Trois mois de Napoléon, ou Relation des événemens politiques et militaires qui ont amené la belle journée du 8 juillet 1815 ; examen de la conduite de la Chambre des représentans, etc.

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Le Normant (Paris). 1815. France -- 1815 (Cent-Jours). 95 p. ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1815
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TROIS MOIS
DE NAPOLÉON.
IMPRIMERIE DE LE NORMANT. RUE DE iElI>'E, K0. 8.
TROIS MOIS
DE NAPOLÉON,
ou
RELATION DES EVENEMENS POLITIQUES ET
MILITAIRES QUI ONT AMENE LA BELLE
JOURNÉE DU 8 JUILLET 1815;
EXAMEN DE LA CONDUITE
DE LA
CHAMBRE DES REPRÉSENTANS, etc.
'~p~
Chez
GUEFFIEft. jeune, rue Galande , nO. 61 ;
Lx NORMANT) rue de Seine, n°. 8, F. S. G.
1815,
AVERTISSEMENT.
L'AUTEUR de cet ouvrage a suivi
toutes les séances de la Chambre
des Représentans, et n'a pas été
sans connoître une partie, au
moins, de ce qui s'est passé dans
les conférences secrètes.
Il s'est proposé dans cet écrit,
un double objet, de fournir à l'his-
toire quelques matériaux , et de
démontrer à tous les Français la
nécessité de se rallier autour de
Louis XVIII.
-1
TROIS MOIS
DE NAPOLÉON.
tfWVWWWWWVtMWWVWVWWVWWWWWW VW W% WWWwvWV'VWVWVWIWVv\
PARALLÈLE
ENTRE MARIUS ET NAPOLÉON.
MOTIFS SECRETS DE L'ACTE ADDITIONNEL.
Si MARIUS se fit donné la mort dans les
marais de Minturnes, il n'eût point obtenu
son septième consulat!. Ces paroles, attri-
buées à Napoléon au moment de son départ
pour l'île d'Elbe , propagées et commentées
par ses partisans, firent sur les esprits une
impression profonde.
Les gens les plus sages ne regardoient point
la paix du Monde comme assurée, tant que
Buonaparte pourroit, en quelques heures,
enfreindre son ban, et se porter sur les côtes
de notre patrie, assisté, s'il en étoit besoin,
par une année étrangère.
Eu effet, outre les Polonais qui l'avoient
( 8 )
accompagné, ne pouvoit-il pas fonder quel-
qu'espoir sur ces Napolitains que Murât
s'occupoit incessamment de recruter et
d'exercer, afin de consolider son trône
précarre, et de fournir, quand il en. seroit
temps, un puissant secours à celui dont il
n'avoit jamais, cessé, au fond du cœur, d'être,
lallié.
Tout annonce que Napoléon attendoit,
pour faire éclater son vaste complot, la fin,
du congrès de Vienne, et la guerre, qui pa-
roissoit imminente entre Murât et les Rois
de France et d'Espagne.
Des circonstances, jusqu'ici peu connues,"
le forcèrent d'accélérer l'exécution de ses
projets. Le nouveau Marius fut rappelé,
comme l'avoit été l'ancien, par des hommes
qui se proposoient de jouer, sous lui, au moins
les rôles de Lucius Cinna, de Sertorius et de,
Carbon,
Mais, de même que Marius, trouvant tout,
changé autour de lui, ne put lutter contre.
Jes événemens, et, livré au plus sombre dé-
sespoir, ne vécut que dioc-sept jours après.
son septième consulat, Napoléon ne ressaisit
19- pouvoir que pour le laisser bientôt échap-
(9)
per. Il termina son existence politique (i)
QUINZE JOURS après avoir commencé sa
monarchie constitutionnelle (2).
Ainsi, la puissance dont il s'étoit investi
tomba plus rapidement encore que celle de
ce Marius à qui des flatteurs se plaisoient à le
com parer.
Nous achèverons ce parallèle de deux
hommes fameux, en faisant remarquer la
similitude parfaite qui existe entre la céré-
monie projetée du Champ-de-Mai, et cette
feinte de Marius, qui, rappelé dans la capi-
tale de l'Empire romain, s'arrêta quelque
temps à ses portes, et ne voulut rentrer que
lorsque la sentence d'exil, légalement portée
contre lui, seroit légalement révoquée.
Telle étoit évidemment l'idée de Napo-
léon; son décret de convocation des collèges
électoraux en assemblée électorale du Champ-
de-Mai, sous prétexte de corriger et modifier
(1) Expression dont il s'est servi dans l'acte de sa deuxième
abdication.
(a) En ouvrant la session du corps-législatif le 7 juin, il
dit : Aujourd'hui je viens commencer la monarchie consti-
tutionnelle. Il revint à Paris quatorze jours après, le 21, et
abdiqua le 22.
