Trois hommes de ma vie

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Le livre est basé sur une histoire vraie.
Le récit à la première personne s’ouvre sur l’enfance d’une petite fille dont l’avenir est tout tracé. Formatée par le moule de la société à laquelle elle appartient, elle est destinée à fonder une famille avec un homme de sa caste choisi selon des critères rigides et devra, comme sa mère avant elle, perpétuer les traditions héritées de la civilisation millénaire du Cambodge.
C’est compter sans les farces du destin. Un mariage soudain, puis la guerre et l’exil, bouleversent le cours d’une existence qui s’annonçait sans surprise. La narratrice brosse le portrait des trois hommes au caractère trempé qui l’ont marquée pour la vie. Grâce à eux, elle peut nous décrire les passions humaines qui enlaidissent les allées du pouvoir.
Alors que sa famille est au faîte de la puissance, sa nature rebelle la pousse à braver les conventions jugées archaïques. Quand le chaos de la révolution balaie tous ses repères, elle tourne le dos à la facilité pour suivre la voie ardue que lui dictent les impératifs moraux inculqués par son père.
Même si les figures du Prince Sihanouk et de la Reine Kossomak dominent la majeure partie du livre, l’histoire ici contée aurait pu être celle de n’importe quelle jeune femme au tempérament frondeur contrainte de fuir son pays natal.
Le roman est disponible chez Amazon, l’iBookstore, et dans les bonnes librairies numériques.
Publié le : jeudi 25 avril 2013
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Nombre de pages : 48
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Tipram Poivre
TROIS HOMMES DE MA VIE Pérégrinations d’une Khmère errante
La main qui berce l’enfant gouverne le monde.
William Ross Wallace
IIDE LA CHENILLE AU PAPILLONLa perfidie d’une mèreL’affection d’unereineUn hôte de marqueLa gaieté divineTransgressionsLe Coq de TerreLa loi des baïonnettesOstracismes
SOMMAIRE
POSTFACE
_ _ IIILE FEU PROMETHÉENEsbroufesPremières ovationsVitesse de croisièreLes racines enfouiesDésenchantement
Citation
LAUTEUR
COPYRIGHT
IILE COCON DE LA LA Les maîtres de l’existenceÉpinesÉruption volcaniqueGenèveLétouffoirNeuilly-sur-Seine
RVE
I
LE COCON DE LA LARVE
*~*~*~*~*
Les maîtres de l’existence
Papa, Maman, et P’Kona sont les premiers mots que les bébés de notre maisonnée
savent prononcer. P’Kona est la forme altérée des vocables Preah Karuna, qui en Pli signifient « compassion divine», l’équivalent du Français «Majesté, Sa Majesté,
Votre Majesté ».
Comme tous les monarques khmers, le Prince Norodom Sihanouk du Cambodge
reçut cette appellation au moment de son accession au trône. Environ quatorze
années plus tard, quand il abdiqua, son entourage et son peuple continuèrent à
utiliser le qualificatif royal, par idolâtrie, par respect ou par affection. Ma famille ne
fit pas exception, et aujourd’hui encore, nous employons cette expression pour nous
référer à l’homme qui par deux fois renonça à la couronne.
Aussi loin que puisse remonter ma mémoire, il surgit, éclaboussant de sa
splendeur mes souvenirs de petite fille. Dieu-roi, détenteur de l’épée sacrée,
seigneur de contrées peuplées de héros invincibles et d’animaux fabuleux. Il était
l’héritier d’une lignée dont les traces archéologiques remontaient au milieu du
premier millénaire, le Maître de l’Existence, celui devant qui tous les fronts se
prosternaient. À mes yeux d’enfant, il paraissait la bonté incarnée, un Père Noël qui
apportait friandises et présents à pleines brassées. Le regard affûté pénétrait les âmes
par tous les chakras. Le sourire compatissant promettait l’ bsolution. Les lèvres  a
épicuriennes lançaient des paroles qui guérissaient les maux matériels de quiconque
venait jusqu’à lui. Il sillonnait les campagnes à bord d’un hélicoptère et, semblable
aux prodigieuses divinités du Ramayana, descendait du ciel pour distribuer sur terre
des coupons de cotonnade et des billets de banque, car il était le pourvoyeur
moderne des besoins de son peuple.
En plus de ses fréquentes tournées à travers tout le royaume, il avait instauré la
tenue régulière decongrès populaires entouré de la Cour et des membres du où,
gouvernement, il expliquait sa politique et écoutait les doléances. Ces congrès étaient
ouverts à tous afin que le plus humble des Khmers puisse demander justice pour
toutes sortes d’affaires. Il s’agissait la plupart du temps de querelles de voisinage,
d’histoires d’alcôve ou de discorde familiale, mais il arrivait souvent qu’un modeste
paysan portât plainte contre les abus de pouvoir d’un notable. Les arbitrages royaux
étaient rendus en toute équité, presque toujours en faveur des plus faibles, et
l’intégralité des débats était diffusée en direct par la radio nationale. C’était ainsi que,
grâce à un sens inné de la pédagogie et à une intarissable éloquence, le dieu-roi
cultivait le lien charnel qui l’attachait à ses sujets.
