Trois mois sous la tente et régénération du peuple arabe par l'instruction, par E. Vayssettes,...

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impr. de A. Bourget (Alger). 1859. In-8° , 45 p..
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Publié le : samedi 1 janvier 1859
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ET
RËGÉNÉRATONDU PEUPLE ARABE
PAR L'INSTRUCTION.
PAR
Professeur au collège impérial arabe-français d'Alger,
Membre de la Société historique algérienne.
ALGER
IMPimiEKlK DE A. ROUUGET, RUE. SAINTE, N° 2.
1859.
ETUDE DE MOEURS.
Le 18 janvier de l'année 1851, par un temps sombre et
pluvieux, je sortais des portes de Constantine et me met-
tais en roule pour le Sud. Aly, mon-compagnon de voyage
et mon guide, montait un cheval de racé; le muletier qui
nous suivait et moi étions carrément assis sur les bâts
de nos mules, les pieds fourrés dans les ouvertures pen-
dantes du tellis qui nous servait tout à la fois de sac à
provisions et d'étriers.
Pendant les sept jours que dura notre voyage, nous éprou-
vâmes ou plutôt j'éprouvai bien des fatigues, bien des vicis-
situdes. Je ne parlerai pas de ces mille petits accidents qui
sont l'apanage de tout citadin entreprenant une course de
longue haleine : chûtes plus ou moins heureuses (j'ai été
toujours favorisé de ce côté), pluie, vent, froid intense du
matin, chaleur du jour, humidité de la nuit, toutes choses
communes à quiconque voyage dans ce pays. J'y fus sensible
le premier et, peut-être plus, le second jour ; le troisième je
ne souffrais que de la soif et du froid ; le quatrième je hale-
tais, je grelottais, mais ne soufflais mot. Dès ce moment
j'étais aguerri; mes yeux et mes idées purent errer librement
au-delà de l'horizon fort borné du capuchon qui enveloppait
— 2 —
ma tête et sous lequel étaient restées jusqu'alors blotties
toutes mes facultés physiques et intellectuelles.
Le chemin que nous suivions d'un bout à l'autre était sillon -
né de ruines romaines. Du village des Télaghma àMchira, à
Zana, chez les Oulad Soltan, de ces derniers à Megaous, à
Tobna et jusqu'à Fekkarine, lieu de ma destination, on
marche avec le peuple, roi, on foule aux pieds ses roules, on
admire les restes encore debout de ses temples et de ses vil-
la, on suit ses postes et ses camps retranchés comme on
suit ses étapes. A chaque nécropole votre crayon se hâte de
reproduire sur le calepin de roule les inscriptions qui, entre
mille, frappent le plus vos yeux, inscriptions qui iront plus
tard enrichir l'archéologie et aider à recomposer l'histoire,
ou tout au moins servir de thème de discussion aux antiquai-
res et aux érudits. Ces plaisirs-là, disons-le pour les avoir
éprouvés nous-mêmes, fout une heureuse diversion aux maux
dont nous nous plaignions tout à l'heure et entretiennent vi-
vement la foi du voyageur, en aiguisant son appétit.
Quand le malin du sixième jour nous quittâmes les sen-
tiers ombragés du Bellezma, pour pénétrer dans le Hodna,
je fus frappé du vaste horizon qui s'ouvrait devant nous. Un
-instant mon coeur de touriste se pâma d'aise à la vue de ce
que je prenais de loin pour un immense tronçon d'aqueduc
romain. L'imagination enthousiaste se plaît à grossir de loin
les objets et à ne voir que travaux gigantesques là où bien
souvent il n'y a que châteaux de cartes. Tobna que nous
apercevions comme une niasse confuse sur notre gauche, se
prêtait d'ailleurs merveilleusement à nia supposition. Mais, ô
surprise ! à mesure que nous approchions, les piliers se mou-
vaient, les arcades se détachaient l'une de l'autre, leur croupe
prenait une forme sinueuse et bizarre. A mille mètres vous
eussiezdit des fantômes; à cinq cents pas ce n'était plus que
quelques centaines de chameaux, rangés sur une même li-
gne et paissant tranquillement l'herbe maigre du sol. Ainsi
tombent une à une, à mesure que l'on avance dans la vie, les
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illusions de la jeunesse, sans en excepter celles de l'amitié !
