Trois gardes au bagne de Toulon ou Histoire d'un forçat, par H. Dijols

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Vve Comon (Paris). 1854. In-18, 125 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1854
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TROIS GARDES
BAGNE DE TOULON
Histoire d'un Foreat.
H. DIJOLS
PARIS.
COMPTOIR DES IMPRIMEURS-UNIS
Ve Comon éditeur
QUAI MALAQUAIS, N 15.
1854
TROIS GARDES
AU BAGNE DE TOULON.
MPR MER E W REMQUET ET C
Ru G 5
TROIS GARDES
A U
BAGNE DE TOULON
ou
HISTOIRE D'UN FORCAT,
PAR H. DIJOLS.
La durée de nos passions ne dépend pas
plus de nous que la durée de notre vie.
LA ROUCHEFOUCAULD.
PARIS.
COMPTOIR DES IMPRIMEURS UNIS
Ve COMON , ÉDITEUR,
QUAI MALAQUAIS, N. 15.
1854.
TROIS GARDES
AU
BAGNE DE TOULON.
Par une belle journée du mois de juin
1842, j'étais de garde au bagne de Toulon ;
une garde est un peu longue à passer pour
un jeune sous-lieutenant qui se trouve em-
prisonné pendant vingt-quatre heures et qui
n'a pas même le droit de déboutonner sa
tunique souvent aussi serrée que le corset
d'une jeune femme. Aussi je me faisais ap-
porter une provision de tabac et de romans;
1
2 TROIS GARDES
je lisais, je fumais et me promenais devant
le poste.
Dans une garde précédente j'avais acheté
à un forçat différents petits objets qu'il
confectionnait lui-même avec beaucoup
d'habileté. Je le vis bientôt paraître et je fis
de nouveaux achats : comme j'étais en-
chanté de trouver à qui parler, j'entamai la
conversation avec lui.
C'était un homme d'une soixantaine d'an-
nées; ses cheveux crépus et gris, tout tail-
ladés qu'ils étaient, descendaient sur son
front et donnaient une teinte sombre à son
visage ; deux petits yeux à fleur de tête,
des dents pointues (signe de férocité) et une
apparence de force herculéenne rangeaient
ceforçat dans la classe des gens qu'on n'aime
pas à rencontrer au fond d'un bois.
Je lui demandai depuis combien de temps
il était à Toulon.
— « Depuis quinze ans, lieutenant, et j'y
suis pour toujours. »
Et comme je paraissais désirer connaître
AU BAGNE DE TOULON. 3
la cause de son arrestation, afin de voir si
mes prévisions, qui faisaient de cet homme
un brigand féroce, étaient justes :
— « Mon lieutenant, j'ai quelques pecca-
dilles sur la conscience, je vous raconterai
ça à vous, mais à condition que vous me
donnerez de quoi chiquer. »
Je lui donnai cent sous pour l'encourager
et il me raconta, pendant ma garde et les
deux autres qui suivirent, l'histoire entière
d'une vie pleine de sinistres émotions; je
l'ai recueillie avec soin chaque nuit et je la
rapporte ici en supprimant les ternies qu'il
employait et qui seraient beaucoup trop crus
pour bien des lectrices.
PREMIERE GARDE.
Je suis assis sur un mât qui est couché à
quelques pas du poste, je fume une pipe
allemande qui dure deux heures; le forçat,
assis à quelques pas de moi, façonne du bois
avec son canif, et tout en travaillant il com-
mence ainsi, après avoir mis préalablement
une énorme chique dans le coin gauche de
sa bouche :
— «Jesuis né à Paris au mois d'août 1779,
1.
6 TROIS GARDES
dans la rue de Buffon ; mon père était bourre-
lier et le voisinage du Marché-aux-Chevaux
lui attirait beaucoup de pratiques qui faisaient
prospérer son commerce. Ma mère s'occu-
pait de l'éducation de ma soeur aînée et des
soins du ménage; quant à moi, comme
j'étais fils unique, j'étais fort gâté dans la
maison, et, pourvu que je fusse là aux heu-
res des repas et le soir quand on fermait la
devanture de la boutique, on me laissait
tranquille et courir tout à mon aise.
« Ainsi livré à moi-même, je fis bientôt
connaissance avec une foule de gamins do
huit à dix ans, déjà hommes par la corrup-
tion et la dépravation ; leur métier consistait
à fouetter les chevaux que les maquignons
viennent attacher aux poteaux du marché
et à les faire courir quand se présente un
acheteur. Si vous n'avez jamais vu le Mar-
ché-aux-Ctievaux, mon lieutenant, vous
ne pouvez vous faire une idée des gens qui
le fréquentent, c'est un tas de voleurs, de-
puis le plus jeune jusqu'au plus âgé.
AU BAGNE DE TOULON. 7
(Je me souvins plus tard des paroles du
forçat, quand j'appris l'horrible assassinat
du général de Breç et de son aide de camp
à la barrière Fontainebleau.)
« Tous ces enfants de dix à quinze ans
boivent de l'eau-de-vie et se livrent sans
retenue à toutes les passions; ils portent
déjà sur leur figure les marques des mala-
dies honteuses; j'en ai retrouvé beaucoup
ici. La crainte du bagne et de l'échafaud est
le seul frein qui les retienne un peu.
« Cependant mon père me fit travailler
dans ses ateliers dès que j'eus plus de force.
C'est alors que commencèrent les premières
phases de la révolution qui bouleversa l'Eu-
rope : les premières années de mon en-
fance furent baptisées de sang. Mon père,
qui avait pris le nom de Mucius Scevola,
était un des premiers agitateurs. Tout jeune
encore , je le suivais dans les sanglants
épisodes de ce temps de fièvre. Un pis-
tolet à la main, des cartouches dans mes
poches, j'assistai à la prise de la Bastille, à
8 TROIS GARDES
la journée du. 10 août, et plus d'un Suisse,
plus d'un officier des gardes, sont tombés
frappés de mes balles que je dirigeais mieux
qu'un autre ; on ne se méfiait pas d'un en-
fant. Si jamais vous vous trouvez à Paris
dans ces temps de révolutions, mon lieute-
nant, méfiez-vous de ces gamins qui sui-
vent les émeutiers. On les épargne le plus
souvent, ils ne craignent pas la mort et n'en
sont que plus acharnés après les ennemis
qui sont devant eux.
