit, qui, par leur
éloquence, ont imité Cicéron et Dé-
mosthène, des personnages célèbres
qui, par leur vaste génie ont su affer-
mir la tranquillité de l'Europe entière.
La postérité se plaira toujours à comp-
ter au nombre de ses membres distin-
gués et vénérables, les Bossuet, les Fé-
l6 DU CLERGÉ.
nelon, les Richelieu, les Vincent-de-
Paul, les Massillon ; de nos jours,
quoique dans sa décadence, on y voit
des hommes d'un grand mérite, qui,
convaincus de la grandeur de leur mi-
nistère, donnent aux fidèles l'exemple
de toutes les vertus, leur rappellent sans
cesse les devoirs qu'ils doivent à la Di-
vinité dont ils sont les organes sur la
terre, et les dépositaires des décrets cé-
lestes, en foulant aux pieds le luxé, la
mollesse et toutes les voluptés terrestres,
suivant les saintes austérités de l'Évan-
gile, versent dans le sein des malheu-
reux les restes précieux de leur bien-
être , apaisent leurs maux, essuient
leurs larmes, et apportent parmi eux le
bonheur et la paix.
On voyait autrefois avec admiration
■un ordre magnifique dans cette fameuse
hiérarchie; les écoles cléricales, mul-
tipliées en France, brillaient d'un vif
éclat; les belles-lettres y étaient culti-
vées avec un grand soin; l'éloquence,
DU CLERGÉ. 17
la philosophie, le droit canonique, le
dogme et la morale y étaient enseignés
avec un zèle étonnant; des professeurs
savants, expérimentés et profonds dans
chacune de ces sciences, y déployaient
à des élèves dociles et studieux les prin-
cipes solides de la doctrine religieuse.
C'est là où l'on formait un bon pas-
teur, qui, sachant bien diriger les fidèles
par sa sagesse et par là religion, appor-
tait la concorde au sein de leur famille.
Ils savaient tout à la fois bien gou-
verner et bien obéir; les vicaires de
villes et les curés de campagne se sou-
mettaient sans peine aux avis des curés
de canton; ceux-ci, nullement enor-
gueillis du pouvoir dont ils jouissaient,
étaient remplis d'un profond respect
pour les évêques, qui, pleins d'amour
pour la religion, aimaient comme leurs
chers enfants les pasteurs et les fidèles.
Les métropolitains vénérés par les pré-
lats subalternes, qui reconnaissaient
avec joie leur puissance, étaient par-
l8 DU CLERGÉ.
faitement dociles aux autorités compé-
tentes, sans erreur, sans abus et avec
exactitude, selon la juste étendue de nos
belles libertés gallicanes, établissaient
dans notre brillante Église les fonde-
ments solides d'une paix admirable.
De nos jours cet ordre pompeux a
disparu, les pierres brillantes du sanc-
tuaire sont ternies, le sel de la terre (1)
s'est affadi, les beautés de Jacob ont
perdu leur éclat, les lampes d'Israël
sont éteintes, et répandent des ténèbres.
Non-seulement des Hophni, des Phi-
néés alarment la société chrétienne par
leur conduite diffamante, mais encore
des Aarons oubliant Moïse, cédant au
torrent de l'infidélité, perdent de vue
le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ;
des Elis s'éloignant de l'arche sainte,
de l'oracle de la sagesse, source unique
de la vie spirituelle, et n'osant braver
(1) Quod si sal evanuerit in quo solietur.
Matih,, cap. 15,v. 15.
DU CLERGÉ. 19
les périls et les orages pour la défendre,
la laissent au milieu des combats deve-
nir le triste jouet des risées des peuples
ennemis.
L'Eglise sainte, à la vue de l'avilisse-
ment des préceptes divins, des sacrifices
et des offrandes souillées, soupire après
ce moment heureux, où une verge
mystérieuse faisant jaillir, du sein d'une
pierre féconde, un torrent d'eau vive,
apaisera leurs courroux et leurs justes
alarmes.
ARTICLE PREMIER.