( 10 )
les constitutions selonl'intérêt etLA VOLONTÉ
de la nation, avoit pour objet de purger l'ana-
ihème porté contre lui; d'annuler le décret
de déchéance prononcé par le sénat, décret
si énergiquement motivé, et qui est resté
sans réfutation aucune.
Mais, comme Marius, il fut contraint d'a-
bréger les formes.
Marius fit son entrée avant que l'assemblée
du peuple eût achevé ses opérations, et que
la résultat des votes filt connu; Napoléon
fabriqua lui-même la constitution qui auroit
dû, d'après ses promesses bien solennelles,
être l'ouvrage des collèges électoraux. Il fit
plus : il mit à exécution cette constitution
improvisée, avant que les prétendues assem-
blées primaires, appelées à la plus déri-
soire des délibérations, et dans le fond et
dans la forme, eussent terminé leurs travaux..
Il poussa encore plus loin l'usurpation du
pouvoir et le mépris des formalités les plus
essentielles.
Le dépouillement des votes se fit avec une
précipitation qui eût été coupable , si ce n'eût
été, dans toutes les intentions, une vaine-
cérémonie.
( II )
Les collèges électoraux de département,
incomplets et privés des documens néces-
saires, n'eurent que quelques heures pour
faire le recensement de procès-verbaux dont
l'examen le plus léger eût exigé plusieurs
journées d'un travail assidu.
Onze départemens n'ont point fait connoître
leurs votes; ou plutôt, on n'a jamais voulu en
publier les résultats.
Je demande - quelle seroit la validité d'un
jugement dans lequel il seroit avéré que la
majorité des juges auroit délibéré, et se seroit
unanimement prononcée, mais où il ne seroit
nullement constaté que la minorité eût pris
part aux délibérations?
Personne ne contestera que, dans un pro-
cès criminel, par exemple, la déclaration du
jury ne fût radicalement nulle, si un seul
des jurés s'étoit absenté, quoique les onze
autres eussent été du même avis.
L'acceptation de l'acte additionnel n'a donc
jamais eu lieu; elle n'a donc jamais été obli-
gatoire pour les consciences les plus timo-
rées (i).
(i) Je ne parle point de ce qu'eut de ridicule en soi l'as-
ftmblée du Champ-de-Mai, où ne se trouva point l'immense
( 12 )
Tel étoit l'état des choses, lorsque le fameux
acte additionnel fut signé, scellé, promulgué,
et que l'observation en fut solennellement
jurée.
Je me trompe en disant que l'observation
en fut jurée.
Jamais pareil serment n'a été exigé d'au-
cune autorité, d'aucun fonctionnaire public,
d'aucun citoyen.
Voyez le Moniteur du 2 Juin ; il y est dit :
« L'Empereur a prêté le serment en ces
» termes :
» Je jure d'observer et de faire observer
» les constitutions de l empire.
» Le prince archichancelier de l'empire ,
» s'avançant au pied du trône, a prononcé
J) le premier le serment d'OBÉISSANCE AUX
» CONSTITUTIONS et de fidélité à l'empereur.
majorité des électeurs qui s'étoient abstenus de venir dans
Paris , ou que l'impatience de voir la cérémonie différée de.
jour en jour, avoit déjà ramonés chez eux.
Il est notoire que les banquettes intérieures, soigneuse-
ment étiquetées par départemens et par députations, furent
remplies presque en entier de citoyens de Paris, à qui 1 on.
distribua des billets avec profusion , afin d'avoir clulmhçl
complété.
C 13 )
y L'assemblée a répété d'une voix unanime :
» nous le jurons. »
Les deux Chambres, le jour de l'inaugu-
ration de leur session, le 7 juin, se sont
soumises à la même formule ; leurs membres
respectifs n'ont pas juré autre chose que
l'obéissance aux constitutions.
Dans tout cela il n'a point été question de
l'acte additionnel.
Quelles étoient ces constitutions? Le préam-
bule et l'art. i" de l'acte additionnel, et les
divers discours de Napoléon nous l'ont ap-
pris : ces constitutions c'étoient les actes
épars du sénat.
Auroit-il été par hasard dans l'intention
de Napoléon de recommander parmi ces
actes du sénat, les deux sénatus - consultes
mémorables d'avril 1814, qui ont prononcé,
l'un sa déchéance ; l'autre, le rappel de Louis
XVIII ?
S'avisa-t-on jamais de réunir sous le nom
de constitulions des actes aussi incohérens,
aussi disparates?