« Mon père s'était enrichi comme beau-
coup d'autres des dépouilles des morts et
son fonds de boutique s'était considérable-
ment augmenté, il exigeait de moi que je
restasse à l'atelier. En revanche, j'étais libre
la nuit, c'est alors que je commençai à
vivre de cette existence palpitante de conti-
nuelles émotions , qui n'a pas de rapport
avec la vôtre et dont vous ne pouvez vous
faire une idée.
« Parfois dans une bataille ou dans une
émeute, vous entendez gronder le canon au
AU BAGNE DE TOULON. 9
loin et siffler quelques balles à vos oreilles,
rarement vous vous livrez à un combat à
l'arme blanche, et puis vous rentrez dans
vos camps ou vos garnisons faire un service
bien tranquille. Quant à nous, brigands que
nous sommes, voleurs de nuit, assassins,
notre vie est menacée à toute heure ; un
poignard vengeur pour nous percer et le
couteau de Guillotin comme l'épée de Da-
moclès est toujours suspendu sur notre,
tête.
« Vous le dirai-je ? il y a des hommes
tellement avides d'émotions que cette exis-
tence devient chez eux une seconde na-
ture. Après la lecture des Brigands de
Schiller, plusieurs jeunes gens des écoles
allemandes adoptèrent ce genre de vie avec
enthousiasme. Le marin soupire après les
mers et les tempêtes, il s'ennuie sur la terre
qui n'est plus son élément; le militaire re-
traité regrette tout les jours son existence
passée, court au bruit du tambour, et la
mort vient bientôt terminer une vie sans
10 TROIS GARDES
but, comme une vieille machine abandon-
née voit ses ressorts s'oxyder et se ronger
dans l'inaction.
« Eh bien ! moi, vieillard déjà mort pour-
le monde, moi, qui dois rester enchaîné et"
couvert de ces habits de honte jusqu'à ce
que la mort vienne me délivrer (1), moi, qui
sais raisonner comme vous voyez, mon
lieutenant, on me rendrait la liberté que je
crois que demain je serais encore voleur,
brigand, assassin,
« L'or, les diamants, tout ce qui brille et
est au-dessus de moi , me donne une envie
irrésistible d'en devenir possesseur. Je crois
peu à la conversion des larrons et voleurs
de profession , qui a volé volera, qui a' tué
(1) a Tout condamné à la peine des travaux forcés à
« perpétuité ou à temps, dés qu'il aura atteint l'âge de
" soixante-dix ans accomplis, en sera relevé, et sera reu-
" fermé dans la maison de force pour tout le temps à
« expirer de sa peine , comme s'il n'eût été condamné
« qu'a la réclusion, " ( CODE PÉNAL, livre II, art. 72.)
AU BAGNE DE TOULON. 11
tuera, comme qui a bu boira, sauf quelques
crimes exceptionnels provenant de la sur-
excitation des passions, et si je donnais un
conseil au gouvernement, ce serait de nous
mettre à chacun une balle dans la tête ou
de nous jeter à la mer avec le boulet, nous
tous, frères de crimes , unis par le sang; le
repentir ou plutôt le changement de vie est
bien rare chez nous.
« L'habitude est une seconde nature.
« Mais je m'aperçois que je philosphe, je
reprends, mon récit.
« Lorsque la journée de travail était finie,
nous nous réunissions, quatre de mes ca-
marades et moi, dans un cabaret qui se
trouvait alors vis-à-vis le cabinet d'histoire
naturelle. Nous nous cotisions et nous bu-
vions chaque jour plusieurs bouteilles de
vin et d'eau-de-vie en méditant nos coups.
De cinq que nous étions, j'ai seul survécu,
deuxs ont morts en Russie, un a été raecourci
et le quatrième est mort au bagne.
« Je vais vous raconter quelques-uns de
12 TROIS GARDES
nos exploits pour vous montrer à quoi on
peut arriver avec de l'adresse et de la déter-
mination car nous étions bien jeunes encore
et plus d'un brigand fieffé aurait reculé de-
vant nos entreprises.
« Un de nous, qui avait plus d'instruction,
nous apprit que Mercure était dieu du vol
chez les anciens, et nous nous étions appe-
lés les mercuriens.
« Lorsque nous étions suffisamment
échauffés par le vin et le trois-six, nous nous
mettions en campagne et nous dévalisions
tout ce qui se trouvait exposé à notre tou-
cher. Nous revenions le lendemain. II était
curieux de voir tout ce que nous rapportions
de nos excursions ; le plus âgé de nous con-
naissait un marchand juif qui lui achetait
le tout sans s'occuper de la source.
« Nous avions quelquefois devant nous
une quantité de foulards, de mouchoirs
brodés que les femmes tiennent à la main;
nous étions très-habiles aussi pour voler les
montres des boutiques : je me rappelle entre
AU BAGNE DE TOULON, 13
autres un malheureux marchand de parfu-
merie à qui j'ai volé au moins deux cents
pains de savon et autant de brosses, et qui
finit par abandonner le quartier désespéré
de ne pouvoir saisir le voleur. L'un de nous
allait marchander et l'autre, pendant ce
temps, faisait passer dans sa poche tout ce
qui se trouvait à sa portée. C'est à force de
travail que j'acquis dans les doigts une dex-
térité de prestidigitateur à laquelle je suis re-
devable aujourd'hui du bien-être que me
procure la vente des-petits objets que vous
me voyez confectionner si facilement avec
mon canif.
« A l'âge de quinze ans, nous connaissions
déjà l'argot et toutes les ruses du métier.