Des Abus.
Oh ! qu'il en coûte à mon coeur de dé-
crire les oublis, les faiblesses de ceux
qui composent cette illustre société dont
j'ai l'honneur d'être membre, et que je
vénère sincèrement ! mais un médecin
charitable dévore les plus grands dé-
goûts que lui offre la partie pestilen-
tielle d'un corps humain, et se résout,
20 DU CLEHGE.
quoique avec douleur, à l'examiner, â
la sonder et à l'amputer entièrement
pour sauver la vie au malade , qui voit
avec horreur tous ces effrayants appa-
reils.
Portons d'abord nos regards sur ces
lieux où prennent naissance les pépi-
nières des cèdres du Liban, qui doivent
contribuer à la magnificence du temple
auguste, où le Tout-Puissant reçoit les
nommages des hommes. C'est cette se-
mence qui est la plus propice pour for-
mer des colonnes inébranlables, mais
qu'on falsifie malheureusement quel-
quefois, et qui produit de tristes arbres
àpeine suffisants pour soutenir les tentes
dû Dieu d'Israël,
En effet, que de négligences, que
de désordres dans les grands et petits
séminaires ! on y voit une jeunesse
choisie recevoir une faible instruction
de la part des jeunes gens à demi for-
més dans les hautes sciences. On confie
le professorat des belles-lettres à un
DU CLERGÉ. 31
jeune homme sans expérience, qui
vient de finir le cours de ses études pré-
cipitées; on accorde une chaire de phi-
losophie à celui qui a une très-faible
notion de la dialectique; on élit pro-
fesseur du dogme ou de morale quelque
pauvre curé de campagne, qui, après
avoir étudié trois années la théologie,
et avoir demeuré autant de temps dans
les montagnes pour diriger les campa-
gnards, accepte, comme par enchan-
tement, ce brillant emploi dans un sé-
minaire , pour apprendre aux autres ce
qu'il ne sait pas bien lui-même. Quel
malheur! voe vobis duces coeci (I); quel
dommage pour ces jeunes lévites et pour
l'Église!
Il ne faut pas croire que j'exagère ;
j'ai vu dans un séminaire, qui passe
pour être un des plus soignés de France
(ce que je n'ose pas croire) , j'ai vu,
dis-je, des professeurs si ignorants qu'ils
(I) Matth., c. 23, v. 16.
23 DU CLERGÉ.
étaient obligés à avoir recours publi-
quement, en pleine classe, à un élève
habile pour terminer la conférence,
avouant eux-mêmes leur ignorance en-
tière et réelle, et on était contraint à les
licencier après un an ou dix-huit mois.
Si on leur demandait une décision
sur un cas essentiel, ils n'osaient jamais
la donner, de peur d'être eux-mêmes
dans l'erreur, et d'y jeter tous les élèves :
c'est ainsi qu'il est impossible à un jeune
homme d'y faire des études approfon-
dies; au contraire, il s'y forme un ju-
gement faux , n'y ayant que des idées
confuses, à moins qu'il n'ait reçu de la
nature un esprit droit et excellent.
C'est avec la plus grande affliction que
je vois toutes ces choses, et je ne puis
concevoir comment on néglige d'ins-
truire solidement ceux qui doivent éclai-
rer un jour la conscience des peuples :
" Erudimini qui judicatis terrain (I)
(I) Psalm,, c. 2, v. 10.
DU CLERGÉ. 23
" oportet sacerdotem benedicere, offer-
" re, preesse, proedicare. "
La science, nous dit Cicéron, est la
nourriture de l'âme et de l'esprit, est
animorum ingeniorumque nostrorum
naturale quoddam quasi pabulum scierie
tia , etc. Quels soins donc ne devrait-
on pas y apporter pour en nourrir leurs
jeunes coeurs et leurs esprits dociles,!
