Trois journées belliqueuses à Nice, ou Les intrigues d'une candidature governo-républicaine : conte historico-fantastique du XVIIIe siècle / [signé : chevalier Jean-Baptiste Toselli]

De
Publié par

S.-C. Cauvin et Cie (Nice). 1871. 1 vol. (128 p.) ; in-8.
Les Documents issus des collections de la BnF ne peuvent faire l’objet que d’une utilisation privée, toute autre réutilisation des Documents doit faire l’objet d’une licence contractée avec la BnF.
Publié le : dimanche 1 janvier 1871
Lecture(s) : 53
Source : BnF/Gallica
Licence : En savoir +
Paternité, pas d'utilisation commerciale, partage des conditions initiales à l'identique
Nombre de pages : 127
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

TROIS
JOURNELS BELLIQUEUSES
A NICE
OU
LES INTRIGUES D'UNE CANDIDATURE
GOVERNO-RÉPUBLICAINE
CONTE HISTORICO-FANTASTIQUE
DU XVIIIe SIÈCLE.
Almen dovria,
Se iniquo è nel suo cuor, serbar l'esterna
Religion degli avi nostri.
(Giovanni di Giscala, tragedia.)
Per i traviamenti di pochi, le cause più
giuste periscono miseramente.
NICE
TYPOGRAPHIE, LITHOGRAPHIE ET LIBRAIRIE S. C. CAUVIN ET Ce
Rue de la Préfecture, 6.
MDCCCLXXI
TROIS
JOURNÉES BELLIQUEUSES
A NICE.
Le département des Alpes-Maritimes tire son nom
de la chaîne de montagnes qui, du Nord au Midi, va
gagner la mer de Ligurie et sépare ainsi la France de
l'Italie.
Sur ces confins existe une petite ville qu'on appelait
dans le temps Nicoea fidelis (Nice très-fidèle), titre ho-
norable qui lui fut décerné par la Maison royale de Sa-
voie.
Pendant les dix années que nous avons été soumis à
l'empire de Napoléon III, on l'a nommée Nice la Belle.
Si cette administration avait encore duré une dizaine
d'années, n'en déplaise aux détracteurs, Nice aurait
pris, au lieu de Nice la Belle, le titre de Nice la Su-
perbe, la Somptueuse, la Magnifique. Elle vient d'être
baptisée, en cette désastreuse et mémorable année 1870
que nous venons de traverser :
Nice la Capricieuse.
Sur la rive gauche du Var commence son territoire
qui, par la douceur de son climat, la beauté de son ciel
et la nature de ses productions, est une des plus fertiles
contrées du midi de l'Europe, et dont on peut dire, avec
— 4 —
bien plus de fondement qu'on ne le dit de Cannes, d'Hyè-
res, de Menton et de plusieurs autres villes ses rivales:
Vertumne, Pomone et Zéphyre
Avec Flore y règnent toujours;
C'est l'asile de leurs amours
Et le trône de leur empire.
La ville de Nice a son côté le plus méridional sur les
bords de la Méditerranée; elle est divisée depuis son
nouveau développement par le torrent Paillon ; situation
heureuse que notre concitoyen Andrioli peignait déjà
dans ces quatre vers de son poëme sur notre hèroïne
Catherine Ségurane :
Inverso il lato austral l'onde marine
Vengon spumanti a flagellarle il fianco;
Le scorron quelle di Paglion vicine
Dalla parte ov' il giorno a lei vien manco.
La vieille ville de Nice est située au pied d'un rocher
isolé, sur lequel il y avait un château, qui passait pour
imprenable. Elle est presque en amphithéâtre dans l'ex-
position au S.-O. par une pente plus ou moins sensible
qu'elle a du N.-E. vers les bords de la mer et ceux du
torrent Paillon. Depuis longtemps elle s'est développée
et s'est étendue de tous les côtés. Les travaux publics
prirent un grand développement, à partir de 1831 jus-
qu'à l'annexion. L'impartialité étant notre première rè-
gle, nous ne devons pas laisser de dire que, pendant les
dix années que nous venons de passer sous l'empire,
notre pays s'est transformé et a pris un essor très consi-
dérable ; que les bienfaits de l'État et de l'Administra-
tion ont beaucoup contribué au développement de la
prospérité matérielle et à l'embellissement de ce coin
de terre.
— 5 —
Notre cité surtout a été privilégiée de façon à rendre
inquiètes et jalouses bien d'autres villes. Pour celui qui
n'a pas vu Nice depuis quelques années, c'est un spec-
tacle curieux que l'aspect des quartiers nouveaux qui
s'élèvent avec une sorte d'émulation à l'Est, à l'Ouest,
au Nord. Une ville nouvelle s'est élevée à côté de l'an-
cienne; de splendides constructions couvrent la plaine
et les coteaux ; mais le principal effort de la construction
cependant s'est porté sur la rive droite du Paillon, spé-
cialement dans le bassin qui s'étend depuis le temple
anglais de la Buffa jusqu'aux boulevards de Carabacel.
Des routes superbes, des rues et des boulevards magni-
fiques ont été ouverts de toutes parts.
Nous ne ferons que signaler en passant, à nos conci-
toyens consciencieux, l'état piteux de notre ancien fau-
bourg St-Jean-Baptiste (La Bourgada). S'ils ont
bonne mémoire, qu'ils la comparent avec la belle pro-
menade que forme le nouveau quai, sa belle rangée de
maisons et son square.
Le Journal de Nice, qui est le journal officieux de,
la Préfecture, a déjà publié plusieurs fois dans ses colon-
nes que la France a dépensé soixante et quelques mil-
lions pour Nice, mais il n'a jamais dit que ce sont des
spéculateurs intelligents qui ont dépensé une grande
partie de ces millions en convoitant notre position et
notre climat privilégié, et que, sur les 60 millions, il
y en a 56 et plus qui ont été dépensés pour les chemins
de fer. Notre soleil, ni M. de Cavour, ni la France
n'ont jamais pu nous l'enlever; et c'est ce qui attirera
tous les hivers la fashion cosmopolite et rendra toujours
notre belle Nice la reine de toutes les stations hiverna-
les du littoral méditerranéen.
On sait qu'une colonie de Phocéens fonda Marseille,
— 6 —
environ 600 ans avant l'ère chrétienne. Cette colonie
devint bientôt assez puissante pour en former d'autres :
Nice fut une des premières. — Nice tenait déjà un rang
distingué parmi les villes grecques des Gaules , lorsque
les Romains firent la conquête de la Provence. — Les
Marseillais lui donnèrent le nom de Ntx}, ou Victoire,
en mémoire de celle qu'ils avaient remportée, dans cet
endroit, sur les Saliens et les Liguriens.
Elle resta longtemps sous la dépendance des Mar-
seillais, passa ensuite sous celle des Romains, qui la
regardaient comme un lieu de délices. Elle était sans
doute bien importante, puisque Ptolémée, qui vivait
sous l'empereur Adrien, parlant des principales villes
d'Italie, la nomme immédiatement après la capitale de
l'empire.
Au moyen-âge, Nice, ville libre, était l'alliée des
républiques de Gênes et de Pise, tandis qu'elle n'eut
avec les peuples au-delà du Var que des relations d'hos-
tilité.
Elle eut beaucoup à souffrir des ravages des Lombards
et des Sarrasins ; et après un siècle entier de luttes
acharnées avec les Comtes de Provence, écrasée et con-
trainte de céder au droit du plus fort,' elle sut encore
faire respecter sa propre autonomie, et le conquérant
n'osa exiger de ses habitants qu'une redevance annuelle
qui ne fut presque jamais payée. Enfin, au XIVe siècle,
les désordres de la Maison d'Anjou ayant permis à
Nice de réconquérir son indépendance, elle en profita
pour se donner au gouvernement le plus raproché,
c'est-à-dire à la Maison de Savoie. En 1543, il entra
dans la rade de Nice une flotte turque, commandée par
le fameux Ariadan Barberousse, et une flotte fran-
çaise, sous les ordres du Comte d'Enghien, célèbre par
— 7 —
la bataille de Cérisoles. Elles avaient, l'une et l'autre,
des troupes de débarquement. La ville se rendit après
dix-huit jours de siége, à condition qu'elle ne serait
pas livrée au pillage. Le commandant se jeta dans le
château, résolu de le défendre jusqu'à la dernière extré-
mité. Sommé de se rendre il répondit : Je me nomme
Mont fort ; mes armes sont des pals, ma divise, IL
FAUT TENIR. Sa fierté ne se démentit pas : il força les
ennemis à lever le siége. Ceux-ci mirent le feu à la
ville, après l'avoir saccagée, ajoutant à la honte de
leur défaite, la honte encore plus grande d'avoir violé
le droit des gens et la foi des traités.
Le château de Nice avait été construit, ou plutôt ré-
tabli et augmenté par Amédée VIII, fameux par sa
retraite à Ripaille, et qui fut Pape sous le nom de
Félix V. ,
Pendant la guerre de la Succession, le maréchal de
Berwick prit le château de Nice après cinquante-cinq
jours de tranchée ouverte. La garnison, réduite à 600
hommes, força le commandant à capituler. Berwick le
fit raser par ordre exprès de Louis XIV, qui ne pouvait
pardonner au Duc de Savoie sa défection. — L'on peut
contempler les ruines, dont les masses encore énormes,
au bout de deux siècles, donnent une idée du chaos.
Notre château, grâce à l'intelligence de nos bons con-
citoyens le baron Millonis, l'avocat Bottieri et le pro-
fesseur Perez, est. devenu à présent une de nos plus
belles promenades, et à toutes les heures du jour je me
procure ce doux plaisir, en montant jusqu'au Donjon!—
C'est de là que, durant la belle saison, je me complais
à voir l'aurore, montée sur son char de vermeil, ouvrant
les portes de l'Orient, avec ses doigts de rose, — Les
vapeurs légères se changent en nuages d'or et de pour-
— 8 —
pre; le blond Phoebus tout radieux paraît alors, et dis-
sipant en un instant ces magnifiques rideaux, laisse voir
dans le lointain les sommets des montagnes de la Corse.
On les aperçoit alors au S.-E., à l'endroit où l'hori-
zon de la mer, légèrement vaporeuse, se confond avec
celui du ciel. Les rayons du soleil, qui les frappent en
ce moment dans une direction horizontale, les montrent
d'une blancheur éclatante. Le soir, j'ai assisté souvent
au lever de la lune ; mes idées alors deviennent douces
comme la clarté de cet astre. En l'absence de la lune,
quand l'horizon est noyé dans les ténèbres, je con-
temple la beauté des étoiles, qu'un air pur laisse voir
en bien grand nombre et très-brillantes. Un spectacle
bien curieux est celui qu'offre la lune quand elle monte
à l'horizon comme un énorme ballon rouge. C'est alors
que l'on contemple la majesté de la création... L'esprit
divague et s'anéantit... Après une obscurité profonde,
on aperçoit une clarté qui augmente avec une rapidité
prodigieuse ; on n'a pas encore bien admiré cette aurore,
que déjà se montre au sommet de la montagne, à l'hori-
zon, un feu que l'on comparerait à un incendie; mais la
rotation du globe est si précipitée, que, dans un clin-
d'oeil, on voit déjà l'astre nocturne dans toute sa roton-
dité... En présence d'un spectacle aussi grandiose et
aussi sublime, il n'y a qu'à s'humilier et à rester dans
un continuel anéantissement devant cette grandeur au-
guste et souveraine qui nous régit dans ce bas monde !...