Nous avions de faux cheveux, de fausses
barbes, des habits de toutes façons. Nous
n'avions pas de chef, et nos parts de prise
étaient égales; le plus instruit de nous avait
une sorte d'ascendant sur les autres, il avait
lu des romans et des comédies, et nous ap-
prenait à nous grimer comme des comé-
2
14 TROIS GARDES
diens. Nous nous mettions en campagne
depuis huit heures du soir jusqu'à minuit,
car nous avions presque tous un état qui
nous occupait dans le courant de la journée;
nos maîtres et nos parents ne s'inquiétaient
pas de ce que nous devenions après le tra-
vail, enchantés de ne nous voir jamais leur
demander de l'argent.
« C'est aussi à cela que nous dûmes d'é-
chapper à l'oeil sévère de la police ; n'agis-
sant que là nuit, elle avait bien moins de
facilités à nous découvrir.
« Cependant, l'un de nous fut pris eh fla-
grant délit de vol; il fut enfermé dans une
maison de correction pendant un an, et de
là partit avec un régiment pour la Russie,
d'où il ne revint jamais.
ce Nous fûmes réduits à quatre. Tous les
jours nous devenions plus audacieux, et nous
nous serions fort enrichis si nous avions pu
continuer ce métier ; mais l'empereur lais-
sait peu d'enfants à leurs familles; nous
fûmes enlevés successivement, et nous par-
AU BAGNE DE TOULON. 15
tîmes pour la gloire; mais elle nous dédaigna
ou plutôt notre penchant pour le vol nous
rejeta loin d'elle.
« La vie du régiment changea un peu mes
habitudes; on était surveillé de près, et les
chefs se souciaient fort peu de la vie d'un
homme : on m'aurait fusillé comme un
chien, si l'on m'avait pris en faute. Je restai
un an soldat sans que l'on eût trop à se
plaindre de moi: je m'enivrais avec les ca-
marades, je leur contais des histoires qui
les amusaient et je détestais les chefs.
« Alors on nous dirigea sur Toulon, pour
nous embarquer; quand nous fûmes dans
cette ville.qui-devait être ma dernière rési-
dence, comme vous voyez, la vue de la mer
agrandit mes idées et me donna des pensées
de liberté qui me faisaient détester mon uni-
forme de pousse-caillou. Aussi la veille du
départ je vendis ma défroque militaire à un
juif de ma connaissance, et je pris en échange
des habits de colon américain, une perruque
rousse, des lunettes et une grande barbe.
16 TROIS GARDES
Je me promenais tranquillement dans la
ville avec cet attirail ; j'avais acquis au plus
haut point l'art de me. grimer.
" Mon régiment partit ; j'avais été déclaré
déserteur et signalé à la police et à la gen-.
darmerie.
« Il me restait encore quelques écono-
mies : je résolus de quitter la France et d'al-
ler exploiter mes talents sous un autre ciel.
Il y avait dans le port un vaisseau marchand
qui avait pour destination Rio-de-Janeiro ;
je m'y embarquai comme passager. Un de
mes camarades de régiment m'avait vendu
un passe-port fort en règle ayant rapport
avec mon signalement, je le fis viser avant
de m'embarquer sous le nom de Ferdinand
Denis.
" Pendant la traversée je me demandais
ce que j'allais devenir dans ce pays inconnu
où je tombais sans ressources; je crois
qu'après avoir payé ma traversée, il me
restait dix-huit francs cinquante centimes ;
cependant j'avais confiance dans montaient
AU BAGNE DE TOULON. 17
et dans la dextérité de mes doigts, et mon
ambition s'élevait à une grande fortune.
Enfin nous arrivâmes en vue de Rio ; dès
que nous eûmes obtenu la permission d'en-
trer, un pilote se présenta pour nous guider.
Nous eûmes beaucoup de formalités à rem-
plir avant de pouvoir obtenir la permission
de descendre à terre ; la visite de santé, les
préposés à la douane et les agents de police
pour la visite des passe-ports arrivaient suc-
cessivement à bord. J'avais quelque crainte
pour mon signalement qui avait quelque
différence avec ma personne, cependant je
débarquai sans encombre.
" La première chose que je remarquai en
entrant dans la ville, est une odeur tenant
du musc, de l'ambre et de la fourmi ; elle
s'exhale de la nombreuse population noire
qui circule dans les rues. Je me dirigeai au
hasard dans une longue rue parallèle au ri-
vage, et qu'on appelle la rue droite, elle
aboutit à une place située également au
bord de la mer. La rue droite était des plus
2.
18 TROIS GAR .
encombrées, parce que la douane y avait sa
principale entrée. Elle retentissait conti-
nuellement du bruit des nègres travailleurs
qui portent des fardeaux en faisant entendre
des cris dont la régularité aide leur travail.
Les maisons de cette rue sont occupées par
un grand nombre de riches négociants qui
ont leurs magasins au rez-de-chaussée.
" J'examinai le tout avec le plus grand
soin, afin de combiner mes plans d'attaque,
j'avais pris au régiment l'habitude de né
plus travailler, et je trouvais qu'il me serait
beaucoup plus agréable de ne rien faire,
d'avoir de beaux habits, et de me nourrir et
vêtir aux dépens de mes semblables plus
riches que moi. Je vous jure; mon lieutenant,
que je n'aurais jamais volé un pauvre; au
contraire, je leur ai fait plus d'une aumône,
et c'est peut-être à leurs prières que j'ai dû
une si longue impunité.
" Je louai une petite chambre dans la mai-
son d'un douanier située dans le faubourg
de Catèle, et je passais pour un voyageur
AU BAGNE DE TOULON. 19
artiste. Notez bien que j'avais dix francs
dans ma poche, mais aussi j'avais dans ma
malle un creuset et divers costumes, dont je
m'étais muni avant de partir.