Le soir du .septième jour, nous arrivions sur le terri-
toire de Fekkariue. Vainement depuis le matin, je cherchais
des yeux l'oasis promise. De petits monticules de sable, pa-
reils aux flots des mers polaires surpris par les vents glacés,
sillonnaient seuls la plaine et lui donnaient l'aspect d'un
vaste cimetière. Pas une tête d'arbre ne s'élevait à la surface,
pas un être vivant ne paraissait, honnis quelques troupeaux
de gazelles qui fuyaient craintives à notre approche, ne lais-
sant après elles qu'une légère trace sur ce sol mouvant. Nous
marchions toujours-, quand au détour d'un pli du terrain, je
me trouvai tout-à-coup comme transplanté au milieu d'un
douar dont rien, ni route, ni sentier battu, ni clocheton, ni
minaret, n'indiquaient l'approche. Les chiens eux-mêmes,
ces sentinelles avancées de toute habitation arabe, parurent
surpris de notre arrivée, car un instant ils hésitèrent à jeter
dans les airs leurs clameurs effrayantes ; mais ils surent bien
prendre leur revanche : une heure durant ce fut un sabat
épouvantable.
Pendant ce temps les gens du cheikh, dont j'étais dés ce
moment l'hôte, me dressaient à la hâte une tente à côté de
la sienne, et bientôt l'intérieur et les abords de ma nouvelle
demeure furent envahis par tout ce que le douar comptait de
population masculine. Sept tentes rangées en cercle compo-
saient le village. Hommes, femmes et enfants, ils étaient
en tout, une quarantaine.
Le besoin réciproque de nous familiariser, eux avec ma
figure, moi avec la leur, nous fit bien vite lier conversation.
Ce fut comme un feu roulant de questions auxquelles il m'eût
été impossible de suffire, si mon ami Aly n'était venu à mon
aide. Je fus présenté par' lui comme un savant et un tebib
(médecin), et si mon amour-propre eut lieu d'être flatte
d'un pareil titre, on va voir que ma nouvelle science fut mise
tout d'abord à une bien rude épreuve, : N'est pas chirur-
gien qui veut.
Le premier 1 besoin, de curiosité satisfais la foule s'écoula
peu à peu et je pus enfin procéder à ma petite installation.
Tandis que je constatais avec un certain serrement de coeur,
les désastreux effets produits dans ma cantine par un ballot-
tement de sept jours de route, je me sentis tiré par le pan
de mon habit et, sans trop savoir ce que l'on voulait de moi,
je suivis machinalement la main qui m'entraînait. Une mi-
nute après, j'avais devant les yeux un bras maigre, décharné,
sans vie, complètement disloqué à la jointure du coude. Ce
bras, car c'en était bien un, était la propriété d'une jeune
femme de seize à dix-sept ans, au teint pâle et maladif, dont
le regard à cette heure, timide et suppliant, semblait me dire
combien il y avait de souffrance dans cette pauvre âme, et
d'espérance aussi dans mon art. O Galien,que n'étais-je pour
lors ion disciple !
Le cas était grave. Hippocrate et sa docte cabale eussent
été peut-être en défaut. Ce cubitus et ce radius qui se croi-
saient extérieurement comme une paire de ciseaux à demi
ouverts, auraient déroulé le savoir : mon ignorance et
la,nécessité aidant, furent ma sauvegarde. En vrai dis-
ciple d'Esculape, j'examine ce bras, le tourne, le retour-
ne et, après avoir mûrement réfléchi, je juge que des
irois remèdes que je possède, l'éiher en cas d'évanouis-
sement; l'ammoniaque contre les piqûres de scorpions.,
vipères et autres reptiles de ce genre ; et, enfin , une lon-
gue bande de diachylon dont je m'étais muni pour cautériser
les coupures ; je juge, dis-je, que des trois, ce dernier est le
plus innocent et le plus facile dans la pratique. Aussitôt, je
cours à ma trousse, qui n'était autre qu'un portefeuille et,
détachant de cette bande la longueur de deux doigts, j'en
fais une première application sur la partie lésée, promettant
que la malade ne tardera pas à ressentir, à la longue, un
soulagement quelconque.