On me dira peut-être que ceux qui
ont de grands talents ne veulent point
aller gémir dans ces lieux misérables ;
ils iraient sans doute si on employait
les moyens convenables ; ils refusent
d'y aller, parce qu'ils n'ont tout au plus
que pour vivre, simplement sous la
règle d'une obéissance aveugle, tandis
qu'un curé a beaucoup de revenus, sans
avoir besoin de beaucoup plus de ta-
lents, et que ceux qui ont un esprit
capable de bien montrer la théologie,
voient que ceux qui ont fourni cette
carrière glorieuse n'ont jamais eu au-
cune espérance d'avancement.
24 DU CLERGÉ.
La faculté de théologie, dans laquelle
on devrait enseigner, avec un soin con-
tinuel, toutes les sciences qui ont rap-
port à l'état ecclésiastique, comme le
dogme, la morale évangélique, l'his-
toire, la discipline ecclésiastique,l'hé-
breu , l'Écriture sainte, l'éloquence
sacrée, qu'est-elle aujourd'hui? rien,
ou , pour mieux dire , dans un parfait
anéantissement dans toute la France.
Dans certaines villes remarquables on
y voit quelques professeurs; dans cer-
taines autres quelques suppléants, qui
font par manière d'acquit, quelquefois
dans la semaine , une conférence à
quelques amateurs ; cependant, ils,re-
çoivent fort tranquillement leurs rétri-
butions comme étant bien méritées.
A la faculté de théologie de Paris on
voit six chaires, dans lesquelles six pro-
fesseurs ont été placés par faveur, sans
avoir donné des preuves de capacité, et
montré leur mérite par le concours qui
devrait avoir lieu, selon les lois établies
DU CLERGÉ. 23
depuis un temps immémorial ; ces pro-
fesseurs n'y ont presque jamais fait de
cours : tout au plus on y a mis pour si
mulacre deux ou trois suppléants qui
donnent une ou deux fois la semaine ,
et pas toujours, des leçons insignifian-
tes auxquelles se rendent de temps en
temps sept ou huit élèves. Il me sem-
ble qu'ils devraient faire attention à ce
que disait l'apôtre des nations àTimo-
thée : Attende lectioni, exhortationi et
doctrines (I).
Tous les- professeurs perçoivent en-
semble chaque année, sans scrupule,
et avec une parfaite tranquillité de cons-
cience , plus de trente mille francs (2)
sans rien faire; c'est un gain qui leur
ravit leur honneur.
Damnum appellandum est cum malâ
famâ lucrum.
(I). S. Paul., I epist. Timoth., c. 4, v. 16.
(2) Il y a des personnes qui prétendent
qu'en y comprenant les dépenses de la maison ,
2
20 DU CLERGÉ.
Le ministre des affaires ecclésiasti-
ques et de l'instruction publique con-
firma tous ces professeurs par un titre
formel, qu'il leur donna gratuitement
il y a quelques années, afin de leur as-
surer leurs pensions annuelles.
Il faut donc conclure, avec une vive
douleur, que la faculté de théologie de
France est actuellement dans une igno-
minie complète et croupit dans l'obscu-
rité la plus vile, tandis que les autres
facultés, jadis leurs dignes rivales,
brillent d'un vif éclat, comme celle de
droit, de médecine, des sciences et des
belles-lettres, quoiqu'on puisse y aper-
cevoir quelques négligences graves chez
quelques-unes d'entre elles.
Qu'il est honteux pour le haut clergé
gallican de répandre les ténèbres dans
ce siècle de lumières, où il devrait s'ef-
le total est de 60,000 fr., et que pour toutes
les autres facultés de théologie toutes., reunies,
pn dépense annuellement plus de 2,00,000 fr.
DU CLERGE. 27
Forcer de porter courageusement le
brillant flambeau de la religion, et la
faire admirer par ses exemples et par
ses connaissances profondes et su-
blimes !
Quant aux moeurs, elles sont pures
dans tous les séminaires de France; c'est
un hommage légitime que nous leur
devons et dont personne ne peut dis-
convenir.
Qu'elle est déplorable la gestion des
affaires des évoques actuels de France!