" Dans ma jeunesse j'étais assez bien
tourné, comme vous pouvez vous en douter
aujourd'hui ; j'étais ce qu'on appelle un bel
homme, et la. vie de Paris ainsi que celle du
régiment m'avaient appris à prendre quand
je voulais la tournure d'un homme comme
il faut. J'allai donc dans un restaurant, je
me fis servir à dîner, et je glissai une cuiller
dans ma poche ; je la fis.fondre au creuset
pour la vendre à un juif : il y a des juifs
par toute la terre, et tous sont commerçants,
brocanteurs. Je volai ainsi plusieurs restau-
rants, et mes dix-huit francs grossirent con-
sidérablement.
" J'étais heureux d'être libre, et de ne
plus dépendre de personne. Je me trouvais
isolé dans cette ville éloignée : vous sa-
vez qu'à notre âge, je veux dire au vôtre,
l'homme a besoin d'amour ou d'amitié.
20 TROIS GARDES
« J'éprouvai bientôt le premier de ces
sentiments.
" Dans la cour de la maison que j'habi-
tais , je voyais souvent passer et repasser
une jeune fille charmante, dont le souvenir
est encore présent à mes yeux comme si je
la voyais devant moi. Jusqu'alors je n'avais
pas connu l'amour ; je m'étais livré à mes
passions de brute, si faciles à satisfaire à
Paris, mais je n'avais jamais éprouvé ce que
je ressentais pour cette jeune fille.
" Le père d'Aurorita était sergent dans la
police, sa mère était blanchisseuse. C'était
un véritable oiseau dans la maison, on n'en-
tendait que sa petite voix perlée. Je déclarai
ma passion à Aurorita. Elle avait quinze
ans, et dans ce pays on voit souvent de
jeunes dames de quatorze ans se promener
avec leurs enfants. Il fallait la demander à"
son père ; mais celui-ci était soupçonneux
comme tout sergent de police doit l'être na-
turellement ; il demandait toujours mes pa-
piers, mes certificats de fortune, et refusait
AU BAGNE DE TOULON. 21,
de me donner sa fille si je ne lui prouvais pas
que j'avais des moyens d'existence.
" J'entrai un soir dans une église, dé-
guisé en bénédictin. J'avais vu des madones
revêtues de robes de drap d'or, portant des
couronnes enrichies de diamants. Je me ca-
chai dans un confessionnal, et quand les
portes de l'église furent fermées, je saisis
tous les joyaux que je pus cacher sous ma
robe de bénédictin. Le lendemain je me mê-
lai à la foule et je m'échappai de l'église
avant qu'on se fût aperçu du vol. Cette fois
mon juif receleur fut satisfait de ce que je
lui apportais, et me donna une très-forte
somme. J'achetai un collier de perles à
Aurorita: elle était aussi coquette que jolie.
Mais son père ne voulait entendre raison :
Vos papiers, disait-il, et vous aurez ma fille.
" Un navire portugais allait partir pour
Lisbonne; j'entraînai la jeune fille sur le
port et je lui persuadai facilement de se lais-
ser enlever; je lui dis que j'étais riche et lui
montrai de l'or.
22 TROIS GARDES
« Nous voguions vers le Portugal. Mais je
ne devais pas jouir longtemps du fruit de
mon double vol. La mer était sillonnée de
corsaires de toutes les nations ; nous fûmes
attaqués par un corsaire algérien. Aurorita
fut prise et vendue au dey d'Alger.
" Quant à moi, le corsaire me trouvant
d'une bonne complexion, me fit matelot.
Mon sort fut bien plus pénible encore sur le
vaisseau du corsaire que lorsque j'étais au
régiment ; il me fallait apprendre à monter
aux màts, à prendre des ris, et tout cela au
risque de me casser le cou, car il est plus
difficile d'apprendre la gymnastique à vingt-
cinq ans qu'à dix. Nous avions très-peu de
sommeil, et les coups de garcette ne nous
étaient pas épargnés. Notre capitaine,
homme inflexible et cruel, était le proprié-
taire du vaisseau. Je ne me souviens pas de
l'avoir vu sourire, je vis seulement son visage
se dérider en regardant Aurorita. C'était un
homme qui devait avoir eu de grands mal-
heurs, et qui, devenu ennemi des hommes,
AU BAGNE DE TOULON. 23
poursuivait la fortune avec une ténacité re-
marquable. Tous ses hommes l'aimaient,
car il était très-généreux et leur donnait de
fortes parts dans les prises.
" Vous pensez bien que cette existence
était insupportable pour moi : passer ainsi
une vie obscure sur un corsaire, ce n'était
pas le chemin de la fortune. Je regrettais
Aurorita; à votre âge, mon lieutenant,
quelle que soit votre occupation, il est tou-
jours au fond du coeur une petite pensée
consacrée à l'amour. Aussi je nourrissais un
projet d'évasion dans ma tête. Un Portu-
gais, prisonnier comme moi, avait les mê-
mes intentions, mais il était fort difficile de
nous entendre ; d'abord nous étions fort
surveillés et nous pouvions à. peine commu-
niquer., ensuite nous ne parlions, pas la
même langue.
" Notre vaisseau abordait rarement les.
côtes et était le plus souvent en pleine mer.
Une nuit je me trouvai désigné avec le Por-
tugais pour aller faire de l'eau dans une île
24 TROIS. GARDES
située près du Sénégal. La nuit était assez
obscure, et nous n'avions avec nous qu'un
contre-maître et deux matelots du bord ; je
pinçai le bras du Portugais, et, à peine dé-
barqués, nous prîmes le large tous les deux
et nous nous enfonçâmes dans les terres :
nous savions qu'on n'avait pas le temps de
nous poursuivre longtemps. Nous ne ren-
contrâmes aucun vestige d'habitation dans
l'île où nous avions abordé. Nous passâmes
la nuit sur un arbre pour nous mettre à l'a-
bri des bêtes féroces que nous entendions
rugir autour de nous. Vous allez voir que
nous étions tombés de Charybde en Scylla.
Le lendemain nous ne descendîmes de notre
observatoire qu'après nous être assurés que
le vaisseau-corsaire était parti, et nous
cherchâmes partout de la nourriture, car
nous avions la crainte de mourir de faim ou
d'être mangés nous-mêmes par les sauvages
de ces côtes qu'on disait anthropophages.