Toutes ces beautés de la nature me plongent dans
des rêveries si profondes, que la vue de la mer, tantôt
calme,.tantôt courroucée, ne peut me distraire d'admi-
rer et de méditer sur divers météores qui s'élèvent de
temps à autre du côté de la Corse et de l'Italie (1).
(1) Napoléon, Charles-Albert.
Je monte aussi quelque fois au Château de onze heu-
res à midi, muni bien certainement alors de l'ombrelle
niçoise, pour me préserver des rayons du soleil. A cette
heure-là, quand la mer est doucement agitée, le soleil
s'y réflète mille et mille fois; et c'est avec un tel éclat
que l'on croit voir des milliers de gros diamants. La
lune produit le même effet, avec la différence que ce
sont des topazes au lieu de diamants. Si la mer calme
offre un spectacle curieux, la mer irritée en présente un
qui ne l'est pas moins. Dans ce dernier cas, les personnes
qui ne sont pas accoutumées à ce spectacle accourent
pour voir les vagues se briser contre les rochers au pied
du Château; l'eau en jaillissant monte à Rauba-capeu
au-dessus du chemin; c'est alors que l'on voit courir les
curieux pour ne pas être éclaboussés. Il y a des moments
où le bruit des vents et des flots vous donne un tel ver-
tige que l'on croirait que la mer va tout engloutir; mais
ses bornes sont fixées, et l'on ne peut s'empêcher de
dire comme dans Job : Tu viendras jusque-là et tu ne
passeras pas plus loin; tu briseras là l'orgueil de tes
flots. Que cette sentence serve d'exemple aux vaniteux
et aux empiriques de ces temps malheureux que nous
parcourons!...
En 1388, comme nous l'avons dit ci-dessus, les habi-
tants du Comté de Nice, fatigués des guerres que se fai-
saient, sous les Comtes de Provence, les partisans des
deux Maisons d'Anjou, se donnèrent à Amédée VII,
Comte de Savoie, dit le Comte Rouge, qui leur con-
serva tous les priviléges dont ils jouissaient. Depuis la
deuxième race, notre pays avait donc cessé de faire
partie de la Monarchie Française.
Les choses était en cet état lorsque, au commencement
de la grande Révolution, sous la Convention, c'est-à-
— 10 —
dire à la fin de septembre 1792, les troupes françaises,
commandées par le général Anselme, entrèrent à Nice.
Les Piémontais l'avaient évacuée deux jours aupara-
vant, et s'étaient repliés sur Saorge. Avec eux sorti-
rent, dans le plus grand désordre, les émigrés français
qui étaient dans notre ville et beaucoup de Niçois, n'em-
portant pour la plupart que les habits qu'ils avaient sur
le corps. Leurs meubles et effets furent pillés en grande
partie. Des hommes qui auraient dû donner l'exemple
du respect pour le bon ordre et les propriétés, ne fût-ce
que pour faire aimer la domination française dans des
moments si critiques, crurent devoir profiter de l'occa-
sion, et dirent alors, comme à présent, que la France ne
voulait pas employer des mesures violentes; mais après
que l'armée française eut pris possession de Nice, il se
passa des choses inouïes et révoltantes.
Nous croyons superflu d'énumérer ici des faits que
nous avons déjà racontés dans la seconde partie du
Précis Historique de Nice.
Les autorités qui nous sont toujours imposées par les
Gouvernements, de quelque forme qu'ils soient, en ar-
rivant dans notre ville, sont assez souvent bonnes et
affables, et vous disent presque toujours que, pour
assurer de la manière la plus complète et la plus éner-
gique l'ordre et la légalité, elles resteront absolument
neutres au milieu des intérêts et des débats électoraux ;
mais, après un certain temps, elles prennent des allures
tout à fait contraires, par trop exigeantes et tracassières;
ne cherchant qu'à satisfaire leurs goûts, leurs préjugés
et leurs caprices, elles n'ont aucun égard pour la popu-
lation qui a toujours fait preuve de moeurs paisibles et qui
est d'un caractère doux et calme comme son climat. Les
magistrats que l'on nous impose sont malheureusement
— 11 —
trop souvent des gens qui aiment l'omnipotence sans
contrôle et sans mesure; et si, par hasard, il se trouve
un journal qui veuille représenter les intérêts du pays,
ils le tracassent par des communiqués et finissent par
le supprimer, alléguant qu'il est écrit, rédigé et payé
par des étrangers. C'est sous ces dictatures que l'on voit
se réproduire les abus, les gaspillages et les saturnales
que l'on reprochait journellement à l'ancien régime.
Les personnes violentes et ambitieuses se perdent
elles-mêmes par leurs propres excès; elles ne peuvent
s'arrêter dans leur course effrénée, et, naturellement,
le vase trop rempli ne tarde pas à déborder. En effet,
un peuple qui se respecte ne saurait toujours obéir
aveuglément aux ordres d'individus qui, bien souvent,
n'ont aucun caractère officiel, et pas même le talent de
s'attirer la bienveillance des populations; esprits faibles
qui se laissent facilement persuader par le dernier venu ;
un fin renard vient-il à s'introduire dans leur intérieur,
il dévore aussitôt leurs poules et le reste, c'est-à-dire
fait danser leurs écus, souffle leur place et leur
femme.
Nous ne croyons pouvoir faire mieux ressortir la vé-
rité de ce que nous avançons qu'en reproduisant un fait
significatif, soit un Conte fantastique que nous avons
trouvé dans nos annales, et qui se passa sous la Répu-
blique Française, à peu près à l'époque où nous avons
laissé l' Aperçu historique. Avec l'aide des journaux du
temps , on pourra clairement voir que, quand Nice a
été vilipendée, ce n'a jamais été que par la guerre que
se déclaraient entre eux les divers partis français qui
venaient chercher un asile sous notre doux climat.
La ville de Nice était soumise, comme nous l'avons
dit, sous le régime de la République Française, et après
— 12 —
avoir traversé bien des peines et des soucis, on lui en-
voya, avec pleins pouvoirs, pour commandant général
de la place, un homme, comme dirait M. Henri Roche-
fort qui, toute sa vie, a écrit et parlé, parle et écrit,
écrira et parlera toujours, mais qui ne saurait jamais
être un bon administrateur.
Ce nouvel administrateur était un républicain de la
veille, qui aimait à se donner des titres sans les avoir;
il se nommait Saint-Marc de la Fraissière.
....,. Io son Manfredi
Nepote di Gostanza imperatrice.
(DANTE.)
A peine fut-il annoncé à Nice, que tout le monde
dit : Diable ! quel homme de talent nous allons avoir ;
nous serons dorénavant bien gouvernés, et celui-ci
nous fera oublier les tracasseries et les importunités
de ses devanciers.
En effet, plusieurs personnes allèrent à sa rencontre,
on le complimenta et on l'accompagna jusqu'au palais
du Gouvernement. — Ce pompeux cortège était composé
de républicains français et de quelques représentants de
la Commission municipale de la ville, de ceux qui, affec-
tés d'une maladie de la moëlle épinière, font la cour-
bette à tout arrivant sans préalablement connaître son
opinion. Parmi les républicains il y avait un jeune
avocat de la voisine Provence, qui, au moment où le
président de la Municipalité allait souhaiter la bien-
venue au nouveau Commissaire de la République,
vint se jeter parmi eux avec cet aplomb que nous
connaissons à ces bonnes gens-là, qui vous disent assez
naïvement : tout es nouostre. Ce fameux avocat d'ou-
tre-Var, parmi tant d'autres sottises, dit dans son dis-
— 13 —
cours, que la Municipalité de Nice n'avait jamais été
composée que d'individus qui ne cherchaient que la
séparation de Nice d'avec la France, et que, comme
ils savaient que M. le Commissaire avait la réputation
d'être un républicain pur sang, son premier décret se-
rait, on n'en doutait pas, pour balayer de la Commune
toute cette canaille. Le nouveau gouverneur, en homme
de bon sens et de grande expérience, lui répondit que
le premier magistrat municipal auquel il voulait faire
allusion, était un homme qui avait prêté serment à la
France, et qu'il était incapable d'être parjure Tout
avocat et beau parleur qu'il était, cette jeune pie d'ou-
tre-Var, se trouva, par ces paroles, le bec coupé, et tout
en se tenant un peu en arrière, il ne voulut pas aban-
donner la partie; il poussa alors en avant un tout jeune
garçon, qui fréquentait les cafés et les clubs; un petit
républicain en herbe, qui avait la parole facile et la
mémoire encore toute fraîche de la poésie lycéenne.
Celui-ci se présenta, au nouveau gouverneur, sans fa-
çon, à la républicaine, et après un salamalec, prenant
un air de gravité comme un homme de bon sens, il com-
mença à-peu-près son speech par ces paroles : « Mon
bisaïeul était républicain, moi je dois, je veux l'être et je
le suis comme lui; je me crois un homme avancé; ainsi,
comme tel nous nous devons mutuellement confiance et
sincérité. En arrivant dans une ville pour l'administrer,
on doit la connaître à fond, et comme je suis assez ancré
dans les affaires par mes relations commerciales et la
fréquence de toutes les dames de la haute aristocratie,
je puis vous être utile et vous aider dans cette besogne ;
et puis je vous dirai que dernièrement un cousin de
mon oncle, très-grand républicain, est venu tout exprès
à Nice pour nous donner des leçons sur les droits de
— 14 —
l'homme, et que ma mère même, toute femme qu'elle
est, s'est fait inscrire parmi ses élèves ; ma mère s'est
chargée de républicaniser, dans six mois, toutes les
dames de Nice qui fréquentent notre établissement.
Je vous dirai ensuite, que les Niçois, mes compatriotes,
sont assez bons enfants ; mais, ils sont tenaces et têtus
comme tous les diables ; ils ont toujours dans la tête cette
dynastie de Savoie qui leur a donné ce fameux titre de
Nicoea fidelis ; aussi les moindres souvenirs italiens,
réveillent en eux une vive émotion; excitent leurs pas-
sions et les opinions sincères qu'ils gardent discrète-
ment pour le culte de leur ancienne patrie.— Cependant,
avec un peu de fermeté et d'énergie, vous extirperez
ces vieilleries et vous briserez tous ces obstacles. Nos
chers compatriotes vous en seront alors très-reconnais-
sant, je vous l'assure ; ils viendront vous remercier et
finiront par mettre en pratique cette phrase du fabuliste:
Vous nous ferez, Seigneur,
En nous croquant beaucoup d'honneur.
Est-ce que vous auriez pu penser qu'une telle hâblerie
fût débitée par un petit jeune homme encore imberbe,
né à Nice, près la place Saint-Dominique, et qu'il eût
assez d'outrecuidance pour parler ainsi de son pays, de
ses concitoyens?,.. Voilà les fruits de la fréquentation
des clubs et autres réunions démagogiques!... C'est ce
laisser-aller qui existe dans ces temps pervers, dans
certaines familles. Ils vous disent : « Il faut que jeunesse
se passe. — Oui, vous avez parfaitement raison : il faut
que jeunesse se passe, mais dans la bonne voie... C'est à
vous, mères, sans expérience, que nous nous adressons,
à vous qui cherchez à vous mettre au-dessus du pouvoir
légitime et à porter une main téméraire sur les rênes des
— 15 —
affaires, et qui, par vos frivolités capricieuses, jetez vos
jeunes enfants dans la fausse voie !... Et vous vous croyez
heureuses d'avoir un beau, un joli garçon, suivant le
courant qui bien souvent l'entraîne à la perdition, et
non-seulement à son malheur, mais à celui de toute sa
famille... C'est trop tard qu'on aperçoit le revers de la
médaille... Oh ! c'est alors que l'on entend crier contre
les mauvaises compagnies, contre les malheurs et les
calamités qui nous écrasent... Dirons-nous : à qui la
faute?... Le Dieu de sagesse a concédé à la femme la
beauté, la grâce et la douceur, afin qu'elle aidât l'homme
à supporter les douleurs de la vie, mais malheureuse-
ment nous voyons, dans ces temps de désastres, qu'elle
s'écarte beaucoup trop du rôle que lui attribue la Gé-
nèse. Gémissons donc sur ces temps de perversité et
demandons à Dieu qu'il veuille détourner sa colère de
cette pauvre France, notre nouvelle patrie, et de mettre
un terme à tant de maux, de perturbations et de dis-
cordes civiles...