Remercions au surplus la fatalité , l'aveu-
glement qui dirigèrent Buonaparte et les
siens. En rétablissant la formule du serment
( 14 )
telle qu'elle étoit avant le 3o mars 1814; en
n'y comprenant pas nominativement l'acte
additionnel, ils n'ont fait qu'un cérémonial
inutile : ils ont prescrit un serinent caduque,
et aucun Français n'a couru le risque de se
parjurer.
Avant de tracer le tableau rapide de la
campagne de l BI 5, et de justifier peut-être
la chambre des représentans, par le récit
fidèle des fausses démarches dans lesquelles
une sorte de fatalité inévitable l'a entraînée,
je dois relever plusieurs impostures qu'ont
accréditées les partisans de l'usurpateur.
Ces impostures ne firent pas seules, sans
doute , la révolution éphémère du 20 mars i
elle fut due à l'empire tout-puissant des
baïonnettes ; mais si elles entrèrent pour peu
de chose dans la détermination des soldats.
elles eurent, n'en doutons pas, une forte
influence sur les chefs.
( .5)
COCARDE NATIONALE.
A en croire ceux qui provoquèrent le
retour de Buonaparte ou qui s'en réjouirent,
la liberté n'avoit jamais eu d'appui plus so-
lide , et la tyrannie d'ennemi plus redoutable.
C'étoit surtout par un tendre amour pour
toute liberté politique et civile que Napo-
léon en avoit conservé le gage le plus pur,
ces couleurs nationales, sous les auspices des-
quelles fut entreprise et consommée la plus
extraordinaire des révolutions.
Les BOURBONS, au contraire, imposés
par la force étrangère, se hâtèrent, dès leur
retour, de faire reparoître la cocarde blanche,
cet emblème des vieilles institutions ré-
prouvées par la majorité des Français.
Hé bien ! ces assertions sont de toute faus-
seté , et un assez grand nombre de mes lec-
teurs ne se rappellera peut-être pas sans
quelque surprise que Napoléon a le premier
laissé tomber en désuétude les couleurs dites
nationales.
( 16 3
Rétablissons les faits avec une exactitude
qui ne prête à aucune controverse.
Héritier de la révolution, héritier de toutes
les factions qui avoient déchiré et enfin dé-
truit la république; concentrant en lui seul
tout le jacobinisme, Buonaparte, pendant
son consulat, soit décennal; soit à vie, n'avoit
point cessé de ramener les esprits à la mo-
narchie abso l ue.
Les mots unité; liberté, égalité, restèrent
long-temps inscrits sur les pavillons des Tui-
leries. L'inscription UNITÉ , placée sur le
pavillon du centre i disparut la première ; on
la regardoit comme une épigramme.
Les mots liberté, égalité, furent effacés à
leur tour. 1,
Le drapeau tricolore resta sur le sommet du
pavillon du milieu ; le même étendard con-
tinua de flotter sur les forts et sur les vais-
seaux ; mais, dans leur zèle pour ce qu'ils
appeloient alors les idées libérales, les par-
tisans de Buonaparte s'occupoient sans relâche
de détruire les vestiges du républicanisme;
et de recréer ce qu'ils ont osé depuis quali-
fier d'institutions gothiques et féodales.
Les couleurs de 89 devoient souveraine,
( 17 )
z
blent déplaire à des hommes qui resstiscitoient
insensiblement et exploitaient, à leur profitt
le régime de 88.
Aussi le drapeau tricolore cessa-t-il d'être
le signe de ralliement de l'armée.
Peu de jours après son couronnement, et
dans une cérémonie qui eut lieu au Champ-
de-Mars, Napoléon substitua aux ancièns
étendards des aÏgles; dont le fanon, riche-
ment brodé t n'offrait aucune disposition des
couleurs dites nationales.
Les généraux remplacèrent leurs écharpes
et leurs panachés tricolores par des ceintures
de filet soie et orj et des chapeaux à plumes
blanches..
Les petits drapéaux ou guidons qui servent
à désigner les compagnies et à aligner les
rangs dans les exercices, n'étaient plus aux
trois couleurs , mais rouges, gris ou blancs.
Ce fut aussi à l'époque du couronnement
que Napoléon essaya de changer l'uniforme
dit national, et d'y substituer l'ancien habit
blanc de l'infanterie;
La garde de Paris réçut des uniformes
rouges > blaucs ou gris ; les gardes d'honneur,
formées dans les bonne¡ villes que daiguoit
( 18 )
visiter Buonaparte, étoient équipées de ma-
nière à ne point offusqner, par les couleurs ré-
volutionnaires, les yeux, de sa majesté corse.
Déjà plusieurs régimens de ligne étoient
habillés de blanc, lorsque des motifs de pro-
preté et d'économie firent renoncer à cette
innovation.