" Je songeais malgré moi à ma bizarre
destinée, qui en deux mois m'avait conduit
AU BAGNE DE TOULON. 23
de Toulon à Rio-de-Janeiro, en deux autres
mois de Rio dans, une île inconnue où j'étais
presque comme Robinson. Je songeais aussi
à la pauvre Aurorita que j'avais enlevée à
ses parents, et, quoique je ne fusse pas ha-
bitué à sentir des remords, je regrettais
beaucoup de l'avoir ainsi perdue. Peut-être,
me disais-je, sera-t-elle plus heureuse
qu'elle ne l'aurait jamais été , peut-être
sera-t-elle la sultane favorite et ses jours
seront une suite de plaisirs et de jouissances ;
mais ces plaisirs auront pour bornes quatre
murailles élevées et pour gardes de stupides
eunuques. Et tout insensible que j'étais, je
plaignais Aurorita, qui devait regretter son
pays et son indépendance comme moi je
désirais la liberté sous lès fers.
" Mais au milieu de ces pensées, il s'agis-
sait de trouver à manger : mon Compagnon
d'infortune trouva quelques oeufs de tortue
qui nous furent d'un grand soulagement.
Après avoir parcouru l'île dans tous les sens,
nous fûmes convaincus qu'elle n'était pas
3
26 TROIS GARDES
habitée; elle avait à peu près cinq lieues
de tour. Mais à la marée basse, nous vîmes
que nous étions fort rapprochés d'un conti-
nent et nous nous dirigeâmes vers le sud dé
l'île, sur le galet ; nous eûmes à peu près un
quart de lieue à faire à la nage, puis nous
abordâmes dans une plaine dont la végéta-
tion semblait beaucoup plus avancée que
celle de l'île, où l'on ne voyait aucune pro-
duction. A peine étions-nous arrivés que
nous nous vîmes entourés d'une troupe de
jeunes sauvages qui commencèrent par nous
dépouiller de nos vêtements en poussant des
cris effroyables ; ces petits voleurs ne fouil-
laient pas dans nos poches, mais ne nous
laissaient pas même notre chemise.
" Ces jeunes Arabes conduisaient les cha-
meaux d'une caravane qui se rendait à Tan-
ger et qui avait pris du repos aux environs,
de l'endroit où nous étions débarqués. Ils
nous amenèrent à leur chef. C'était un vieil-
lard à longue barbe, qui faisait le commerce
d'esclaves; il quitta à peine sa pipe pour
AU RAGNE DE TOULON. 27
nous regarder, mais il nous fit rendre nos
souliers et nos chemises et nous fit donner
un chameau à conduire à chacun.
« Vous vous plaignez de la chaleur qu'il
fait quelquefois en France au mois de juil-
let , mais cette chaleur est glaciale compa-
rativement à celle qu'on éprouve dans ces
pays, où le thermomètre monte jusqu'à
quarante et quelques degrés ! Les Arabes se
couvrent de laine pour se garantir de la
chaleur; je vous laisse à penser tout ce que
nous avions à souffrir, moi et mes malheu-
reux compagnons, au milieu de ces bar-
bares. Nous n'avions pour étancher une soif
brûlante que de l'urine de chameau; nos
pieds étaient en sang, et notre corps entier,
consumé par les rayons ardents du soleil,
ne formait qu'une suite de plaies. Nous en-
foncions à chaque pas jusqu'au genou clans
le sable brûlant, et souvent nous étions obli-
gés de marcher sur des rochers aigus pour
diriger nos chameaux. Si quelquefois nous
étions forcés de nous arrêter, nos maîtres
28 TROIS GARDES'
nous faisaient avancer à coups de fouet et
de bâton.
Enfin, comme on finit par voir que nous
étions dans l'impossibilité d'aller plus loin,
on nous fit monter sur un chameau. Mais
nous étions sans selles et obligés de nous
tenir par les mains au poil de ces animaux,
d'ailleurs très-maigres et dont le dos fort
large nous forçait à avoir les jambes exces-
sivement écartées : jugez de ce que nous
eûmes à souffrir ! Vous savez parfaitement,
mon lieutenant, que le mouvement que le
chameau fait en trottant peut être comparé
au tangage d'un bâtiment léger. Le sang
coulait de nos talons et notre corps était
couvert d'ulcères le me souviens de toutes
ces souffrances comme si elles étaient d'hier.
Nous faisions souvent quatorze lieues par
jour sans boire ni manger; cependant quel-
quefois on nous donnait de la viande dessé-
chée que nous trouvions délicieuse, et du
lait et de l'eau , ce qui soutenait nos forces.
Mais ce qui nous étonna le plus, c'est devoir
AU BAGNE DE TOULON. 29
ces chameaux rester dix-sept jours sans
boire et ne manger que quelques touffes de
mousse que nous rencontrions çà et là;
aussi quand ils boivent ils s'en donnent ; je
crois qu'ils auraient desséché les citernes
si on les avait laissé faire : le mien a bien
bu soixante litres d'eau.
« Nous arrivâmes enfin près de Tanger
après toutes ces souffrances. Nous fûmes
vendus de suite moi et mon compagnon
avec beaucoup d'autres esclaves, mais
nous fûmes achetés par des maîtres dif-
férents.
" J'étais destiné aux pérégrinations et
aux longs voyages ; celui qui m'acheta était
un marchand d'eau de roses qui habitait
Bagdad en Syrie. Je lus plus tard les Mille
et une Nuits et je regrettai alors de n'avoir
pas eu dans ma jeunesse une instruction
qui aurait donné plus de charmes à mes
voyages.
" Cette fois-ci je ne voyageai plus à dos
de chameaux; mon maître qui était bon me
3.
30 TROIS GARDES
donna de l'huile pour guérir mes blessures
et m'acheta un burnous et un turban.
Nous prîmes le chemin de la mer.