Mais laissons pour un moment ce pénible sujet, et
complétons notre tableau.
Le Commissaire de la République qui, tout en mar-
chant, avait écouté assez indifféremment le verbiage de
ce jeune étourneau, finit par perdre patience. Il se re-
tourna et lui dit : « Quel âge avez-vous, jeune homme ? »
Le petit républicain en herbe, redressant son buste et
son faux-col, répondit : « Bientôt vingt ans, citoyen. »
Le gouverneur, levant les yeux au ciel et faisant quel-
ques mouvents de tête, se dit en lui-même : « Mon Dieu,
mon Dieu ! quelle calamité ! Si toute la jeunesse est
comme cela à Nice, que vont devenir mes pauvres en-
fants? »
En arrivant sous le péristyle du palais des anciens
— 16 —
Ducs de Savoie, où l'on avait attaché au plafond un écri-
teau sur lequel on lisait en gros caractères : Enfin, je
suis Française et Républicaine ! le nouveau Gouver-
neur fit un très-beau discours, remercia très-chaleureu-
sement le cortège du bon accueil qu'onl ui avait fait;
il fit des tirades remarquables avec des paroles très-
sympathiques , et finit en criant : « Vive la Républi-
que ! » cri répété par tout le cortège qui se retira en
bon ordre. Le lendemain, l'illustre républicain Saint-
Marc de la Fraissière, fameux diplomate, professeur
et docteur in omni re scibili et quibusdam aliis, fit
afficher à tous les coins de la ville, avec trois grands
coups de trompette, la proclamation suivante :
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.
LIBERTE. — EGALITE. — FRATERNITE.
Citoyens,
Le Gouvernement de la République m'a confié l'adminis-
tration des Alpes-Maritimes.
J'ai accepté de tout coeur cette tâche sédentaire qui me sera,
je crois, facile à remplir.
J'arrive dans votre pays, avec l'intention bien arrêtée et
la ferme volonté d'administrer votre département sans re-
courir à des mesures exceptionnelles, sans porter jamais la
moindre atteinte à la loi, au droit commun. Un magistrat de
l'ordre nouveau, de la loi républicaine, serait inexcusable s'il
imitait, au nom de la liberté, les procédés arbitraires du ré-
gime d'où nous sortons.
Les mesures illégales, les craintes que ces mesures font
naître, les alarmes qu'elles propagent et entretiennent, ne
furent jamais pour aucun gouvernement, qu'elle qu'en ait été
la forme, un gage de force et de durée.
— 17 —
Je compte que vous m'aiderez à remplir ma mission toute
de concorde, de paix et de sûreté.
Ici l'opinion républicaine est restée calme et conciliante ;
elle ne menace ni les droits privés, ni les personnes , ni le
repos public ; si elle pouvait être troublée un jour, la tran-
quillité; dont je veux vous continuer et vous conserver les
bienfaits, ne serait compromise que par les inquiétudes qu'ins-
pireraient à votre pays des arrière-pensées, peu dangereuses
sans doute, et excusables, mais fâcheuses, nuisibles aux inté-
rêts légitimes et à la paix morale nécessaire à leur dévelop-
pement. Votre terre est désormais française. Nice la belle,
sa mer splendide, sa féconde et riante campagne veulent
rester et resteront unies à la grande famille dans la mauvaise
comme dans la bonne fortune. Notre contrat et l'honneur en
imposent le devoir.
Le peuple des Alpes-Maritimes et sa capitale seront ré-
compensés de leur attachement à la patrie française ; car la
République leur promet et leur donnera, j'ai presque dit
qu'elle leur rendra les institutions et les immunités munici-
pales qui assureront à chacune de nos villes les droits et les
grandeurs d'une cité libre.
La tranquillité de votre ville, c'est votre fortune, votre bien.
Il faut que l'étranger qui vient demander à Nice l'hospitalité
charmante et salutaire de son climat et de sa plage, y trouve
paix et sûreté. La sûreté de vos hôtes ne sera jamais menacée
au sein d'une population de moeurs si douces, mais il faut
de plus que chacun ait sentiment et conscience de cette sûreté
et qu'il puisse se promettre de vivre au milieu de vous dans
une sécurité parfaite.
C'est l'oeuvre que je me propose d'accomplir. La Magistra-
ture républicaine, dont je suis investi, vous assurera la
liberté, la justice, le respect des biens et la sécurité des
personnes, tous les bienfaits de l'ordre, et partant la prospé-
rité de votre ville et le développement de la richesse dans les
campagnes qui l'entourent. »
— 18 —
Notre nouveau gouverneur se disait un républicain
des plus purs, des plus radicaux et qui revenait en ligne
directe de l'exil, mais les services rendus à la cause ré-
publicaine étaient restés jusque-là inconnus.
Homme de lettres, il rédigeait un journal dont ses
contemporains gardèrent longtemps le souvenir ; il
mit dans cette feuille beaucoup de son temps, son coeur
et son nom. Un jour il inséra un article assez violent;
il fut traduit en cour d'assises et bel et bien condamné à
six mois de prison. Après deux mois de séjour à Mazas
et à Ste-Pelagie, il reçut un passeport pour l'exil.
Il alla d'abord en Belgique, puis en Suisse, où, grâce
à son labeur, il put donner la subsistance à une famille
déjà nombreuse. Les premières années de l'exil furent
pénibles pour lui et pour les siens, mais sa constance
au travail le tirèrent d'affaires, et quand éclata la révo-
lution il revint de suite en France.
Les Républicains saluèrent avec enthousiasme l'ar-
rivée d'un citoyen dont l'exil avait été constamment
rempli par l'étude et la pratique des vertus républicaines
et voulant en quelque sorte le dédommager de son long
exil ils l'envoyèrent comme Commissaire général dans
divers départements et dans les Alpes-Maritimes.
Comme nous avons vu plus haut, il lança, en arrivant
à Nice, une proclamation toute pleine de belles pro-
messes et de phrases ronflantes. Les Niçois, toujours
bons et affables sachant combien les désordres civils
sont contraires à l'intérêt public, se laissèrent prendre à
ce langage calme et modéré ; mais malheureusement ce
digne citoyen, qui savait faire de si beaux discours et
pincer du style si agréablement dans ses proclamations,
n'était pas un administrateur habile, et trompé par les
déférences hypocrites de quelques ambitieux, il prit
— 19 —
pour du dévouement ce qui n'était que du pur égoïsme.
Ces énergumènes politiques, dans le but de le détacher
de ceux qui représentaient les intérêts Niçois, finirent
par lui faire accroire qu'il n'était pas à la hauteur de sa
mission, que ce n'était pas un extérieur froid et pacifique
qu'il fallait pour faire triompher la noble cause de l'in-
dépendance, mais plus d'énergie et une activité vigou-
reuse. Alors fasciné et influencé par ces démagogues
malicieux d'outre-Var, cet homme qui, en Suisse, dans
le pays du vrai bon sens et du vrai libéralisme, était
libéral et sensé, perdit aussitôt le bon sens de la liberté.
L'avenir était douteux , incertain, il fallait une
prompte résolution ; il lui fallait un bon secrétaire qui, en
flattant son amour-propre, ne le laissât pas manquer de
courage. Il se trouvait alors à Nice, on ne sait trop
comment ni pourquoi, un certain protégé du précédent
administrateur, qui venait d'être rappelé par le Gou-
vernement.
La position de cet individu, nommé Carrélet ou Car-
rélaid de la Fanfaronnade, manquait de solidité, et son
seul mérite était d'avoir été le secrétaire d'un républi-
cain d'ocasion fabriquant de sirop Laurier, et qui, pour
prouver son grand amour à la République, avait quitté
Paris au moment du danger.
Ce dit Carrélet de la Fanfaronnade approchait de la
quarantaine, il était d'une complexion robuste et vigou-
reuse, gras de figure, et il portait de long favoris unis
à la barbe rasée au milieu du menton dite à l'anglaise ;
cette barbe et sa chevelure pendante formaient un type
assez curieux, et lui donnaient un faux air de gentle-
man. Ce qui frappait surtout en lui, c'était sa tête
carrée qui lui donnait l'expression bonasse du boeuf,
et qu'il cherchait à cacher par le moyen d'un grand
— 20 —
feutre noir dit à la Lampion ; il portait un très-fort pin-
ce-nez bleu attaché à un tout petit ruban rouge foncé,
signe de républicanisme, et qu'il ne quittait qu'au mo-
ment d'entrer dans les draps.
En arrivant à Nice il s'était posé en fashionable parmi
les piliers des clubs et. des cafés en vogue ; il se mon-
tra insinuant et pressant; il se fit mettre le pied à l'étrier
par des républicains qui ne le connaissaient pas. On crut
réussir en proposant ce jeune élégant à l'autorité supé-
rieure, parce qu'il s'était jeté récemment dans la démo-
cratie. Les républicains se trompèrent: le prédécesseur
n'était pas pire. Cet homme devint l'espion de leur zèle
un peu ardent peut-être et son jeu fut de les perdre au-
près des administrateurs républicains, dont il semblait
être le lévrier fidèle. — Le citoyen Carrélaid ne devait
pas être laid de sa personne d'après la manière dont
s'exprimait sur lui un journal du temps. — En voici un
petit extrait :
« Nous avions les crevés de l'aristocratie, mais nous espé-
rions qu'ils crèveraient complétement avec elle.
« Point.
« Ces boutons malsains fleurissent toujours, et quelques-
uns ont trouvé moyen de se faire greffer sur l'arbre de la
justice et de la liberté.
« N'importe ! Cette élégante pourriture tombera forcément
quelque jour lorsqu'on aura le temps de secouer les branches.
« Mais nous espérons qu'on nous débarrassera en môme
temps de certains crevés nés avec la République, des intri-
gants et des démocrates muscadins qui ont profité de son
avènement pour mettre des gants frais, se parfumer d'eau de
Cologne et se pommader à la rose.
« Ce serait fort grotesque, si ce n'était fort triste.
« La République n'est pas un boudoir de cocottes, ni une
parfumerie à la mode.
— 21 —
« Plus de vaniteux, plus de sots inutiles, plus d'hypocrites
musqués ! Qu'on ne puisse pas dire, ô gouvernants ! ô préfets
des départements ! en voyant passer le menu frétin d'hommes
que vous avez la faiblesse de protéger : Crevés de la Répu-
blique ! »
Le même journal, pour nous faire connaître la pudeur
de ce nouvel employé, s'exprime ainsi :
« Ce fonctionnaire étourdiment envoyé par le gouvernement
au poste secondaire, mais assez délicat qu'il occupe, reçoit la
visite d'une jeune femme qui venait faire des démarches pour
son mari absent.
« Le fonctionnaire l'accueille avec les plus galantes poli-
tesses et avec un empressement tel qu'elle finit par s'en trou-
bler et rougir.