Dans les villes comme dans les campagnes, le volume des transistors était monté à
fond. Les gens négligeaient leurs occupations ordinaires pour faire cercle autour du
poste, écoutant avec passion ce que les voix déformées par les parasites racontaient.
Les maris trompés appuyaient leurs griefs d’une profusion de détails truculents, les
femmes délaissées ne reculaient devant aucune paillardise pour fustiger la perversité de la nouvelle épouse1, et les patrons abusifs perdaient leur morgue face aux
subalternes qui les démasquaient publiquement. Villageois et citadins riaient à gorge
déployée, heureux de se savoir à l’abri de la cruauté des puissants. Certains
célébraient le triomphe de la justice à grand renfort d’alcool de palme et de chants,
d’autres brûlaient de l’encens en priant pour la longévité d’un maître si prompt à les
défendre, tandis que quelques-uns se promettaient de ne jamais avoir affaire au
congrès populaire.
Ainsi, dès le plus jeune âge, l’antienne sihanoukiste berçait ma vie et, jour après
jour, infiltrait les pores de mon être. À mon insu, le leitmotiv entonné par la royale
1La polygamie était légale et codifiée.
voix bouleversait l’électro-chimie du cortex cérébral et contrôlait l’activité des
synapses. Les vibrations du cantique modelaient mes structures mentales en distillant
dans le noyau de chaque neurone un sens du devoir indissociable d’une
circonspection instinctive à l’égard de l’establishment et des nantis.
Croisade royale pour l’indépendance, intégrité territoriale, bouddhisme-
socialisme, non-violence, écoles et hôpitaux gratuits pour tous, droit des peuples à
l’autodétermination, esprit de Bandung, coexistence pacifique, antimsilairépmi-e.
Voilà les mots-clés des berceuses de mon enfance. Bien sûr, je ne comprenais pas
vraiment la portée de tout ce vocabulaire, hormis des concepts très simples comme
le principe de gratuité ou comme notre devise,Le Cambodge s’aide lui-même. Sitôt que
j’avais mémorisé un terme savant, je me mettais en chasse de sa signification auprès
des domestiques ou des visiteurs qui faisaientantichambre, et je n’avais de cesse que
lorsque j’étais certaine d’avoir obtenu les explications idoines.
[…]
Le Seigneur des Éléphants. Ce titre conféré par P’Kona allait comme un gant à
mon père. Il comptait parmi les personnages les plus importants de ce petit royaume d’Asie qui se prélassait nonchalamment entre les 10e et 14e de latitude parallèles Nord, de part et d’autre du 104elongitude Est. Notre vie familiale était de  degré
soumise à l’activité du Palais, et les événements qui s’y déroulaient, graves ou
réjouissants, avaient des répercussions immédiates sur notre train-train quotidien.
L’atmosphère qui prévalait à la maison était un baromètre infaillible de ce qui se
passait à la Cour.
Je devais avoir sept ou huit ans quand l’attentat à la bombe eut lieu au Palais.
Grâce à un enchaînement de coïncidences fastes, P’Kona et ses parents en sortirent
indemnes. L’explosion tua cependant deux hommes, dont un membre de la famille
royale, et blessa plusieurs personnes.
Comme toujours en cas de crise, mon père partait plus tôt le matin et rentrait
bien après la tombée de la nuit. La maison s’emplissait de pas pressés. Des flots de
visiteurs aux mines angoissées affluaient dans l’antichambre. Les grands commis de
l’état consultaient mon père, les politiciensinquiets pour leur carrière cherchaient
des alliés, et les opportunistes tentaient de grappiller des informations pour deviner
sur quel cheval miser.
Le jour de l’attentat, rassemblées autour de ma mère et oublieuses de la présence
des enfants, les dames échangeaient avec des mimiques gourmandes une profusion de
détails crus sur les substances gluantes restées collées aux murs du Palais. En
attendant l’arrestation des coupables, mon père supprima les déplacements des
enfants, sauf les trajets entre la maison et l’école qui se feraient sous la protection
d’une escorte armée.