Les Bourbons, à qui l'on reproche calom-
nieusement une invincible antipathie contre
tout ce qui peut rappeler l'irrévocable des-
truction de l'ancien ordre de choses, les
Bourbons ont-ils songé à rétablir l'uniforme
des troupes, tel qu'il l'étoit en 1789 ? ils
l'ont, au contraire, scrupuleusement con-
servé.
La garde nationale de Paris, peu nom-
breuse encore en avril 1 814, n'auroit peut-
être pas montré une forte répugnance k
adopter un autre uniforme. Il est resté tel
qu'il étoit ; et n'a-t-on pas vu S. A. R. MONSIEUR
faire sa mémorable entrée du 12 avril en
habit de garde national, et par conséquent
revêtu de la livrée tricolore?
Il est vrai que les Bourbons se sont montrés
jaloux de remettre en honneur le panache
blanc, cette couleur sans tache qu'ils n'ayoient
( 19 )
2.
jamais quittée un instant, et qui, arborée
spontanément à Bordeaux, à Paris, a servi
de signal à la délivrance de la France entière.
Mais ne faut-il pas dire aussi que cette
cocarde nationale, pour laquelle les soi-disans
représentais ont montré, jusqu'au dernier
moment, un si tendre intérêt, s'étoit insensi-
blement métamorphosée en cocarde blanche
sous l'empire de Buonaparte, sans qu'aucune
voix s'élevât contre ce scandale ?
Personne ne peut nier qu'avant le 3o mars
1 8 14, la cocarde qui décoroit le chapeau
des officiers étoit tellement disposée, que
l'on n'y voyoit aucune apparence de rouge
ou de bleu.
Le centre de la cocarde étoit, à la vérité,
formé des trois couleurs, mais caché par la
gance , et l'on ne voyoit paroître que le
bord extérieur, qui étoit d'une blancheur
éblouissante, même aux bonnets des grena-
diers de la vieille garde.
Lorsqu'on organisa la garde nationale de
Paris, la cocarde d'uniforme fut la même
que pour les officiers et pour la vieille garde,
c'est-à-dire, blanche dans toute la partie qui
en étoit visible.
( 20 )
Enfin, un panache exactement semblable
à celui de Henri IV ombrageoit le front des
chefs de légion et autres officiers supérieurs*
J'avois donc raison de dire que la cocarde
nationale étoit tombée en désuétude, que
personne n'attachoit plus d'importance à ce
symbole mystique de la trinité républicaine,
de ces grands mots, Libei-té, égalitéfi-aternité.
Aussi, l'armée ne manifesta aucune
répugnance, en avril 18 14, à arborer le signe
de ralliement qui lui étoit prescrit par le
gouvernement provisoire.
Je doute très-fort que, comme on l'a osé
dire dans la relation dij. voyage de Cannes
les vieux soldats aient conservé au fond de
leurs sacs leurs vieilles cocardes.
J'ajouterai même que, dans la désastreuse
journée du 20 mars, les soldats tinrent peu
de compte de ces paroles, qui se trouvent
dans une insidieuse proclamation de M. le
colonel Labédoyère :
« Soldats de tous les régimens. reprenez
» vos aigles. l'empereur Napoléon marche
) à notre tête ; il nous a rendu notre cocarde ;
» ce signe de la liberté atteste que votre
» gloire ne sera plus oubliée. »
( 31 )
J'ai vu défiler ce même jour 20; sur les bou-
levards, entre deux et quatre heures de l'après-
midi, plusieurs régimens qui avoient conservé,
sans y penser, et leurs cocardes blanches et
leurs écussons fleurdelisés. Ces hommes, abo-
minablement trompés,. crioient, avec un en-
thousiasme digne d'une meilleure cause : Vive
l'Empereur! Mais on n'étoit pas encore venu
à bout de leur persuader que le salut de la
France fût dans telle ou telle couleur.
Oublions ces vaines distinctions de parti.
Que de désastres fondirent sur l'Angleterre
au XVe siècle, lorsque la rose blanche et la
rose rouge devinrent tour-à-tour le symbole
de la faction dominante. Henri VII eut le
bonheur de réunir les deux roses, et depuis
il semble que les Anglais aient voulu en pré-
venir le retour, en supprimant à la fois l'un
et l'autre signe ; cac- l ocarde noire est un
simple ornemejïf^^jid'ri JE&s une couleur.
1 - , ipp, une coitletti
( 22 )
AUTRES IMPOSTURES POLITIQUES.
JE ne parlerai pas de la trêve de vingt ou
vingt-cinq ans que Buonaparte s'étoit vanté
d'avoir dans sa poche ; cette supercherie ne
pouvoit séduire que les gens simples, et
elle auroit fait sur les militaires un effet tout
contraire.