La plupart n'agissent que selon leur vo-
lonté et leur pur caprice, sans suivre le
conseil de leur chapitre ; s'ils le suivent
quelquefois, ils ont soin de le composer
de membres qui tous, à peu près, sa-
vent fléchir à tout ce qu'ils veulent;
et si quelqu'un d'entre eux, muni d'une
conscience solide, résiste à leurs faux
jugements, il est bientôt cassé (1).
(1) C'est-à-dire qu'on ne le reçoit plus au
conseil.
28 DU CLERGÉ.
De là, on voit chasser du séminaire,
après avoir consumé leur petite fortune
et leur brillante jeunesse, des jeunes
gens instruits et sages, nés de parents
pauvres, sans amis, qui, après leur ex-
pulsion dont ils ignorent la cause, don-
nant, pendant plusieurs années, l'exem-
ple d'une vertu solide, ne peuvent point
obtenir de leur évêque une permission
d'aller éprouver leur vocation dans un
autre diocèse, en y faisant de nouvelles
études; mais cependant, ils accordent
cette faveur à d'autres qui ont suivi le
torrent du siècle et qui ont des amis:
personne ne peut douter que cette ac-
tion ne soit une véritable injustice.
On ordonne prêtres quelquefois des
ecclésiastiques deux fois plus ignorants
que ceux qu'ils ont chassés, en alléguant
leur ignorance; c'est agir contre la loi :
Quia tu repulisti scientiam, repellam te
nesacerdolio fungaris mihi(I); ils don-
(I) Osee, cap. 4, v. 6.
DU CLERGE. 29
nent la prêtrise à quelques autres, qui,
ayant un esprit faux, léger et volage,
n'ayant aucune vocation à l'état ecclé-
siastique, portent le désordre partout
où ils paraissent; cela a lieu lorsqu'ils
ont des protecteurs puissants, ou des
amis qui leur font de bons certificats
de bonne conduite dans certaines épo-
ques favorables. Notre divin législateur
veut que ses apôtres soient francs et
sages : Estote prudentes sicut serpentes
et simplices sicut columboe (I).
On voit aussi, avec une très-grande
peine, qu'on élève au sacerdoce (mais
rarement) des hommes qui ont été le
rebut de la société, et qui, après avoir
joué toutes sortes de rôles comiques et
tragiques, après avoir consumé leurs
biens dans la débauche et le liberti-
nage, ne trouvant dans le monde que le
mépris ou un faible moyen d'existence
honteuse, ont été se jeter dans un sémi-
(I) Matth., cap. 10, v. 16.
30 DU CLERGÉ.
naire , sous le masque de la dévotion.
Cette manière d'agir est contraire à
la raison et aux lois ecclésiastiques, qui
désirent qu'on n'élève point au sa-
cerdoce un néophyte, niais celui qui
jouit d'une bonne réputation : " Non
" neophytum ne in superbiam elatus,
" in judicium diaboli incidat, oportet
" enim illum habere testimonium bo-
" num(I), "
On me répondra que l'exemple de
saint Augustin autorise cette conduite;
c'est une erreur : ce grand homme,
avant de se convertir, se distinguait
dans la haute société par sa science et
ses talents rares, et possédait une grande
réputation parmi ses contemporains; et
s'il jouit des libertés de la jeunesse, son
siècle, qui n'en faisait un crime à per-
sonne, ne le trouvait pas digne de mé-
pris : ainsi il ne quitta pas le monde
parce qu'il n'y trouvait plus de jouis—
(I) S. Paul., epist Timoth., cap. 3.
DU CLERGÉ. 01
sances et pour se dérober au déshon-
neur, mais au contraire il se convertit
sincèrement pour suivre l'impulsion de
son âme éclairée par la grâce céleste,
en abandonnant toutes les voluptés les
plus séduisantes et les satisfactions in-
finies que lui auraient pu prodiguer ses
richesses. Voilà pourquoi il devint une
des plus solides et des plus brillantes
colonnes de l'Église.