« Notre muscadin met sans doute cette rougeur et ce trou-
ble de l'honnêteté au profit de l'effet qu'il produit, et le voilà
s'approchant et disant :
« — D'abord, madame, embrassons-nous.
« — Je vous méprise même trop pour vous giffler, mon-
sieur, répondit la jeune femme en se levant. »
Ce n'était pas moins le cingler et avec raison à tra-
vers le visage.
Quelques jours après , il paraît qu'on raconta cette
historiette à un ami du galantin, à un homme sérieux
par état, au gouverneur enfin.
Savez-vous ce que répondit, à ce qu'on assure, cet
ami, sévère gardien des moeurs par vocation?
« Eh bien! où est le mal, si elle était jolie? »
Il paraît que la gentilhommerie de notre gandin au
mot célèbre : « Madame, embrassons-nous » n'était
pas toujours d'aussi bonne humeur.
Un autre jour, il fit appeler un employé qui avait de-
mandé une explication fort juste à son chef. Ce chef de
— 22 —
service, très-rapporteur par nature avant de l'être par
métier, s'était plaint de cette explication à. l'autorité
supérieure, représentée par le muscadin de la Répu-
blique. Celui-ci sortait de son cabinet, que les mauvaises
langues appelaient le boudoir aux intrigues, accompa-
gné du chef de service en question, d'un capitaine de
gendarmerie et de deux autres personnes, lorsque l'em-
ployé entrait dans la pièce qui servait d'antichambre.
Nous devons dire que cet employé était un ancien
proscrit qui, même l'âge à part, aurait eu quelque droit
à la sympathie d'un fonctionnaire de la République.
Mais notre gentilhomme n'y regarde pas de si près.
Il s'élance sur le pauvre homme en le menaçant éner-
giquement de la main.
« Ce n'est pas ici, Monsieur, dit ce dernier avec une
louable dignité, que je puis accepter une discussion.
— Ah! vous refusez d'accepter la discussion avec
votre supérieur? F...ichez-moi le camp, insolent que
vous êtes ! »
Et la parole brutale, jointe au geste, ne suffisant pas
à ce tempérament bouillant de grand seigneur, la bous-
culade arriva. L'inférieur roula vers la porte vigou-
reusement poussé par les épaules.
A la suite de cette anecdote, le même journal dit
encore :
« Allons, gentilhomme, ne vous gênez plus ; prenez
la cravache et faites le petit Louis XIV sous cette Ré-
publique de laquelle vous espérez tirer douze mille
francs d'appointements par an pour faire fleurir, sur
cette terre de l'oranger où vous avez le bonheur de vi-
vre, la liberté, l' égalité, la fraternité ! »
Par les notes qui précèdent, tracées par une plume
française, les éternels détracteurs de notre pauvre pays
— 23 —
doivent suffisamment voir que, si les vrais Niçois sont
quelquefois hostilement tenaces et de mauvaise humeur,
c'est la faute du Gouvernement qui, après leur avoir en-
voyé des magistrats de cette pire espèce, les soutient
encore contre le voeu de toute la population.
Les Niçois, comme nous l'avons déjà dit, doux, cal-
mes et affables par nature, devraient, selon ces énergu-
mènes, ne pas ressentir les affronts qu'on leur fait, et se
laisser vilipender, maltraiter et tondre comme des mou-
tons par de tels paltoquets.
Nice a toujours dû. subir, comme tous les royaumes
et les grands empires, la loi du plus fort, et n'étant pas
de l'avis de tant d'insensés qui ne savent crier que :
« guerre à outrance », même quand ils sont écrasés à
plate couture; elle courbe la tête et se soumet, comme le
faible se soumet au fort, comme l'impuissant subit la loi
du puissant, tout en s'armant de patience et en se con-
solant par les espérances que l'avenir lui offre. Le vrai
patriotisme sait toujours se résigner et la conscience
publique saura toujours flétrir ceux qui font abus de la
force. Ces gens-là sont doués d'une audace infernale,
et au bout de six mois qu'ils habitent votre pays, ils
vous publient crânement dans les journaux : « Comme
homme, comme citoyen, comme Français, en mon nom
et au nom de tous les gens honnêtes et libres de ce pays,
je proteste contre, etc., etc. »
Les exigences de ces gens ne se bornent pas là ; voici
un échantillon d'une lettre qui a été publiée dernière-
ment par le Journal de Nice, et qu'il s'est fait adresser
par un membre de la colonie étrangère.
« Je suis étranger. Il y a longtemps que je passe mes hi-
vers en ce pays. — Je n'ai pas le droit de faire de la politique
locale, mais, en vérité, mes compatriotes et tous les étrangers
— 24 —
que j'ai connus ici, ont été tellement indignés de tout ce qui
s'est passé que je ne puis m'empêcher, avant de quitter le
Midi, de vous traduire leur pensée qui est la mienne aussi.
« Quand nous nous souvenons de la Nizza d'il y a douze ans,
que nous voyons la Nice nouvelle, nous nous demandons quel
est l'ennemi qui vient arrêter son développement et préparer
sa ruine. Il est temps, grand temps que les Niçois ouvrent
les yeux : les uns pour voir où on les mène, les autres pour
voir où ils vont : vous êtes bien libres d'agiter la question
Niçoise ; mais nous, qui voulons, en échange de notre argent,
la tranquillité, la sécurité et le repos pour nos chers malades
et pour nous, qui n'éprouvons nullement le besoin de parta-
ger vos émotions politiques, vous jugerez bon que nous pre-
nions aussi la liberté d'aller chercher tout cela plus loin !
« Telle est l'expression fidèle de notre pensée à tous, et
là ne se bornent point nos prétentions.
« Pour que nous puissions continuer à venir à Nice, il nous
faudrait encore de nombreuses améliorations qu'on nous pro-
met chaque année, et que nous ne voyons jamais paraître. Il
ne suffit pas d'augmenter toujours les prix de location ; il fau-
drait songer que les étrangers qui font vivre Nice, arrivent
ici avec des habitudes, des scrupules, qui veulent être res-
pectés.
« L'inertie et la négligence de l'Administration municipale
sur certaines questions de propreté élémentaire, finissent par
devenir injurieuses pour nous.
« Nous demandons aussi que l'on empêche ces tas de sau-
vages de troubler notre sommeil toutes les nuits par leurs
chants de Hurons ; que la mendicité soit absolument interdite.
Nous payerons ce qu'il faudra pour le bureau de bienfaisance;
mais nous ne voulons plus voir ce honteux commerce au
moyen de malheureux petits enfants.
« Le quartier des Ponchettes serait l'endroit le plus re-
cherché pour les blessés, les infirmes et les malades qui ont
besoin de soleil et d'air marin ; pourquoi les hideuses filles
publiques et cette Poissonnerie nauséabonde en font-elles un
— 25 —:
lieu inhabitable ? Nous n'osons même pas y passer avec nos
femmes et nos enfants.
« Mais qu'importe ! Messieurs les membres du conseil mu-
nicipal ont bien autre chose à faire qu'à penser à tout cela ;
et les séparatistes, les vrais Niçois ! (comme ils s'intitulent),
ne s'occupent que de la question Niçoise.
« Continuez, messieurs, et avant peu Nice n'aura plus que
les joueurs et les cocottes de Monaco. »
Allons, messieurs les étrangers du journal de Nice,
ne vous gênez pas ; prenez un fouet et fustigez-nous !...
Nous sommes les bons Niçois... Mais prenez-y garde...
On a déjà donné une bonne leçon à votre grand-père et
à ses rédacteurs; ainsi, faites bien attention : si nous
avons des devoirs envers les étrangers, la population
française en a aussi envers les Niçois, et si nous repro-
duisons quelque extrait de ce long bavardage, ce n'est
que pour faire voir aux étrangers consciencieux et de
bonne foi qui viennent à Nice, et qui, heureusement,
sont en grande majorité, que, s'il naît quelquefois des
malentendus, la faute doit en être attribuée à ceux qui
les provoquent et qui cherchent à mettre trop souvent
en pratique ce fameux refrain :
Tu n'es pas maître en ta maison, quand nous y sommes. .
Les critiques et les prétentions excessives pleuvent
sur nous, tous les jours, de la part de gens bien sou-
vent sans aveu, et qui ne voyent la paille que dans les
yeux du voisin. Par exemple, nous avons vu avec peine
faire dernièrement la critique suivante des discours qui
furent prononcés à l'installation du nouveau Conseil
municipal de notre ville, par une personne d'un bon
sens notoire, ce qui nous a beaucoup étonné, d'autant
plus que cette personne est tenue à certains égards en-
vers les Niçois. En voici un extrait :
— 26 —
« On pourrait applaudir sans restriction aux paroles pro-
noncées dans cette solennité par les deux honorables membres
de l'édilité, si, à leur tour, l'un et l'autre n'avaient cru de-
voir citer le bon temps passé, pour pouvoir faire la critique du
présent. M. Gilli dit, dans le cours de son speech, que la ville
de Nice, livrée à elle-même pendant des années entières, sans
garnison, sans gendarmerie, presque sans police, a su main-
tenir l'ordre le plus parfait, le respect des personnes et des
propriétés, etc., etc.—Ah! monsieur Gilli, permettez que
l'on vous dise que le Niçois le plus ignorant, comme l'enfant
qui peut à peine bégayer un mot, savent parfaitement que les
carabiniers royaux étaient les gendarmes sardes, et que les
brigades de Savoie, de Coni ou de Verceil, de même que celle
qui portait le nom de Nice, n'en étaient pas moins de beaux
et bons régiments, formant, avec les carabiniers , un corps
toujours prêt à marcher aux ordres de l'autorité militaire. »
Voilà une découverte qu'il nous semble vraiment im-
possible qui ait été faite par une personne qui passe sa
vie dans les paperasses de la Préfecture. Il est vrai
qu'une partie de ces paperasses est écrite en italien, et
que cet employé, comme beaucoup d'autres, nous a
avoué qu'il n'était pas de première force dans cette lan-
gue, et c'est souvent d'une cause aussi petite que nais-
sent les plus grands quiproquo.
Un petit journal de la localité écrivait dernièrement
qu'aussitôt après l'annexion, Bonaparte avait mis Nice
sous le régime du sabre, et qu'il la traitait en pays con-
quis; qu'il avait rempli la préfecture et tous les autres
bureaux d'administration, de Français vaniteux et into-
lérants , sans égard pour les habitudes de la population
niçoise, l'aigrissant et lui cherchant querelles sur que-
relles , et en accumulant contraventions sur contraven-
tions. Il terminait son article en disant que l'on aurait
— 27 —
pu croire qu'ils avaient pour mandat spécial de vexer la
population niçoise.
Nous connaissons personnellement l'auteur de l'ar-
ticle ci-dessus, et nous pouvons assurer qu'il n'est pas
au nombre des intolérants : mais nous croyons qu'il
a fait fausse route dans sa critique, car s'il avait bien
consulté les papiers des archives , il aurait pu voir
qu'en 1814-1815, quand les Autrichiens revenaient de
France, et que les troupes françaises, rentrant dans
leurs foyers, se trouvèrent agglomérées à Nice, alors
pleine de haines et dans des moments d'effervescence,
la ville était abandonnée à elle-même, sans garnison,
sans gendarmes ou carabiniers, comme on voudra ;
cependant elle sut maintenir l'ordre le plus parfait,
comme elle en fit de même en 1821, en 1830, en 1848,
en 1856 et en 1860, qu'il n'y avait ni garnison, ni régi-
ments de Savoie, de Coni, de Verceil, ni même celui qui
portait le nom de Nice.