Ce n'étoit point la paix que réclamoient
des hommes brûlant de réparer leurs défaites;
il falloit leur promettre, non une oisiveté de
vingt ans, mais la conquête de la Belgique
et de la rive gauche du Rhin.
On satisfaisoit à leur ambition insensée,
en faisant apparoitre à leurs yeux les fan-
tômes de Marie-Louise et de son fils.
Dans son décret du 13 mars rendu à Lyon,
Buonaparte convoque les électeurs au Champ-
de-Mai, pour assister au couronnement de
l'impératrice sa chère et bien-ainlée épollse."
e t à celui de son cher et bien-aimé fils -
( 23)
Le délai étoit habilement ménagé, c'étoit
à peu près le temps qu'il falloit pour amener
à un heureux dénoûment les prétendues
négociations avec le congrès de Vienne. Sûr
de l'Autriche, on se flatfoit de réduire la
Russie à l'inaction, et de triompher à main
armée des autres puissances.
On ne négligea rien pour accréditer l'idée
du retour prochain de l'archiduchesse; des
articles mensongers insérés dans les journaux
annonçoient que- les équipages de Marie-
Louise étoient partis de Versailles, qu'on
l'attendoit à Strasbourg, qu'elle seroit à Paris
le 4 avriletc., etc.
Ces manœuvres eurent leur effet ; elles
neutralisèrent d'abord les troupes de ligne
-qui étoient restées fidèles dans le Midi; bien-
tôt ces mêmes troupes se tournèrent Contré
le duc d'Angoulême , et le réduisirent à
s'embarquer.
La duchesse d?Ang-.oulême eut à Bordeaux
le même sort;, il lui fut impossible de lutter,
non pas contre l'armée qui attaquoit la ville,
mais contre l'armée qui auroit du la défendre.
S. A. R. modéra elle-même le zèle des gardes
nationaux , et plutôt que de faire couler inu-
( 24)
tilement le sang français, elle attendit des
temps meilleurs, et quitta des rives désolées.
Mais il ne falloit pas seulement séduire
l'armée, il falloit aussi enchaîner, par des
mensonges, l'action du peuple.
Jamais pendant les dix mois du règne de
Louis XVIII, il-n'avoit été rien dit dans
les journaux qui eût un rapport direct ou
indirect au rétablissement de la dîme.
Ce n'est pas même dans les circonstances
où nous nous trouvons qu'il faudroit songer
à une surcharge de l'impôt au profit des mi-
nistres d'un culte quelconque, lorsque cet
impôt suffit à peine à couvrir les dépenses
indispensables de l'administration et de
l'armée.
On fit d'ailleurs un acte qui excluoit le ré."
tablissement de la dîme ; on porta à deux
cents francs la juste indemnité payée dans
certains cas aux desservans des paroisses
dont les rétributions sont si modiques.
Il n'étoit pas plus question des droits sei-e
gneuriaux.
Quant aux biens nationaux sur l'acquisition
desquels on se plaisoit à répandre des inquiet
tudes chimériques, les faits peuvent répondre*
( 25 )
Dans le traité de paix du 3o mai 1814, le
- Roi stipula la validité des ventes des do-r
plaines nationaux, faites à des Français, dans
les pays désormais séparés du royaume.
La loi de finances du mois de septembre,
ordonna l'aliénation de forêts provenant du
clergé.
Enfin , le maintien de pareils contrats est
tellement de droit public, et il est tellement
impossible d'y porter atteinte, que nous
voyons les ventes des biens nationaux con-
sacrées tout récemment dans l'acte de la con-
fédération helvétique, et dans la nouvelle
constitution que Ferdinand IV remonté sur le
trône de Naples s'est empressé de donner à
ses sujets.
Mais il falloit à tout prix mentir, il falloit
supposer aux BOURBONS l'absurde projet de
tenter des choses manifestement impossibles.
Ce ne fut pas à des subalternes que Napo-
léon confia le soin de disséminer ces impu-
dentes impostures; il se chargea lui-même de
les accréditer. Voici la harangue qu'on lui
fait tenir dans le Moniteur du 23 mars , en
rendant compte de son voyage de Cannes à
Paris.
( 26 )
Arrivé auprès de Grenoble, Napoléon^
ayant fait ranger en bataille les soldats du
5* régiment qui avoient refusé de tirer sur
lui, leur adressa ces paroles :
« Je viens avec une poignée de braves,
» parce que je compte sur le peuple et sur
» vous. Le trône des BOURBONS n'existe que
a) dans Vintérêt de quelques familles ( 1 )•
M Demandez à vos pères, interrogez tous ces
» habitans qui arrivent ici des environs, vous
» apprendrez de leur propre bouche la vé-
3) ritable situation des choses; ils sont MENA-
M CES du retour des dîmes, des privilèges,
y> des droits féodaux et de tous les abus dont
x vos succès les avoient délivrés. — N'est-iL
» pas vrai, paysans?