Fort heureusement pour l'honneur du corps médical fran-
çais dont j'étais, on le voit, un bien piètre représentant, cette
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famille de moumenine quitta, quelques jours après, le douar,
pour aller porter ses pénates ailleurs. On me blâmera peut-
cire. Et qu'auriez-vous fait à ma place? J'étais annoncé com-
me tebib, je dus en soutenir le rôle. Ils y crurent : la foi ne
transporte-t-elle pas les montagnes ?
Content de mon opération, je rentrai sous ma tente. Après
un dîner fort copieux, sinon fort varié, je m'étendis sur la
natte qui devait me servir de couche, et je pus donner libre
cours à mes réflexions. Le nègre Merzouk, vieux serviteur,
veillait à mes côtés. Son attitude me parut si rassurante que
mes idées s'alourdirent bientôt sous le poids de la fatigue et
firent place à la fantasmagorie des songes creux. Je dormais.
Le lendemain, je m'éveillai aux rayons du soleil levant qui
se jouaient à travers le tissu quelque peu relâché de ma fra-
gile toiture, et dès ce jour j'observai.
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Ce qui me frappa tout d'abord, ce fui l'esprit religieux qui
dominait dans celle famille de sept tentes, et l'influence
qu'exerçait sur tous ces hommes d'un âge mûr, le marabout
de la tribu. Un mot sur ce personnage.
Il avait de quarante à quarante-cinq ans, le front couvert,
le regard louche, la lèvre inférieure large et ricanant de cô-
té. En parlant, il bavait beaucoup. C'était le type de l'hypo-
crisie consommée.
Le premier debout, il se levait au chant du coq, se ren-
dait sur un petit mamelon de sable en dehors des tentes et
là, de sa voix nasillarde, il appelait ses frères à la prière.
Trois fois par jour tous les hommes se rendaient sur cet au-
tel dressé par le vent au Dieu de l'univers, et leurs voix s'é-
levaient au ciel comme l'encens sous la voûte de nos tem-
ples. A les voir ainsi prosternés devant celui qui dispense a
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sou gré la sécheresse et les orages, on ne pouvait se défen-
dre d'un sentiment de sympathie pour des croyances qui sont
toujours respectables quand elles sont sincères, et plus d'une
fois je me surpris m'unissant d'intention, sinon de paroles,
à ces hommages simples, mais sans ostentation, rendus à la
divinité. Le vendredi quelques vieilles femmes venaient se
joindre aux hommes. Un seul parmi ces vrais croyants se
montrait peu assidu aux exercices de piété, et son indiffé-
rence lui attirait souvent de la part du marabout des admo-
nestations sévères. Il les, écoutait humblement, comme un
coupable qui reconnaît ses torts, mais au fond il n'en tenait
aucun compte. Sa physionomie ouverte contrastait singulière-
ment avec l'air fourbe de son prédicateur. La raison chez lui
avait 'peine à se soumettre à des exigences.peu en harmonie
avec ses idées. Dans notre civilisation il eût compté au'nom-
bre des disciples de Voltaire.
Quand la prière était finie, le saint homme causait peu
avec ses semblables. Il reprenait le chemin de sa tente où
on l'entendait psalmodier tout le long du jour les louanges
de Dieu et du Prophète. Quelquefois les enfants venaien 1
s'asseoir autour de lui et apprendre de sa bouche les versets
du Coran. Quand parfois il me faisait la faveur de s'entrete-
nir avec moi, toute sa conversation roulait sûr dès questions
de théologie. Les quelques connaissances erronées qu'il avait
acquises dans le livre des traditions, lui donnaient une suffi-
sance extrême II se regardait bien supérieur non seulement
à ses coreligionnaires, mais même à ce que le monde civi-
lisé compte de savants. C'était un ignare orgueilleux et fa-
natique. Je finis bientôt par m'éloigner complètement de sa
personne et n'eus désormais d'autres rapports avec lui que
ceux qu'exigeait la simple politesse. Sa vue m'inspirait une
sorte de répugnance ; je ne pouvais avoir pour lui la moindre
estime. Et pourtant, sous le manteau de la religion, il était
vénéré de toute la tribu. Son attitude béate et son air austère
imposaient autour de lui le respect et la considération. Un
seul homme avait su se soustraire à celte influence funeste.