En revanche, chaque fois que P’Kona organisait un concours d’élégance
automobile, un bal particulièrement excitant, ou quand il recevait un chef d’état
étranger, la maison se métamorphosait en un turbulent atelier de couture. Tout ce
qui ressemblait à une table disparaissait sous un joyeux déballage de textiles délicats,
tussor, reps, organdi, guipure, et de fanfreluches destinées à créer les toilettes les
plus raffinées. Nos bureaux d’écolières, à mes sœurs et moi, n’étaient pas épargnés,
et nous trouvions parfois un bout de cannetille, une perle à broder ou un biais de
satin coincé entre nos cahiers d’écriture, dont la couverture reproduisait l’image du
Roi Suramarit à vélo. Pour ceux quine connaissent pas l’arbre généalogique de la
famille royale, le Roi Suramarit est le père de P’Kona et monta sur le trône quand
P’Kona abdiqua.
~*~
Les jours de fête, je trompais la surveillance de ma bonne pour filer vers les
appartements de mon père contempler le rituel de sa séance d’habillage. J’aimais
l’odeur de propre de ces moments, un mélange de savon à barbe au gingembre et
d’eau de toiletteoMsuathcesur fond de tabac froid.
Je m’accroupissais sans bruit derrière un énorme fauteuil recouvert dedamas
grenat et, ainsi dissimulée, j’observais tout à mon aise. Le Seigneur des Éléphants se
tenait debout, en sous-vêtementsencemEniet chaussettes en fil d’écosse
impeccablement tendues par des élastiques, jambes et bras écartés. Deux habilleuses
s’affade lui pour confectionner son sampot à queue. Cet élément duiraient autour
costume khmer allant de la taille aux genoux est reconnaissable dans les dessins de
Rodin consacrés aux danseuses khmères. Il semble que cette sorte de pantalon
bouffant sans couture ait été en usage chez les Perses aussi.
Les deux femmes travaillaient en silence. Leur respiration suivait le rythme de
leurs mouvements qui tiraient, lissaient, pliaient. Après avoir noué autour des
hanches de mon père une pièce de shantung de deux mètres de long, elles
réunissaient à l’avant les pans restés libres. Avec des gestes amples et cadencés, leurs
paumes expertes enroulaient la toile de soie qui prenait peu à peu la forme de ce que
j’appelais une trompe de pachyderme. Une fois la trompe jugéeconvenable, ni trop
souple ni trop rigide, la plus âgée des deux femmes la passait vers l’arrière entre les
jambes de mon père, tandis que l’autre la fixait à l’aide d’une cordelière de coton
tressé. D’un coup d’œil dans le miroir, mon père vérifiait la symétrie et le tomber du
vêtement.
[…]
Mon père,
Tu ressembles si peu à une figure paternelle que j ’ t ndre le bras pour saisir e n ose e
ta main et la presser contre ma joue. Tu es si noble, tes responsabilités sont si lourdes
que tu n’es pas disponible pour mes fadaises de fille. Tes journées sont précieuses,
toutes entières consacrées au service de notre peuple. J’en ai conscience, et j’en suis
douloureusement fière. Loin de moi la pensée de détourner une seule miette de ton
temps à mon profit, moi qui suis indigne de toi. En ta présence, j’occupe un espace
minime. Cou escamoté dans les épaules, coudes enfoncées dans les côtes, poignets et
orteils recroquevillés, je rétrécis au point que les membres s’ankylosent, au point que
ton regard ne trébuche jamais sur moi.
Peu m’importe que tu ne me voies pas. Mes nerfs optiques à moi sont frappés à
ton effigie. Mes muqueuses nasales sont imprégnées des notes fougère-citron-vanille
de ta lotion après-rasage. Mes tympans sont fabuleusement riches de toutes les
inflexions de ta voix, souvent tonitruante, parfois lasse, toujours séductrice.
Qu’importe donc si tu ne m’aimes pas. J’ai assez d’amour pour deux, pour trois,
pour la terre entière, et tant pis si tu l’ignores.
Un jour, je me hisserai à ta hauteur. J’aurai désarmétant de créatures
malfaisantes, triomphé de tant d’épreuves périlleuses, capturé tant de forteresses
inexpugnables que ce jour là, je te le jure, tu me regarderas et tu me verras. Ta
poitrine s’enflera d’orgueil pour ma bravoure, et ton pouls s’affolera pour ma piété
filiale. Je serai la source de ton contentement, je m’élèverai à portée de ton cœur, et
tu m’inviteras à prendre place dans ton fauteuil recouvert de damas grenat.
Mon soliloque muet s’interrompait quand Milady ma mère faisait son apparition,
rde fraîcheur, telle une fidèle muse échappée d’un roman à l’eau de rose.uisselante
Elle portait un sampot à queue identique à celui de mon père, maintenu par la
même ceinture à bouclettha-kmmhok, avec la différence qu’elle n’avait pas
d’hyménoptère fossilisé. Au lieu du sévère dolman, son torse était vêtu d’un corselet
en dentelle blanche que barrait en diagonale une mousseline froufroutante drapée sur
l’épaule avec une fibule en diamants. Une cascade de boucles couleur de jais servait
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