Il a existé et il existera toujours des
lois qui, pour le bon ordre, ont fait dé-
pendre les curés des évêques, les évê-
ques des métropolitains, et les métropo-
litains ou primats, etc., de la première
autorité à laquelle nous nous soumettons
tous, ministres et fidèles : " Salvâ sem-
" persedis apostolicae auctoritate (I). "
Cela n'a été établi ainsi, que pour
maintenir la paix publique, et afin de
(I) Pithou, défenseur des libertés gallica-
nes, avocat au parlement, sess. 7, imprim.
réfor. et sess. 25, c. 21.
32 DU CLERGÉ.
récompenser et de punir justement :
quant aux récompenses, on en a distri-
bué beaucoup; mais on n'a jamais vu
châtier manifestement aucun prélat
pendant le siècle où nous vivons, quoi-
qu'il y en ait beaucoup qui ne sont pas
indignes de blâmé et d'une correction
sévère, par rapport à leur conduite
scandaleuse et injuste; ce sont des cho-
ses qui se passent sous les yeux des peu-
ples au mépris des libertés gallicanes,
des lois divines et humaines. Tâchons
d'y apporter remède, et si nous ne nous
hâtons, la prescription aura lieu.
Principiis obsta ; sera medecina paratur
Cùm mala per longas invaluere movas (I).
Du mal dans sa racine étouffez les progrès :
Le remède tardif est souvent sans succès.
Les prélats français, convaincus par
l'expérience, de leur puissance inébran-
lable, régnent d'une manière absolue et
despotique sur leurs ecclésiastiques;
(I) Ovidius, de Remed., v. 91.
DU CLERGÉ. 33
méprisent par le fait, et quelquefois
par des paroles injurieuses, l'empire du
souverain temporel et spirituel; ils ou-
blient la pierre d'où ils sont sortis : ils
disent hautement que l'évêque romain
peut être déposé par un concile, s'il
pèche contre quelqu'un de ses frères;
d'après ces paroles de Sylvestre II :
" Constanter dico, quod si romanus
" episcopus in fratrem peccaverit, soe-
" piùsque monitus, ecclesiam non au-
" dierit, habendus est sicut ethnicus et
" publicanus (I). "
Mais nos pontifes gallicans se gar-
dent bien de dire qu'ils puissent être
déposés eux-mêmes s'ils offensent griè-
vement un de leurs sujets : bien plus,
ils ajoutent que ni le chef spirituel ni
le chef de l'État n'ont aucun pouvoir
sur eux; cela est si vrai qu'ils font jour-
nellement dans le royaume tout ce qu'ils
(I) Sylvest. 11, épist. ad Seguinum Seno-
nensem.
2*
34 DU CLERGÉ.
veulent impunément. Attaché aux li-
bertés de l'église gallicane, j'ajoute
qu'on peut encore mieux s'en convain-
cre en rappelant leur rébellion visible
contre l'ordonnance royale du mois de
juin 1828, à l'égard des petits sémi-
naires, où un ordre nouveau était né-
cessaire; tous d'un consentement una-
nime, excepté six ou sept, manifestèrent
publiquement par un mémoire leur re-
fus formel; mais honteux de ce que
l'autorité souveraine ne voulutpoint ac-
cepter leur demande, et qu'au contraire
elle manifestât de nouveau la résolu-
tion ferme de faire exécuter l'ordon-
nance déjà publiée, ils,recoururent au
supérieur de l'Église (1), non par res-
(1) Léon XII, par sa science religieuse et
par son grand génie , un des plus célèbres sou-
verains de l'Église catholique , mérite bien
sans doute qu'on suive ses conseils quand une
fois on les lui a demandés. Tous les savants de
France l'environnent de leur estime et de leur
DU CLERGÉ. 55
pect pour son autorité, mais pour de-
venir plus puissants dans cette affaire,
s'il embrassait leur sentiment et leur
décision méprisés : mais quand le chef
de l'Église eut répondu qu'il fallait s'en
tenir à la piété du roi, ils furent indi-
gnés de cette réponse, ne voulurent
pas le reconnaître, et suivirent leur
pur caprice, ce qui fit voir clairement
qu'ils méprisent toute puissance, soit
spirituelle, soit temporelle, et qu'ils
Veulent être maîtres de tous les hom-
mes. Il fallut que la force majeure ci-
admiration , en contemplant sa sagesse à l'é-
gard de cette affaire ; de même qu'à l'égard de
l'apparition merveilleuse de la croix de Migne
en présence d'un peuple immense, et qu'un
grand nombre de prélats français admettent
comme un miracle; ce clairvoyant de nos
jours, cet illustre Samuel de notre siècle ré-
flechit encore et n'a pas donne sa décision sur
ce fait étonnant. Il est digne de toute notre
vénération, et c'est avec justice que je rends à
sa sainteté le tribut de mes sincères hom-
mages.