» Oui, répondirent-ils d'un cri unanime;
) on vouloit nous attacher à la terre; vous
» venez comme l'ange du Seigneur pour
» nous sauver. »
Comme il est vraisemblable que les paysans
aient été admis à cette conversation! Comme
il est vraisemblable surtout qu'ils se soient
(1) Apparemment dans l'intérêt des émigrés à qui la charte
et la loi du mois d'octobre 1814 interdisent tout espoir de
recouvrer leurs biens aliénés à des particuliers ! ! !
( 27 )
servis de Cette élégante expression : L'on vou-
eoit nous attacher à la terre ! Est-il un seul
villageois qui ait la moindre idée de ce que
c'est que la servitude de la glèbe, depuis
tant de siècles qu'elle est abolie ?
On ajoute, dans la même relation, que
Napoléon ayant envoyé la décoration de la
Légion d'Honneur au maire de Châlons-sur-
Saône, dit, à cette occasion, se tournant
vers sa troupe :
« C'est pour vous, braves gens, que j'ai
institué la Légion d'Honneur, et non pour les
émigrés. »
Et l'on avoit la mauvaise foi de dissimuler
que les nouveaux brevets de la Légion d'hon-
neur étoient donnés sans émolumens, que les
anciens légionnaires seuls conservoient leur
pension.
On murmura, à la vérité, de ce que les
circonstances difficiles ne permirent pas de
payer, pour l'année 1815, plus que la moitié
de la pension de 250 francs.
On murmura aussi de ce que les majorats,
si magnifiquement assignés par Buonaparte
sur des domaines situés en Westphalie, en
( 28 )
Illyrie; etc. ; devenoient stériles entre les
mains de leurs possesseurs.
On alla plus loin. Dans une proclamation
datée du golfe Juan le ier mars, et signée des
généraux, officiers et soldats de la garde
impériale (de l'île d'Elbe), on inséra, comme
je vais le prouver, à l'insu des signataires de
l'adresse, ce paragraphe mensonger
Les quatre cents millions dit domaine
extraordinaire sur lesquels éioient assignées
nos dotations, qui étoient le patrimoine de
l'armée et le prix de nos succès, ils ( les
Bourbons) les ont fait porter en ANGLE-
TERRE.
Je dis qu'il y a interpolation dans tout ou
partie de ce passage ; et la preuve, c'est qu'il
n'est pas le même dans toutes les éditions da
placard. On lit, dans quelques-unes: Les
quatre cents millions. ils se les sont
appropriés !
Accusation non moins injurieuse et non
moins révoltante.
Le ministre Gaudin, au surplus, s'est chargé
de répondre à cette calomnie et à toutes les
insinuations perfides relatives aux dotations
de la Légion d'Honneur. Voici comn>ent il
( 29 )
s'exprime dans le rapport qui a été lu aux
deux chambres le 20 juin :
- « Je ne puis terminer ce chapitre (le budget
de i8i5) sans témoigner le regret que la
grandeur des besoins N'AIT PAS PERMIS dé
porter au budget de cette année une dette
Vraiment nationale.
» Les dotations de la Légion d'Honneur,
celles accordées extraordinairement aux
braves qui ont illustré les armées françaises,
reposoient, en grande partie, sur les do-
maines qu'ils avoient conquis , et qui se trou-
voient placés dans les pays devenus étrangers
à la France.
» La privation qui afflige sensiblement
mon cœur ne sera que passagère ; nous en
avons pour garant la sainteté de notre cause,
et l'élan national qui se manifeste de toutes
parts »
Ainsi, Napoléon ne pouvoit solder cette
dette sacrée par les mêmes motifs qui avoient
forcé les Bourbons à n'en payer que la
moitié, parce que les domaines qui en avoient
fourni les revenus n'appartenoient plus à la
France. Il se bornÕit à payer les légionnaires
( 30 )
en espérances, à hypothéquer apparemment
leurs droits sur ses conquêtes futures en
Belgique.
Son ministre tenoit ce langage le 19 juin;
et déjà cette armée, qu'on vouloit bercer
d'illusions grossières, avoit cessé d'exister li
( 31 )
LA NOBLESSE
A-T-ELLE ÉTÉ ABOLIE PAR BUONAPARTE?
APRÈS avoir calomnié les BOURBONS en
leur reprochant l'idée absurde et imprati.
cable de rétablir la dîme et les droits sei-
gneuriaux, il falloit bien chercher à prouver
par quelques faits, que l'on vouloit suivre
d'autres erremens de conduite.