" En passant devant les côtes de la France
dont le mauvais temps nous avait rappro-
chés , je ne pus m'empêcher d'éprouver un
serrement de coeur, mais ma tête devait y
être menacée et je me disais qu'il fallait en- .
core mieux rester esclave chez un marchand
d'eau de rosés que d'être fusillé par mes
Compatriotes.
ce Nous nous arrêtâmes quatre jours dans
le port d'Alger qui, comme vous savez, n'ap-
partenait pas encore à la France.
« J'errais sous les murs du harem et j'y
conduisis mon maître. »
— " Que cherches-tu là? » me disait—il.
— « Ma maîtresse. »
— ce Elle est perdue pour toi, tu la re-
trouveras là haut avec les houris de Ma-
homet. »
ce Je mê fichais des houris de MatiomeTet
AU BAGNE DE TOULON. 31
je maugréais d'être si près d'Aurorita et de
ne pouvoir lui parler.
" Le vaisseau mit à la voile et nous re-
partîmes.
" Mon maître avait une habitation déli-
cieuse à Bagdad, la maison était située au mi-
lieu d'un vaste jardin planté de catalpas, de
polonias, de tulipiers, d'orangers, de citron-
niers , de tant de beaux arbres qu'on voit si
rarement en France; derrière le jardin des
champs entiers de rosiers vous faisaient vivre
au milieu des parfums. Le jardin était borné
d'un côté par une terrasse donnant sur le
Tigre et d'où l'on avait la plus jolie vise
qu'on puisse imaginer. Abou-Cazemb (c'est
le nom de mon maître) passait pour fort ri-
che, et je crois qu'il l'était en effet, car je
lui voyais faire de très - bonnes affaires.
J'avais obtenu sa confiance, ne croyez pas
pour cela que je fusse converti ; j'avais l'in-
stinct , la passion du vol trop prononcée
pour n'avoir, pas souvent l'envie de. poi-
gnarder Abou-Cazemb et de m'emparer de
32 TROIS GARDES
ses trésors ; mais nous étions très-surveillés,
il me paraissait impossible de commettre le
moindre larcin, je n'aurais su où le cacher,
puis je me souciais fort peu d'être empalé
comme le fut à peu près vers ce temps l'as-
sassin de Kléber.
" Et comme j'avais souvent des accès de
tristesse, mon maître Abou-Cazemb me
disait :
— " Malheureux l'homme dont la femme
" a pris la pensée, son corps n'est plus qu'une
" machine sans huile ! Travaille et oublie. »
" A quelque temps de là je rencontrai un
déserteur français dans les rues de Bagdad;
il exerçait la profession de cordonnier et pa-
raissait enchanté de son sort, disant qu'il
valait bien mieux vivre tranquillement dans
sa boutique et tailler des empeignes et des
quartiers que marcher sur le sable brûlant
d'Egypte et attraper la peste.
" Mais, lui dis-je, no penses-tu pas à re-
venir en France ?»
— " F.....pays que la France, me répon-
AU BAGNE DE TOULON, 33
dit-il, les Français sont devenus de la chair
à canon, je m'en prive. »
ce Je n'avais pas plus d'idées.de gloire que
mon compatriote, cependant je songeais
tous les jours à prendre la fuite; les chaînes
de l'esclavage , quoique assez douces chez
Abou-Cazemb et parfumées de roses, m'é-
taient très-lourdes à porter, et je ne pouvais
croire que toute ma vie devait s'écouler
ainsi, à moi, essentiellement nomade, qui
avais déjà vu les quatre parties du monde. »
Le forçat en était là de son histoire, quand
le cri de qui vive de la sentinelle m'annonça
une ronde que j'allai reconnaître.
Je fis sortir les soldats du poste et je les
présentai à l'inspection de l'officier de ronde
qui était un capitaine dé la garnison; il les
examina avec le plus grand soin et remar-
quant un soldat qui n'avait pas boutonné
un bouton de sa manche, il se tourna vers
moi me reprochant de ne pas veiller à la te-
nue de mes hommes.
34 TROTS GARDES.
Il partit après avoir consigné pour deux
jours sur le rapport l'homme qu'il avait pris
en faute,
Je haussai les épaules en voyant punir ce
soldat pour une faute si légère, pour un
manque d'attention. On m'avait dit souvent
qu'on arrivait aux grandes choses en s'oc-
cupant des détails et des minuties. Je n'étais
pas encore de cette opinion et je voyais clai-
rement que le capitaine, n'avait porté cette
punition sur son rapport que pour faire voir
au colonel qu'il avait passé une inspection
sévère du poste.
Je revins retrouver mon narrateur, il était
parti; l'heure de la rentrée au travail avait
sonné pour lui.
Je passai une partie de la nuit à écrire ce.
que vous venez de lire.
Et je m'endormis en attendant la garde
montante qui devait me relever à neuf heures
du matin.
DEUXIEME GARDE.
Le forçat vint à moi des qu'il m'aperçut,
je lui donnai un paquet de tabac à chiquer
en lui disant que je voulais en échange la
suite de son histoire.
Elle m'intéressait d'après le commence-
ment, et si j'avais été le sultan et que le
forçat fût condamné à mort, j'aurais re-
tardé sa mort, comme celle de Schécrazade,
pour avoir la suite de son histoire.
Je lui rappelai qu'il en était resté àl'épo-
36 TROIS GARDES
que de son séjour à Bagdad, et il reprit
ainsi :
" La nostalgie, l'ennui de la servitude,
commençaient à peser considérablement sur
moi; malgré ma force je dépérissais tous les
jours. Abou-Cazemb était humain , et il
voyait avec peine mon état de faiblesse,
d'autant plus que j'étais pour lui un capital
de deux mille francs.'