56 DU CLERGÉ.
vile les contraignît à se soumettre, plu-
sieurs même résistèrent. Un d'entre eux
laissa apercevoir bien clairement sa
fourberie ; il fit un mandement dans
lequel il faisait voir qu'il allait se sou-
mettre à l'ordonnance royale, en pro-
testant que la première autorité de l'É-
glise et celle de l'État ayant prononcé
il se soumettait : mais quelques semai-
nes après on découvrit qu'il avait fraudé,
et qu'il avait agi visiblement contre l'or-
donnance dans un petit séminaire qu'on
lui fit fermer de suite par force pour sa
honte éternelle. Je n'ai jamais vu dans
aucune histoire sacrée un trait de four-
berie semblable : il déclare publique-
ment son obéissance aux deux autori-
tés, et il les trahit secrètement; voilà un
espèce de parjure. Dans quel temps un
homme sage pourra-t-il croire qu'on
peut compter sur ses promesses publi-
ques?
Dans d'autres époques on les a vus
exiler des envoyés de la première au-
DU CLERGÉ. 37
torité spirituelle. Si un roi voyait que ses
préfets méprisassent ses conseils ainsi
que ses envoyés, il faudrait nécessaire-
ment qu'il pensât qu'ils le regardent
comme leur sujet, et qu'il est gouverné
par eux. C'est ainsi qu'ils agissent les
prélats français, à l'égard de leurs chefs.
Tout au plus ils n'ont, en apparence,
quelque faible lien d'union avec les
deux autorités supérieures, que pour
en recevoir ce dont ils sont dépourvus,
c'est-à-dire de l'argent ou des grâces;
ils conservent une pleine et entière li-
berté pour eux et un esclavage tyran-
nique ou un mépris formel pour tous
les hommes d'un rang quelconque :
aussi Pierre Pithou, avocat du parle-
ment, avait raison de dire : " qu'il était
" bon de conserver une honnête liberté,
" mais qu'il était dangereux de trop
" déprimer la véritable dignité, et d'en
" abuser. "
De semblables principes ne peuvent
qu'enfanter de monstrueux systèmes. La
38 DU CLERGÉ.
plupart d'entre eux, élevés parla faveur,
ne donnent les emplois qu'à la faveur;
rarement au mérite; d'ailleurs c'est dans
la nature des hommes que chacun aime
son semblable, comme dit Phèdre : Si-
milis simili gaudet.
Que le fils d'un sage artisan se con-
cilie, par un véritable mérite, l'estime
des savants et des fidèles d'une ville ; s'il
n'a point d'amis puissants auprès de son
évêque, il sera bientôt destiné à aller
habiter les montagnes, surtout si sa
grandeur appréhendait que sa gloire
ne fût éclipsée par la sienne.
L'ignorant protégé est bientôt cha-
noine, parce qu'il est incapable de sou-
tenir son opinion, contraire à celle de
son conseil. Ceux qui seront médiocres,
à coup sûr occuperont les emplois émi-
neuts qui sont dans la ville épiscopale ,
afin que le peu de savoir de l'évêque ne
ressorte jamais.
Tantôt ils récompensent celui qui
est coupable, et même incorrigible dans

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