Le censeur parle du bon temps passé, mais tous les
vrais Niçois se le rappellent avec complaisance ce beau
temps passé où la police de Nice était faite par un seul
commandant de place, deux commissaires de police et
deux sergents (Santa-Clara et Clerissi), et que tout mar-
chait comme dans le meilleur des mondes. Au contraire,
dans ce bon temps présent, Nice est obligée à payer plus
de cent mille francs par an pour la seule police, et pour
maintenir la tranquillité, qui nous a été enlevée depuis
qu'il a plu à un seul individu d'agglomérer dans notre
ville gendarmes, marins, soldats, cavalerie, infanterie,
artillerie et même quelques mitrailleuses.
Il ressort des discours prononcés dans la séance d'ins-
tallation du nouveau conseil Municipal, un sentiment
de l'égalité digne d'être remarqué, mais que voulez-
— 28 —
vous? le journalisme est toujours si complaisant qu'il
vous reproduit tous les articles que vous lui portez, pour-
vu qu'ils soient contraires aux intérêts des vrais Niçois,
et qu'ils soignent les intérêts de la boutique. Il est vrai
que quelquefois ils se griffent entre eux, puis le soir
vont au café boire le bock ensemble... Laissons-les à
leurs tripotages et à leur petit commerce ; il faut que
les colonnes se remplissent ; rapportons seulement une
des galanteries dont ils se gratifient entre eux :
« Quant à la question de la boutique n'en parlons pas, trop
maladroits voisins. Vous êtes plus d'un à vivre au râtelier de
votre journal. — Nous, nous mettons plutôt du nôtre, de tou-
tes façons, pour le service de la République. »
La mission des journaux est de réfléter et de servir
les opinions loyales et dignes d'une défense sérieuse ;
mais elle ne va pas jusqu'à imposer en quelque sorte leurs
aspirations, leurs caprices ou leurs fantaisies à ceux qui
leur font l'honneur de les lire.
Il y avait, du temps de la première république comme
à présent, plusieurs journaux à Nice. D'abord, le jour-
nal de la Boutique, officiel et officieux, girouette sem-
piternelle et serviteur zélé de tous les pouvoirs ; il por-
tait la queue de la haute aristocratie aujourd'hui, et
allait à la remorque des employés de la République le
lendemain. Pour se soustraire à la critique du pays, il
adressa une question insidieuse à ses confrères de la
presse française à Nice, les accusant de se faire de gaieté
de coeur, « les compères de la presse italienne. » De là
surgit une polémique assez irritante et très-fastidieuse
pour certains lecteurs. On en vint à des questions per-
sonnelles et l'on fut obligé à lire leurs rabâchages et
leurs invectives à peu près dans ce genre :
- 29 -
« Le grand couteau, cher confrère, ne fait pas le bon cui-
sinier ; vous avez beau en dire long, vous ne prouverez pas
que celui qui vous parle soit un condottiere politique dont la
plume vénale appartient au plus offrant.
« Cessez donc de traiter comme vous le faites le journal
qu'il représente aujourd'hui, et ayez la loyauté, une fois pour
toutes, de ne pas confondre le passé avec le présent.
« Au surplus , vos insinuations ne répondent nullement à
l'accusation qu'il a portée contre vous.
« On prétend que vous ménagez la chèvre radicale et le
chou séparatiste. Si l'on se trompe, dites-le, et ne nous in-
juriez plus pour vous défendre. Injurier n'est pas discu-
ter, etc, etc »
Un autre journal lui répondait :
« Quand il s'agit de patriotisme, notre plume est tou-
jours française. S'il nous est arrivé de dire à la France des
vérités dures à entendre , ce n'est pas une raison pour nous
considérer comme des ennemis de la France : la vérité est au-
dessus des questions de nationalité et de patriotisme ; la vé-
rité est au-dessus de tout et doit passer avant tout.
« On nous accuse d'une tendance anti-française : est-ce
parce que nous avons ouvert nos colonnes à la discussion de
la question Niçoise ? L'accusation est aussi absurde qu'elle
est injuste. Les autres journaux français de la localité, que
personne ne songe à soupçonner, plusieurs journaux publiés
dans d'autres départements, ont traité cette question ; seule-
ment , ils n'ont admis dans leurs colonnes, que des articles
conformes à leur propre point de vue, tandis que nous, nous
avons eu le tort d'admettre le pour et le contre.—Mais est-ce
vraiment un tort ? Du moment qu'on traite une question,
n'est-ce pas un principe de justice élémentaire qu'il faut dire,
ou du moins laisser dire le pour et le contre ?
« On nous objecte que la question Niçoise ne devrait pas
exister. Peut-être, mais en attendant elle existe et vous n'y
pouvez rien. — Or, du moment,que la question existe, il faut
— 30 —
la vider et la résoudre sous peine de la voir couver comme un
feu couvert et lent, toujours prêt à éclater dès qu'un souffle
de vent vient le ranimer. Nous avons ouvert nos colonnes à
la discussion, parce que nous avons cru que cela était du de-
voir d'un journal indépendant, d'une feuille essentiellement
populaire et locale telle que la nôtre.
« Quant à notre propre avis sur la question, nous défions
qui que ce soit d'indiquer dans nos articles une seule asser-
tion, une seule parole anti-française.
« Nous n'avons pas foudroyé, il est vrai, ceux qui mettaient
en doute la validité et la loyauté des plébiscites ; nous avons
dit que nous ne leur étions pas hostiles , parce qu'il nous a
semblé que c'est là une question qu'on peut discuter comme
toute autre dans un pays libre et républicain, etc., etc. »
Il y avait ensuite un journal républicain pur sang,
plus républicain que la République même, le Fou-
droyant. Celui-là voulait dicter des lois à tout propos,
et être le Grand Orient de la Commune. Il ne trouva ce-
pendant aucun écho dans la population niçoise pour ses
doctrines socialistes et subversives, source de désordres
et de guerres civiles. Puis venait le Provincial, répu-
blicain à l'eau de mauve, journal politique, littéraire,
scientifique, géographique, historique, commercial, etc.
Il y avait aussi le le Feu-Tournant, petit républicain
rouge-évangélique, que les autres journaux disaient
être vendu aux séparatistes, à l'Italie., aux protestants,
au prince de Monaco.... que sais-je encore ? enfin, qu'il
avait le pied dans plusieurs souliers.
Par ce qui précède, les personnes sérieuses et de bon
sens, qui aiment et désirent la tranquillité de notre pays,
seront convaincues que, s'il y avait quelquefois des dis-
cussions, elles étaient provoquées par ces journaux tur-
bulents et fanatiques, dirigés et soutenus par des Fran-
— 31 —
çais étrangers à Nice, et rédigés, comme nous avons
vu, en langue française. Un seul journal, soutenu par
des Niçois, était écrit en langue italienne. Ce journal
s'acquit de nombreuses sympathies à son début, soit à
cause de la langue dans laquelle il était écrit, soit parce
qu'il promettait d'être un journal véritablement niçois;
mais, par la suite, il s'engagea dans une polémique
étroite, obscure et par trop rancunière. D'abord il eut le
grand tort de n'être ni républicain, ni royaliste, et de
faire l'apothéose de l'immortel général niçois, alors
même qu'il voulait ouvertement le retour de notre pro-
vince à la monarchie italienne, cette monarchie pour
laquelle notre illustre concitoyen avait tant d'aversion.
En tombant dans de telles contradictions, ce journal
perdit beaucoup dans l'esprit du pays et un certain vide
se forma autour de lui : il s'aperçut plus tard de sa bé-
vue et chercha à relever plus haut la noble bannière
niçoise, à tel point qu'un journal de Turin lui adressa
l'éloge suivant que nous aimons à reproduire :
« Bravo, o patriotico giornale, che tieni vivo il fuoco sacro
e sai congiungere all' energia che opera il senno che guida ;
alla costanza ne' tempi rei la calma dei forti nel giorno del
trionfo, quella calma che nasce dalla coscienza del nostro di-
ritto, dalla certezza del successo definitivo. »
D'après ce que nous venons de voir, il devait se faire,
alors comme à présent, une énorme propagande du
journalisme.
A ce sujet nous nous croyons obligé de formuler un
blâme et de désapprouver cette tourbe d'enfants que l'on
emploie aujourd'hui à la vente des journaux. C'est vrai-
ment désolant de voir et d'entendre crier cette quantité
de petits vendeurs et autres auxiliaires chargés de cette
— 32 —
vente. C'est une flagrante cause de fainéantise, quoi-
qu'un journal de la localité nous ait dit que, en quatre
mois, il a distribué à ces vendeurs la somme de 3,188fr.
55 c, et que cette somme est venue en aide aux mères
de famille ; nous devons reconnaître, bien à regret, que
cet argent apporte bien peu d'aide aux mères de famille,
et que ces petits vendeurs prenant des habitudes de pa-
resse et de dévergondage, dissipent la plus forte quan-
tité de cet argent en gourmandises et au vice du jeu.
C'est vraiment déplorable, et nous sommes indignés de
voir journellement des bandes d'enfants et de jeunes
gens, encombrant même les voies publiques les plus fré-
quentées, se livrer à des jeux de hasard ou à des soi-di-
sant jeux d'adresse, et perdre l'argent qu'ils ont gagné
à la vente des journaux, ou soustrait à leurs parents. C'est
une école de paresse et de dépravation permanente !...
N'est-ce donc pas assez des cafés borgnes et des tripots
clandestins, autre lèpre de vice et de friponnerie !
Ces polissons, qui risquent ainsi leur argent par in-
curie de leurs parents et qui seraient beaucoup mieux à
l'école ou à l'atelier, alléchés qu'ils sont par le gain de
quelques sous, se livrent à des manoeuvres scandaleuses,
particulièrement quand des navires de guerre arrivent
à Villefranche et que les matelots viennent passer à
Nice leurs heures de permission. On voit alors ces ma-
rins entourés par des enfants de dix à douze ans, qui les
suivent ou les dirigent un peu partout, et particulière-
ment dans des maisons dont ils ne devraient pas soup-
çonner l'existence. Les promeneurs des Terrasses et de
St-Roch sont souvent témoins de ces outrages à la mo-
rale publique. Si les parents, soigneux de leur famille,
surveillaient ces enfants, et, le soir, quand ils rentrent
à une heure indue, les gourmandaient d'importance, ils
— 33 —
n'y retourneraient plus. Mais le père, passant là jour-
née au travail et trop souvent la soirée au cabaret, se
repose sur la mère, qui, trop faible ou trop légère, met,
par dépit, le tort sur le compte du mari, et quelquefois,
le pain quotidien lui manquant, elle reçoit ces sous,
produit du vice et de la dépravation, sans même en de-
mander la provenance. Par une conduite aussi impru-
dente, on ne fait pas sentir à ces pauvres créatures,
qui peut-être ne sont pas encore entièrement perver-
ties, le mal qui peut leur en advenir, et on les laisse
s'engager plus avant dans la voie que la perversité ou la
mauvaise compagnie leur ouvre : aussi, loin de devenir
de bons ouvriers et d'estimables pères de famille, ils
deviennent des hommes corrompus, plongés dans une
précoce immoralité ; et quand les parents veulent les
reprendre, il n'est plus temps et souvent ils n'ont plus
qu'à courber la tête et à se taire, pour ne pas s'entendre
dire : « J'ai suivi ton exemple. »
Nous nous voyons malheureusement obligé de signa-
ler encore un autre fléau, qui est venu nous désoler de-
puis que le régime de la licence, du dévergondage et de
l'effronterie est porté au plus haut degré !...