Cet homme était Abd-Allah, le cheïkh de la tribu, que je ne
connaissais point encore ; mais sur lequel je pus bientôt faire
une étude approfondie du caractère arabe, avec tout ce qu'il
a de bon, comme aussi tout ce qu'il a de mauvais.
Abd-Allah était l'enfant du désert, l'amant passionné de
la nature. A lui les vastes plaines et les horizons sans bor-
nes, à lui la terre nue pour couche et le ciel bleu pour abri.
Tous les trésors du monde ne lui auraient pas fait échanger
sa tente contre le somptueux palais des rois ; sous les lambris
dorés son coeur n'eût pas battu à l'aise. Ce qu'il lui fallait, à
lui, c'était l'espace, le grand air, la liberté. Hélas ! qu'il a dû
souffrir depuis ! Transporté sur une terre étrangère, relégué
entre quatre murs, que de larmes son coeur a dû verser!
Mais il était fataliste comme tous les sectateurs du Prophète ;
puisse ce sentiment avoir un peu adouci ses heures de cap-
tivité!
Quand je le connus, c'était un homme posé, réfléchi, cau-
sant peu, mais toujours d'une manière sensée. Sa taille était.
au-dessus de la moyenne, son visage sec, son oeil tout à la
fois bienveillant et sévère. Il boitait légèrement de la jambe
droite, et les nombreuses blessures dont son corps était sil-
lonné, rendaient sa marche pénible. Son regard seul et lés
muscles en saillie qui se dessinaient le long de son bras,
quand il rejetait sur ses épaules le pan de sou burnous, di-
saient encore assez ce qu'il avait dû être. Il mangeait très
peu, ne fumait jamais et ne dormait que quelques heures.
Voici son histoire telle qu'il me l'a racontée.
« Je ne sais pas au juste mon âge et au demeurant ne
m'en préoccupe guère. Qui aujourd'hui, qui demain, je sais
que. nous devons tous mourir. Que m'importe dès-lors le
nombre de jours plus ou moins grand que j'ai à vivre. Ne
sont-ils pas comptés au ciel ? »
Après une pause, il reprit :
« Mon père était issu de la tribu) des Oulad Darradj, à la-
quelle j'appartiens moi-même. Mais quand je vins au mon-
de, il campait sur les confins du Blad-el-Djerid, et c'est là
que je passai mon enfance. Dès que je fus en âge d'endurer
la soif et de faire parler la poudre, il m'associa à ses rudes
travaux et je commençai avec lui à sillonner les sables sans
fin du grand désert, pour protéger les caravanes qui nous
prenaient à leur service. Vite je me façonnai à- ce genre
d'existence, car il convenait parfaitement à ma nature indé-
pendante et aventureuse. La force musculaire dont j'étais
doué, mon adresse à manier également le sabre et le fusil,
me faisaient rechercher avec avidité les périls de tout gen-
re. Fallait-il aller à la découverte, surprendre dans leur
camp les secrets de nos ennemis, me traîner sur le sable
comme un serpent, attaquer un Targui séparé des siens,
c'était toujours moi que l'on choisissait et j'étais fier d'une
telle confiance. Bien souvent je payai de ma personne mes
audacieuses entreprises et ma peau ne fut pas toujours à l'a-
bri de la lance des Touareg ; mais à combien aussi ne fis-
je pas mordre la poussière !
« Un jour, sur la route d'Insalah, nous escortions une ca-
ravane qui allait à Tombouctou échanger les produits de
Tunis contre la poudre d'or et les esclaves. Nous étions à
une journée de marche de la première de ces villes, quand
un éclaireur vint signaler l'approche des Touareg.
« D'après nos calculs, l'attaque ne pouvait avoir lieu que
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le lendemain. Nous avions donc le temps nécessaire pour
organiser la défense ; on installa le camp, on prit toutes les
mesures que dictait la prudence et on attendit. La nuit vint.
A la faveur des ombres et sans mot dire, je m'armai de pied
en cap et sortis de nos retranchements. Je marchais depuis
environ une heure, flairant l'espace, l'oreille tendue au
vent, quand tout-à-coup je me sens saisir à la gorge et ren-
verser à terre. Au contact du fer qui pénètre déjà dans mes
chairs, je bondis comme un lion, d'un effort désespéré je
me dégage de la main qui m'étreint, saisis mon poignard et
le plonge jusqu'à la garde dans le coude mon adversaire.