Napoléon qui avoit dans ses sénatus-con-
sultes (i) non abrogés, ressuscité la noblesse
(i) Je dis ses sénatus-consultes , car, indépendamment de
l'influence que l'ex-empereur exerçoit sur les sénateurs com-
plaisans, il avoit constitutionnellement l'initiative des sénatus-
consultes. Les commissaires du gouvernement présentoient
un projet que le sénat étoit obligé d'approuver ou de rejeter
dans son intégrité et sans amendement. Placé à cet égard
dans la même position que le corps-législatif, le sénat se
voyoit forcé à cette alternative, ou de rejeter, à cause d'une
disposition vicieuse, un projet bon en lui-même, ou d'ap-
prouver, à cause de l'urgence des circonstances, un projet
rempli d'imperfections. C'étoit à ce dernier parti qu'il s'ar-
rêtoit 1; il n'y a pas d'exemple qu'aucun projet quelconque
ait été rejeté par le corps-législatif ou par le sénat.
( 3* )
et les majorats, voulut faire croire què
Louis XVIII étoit le seul auteur du rétablis..
sement des titres féodaux.
En vain les faits étoient-ils là, pour prouver
combien ces imputations étoient calom-
nieuses; ceux qui avoient le plus d'intelli-
gence et de moyens pour démêler la fraude,
en étoient les plus ardens propagateurs : les
hommes sages étoient réduits au silence.
Il ne faut chercher la destruction de la
noblesse, ni dans la résolution tumultueuse
que prit l'assemblée constituante pendant la
nuit fameuse du 4 août, ni dans la constitu-
tion de 1791. Cette constitution, ainsi que
celles qui l'ont suivie, n'ont eu qu'une exis-
tence éphémère.
La véritable abrogation de tout ce que la
noblesse a d'odieux , se trouve dans la charte
royale de Louis XVIII, dans cette charte,
le plus beau titre de gloire de notre nlOoJ
narque aux yeux de la postérité (1), dans
cette charte composée d'un si petit nombre
d'articles, et cependant si complète qu'on
(1) Paroles de Sa Maj esté dans la séance royale du 16 mars.
( 33 )
3
he voit pas de quelles importantes améliora-
tions elle seroit susceptible.
Une noblesse sans privilèges, une noblesse
qui se réduit à de simples qualifications ;
disons plua, une noblesse dépouillée de tous
ses biens, sans espoir de les jamais recouvrer,
est évidemment une noblesse qui n'existe
pas, une noblesse au moins qui n'a rien d'of-
fensant pour cette -immense majorité des ci-
toyens qui compose la classe plébéienne.
Que fit Napoléon? Pour faire croire que
les BOURBONS avoient voulu rendre aux
anciens gentilshommes toutes leurs préroga-
tives, il se hâta j dès son arrivée à Lyon, lé
i3 mars, de publier un décret (i) où il pa-
roissoit supprimer toute noblesse anciennè
et nouvelle : mais y par le fait, il ne détruisoît
rien; et, au mépris de - cette vieille maxime ;
Donner et retenir ne vault, admise même eii
(i) Nous avons été inondés pendant quelque temps de
décrets soi-disant datés de Lyon : il n'est pas bien prouvé
que Paris ne fût pas le lieu réel de leur fabrication. Il im-
portait au dictateur d'établir une démarcation entre le Bud-
naparte de Lyon, qui n'avoit encore rien promis, et le Napo-
léon qui dans Paris s'étoit engagé à une amnistie pleine ef
entière Les décrets d'exception, publiés tardivement, étQielfC
iotis à la date du i3 mars.
( 34 )
Normandie, il laissoit subsister les choses
sur le même pied.
Pour convaincre mes lecteurs, il ne faut
pas autre chose que retracer fidèlement les
expressions du fameux décret.
Art. Ier. « La noblesse est abolie, et les
a* lois de l'assemblée constituante seront
» mises en vigueur. n.
Art. 2* « Les titres féodaux sont suppri-
» mes; les lois de nos assemblées nationales
» seront mises en vigueur. »
Voilà qui est clair; si le décret n'en dit
pas davantage, nul individu n'aura le droit
de se qualifier pair de France, baron y
comte, duc, ni marquis.
Mais voici deux autres articles qui dé-
truisent tout l'effet des deux premiers.
Par l'article 3, la pouvelle noblesse est
conservée ;
Par l'article 4, l'ancienne noblesse hérédi-
taire pourra être rétablie.
Les expressions de ces articles sont remar-
quables.
Article 3. Les individus qui ont obtenu de
nous des titres nationaux, comme récom-
pense nationale , et dont les lettres-patentes
( 35 )
5.
ont été vérifiées au conseil du sceau des
titres, continueront à les porter.