Pauvre Nice !... Dans le temps on t'appelait : Nizza
la Casta ; depuis ce nouveau régime de dépravation et
de lubricité on a mis une queue ;... une cédille au C du
mot casta, ce qui en a fait un G, et tu es devenue : Nizza
la Gasta (Guasta), Gâtée (1). Aussi cette belle jeu-
nesse , qui était alors l'honneur et la sauvegarde de la
patrie, on la voit à présent plongée dans le vice et dans
le déréglement !... Est-ce qu'on aurait jamais vu dans
(1) Gâtée signifie infranciosata. Voir le Dictionnaire franco-italien
de notre compatriote Alberti, édition de Nice, Floteron, 1778, p. 392,
3e colonne.
3
— 34 —
ces beaux temps de cocagne, des jeunes gens de très-
bonne famille promener impudemment dans les rues et
sur les promenades publiques des femmes entretenues et
sans aveu?... Voilà ce qui amène la désunion dans la
famille et les mariages clandestins.
Ce qui est pire encore, c'est de voir des demoiselles,
très-comme il faut, aller seules par la ville avec des toi-
lettes exagérées qui les font prendre pour des cocottes ,
cette agréable importation française qui a diablement
augmenté depuis que Paris a jeté hors de ses murs
toutes les bouches inutiles. — C'est une huitième plaie
d'Egypte que ce vol de sauterelles qui s'est abattu sur
notre ville pour ronger nos rejetons, et trop souvent
jusqu'à nos vieux arbres.
Nous saisissons cette occasion pour protester contre la
tolérance de l'autorité pour les choses scandaleuses qui
se passent continuellement sur les divers points de la
Cité, notamment devant la Terrasse, entre la Poisson-
nerie et les Ponchettes, où les promeneurs sont journel-
lement scandalisés pour leurs femmes et leurs enfants
des effronteries, des étalages, et des propos de ces hé-
taires ; et devant le Café chantant, Avenue de la Gare,
où l'on voit de ces grandes dames allongées sur des
chaises avec les jambes appuyées sur d'autres et entou-
rées de jeunes gens désoeuvrés, écervelés, et sans pu-
deur, qui, avec une effronterie inconcevable, font la cour
à ces éhontées ; quant à celles-ci, elles se livrent à leur
industrie avec un sans-façon et une impudence qui fait
frissonner d'épouvante tous les hommes honnêtes qui ont
des femmes, des soeurs et des filles Le soir venu,
c'est bien autre chose !... Qui que ce soit qui passe là
devant, jeune, vieux, décemment ou négligemment ha-
billé, est accroché par une, et souvent par deux de ces
— 35 —
harpies, qui se disputent leur proie, et souvent en vien-
nent aux gros mots, puis aux griffades
Quand tous les entrepreneurs de ce beau négoce au-
ront fait leur fortune, ils ne pourront certes pas se glo-
rifier de l'avoir faite en soutenant la décence et les
bonnes moeurs, premier principe de toute personne
honnête
Si nous insistons sur ce point, c'est que nous sommes
plus que persuadé qu'une grande partie des étrangers
qui viennent chaque année jouir de l'hospitalité que leur
offre notre belle cité, tout en aimant les divertissements,
ont pour but principal de rechercher, avec un doux climat,
des principes de moralité et de bonnes moeurs ; car la
majeure partie viennent avec leurs familles, et le père
et la mère qui conduisent leurs enfants n'aiment pas,
bien certainement, à tout instant et sur la voie publique,
se heurter à ces expositions de nudité, à ces goinfres
crapuleux, qui cherchent à transformer nos quais et nos
promenades en lupanars.
Nous ne sommes pas certainement un Caton ; nous
comprenons très-bien qu'il faut à la jeunesse un certain
délassement, quelques moments de loisir, mais il ne
faut pas que, dans leur entraînement, ils confondent les
divertissements avec la dépravation
Si cet état de vice et de calamité qui nous a été im-
porté bien malgré nous, continue à corrompre notre
pauvre cité, nous nous verrons obligé de convenir que
le titre de Casta que lui avaient décerné nos pères, doit
malheureusement être effacé de notre histoire
Le seul journal italien qui se publiait de ce temps à
Nice fit plusieurs fois monter le. sang au cerveau et
tourner la tête aux autorités républicaines, qui finirent
— 36 —
par déclarer que c'était une feuille séparatiste, écrite en
langue étrangère.
Cette seule assertion prouvait que ces magistrats
ignoraient parfaitement les moeurs, les coutumes et les
tendances niçoises.
Voici ce qu'écrivait à ce propos une autorité qu'on ne
contestera pas, l'abbé Grégoire, envoyé pour organiser
le département des Alpes-Maritimes, dans son Rapport
présenté à la Convention nationale.
« Dans ce département (Alpes-Maritimes), une quarantaine
de communes ne connaissent que l'italien; les autres enten-
dent communément le français et parlent divers patois nuan-
cés plus ou moins du provençal et du piémontais. Nous avons
cru devoir imprimer nos proclamations sur deux colonnes cor-
respondantes, dans les deux langues italienne et française ;
, et j'ai publié en italien une brochure concernant la réforme ci-
vile du clergé, afin de prévenir les impressions fâcheuses que
la malveillance pourrait répandre à cet égard dans les esprits.
« A notre avis, il est nécessaire de continuer cette méthode
d'imprimer dans les deux langues, en attendant que les effets
de la révolution aient changé le langage de six millions de Fran-
çais qui ne parlent pas français. »
Par ce petit aperçu l'on reconnaît que nous sommes
vers le milieu de l'année 1793, que nous avons donc
traversé un intervalle de 78 ans. Depuis ce long espace
de temps, les révolutions que nous avons éprouvées
n'ont pas, comme l'on voit, encore pu changer le lan-
gage de six millions de Français qui ne parlent pas
français.
D'après cet exposé, nous voyons que ces mêmes cir-
constances se reproduisent de nos jours, mais que nos
autorités actuelles ne. veulent pas être de bonne foi
comme l'abbé Grégoire, et avouer franchement que la
— 37 —
langue italienne est la langue la plus familière des,Ni-
çois, quoiqu'ils entendent parfaitement le français et
plusieurs autres langues. Pour donner plus de poids à
notre assertion, nous allons rapporter quelques faits
qui se sont produits depuis l'époque dont nous parlons,
jusqu'à nos jours.
L'empereur Napoléon Ier fut informé que, dans les
églises de Nice, on prêchait le Carême en italien ; ce fait
motiva une dépêche du ministre Portalis , adressée au
préfet en mars 1805 (2 germinal an 13). Cette dépêche
disait :
« Maintenant ceux qui habitent votre département ne forment
avec nous qu'un seul et même peuple, le peuple Français.
C'est une vérité que tout doit concourir à graver dans leurs
coeurs. Ne négligeons pour cela aucun moyen ; il faut désor-
mais que nous soyons réunis par la môme langue, comme nous
le sommes déjà par les mômes sentiments et par les mêmes
lois. »
Quelque temps après, une autre dépêche du même
ministre montra plus de tolérance pour les prédicateurs
en langue italienne, ou en idiôme niçois ; voici cette
dépêche :
Paris, le 23 juillet 1806.
Le Ministre des Cultes, etc., etc., à M. le Préfet des Alpes-
Maritimes.
Monsieur le Préfet,
J'ai l'honneur de vous instruire que S. M. I. et R., d'après la
demande faite par les marguillers de la Cathédrale de Nice et
le rapport que je lui ai présenté, vient de permettre de nou-
veau que l'on prêchât, dans cette ville, en langue italienne ou
langue du pays ; Sa Majesté n'entend pas pour cela faire brê-
che à la règle générale, qui veut que la langue française, celle
— 38 —
consacrée par la législation et le Gouvernement, soit en usage
pour toutes les fonctions publiques, tout en reconnaissant la
nécessité d'instruire le peuple de sa religion dans une langue
qu'il entende ; j'invite Monsieur l'Evêque de Nice à se procurer
le plus tôt possible des prédicateurs français.
Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération la plus
distinguée.
Pour le Ministre et par ordre de S. M.
Signé: PORTALIS fils.
Si nos administrateurs d'aujourd'hui voulaient se
donner la peine d'aller faire une promenade dans nos
montagnes, quoique depuis onze ans nous soyons sous
le régime français, ils se persuaderaient que les popu-
lations comprennent plus facilement l'italien que le'
français; d'ailleurs qu'ils aillent seulement visiter nos
églises, et ils entendront nos Curés qui, pour se faire
comprendre de leurs ouailles, ne prêchent pas en fran-
çais mais en italien et plus souvent en dialecte niçois.
Pour preuve voici ce qu'écrivait aussi dans ces der-
niers temps (1863), un Français, M. Burnel, directeur
de la Revue de Nice.
« Pourquoi, puisque nous sommes Français et que tout le
monde ici comprend le français, le trompette de la ville, par
exemple, ne fait-il pas ses annonces en français? J'ai réclamé
l'an dernier l'introduction de la langue française dans les prô-
nes et les sermons des paroisses du Comté de Nice. Mgr. Sola
a reconnu lui-même que cela devait être ainsi, mais »
Plus tard, il disait encore :
a Nous avons souvent élevé la voix contre les prédications
italiennes de la Cathédrale ; nous croyons devoir revenir en-
core une fois sur le même sujet. Nice est à présent une ville
française. Tout le monde y parle et y comprend le français.
Il serait étrange que le langage de la chaire, dans la princi-
pale église du diocèse, continuât à être italien. »
— 39 —
Et cependant la chose est encore ainsi et continue de-
puis bien des générations ; si la vraie population ni-
çoise continue ces usages, c'est parce que la langue
italienne lui est plus familière que la langue française,
ce qui prouve assez clairement que ses tendances sont
toutes italiennes, et que les vrais patriotes ne changent
pas aussi facilement de nationalité que de paletots.
La station du Carême, cette année même (1871), est
faite dans plusieurs paroisses de la ville en langue ita-
lienne, et si l'on voulait prendre la peine d'aller s'en
assurer, on verrait que ces églises sont plus fréquentées
que la Cathédrale, où la station quarésimale cette année
est faite en français. — On nous dira que les républi-
cains et les affiliés à l' Etoile flamboyante ne fréquen-
tent pas nos églises et ne vont pas assister aux sermons
des catholiques; ils savent cependant très-bien que, pour
parler d'une chose savamment, il faut avant tout s'ins-
truire, et pour s'avancer à soutenir une thèse, il faut
bien en étudier l'esprit et la solidité. Ces messieurs sa-
vent bien que les églises catholiques sont toujours ou-
vertes à tout venant et à tout propos. Cette triste et ma-
lencontreuse année en est une preuve, et malheureuse-
ment nous devons constater qu'elles ont été trop profa-
nées et même parcourues, assez indécemment, pour faire
des quêtes pour les blessés et pour d'autres !
Il est fâcheux de devoir dire que ceux qui ont le de-
voir de veiller au respect qui est dû à tout ce qui touche
au culte, aient pu consentir, dans un but louable sans
doute, à transformer, même pour quelques heures, une
église catholique en salle de spectacle, et de voir plus
tard annoncer sur les journaux que, tel jour, sera donné
un concert dans une nouvelle église catholique où le
piano serait tenu par un juif, la quête faite par une juive?
— 40 -
et un Ave Maria serait chanté par une dame protestante
d'une très-grande réputation, sous le patronage de l'au-
torité et des dames de la colonie étrangère de toutes les
nations et religions et sous la présidence de ce vénéra-
ble et saint homme qui cherche à nous consoler, par la
foi, des malheurs qui nous écrasent en nous chantant
l'hymne sacré : SOLA fides sufficit.