" Un jour il me montrait un rosier dont
les feuilles jaunies et plissées annonçaient
le dépérissement et la fin prochaine.—Vois,
me dit-il, cet arbre était plein de séve et de
vigueur l'année dernière, et je le vois à
grands pas s'avancer vers sa fin.; lui qui
tétait pour moi une source, de bien ne me
servira plus qu'à chauffer ma cuisine. Ainsi
ta déclines tous les jours, miné par la ma-
ladie; ton âme malade te fait perdre la
santé de ton corps ; tu n'as donc pas encore
oublié ta maîtresse? Homme faible,peux-tu
si longtemps songer à une femme ? — Et
AU BAGNE DE TOULON. 37
moi, je lui montrai que la terre qui entou-
rait le rosier était trop humide et remplie
de vers qui avaient attaqué la racine. Je lui
montrai que les liens: qui l'avaient attaché
à son tuteur avaient été trop serrés par une
main inhabile et avaient empêché la séve de
circuler.
" Et je lui répondis : Ce n'est pas l'amour
qui me tue, c'est le mal du pays, c'est que
cette terre sur laquelle je marche n'est pas
faite pour moi, c'est que ces' chaînes que
je porte sont trop lourdes pour mes bras,
et empêchent la vie, là séve de circuler
en moi.
" Le voisinage de l'armée française alar-
mait tous les environs de l'Egypte; le bruit
des victoires de Bonaparte faisait trembler
tous les califes, caïds:, pachas et visirs.
Aussi doublaient-ils leurs gardes, augmen-
taienl-ils leur armée et faisaiente-ils leurs
préparatifs de guerre.
" Mon compatriote le savefier vint un
jour me trouver; je greffais des rosiers et
4
38 TROIS GARDES
j'avais les mains en sang. —Que diable fais-
tu là ? tu perds ton temps, viens avec moi,
ta fortune est faite.
" Je ne me le fis pas dire deux fois; je
suppliai Abou-Cazemb de me laisser libre le
reste du jour ; il y consentit, ce qui, était
une grande faveur qu'il n'accordait qu'aux
privilégiés.
" Le savetier m'amena au fond de sa bou-
tique, nous nous assîmes sur une natte à la
manière arabe et un petit nègre nous ap-
porta des pipes et du café.
" — Veux-tu le faire musulman, me dit-il,
tu seras libre?
"—Ma foi, peu m'importe la religion, si
je peux être libre, je suis déjà à moitié mu-
sulman, et je lui montraimon turban et ma
tête rasée.
" - Tu y consens, ta fortune est faite
ainsi que la mienne, tope.
" J'abjurai donc ma religion , le soir j'étais
musulman; mon compatriote avait, payé
mon rachat à Abou-Cazemb qui me regre-
AU BAGNE DE TOULON. 39
tait beaucoup, mais un ordre du calife avait
exigé ma liberté.
" Le lendemain Roux (c'était le nom du
cordonnier) m'amena devant le calife. Le
drogman nous traduisit ainsi les paroles du
calife auquel il répétait nos réponses :
" — Chiens de chrétiens, mécréants, es-
claves, vous avez reconnu Mahomet et vous
adorez le croissant aujourd'hui, vous qui
adoriez la croix hier. Le paradis de Mahomet
vous est ouvert, à vous de le gagner,
« (Merci du compliment, disais-je en moi-
même, le début est fort poli.)
" Le vent de la renommée a résonné à
mes oreilles et m'a dit : Sidy Roux ben Roux
et Sidy Mucius Scaevola ben Scoevola ont
manié l'arme des soldats du sultan des Fran-
çais et ont marché sous son drapeau qui.
conduit si souvent à la victoire. Pour la
gloire du Prophète, Sidy Roux ben Roux et
Sidy Mucius Scoevola ben Scoevola enseigne-
ront aux enfants de Mahomet les préceptes
du grand vainqueur, leur apprendront à
40 TROIS GARDES
marcher comme les chrétiens et à se servir
de l'arme comme eux; à ce prix la liberté
leur a été donnée dans le califat do Bag-
dad, et ils recevront le titre d'officiers du
Céleste Empire et une solde élevée si leurs,
services le méritent.
" J'ai dit :
" — Allah, allah, Dieu est grand et Ma-
homet est son-prophète !
" II reprit le tuyau d'ambre de son nar-
ghilé.
" Et le drogman traduisit notre réponse :
L'étendard du croissant est celui de Sidy
Roux ben Roux et de Sidy Mucius Scaevola
ben Scaevola ; reconnaissants de la liberté qui
leur a été donnée, ils s'engagent à travailler
pour sa gloire et sa défense, et à instruire
les enfants du Prophète.
« Allah, allah, il n'y a qu'un Dieu, et Ma-
homet est son prophète !
" — Dieu punit les traîtres, reprit le
calife.
" On nous fit endosser le costume d'officier
AU BAGNE DE TOULON. 41
de l'armée musulmane et on nous donna à
chacun des armes et un magnifique cheval.
"j'étais enchanté de ma nouvelle position.
D'esclave perdu dans la foule j'étais devenu
tout à coup un officier de Mahomet, il faut
avouer que j'étais assez embarrassé de mon
rôle. Mais j'étais jeune et je ne doutais de
rien. Roux, qui avait été caporal, en savait
un peu plus long que moi ; je lui reprochai de
m'avoir rebaptisé du nom adoptif de mon
père, Mucius Scaevola, nom que je détestais
et sous lequel j'étais connu au régiment.
« Nous n'avions, plus rien à faire qu'à
exercer quatre heures par jour des brutes
qui finissaient par nous obéir et nous com-
prendre, parce que le knout et le pal étaient
là pour ouvrir l'intelligence. Nous avions en
main tous les deux les moyens de répression
les plus sévères et nous en usâmes plusieurs
fois dès le début; aussi je m'étonnais de la
facilité incroyable avec laquelle les soldats
de Bagdad exécutaient notre maniement
d'armes que vos recrues françaises sont si
42 TROIS GARDES
longues à se mettre dans la tête. Nous avions
chacun, cent soldats sous nos ordres,nous
les mettions sur un rang et nous exécutions
le mouvement devant eux; ils le répétaient
à notre commandement français et il était
rare que l'un d'eux se trompât, car ils ne
savaient que trop ce qui devait leur arriver
dans ce cas.