On pourrait, d'après cette disposition,
croire que la noblesse de Buonaparte est pure-
ment personnelle; mais voici, dans l'article
suivant, le principe de l'hérédité consacré :
Article 4. Nous nous réservons de donner
des titres aux descendans des hommes qui
ont illustré le nom français dans les diffëréns
siècles , soit dans le commandement des
armeés de terre et de mer, dans les conseils
du souverain, dans les administrations civiles
et judiciaires, soit enfin dans les sciences et
arts, et dans le commerce, Conformément à
la loi qui sera promulguée sur cette matière.
Voilà donc de quoi contenter tout le monde !
Les Montmorency, les La Trémouille, les
d'Argenson, lesSéguier, etc., etc., seront pla-
cés au moins sur la même ligne que les Mon-*
tebello y les d'Eckmühl; les jCambacérès, etc. ;
ils recevront de nouvelles lettres-patentes.
Toute la diflerence, c'est que ces titres décer-
nés par Buonaparte, seront des titres natio-.
nau:r; tandis qu'auparavant c'étoient des
titres JeodauûCt
Quel abus de termes ! quelle extravagance
( 36)
d'idées ! quel honteux charlatanisme ! C'était,
bien la peine de supprimer la noblesse.
Il est vrai qu'avant de iouir de cette muni-
ficence, il faudra attendre qu'une loi soit non
pas faite, mais promulguée. Napoléon compte
si fort sur la complaisance des chambres, qu'il
regarde la chose comme arrangée d'avance.
Il ne daigne pas même s'occuper, dans
son acte additionnel, ni de la noblesse ni des
majorats; et, comme l'a fort bien remarqué
à ce sujet M* Duchesne, dans la chambre
des représentans, c'étoit une des nombreuses
lacunes qui décéloient la précipitation de
cette œuvre informe.
On sait comment fut reçue la proposition
de M. Sibuet, qui, dès l'une des premières
séances, demanda la prétermission de toutes
qualifications honorifiques.
Ce fut seulement dans le projet de cons-
titution , où l'on regardoit comme un chef-
d'œuvre du génie d'avoir remplacé les
noms d"Elnpereur ou de Roi par celui de
Monarque ; ce fut seulement dans ce projet,
et dans la déclaration des droits qui le pré-
céda, que fut prononcée la suppression de
la noblesse et des qualifications féodales"
( 37 )
Il auroit fallu, pour être conséquent, et
pour rentrer dans les termes du décret du
i3 mars, proscrire aussi les qualifications
nationales.
Cette belle discussion eut lieu dans la soirée
du 5 juillet. M. le comte Regnault (de Saint-
Jean-d'Angely) et M. le comte Félix Lepel-
letier, furent les plus ardens à demander
l'abolition de la noblesse héréditaire. Ils au-
roient montré plus de désintéressement en
proposant de supprimer aussi la noblesse
personnelle > soit féodale, soit nationale. On
a cité mot pour mot, dans la Gazette de
France et dans la Quotidienne, le singulier
discours de M. Lepelletier. Les harangues
prononcées dans les séances du soir avoient
toujours un caractère particulier d'élo-
quence (i).
(i) Pour couronner la belle journée que nous avons tenue
aujourd'hui disoit l'orateur, il faut nous réunir ici en con-
férence secrette avec la chambre des piirs et avec le gouver-
nement ; ensuite nous nous en retournerons chacun chez
nous
Il est impossible de rendre les éclats de rire que produisit
cette harangue; la terreur panique de M. Merlin ( séance
du ag juin) , et la frayeur qu'inspira à M. Bory-Saint-V inceivt
l'aspect d'un garde-du-corps dans les murs de Paris ( séance
soir 6 juillet ) n'étoieut pas plus coliques.
( 38 )
BUDGET,
gv LOI DES FINANCES,
IL importait essentiellement aux partisans;
de l'usurpateur, de chercher à prouver que.
le règne réparateur de Louis avoit porté le.
désastre dans les finances.
De telles absurdités n'étoient point suscep-
tibles d'une discussion sérieuse : aussi pré-
senta-t-on le plus bizarre des budgets au der-
nier moment (le 19 juin) , c'est-à-dire à une
époque où l'on attendoit le résultat d'une,
bataille décisive. Dans de pareilles circons-
tances , la victoire devoit tout légitimer, et
une défaite enlraînoit des conséquences si
graves que Je scrupule eut été puéril.
J'ose croire que le rapport sur les finances,
n'appartient point exclusivement à un mi-
nistre aussi éclairé que M. Gaudin; ce travail,
selon toute apparence, a été préparé dans
le cabinet de Buonaparte , en commun avec
divers ministres et conseillers d'Etat.

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