Ecartant les enthousiasmés, les vrais. Niçois qui ont
toujours professé la religion catholique désapprouvent
comme ils ont toujours désapprouvé ce charlatanisme
qui n'a jamais pu prendre racine dans notre ville très-
chrétienne, et qui n'a jamais su chanter les louanges du
Grand Mogol ni faire la cour aux sectateurs de Ma-
homet. Le Niçois ne veut exercer aucun pouvoir sur les
consciences et sur les opinions religieuses ; mais il veut
que la majesté de la religion et le respect profond qui lui
est dû, ne permettent pas qu'elle devienne l'objet de dé-
rision et de scandale
Mais renvoyons les événements de cette déplorable
année dans le domaine de l'histoire, transportons-nous
à une époque plus reculée, et achevons le récit de notre
Conte fantastique.
Il y avait, nous l'avons déjà dit, dans ce temps-là,
comme à présent, quatre ou cinq journaux français,
écrits par des étrangers à la ville et par bon nombre de
Provençaux. Un seul était écrit en italien et soutenu
par des Niçois. L'autorité administrative se fourra dans
la tête qu'il était soutenu et rédigé par des étrangers
venus tout exprès de Turin, de Coni et de Gênes.
Le beau sécrétaire de l'administration supérieure,
homme astucieux et fin qui, avec son air de tranche-
montagne, avait, dès les premiers jours de son installa-
tion à son nouvel emploi, choqué quelques personnes
— 41 —
de l'entourage de son principal, mit tout en oeuvre pour
les écarter, et se rendre lui seul maître de la place. Son
premier coup-d'oeil fut jeté sur le parti rouge qui cher-
chait, disait-il, à s'emparer de l'administration de la
ville; en second lieu il fit dissoudre le Conseil municipal
pour éliminer le parti des vrais Niçois, en écarter les
personnes de bon sens, tous ceux enfin qui pouvaient
être des conseillers consciencieux. — Il fallait nécessai-
rement diviser les partis, pour faire naître une dissen-
sion et faire prévaloir ses idées de perturbation et de
malignité. S'emparant alors de l'arme de Basile, il
commença par jeter le blâme sur le journal italien et
lui déclarer une guerre à outrance.
Pour mieux cacher son jeu et ses ressentiments par-
ticuliers, ce fin luron, se cachant sous le manteau de
son maître, fit publier par le journal de la Boutique
l'article suivant :
« M. Saint-Marc de la Fraissière descend d'une vieille
famille de robe. Son aïeul avait, lui aussi, pris part aux luttes
politiques de son temps.
« M. Saint-Marc appartient à l'opposition républicaine avan-
cée : c'est au foyer paternel qu'il a puisé les sentiments qui gui-
dent et remplissent sa vie. Est-il besoin de dire que M. de la
Fraissière fit de brillantes études : il suffit de lire une ligne de
son style pour s'en convaincre. — J'ai l'insigne honneur d'être
l'ami de M. Saint-Marc de la Fraissière, et à ce titre je ne lais-
serai pas passer la moindre insinuation contre lui ni contre les
siens. Cette explication satisfera pleinement ceux qui ont voulu
faire quelques comparaisons entre les Gouverneurs de l'ancien-
ne aristocratie et ce grand honnête homme qui s'appelle Saint-
Marc de la Fraissière et qui peut livrer sans crainte, à l'exa-
men et aux critiques de tous sa vie toute entière, c'est-à-dire,
soixante ans du plus pur dévouement à la sainte cause de la
République. Quand on a, Messieurs, le coeur bien placé et l'â-
— 42 —
me un peu haute, on ne passe devant de tels hommes qu'en
s'inclinant avec respect, on ne parle d'eux que le chapeau bas,
et, croyez-le, on s'honore soi-même en agissant ainsi. »
Cette espèce de rodomontade ne fit qu'accroître le
nombre de ses ennemis et malheureusement le Gouver-
neur, qui, en homme de bon sens, aurait peut-être
voulu user de modération, en tâtant le terrain, perdit
son temps, et le calme apparent qui régnait à la surface
engendra encore bien des éléments de discorde; et ces
éléments, que tout autre aurait extirpés à tout prix, il
les comprima au lieu de les détruire.
Son entourage était composé d'individus sans aveu
qui, sous le nom de républicains, cherchaient à se faire
passer pour des citoyens honnêtes, et malgré les leçons
de son devancier, malgré les avis et les conseils de quel-
ques courageux Niçois, il se laissa fasciner particulière-
ment par certains avocats d'outre-Var, de ces hommes
qui mettent volontiers en pratique cet adage : ôte-toi de
là que je m'y mette. Ce bon homme de gouverneur ne
s'aperçut pas qu'en marchant dans cette voie, il servait
très-mal Nice et pas du tout la France.
Toutes ces menées aigrirent à tel point les esprits,
qu'on ne voulut plus entendre parler de fusion des par-
tis. L'administration supérieure éprouva de grandes
difficultés pour constituer une nouvelle commission mu-
nicipale. Ceux à qui le mandat était offert le refusaient
catégoriquement, et on en vint au point de déclarer que
la commission devait être composée exclusivement de
Niçois, puisque l'on s'obstinait à dire qu'il y avait un
parti français, ne voulant pas être dirigé ou commandé
par des étrangers.
Notre fin matois riait sous cape du feu qu'il avait
— 43 —
allumé, et, pour l'entretenir, il fît publier sur le journal
de la Boutique les lignes suivantes :
« Non, Monsieur de la Fraissière, pas de faiblesse ; vous ne
fonderiez rien de plus solide que vos prédécesseurs car vous
n'arriveriez à contenter aucun des deux partis en compétition.
Donnez satisfaction, mais satisfaction pleine et entière à
celui qui doit avoir les meilleures de vos sympathies et fermez
impitoyablement l'oreille aux récriminations de l'autre.
« Nous sommes ici en France, c'est-à-dire, sous la protec-
tion des lois françaises jusqu'au jour où , suivant les Niçois,
n'étant plus menacés par 5,000 baïonnettes, ils obligeront les
Français à repasser le Var plus vite qu'ils ne voudront. Donc,
pas d'administrateurs italo-niçois pour faire l'application des
lois françaises.
« Soyez néanmoins généreux dans les strictes mesures du
possible et acceptez pour la gérence des affaires de la Com-
mune ceux des notables de Nice, dont les sentiments français
sont connus de tous les bons citoyens et qui sont incapables
d'entrer dans le conseil avec des idées préconçues.
« Faites cela, Monsieur de la Fraissière, malgré les menaces
anonymes qu'on sevante de vous adresser journellement; faites
cela, si vous avez la ferme intention de mettre un terme aux
déplorables intrigues qui troublent sans raison la tranquillité
publique et éloignent fatalement les étrangers. Si, comme nous
en avons la conviction, les hommes que vous nommerez s'occu-
pent des intérêts de la Commune avec l'intégrité inhérente à la
qualité de Français, le parti intempestivement hostile au pays
sera forcé de reconnaître que tout en conservant les sympathies
pour l'Italie il a eu tort de repousser la franche et loyale
amitié d'un peuple qui, en définitive, ne lui a fait que du bien. »
Toutes ces publications exaspéraient la population
niçoise au lieu de la calmer, et irritée encore par les
personnes officieuses qui ne manquent jamais dans ces
occasions-là, elle se réunit en grand nombre et se ren-
— 44 —
dit au palais du Gouvernement pour demander que la
garde nationale fût armée, afin qu'elle pût maintenir
l'ordre et la bonne harmonie, car il se passait à Nice de-
puis quelque temps des choses étranges. On aurait dit
qu'une influence fatale pesait sur notre ville à laquelle
la Providence a dispensé toutes ses faveurs.
M. Saint-Marc de la Fraissière voyant cette foule de
monde sur la place publique, se présenta sur le balcon et
débita à peu près le discours suivant :
« Messieurs,
« Le jour où j'avais l'honneur d'arriver dans ce pays, com-
me envoyé du Gouvernement de la République, je pris volon-
tairement envers moi-même l'engagement public, presque
solennel, d'administrer régulièrement ce difficile pays des
Alpes-Maritimes, cette belle, cette grande, mais capricieuse
cité de Nice et de la gouverner selon la loi.
« Après trois mois bientôt d'une tâche pénible, j'ai cons-
cience d'avoir rempli ma promesse et le sentiment général
m'est garant que je l'ai tenue. J'ai dû commettre des erreurs,
des fautes même : c'est possible, c'est probable ; mais ce que
je sais bien, c'est que, tout en traversant une crise revolution-
naire, je ne me suis rendu coupable d'aucune atteinte à la loi,
d'aucune violation du droit commun. L'opinion publique est
mon témoin.
" J'ai expulsé quelques étrangers dont les intrigues toutes
d'intérêt personnel, troublaient la paix de la cité. Mais il
n'est pas un enfant de Nice, pas un citoyen des Alpes-Mari-
times, que j'aie molesté dans sa personne et dans ses biens.
J'ai expulsé quatre ou cinq individus qui abusaient de l'hospi-
talité que voire pays leur donne et qui attentaient, de propos
délibéré, à la tranquillité de votre ville ; je l'ai fait en vertu
de la loi.
« Je n'ai même pas usé de tous les pouvoirs qu'elle me
donne, car j'ai des droits sans limites contre tout conspira-
— 45 —
teur étranger qui se mêle de nos affairas afin d'inquiéter le
pays et d'y fomenter le désordre et la révolte. Ces droits,
j'espère que ceux qui n'en ont point à exercer sur notre terre,
ne me forceront pas d'y recourir.
« J'aurais pu prendre certaines mesures de discipline in-
térieure, devant lesquelles j'ai hésité, reculé, parce qu'elles
auraient peut-être paru empreintes d'un caractère exception-
nel. La loi, le scrupule de la loi a été mon frein.
« Mais, si elle a ralenti souvent mon action politique,
aujourd'hui il s'agit d'appeler sous les drapeaux de la patrie
des citoyens requis pour la défendre, la loi fera ma puis-
sance.
« Tout citoyen légalement appelé sous les armes, est as-
sujetti à l'obligation de les porter contre l'ennemi : il devra
les prendre et les prendra.
« J'ai procédé avec calme, patience, lenteur même ; je
continuerai d'agir avec ménagement, avec douceur; mais
qu'on ne s'y trompe point, la modération d'un magistrat ré-
publicain n'est que l'économie de la force. »
Cette harangue, prononcée avec une certaine emphase,
mécontenta assez le peuple niçois, qui se retira en mur-
murant et protestant contre les intrigues et les violences
de certains brouillons exotiques qui cherchaient à se-
mer la division et à créer des agitations au profit de leur
ambition.
Pris sous son côté sérieux, le discours de M. Saint-
Marc inspira de bien pénibles réflexions; l'on s'étonna
de voir un homme tel que lui, qui, il y avait à peine quel-
ques années, avait écrit un excellent ouvrage, redescen-
dre dans ce discours à ce bavardage inepte et sonore de
révolutionnaire, lui qui se vantait d'être le soutien de
l'ordre et de la légalité. — Le lendemain de cette ha-
rangue, croyant calmer , l'esprit de la population, il
lança la proclamation suivante :
— 46 —
« Habitants de Nice,
« En arrivant dans votre ville, je vous ai promis d'y réta-
blir le règne de la loi, d'y conserver l'ordre et la sûreté.