" Le calife, entouré de ses officiers, assis-
tait régulièrement à. nos exercices ; il était
enchanté de nos progrès et nous félicitait
tous les jours, nous promettant des récom-
penses magnifiques. Au bout de six mois
nous avions formé un bataillon de mille
hommes qui manoeuvraient avec la plus
grande précision. La solde qu'on nous fai-
sait équivalait à peu près à cinq mille francs
par an ; vous voyez que le calife était plus
généreux que le gouvernement français qui
vous donne à peine de quoi vous nourrir et
vous loger convenablement.
" Je louai une maison, j'achetai une
femme et me procurai tous les délices dont
AU BAGNE DE TOULON. 43
peut jouir un homme qui est prisonnier de-
puis trois ans;
" Pendant ce temps, Bonaparte quittait
l'Egypte et ses troupes rentraient en France
quelque temps après. Nous fûmes donc ras-
surés sur une invasion. Cependant le calife,
satisfait de notre bonne volonté, nous éleva
en grade et augmenta nos appointements.
Certes nous avions là une position inespérée
et que nous ne comptions pas retrouver en
France; je peux dire même que beaucoup
de gens auraient envié notre sort; mais ce
n'était pas là le théàtre de mes exploits. Tout
homme tranquille et peu soucieux d'émo-
tions eût accepté la vie qui m'était faite;
c'est ce que fit le caporal Roux et il devint
plus tard colonel et général au service de la
Porte.
« Moi, j'étais poursuivi par l'idée de revoir
Paris dont j'étais absent depuis six ans. Je
mis de côté le plus d'argent possible et un
jour , déguisé en matelot', je partis avec
quinze mille francs en poche. J'appris plus
44 TROIS GARDES
tard que le calife avait été au désespoir de
mon départ précipité et m'avait fait cher-
cher par toute la ville et les environs; mais
les gendarmes syriens ne sont guère plus
habiles que les gendarmes français pour
vous découvrir avec un simple signalement;
je savais trop bien convertir le menton
ovale, le teint clair et les cheveux noirs
qu'ils cherchaient en menton rond, feint
pâle et cheveux roux. Il n'y a que les novi-
ces qui se laissent prendre au signalement.
" Je me mis à la suite d'une caravane qui
se rendait à Tunis et là je m'embarquai à
bord d'un vaisseau qui avait Lisbonne pour
destination. Cette fois-ci il ne m'arriva dans
mon voyage aucun incident remarquable;
nous rencontrâmes plusieurs vaisseaux qui
nous laissèrent passer; la mer alors était
infestée de pirates, la Méditerranée surtout
était fort dangereuse. Arrivé à Lisbonne, je
pris le chemin de la France et me dirigeai
vers Paris.
« Je restai quelque temps à Bayonne, où
AU BAGNE DE TOULON. 45
je. me fis donner des papiers; je préten-
dis que j'arrivais d'Egypte, que j'avais été
fait prisonnier, que je m'étais échappé
et que je retournais en France. Le fait
était difficile à vérifier, il y avait peu d'or-
dre à cette époque dans les comptabilités;
on me donna des papiers, et je rentrai à
Paris la téte haute sous lé nom de Paul
Boisson.
" J'arrivai à Paris au milieu de l'agita-
tion qui se ressentait à la suite du 18 bru-
maire. Vous pensez que mes premiers pas
se portèrent vers la rue de Buffon, je trou-
vai fermée la maison qu'habitait mon père.
Un voisin qui ne me connaissait pas et qui
n'aurait pu me reconnaître, me donna des
renseignements que je. lui demandai; il
m'apprit que les habitants de cette maison
avaient été guillotinés et qu'elle était à
louer. Tout endurci que j'étais dans le
crime et malgré mon peu de sensibilité, je
faillis me trouver mal quand on m'apprit
aussi subitement la perte de mes parents et
46 TROIS GARDES
je m'éloignai promptement d'un quartier, où
je ne voulais pas être reconnu.
" J'avais plus que jamais l'ambition de
faire fortune, et tout ce que je voyais briller
autour de moi excitait ma jalousie au plus
haut degré. J'allai me loger dans un gale-
tas situé à Belleville et je plaçai mes quinze
mille francs sur la Banque; c'était là le
commencement de ma fortune ; je n'étais
ni libertin ni ivrogne, j'étais voleur , c'était
ma passion, et je voulais être riche, à tout
prix.
" Mais je ne pouvais pas diriger seul mes'
opérations, un compère m'était nécessaire.
Je fréquentais les cabarets pour trouver.
mon homme ; attablé dans un coin, j'étais
là comme le sergent recruteur, cherchant
un bon soldat dans les groupes des buveurs.
Le sort me désigna bientôt celui qui devait
m'être adjoint : un soir je fumais ma pipe
tranquillement devant une chope de bière,
quand je vis entrer un grand jeune homme,
vêtu d'une blouse grise, là casquette aplatie
AU BAGNE DE TOULON. . 47
sur l'oreille droite et dont les traits indi-
quaient beaucoup de force et de caractère.
" Je le vis s'asseoir à côté du comptoir et
demander une bouteille de vin à quinze;
mes yeux se portaient sur lui, car il parais-
sait très-affairé. La maîtresse du bouchon
s'étant levée un instant de son comptoir, je le
vis tirer un foulard qu'elle avait laissé sur son
banc, le mettre dans sa poche et s'en aller
tranquillement sans payer son écot.
" Je fis semblant de ne pas m'en aperce-
voir; la bourgeoise revint cherchant partout
son foulard sans penser à l'individu qui l'a-
vait volé.
« Pour moi, je fus frappé de l'agilité avec
laquelle, il avait fait le foulard et je ju-
geai mon homme de suite. Voilà mon
homme, me dis-je, le gaillard n'en est
pas à son début ; je me mis à sa piste. Nous
eûmes bientôt fait connaissance, et quelques
bouteilles de vin cimentèrent notre amitié
fraternelle, traité d'après lequel nous ne de-
vions pas faire un grand coup sans la parti-

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