« En attendant que les circonstances nous permettent de
revenir au principe de l'élection dans un avenir très-prochain,
je m'occupe sans relâche des mesures qui doivent garantir à
la ville de Nice une bonne administration municipale, ap-
puyée d'une garde urbaine, pour que la tranquillité ne soit
jamais troublée.
« Il est nécessaire, et il n'est que juste de me laisser le
temps indispensable, afin que je puisse étudier et préparer
les mesures qui doivent compléter celles que j'ai déjà prises
provisoirement.
« Le maintien de la paix est ma préoccupation constante.
Que les bons citoyens m'aident à remplir ce premier devoir
de magistrat. Je compte sur leur appui et leur concours. »
Le citoyen Saint-Marc de la Fraissière, comme nous
l'avons vu déjà, était arrivé à Nice précédé d'une répu-
tation d'homme libéral et républicain.
A la suite des rodomontades de son prédécesseur, no-
tre pauvre pays se réjouissait de se voir administré par
un homme d'une réputation aussi incontestée ; mais la
phrase contenue dans sa première proclamation « Nice
est désormais française » choqua extraordinairement
plusieurs personnes; cependant le vrai peuple niçois,
bon et confiant par nature et habitué à ces prophétiques
opinions, se contenta d'en rire le premier jour, et le len-
demain il n'y pensait déjà plus. Extrêmement indigné de
toutes les infamies qu'il avait dû supporter sous le précé-
dent gouverneur, il ne se préoccupait que des promesses
que le nouveau venait de lui faire, et attendait avec im-
patience, pleine et prompte justice. L'administrateur
précédent, qui n'avait su que faire naître et entretenir
— 47 —
la discorde civile dans le pays et que le Gouvernement,
dans sa justice, avait destitué sans même faire une en-
quête, avait annoncé son départ aux habitants de Nice
de la manière suivante :
« J'ai reçu cette nuit, du Gouvernement, l'ordre de me rendre
à Tours. — Je dois obéir sur-le-champ, et donner le premier
l'exemple de cette discipline républicaine que j'ai recommandée
et obtenue de la démocratie des Alpes-Maritimes. — Je pars
pour quelques jours, et j'en éprouve une douleur inconnue,
comme si je m'éloignais de vous pour longtemps. Un déchire-
ment secret et profond me révèle combien j'ai déjà donné de
mon âme et de mon dévouement à cette magnifique cité.
« J'y ai éprouvé de vives peines, mais la difficulté même de
ma mission m'attache et me passionne.
« Mon absence imprévue suspend des travaux commencés ;
ces travaux s'accomplissaient avec méthode et régularité.
« Reviendrai-je les continuer avec vous?
« Oui, si je m'en tiens aux termes de l'ordre que j'ai reçu ;
non, si notre jeune Révolution est déjà dévorée par cette ma-
ladie noire qu'on apelle la calomnie. — La conscience humaine
renferme de si mystérieuses équités que les hommes écartés
du pouvoir par ma sévérité nécessaire seront peut-être les
premiers à honorer mon nom et à m'ouvrir, comme mandataire
du peuple, les portes d'un département admirable où je n'ai
certainement pas fait le bien que j'aurais voulu. »
Cependant, avant de partir, voulant faire une chose
agréable parmi tant d'autres qui lui avaient attiré la
haine de toute la population, comme Commissaire Géné-
ral de la République, Gouverneur des Alpes-Maritimes
et en vertu des pleins pouvoirs civils et militaires dont
il était investi, il leva, dans toute l'étendue du départe-
ment des Alpes-Maritimes, l'état de siège dont il l'a-
vait déjà gratifié par deux fois. — Cette faute grave qui
avait concouru puissamment à la déconsidération de cet
— 48 —
administrateur, fût accompagnée de plusieurs autres :
d'abord il avait brisé la commission municipale, pour
s'entourer de nouveaux fonctionnaires, auxquels il par-
vint presque à imposer sa volonté en nommant lui-même le
président, soit le maire et les adjoints. — Il avait en-
suite désorganisé la garde nationale, pour inonder la
ville de marins et de soldats ; enfin il commit mille au-
tres sottises qui lui donnèrent par la suite le remords de
conscience et le mirent en position de se faire garder
dans son palais par sept à huit factionnaires, comme un
criminel ; il aurait fini par devenir fou, s'il n'avait été
rappelé ou même destitué par le Gouvernement qui ne
daigna pas faire une enquête sur sa conduite adminis-
trative.
On ne peut vraiment envisager sans indignation les
défaillances honteuses qui se reproduisent dans certains
administrateurs par de lâches manoeuvres, et voir des
hommes qui ne rougissent pas de retenir des emplois
qui sont une charge pour la population, ce qui la place
dans une situation pénible et entretient la discorde ci-
vile.
Le fameux préfet Baragnon, de malencontreuse mé-
moire, qui fut le premier cadeau que nous fit le Gou-
vernement de la nouvelle République, sous laquelle
nous vivons aujourd'hui, eut l'audace, avant de partir,
de dire que : Nice était un pays ingouvernable ! il au-
rait dû dire intraitable, parce qu'il n'avait pas voulu
se laisser égarer dans ses opinions, en se tournant au
profit de son égoïsme.
L'illustre patriote Saint-Marc de la Fraissière qui,
revenant de l'exil, voulait se faire passer pour un pur
républicain libéral, et qui, en arrivant à Nice, avait dé-
claré, dans sa proclamation, ne vouloir jamais por-
— 49 —
ter la moindre atteinte à la loi et au droit commun,
tomba après un certain temps dans les mêmes fautes,
dans l'arbitraire et dans la force brutale comme son de-
vancier, nonobstant les avis et les conseils de quelques
courageux Niçois. Ses amis de la première heure,voyant
qu'ils ne pouvaient pas le maintenir par suite de l'in-
fluence fatale qu'avait prise sur lui le premier secré-
taire, se retirèrent, et le lendemain, en fins lurons, lui
jetèrent cette bombe dans les colonnes d e leur journal :
« Citoyen de la Fraissière, nous vous le disons franche-
ment, il vous reste bien peu de chose à faire ou à laisser faire,
pour devenir la proie du parti puissant qui vous environne. —
Vos demi-mesures n'ont abouti qu'à l'indécision, et la modé-
ration, très-louable comme principe, n'a servi qu'à donner de
l'énergie aux ennemis de la République.
« En caressant les intérêts de Nice vous semblez oublier
les douleurs de la France, et le Gouvernement de Paris aurait
le droit de vous dire : — Mandataire sacré de la Défense Na-
tionale, qu'avez-vous fait pour la Patrie ? — Les heures sont
des siècles ; chaque instant qui s'écoule amène des victimes, et
vous assistez impassible, au sein d'une commission sans âme,
à la ruine de la France !... Agissez vite, agissez avec fermeté, il
en est encore temps, et puisque le patriotisme ne répond pas
à votre appel, imposez le devoir et dirigez enfin toutes les res-
sources du département vers la défense du territoire de la Ré-
publique. C'est le seul but que vous auriez dû caresser , c'est
la première mission que vous aviez à remplir. »
C'est en fumant des londrès, après un succulent dîner
où l'on avait pris l'habitude de vider quelques vieilles
bouteilles qu'avait laissées dans les caves le ci-devant
gouverneur aristocrate, que le commissaire général de
la République, étendu dans un ancien et somptueux fau-
teuil doré, reste du mobilier des Ducs de Savoie,
— 50 —
écoutait la lecture des journaux de la localité faite par
son fidèle et fin matois secrétaire. A peine eut-il fini
l'article précédent, que le citoyen Saint-Marc dit :
« Est-ce là tout ce qu'ils savent dire, ces imbéciles?...
ils ne sont que des blagueurs ! je les mettrai à l'or-
dre comme tous ces Piémontais-Niçois, qui viennent
nous chanter qu'ils ne sont pas étrangers au pays....
Que sont-ils eux-mêmes finalement?...ne savent-ils pas
que les notes que nous avons trouvées, nous ont mis au
courant de leurs prouesses dans leur pays, et de leurs in-
trigues depuis qu'ils sont à Nice.... Nous leur en ferons
voir des belles, n'est-ce pas, cher Carrelet?... fais servir
le café et n'oublie pas le cognac... A propos, as-tu fait
traduire cet article du journal italien? Ces diables de
Niçois avec leur langue italienne, on ne peut jamais sa-
voir ce qu'ils veulent.... C'est ma foi vrai qu'en venant
dans un pays étranger nous devrions connaître nous
aussi leur langue ; mais alors nous n'en finirions plus et
il faudrait conquérants comme nous sommes étudier l'al-
lemand, l'anglais, le russe, le chinois, le mexicain, etc.,
etc. — Voici, mon très-cher seigneur et maître, la
traduction littérale de ce fameux article, qui cherche à
déverser le ridicule sur un savant tel que Monseigneur
le grand républicain Saint-Marc de la Fraissière :
« Nous nous sommes mis plus d'une fois à l'oeuvre pour
étudier le vrai caractère qui distingue l'administration de
notre gouverneur, mais nous avons rencontré tant de difficul-
tés, et trouvé des faits tellement opposés les uns aux autres,
qu'il nous a été impossible, parmi tant de contradictions, de
pouvoir saisir le fil, qui aurait pu nous conduire à la décou-
verte de cette unité d'idées qui devrait être le point de départ
de tous ses actes, de toutes ses opérations.
« Le citoyen de la Fraissière est un singulier mélange d'ac-
— 51
cord et de désaccord ; d'idées justes, loyales et d'idées fan-
tasques, capricieuses ; de libéralisme douteux, pétri d'ambition
et d'intolérance, mitigé par la tolérance ; c'est un mythe, un
sphynx, une espèce d'énigme, qu'il faudrait un nouvel OEdipe
pour deviner ; c'est enfin un logogryphe, un rébus, et l'on voit
par tous ses actes cette incertitude, qui vous met dans l'im-
possibilité de connaître si c'est un grand inepte, ou un grand
fourbe.
« Le citoyen de la Fraissière est un composé de trois étof-
fes, de trois natures, de trois types, de trois caractères qui
se confondent entre le positif et l'incompréhensible ; un mo-
ment elles se séparent, se battent, se heurtent et se détruisent ;
de la Fraissière unus forme le trio, le trio redevient un ; il
ressemble au mystère de la Trinité ; il y a en lui trois per-
sonnes en une, et une en trois. C'est de là que dérivent les
irrésolutions continuelles, et que l'on dit le contraire de ce
que l'on fait ; c'est l'homme en contradiction continuelle avec
l'administrateur; et personne ne pourrait mieux combattre le
gouverneur de la Fraissière, que le citoyen, que l'écrivain de
la Fraissière. Dans l'étoffe de l'unité dufraissiane il y a la
trinité de l'administrateur, de l'orateur et de l'écrivain.
« Quand l'étoffe administrative prend le dessus et que les
autres sont vaincues par celle-ci, de la Fraissière, oubliant
le passé, surcharge le pays de contributions, exile les citoyens
honnêtes, menace, ordonne des patrouilles, foule aux pieds
les votations populaires, inonde la ville de soldats et bien
d'autres choses. Quel malheur si, dans ces moments, l'admi-
nistrateur de la Fraissière n'eût pas été retenu par l'écrivain
de la Fraissière !... Il aurait su grandement surpasser son
devancier.
« Aujourd'hui le gouverneur de la Fraissière ordonne une
levée de 21 à 40 ans ; personne ne répond à son appel; le
gouverneur voudrait incontinent mettre en avant de terribles
mesures, comme par exemple l'état de siège, des perquisitions
domiciliaires, une cour martiale ; mais sur ce point intervient
l'écrivain, de la Fraissière, comme admirateur des principes

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.