Puis, le retirant, je lui coupe la tête et vais droit sur l'enne-
mi qui ne-pouvait être loin, car ma victime était un de leurs
espions.
« En effet, à quelques centaines de pas au-delà, une masse
confuse semble se dessiner sur le sol. Ce sont eux. Je me
couche à plat ventre, je rampe et arrive ainsi près des mahari.
Alors, me dressant de toute ma hauteur, je pousse le cri de
guerre, appelle mes compagnons chacun par leur nom, com-
me s'ils eussent été là présents, fais feu de mes pistolets et,
dégainant mon sabre, frappe comme un furieux tout ce qui
m'entoure. L'ennemi épouvanté croit avoir affaire à plus fort
que soi et n'essaie même pas la résistance. Il fuit dans tous
les sens et bientôt je reste seul maître du champ de bataille.
Le lendemain, quand le jour parut, trois cadavres jonchaient
le sol, et les traînées de sang disaient assez que plus d'un
autre devait avoir reçu de profondes entailles. Ce succès me
valut presque une ovation et ajouta encore à ma réputation
de bravoure.
« Mon père mourut. Je continuai après lui cette vie errante
et toute pleine d'émotions avec laquelle je m'étais pour ainsi
dire identifié ; je portai loin et haut le nom des Ben Zirek.
Chacun, en passant, me saluait par mon nom (1) et nul n'eût
(I) J'ai pu me convaincre plus tard moi-même de celte"
vérité : dans les nombreuses et lointaines courses que j'ai
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osé soutenir mon regard quand s'enflammait ma prunelle bleue.
« A cette époque, les événements qui se passaient au Nord
de l'Algérie vinrent jeter l'indécision et le trouble, dans les
provinces du Sud. Bien que cent lieues nous séparassent du
théâtre de la guerre, les bruits confus et contradictoires qui
nous arrivaient d'Alger et d'ailleurs furent habilement exploi-
tés par les uns, devinrent une cause de ruine pour les au-
tres. Des nuées de pillards que ne bâillonnait plus la crainte
d'une prompte répression, se répandirent sur toute la ligne
des.oasis. Dès ce jour, plus de frein à la licence, plus de sé-
curité pour les voyageurs et les caravanes. Je suivis le tor-
rent. De protecteur, je me fis coupeur de grands chemins.
Autour de moi se groupèrent un petit nombre de braves, et
partout avec nous nous portâmes la terreur et la dévasta-
tion. Mais les richesses ainsi acquises ne nous profitèrent
point et, de mes compagnons, ceux qui ont survécu n'ont au-
jourd'hui qu'une bien misérable existence.
« Cela dura ainsi jusqu'à la prise de Biskra par les chré-
tiens. La famille des Ben Gana, la plus puissante du pays,
avait reconnu l'autorité française et entraîné à,sa suite les
nombreuses tribus qui relevaient directement d'elle. Je fis
un voyage à Biskra, j'étudiai les nouveaux venus, j'écoutai,
j'observai et je partis convaincu qu'une ère nouvelle s'ou-
vrait pour mon pays. Quelque temps après je faisais ma sou-
mission et me dévouais entièrement à la France que j'ai
toujours fidèlement servie depuis. »,
Ainsi parla le cheïkh Abd-Allah.
On le voit, sa vie passée n'était pas exempte de reproche ;
mais il y avait encore une certaine noblesse à avouer ses
fautes devant un Français. Il réunissait tout ce qu'il y a de
chevaleresque dans le caractère arabe. Je le pris pour type.
faites avec cet homme vraiment remarquable, il n'était pié-
ton ou cavalier qui, sur sa route, n'eût son nom sur les lè-
vres et ne s'arrêtât après l'avoir salué, pour le suivre encore
des yeux
11
IV
Son premier soin en arrivant au douar, fut de descendre
sous ma tente et de me faire donner une installation un peu
plus convenable. Puis il se fit amener par Merdjana , jeune
négresse que longtemps je pris pour un garçon , son der-
nier-né, enfant de trois ans. Il lui adressa quelques caresses
amicales et ce fut tout. Les fils plus âgés obtinrent à peine
un regard de lui. Le. reste de la journée il la passa avec moi
et les autres Arabes qui étaient venus le saluer. On servit le
soir un repas plus copieux que d'ordinaire et quand la prière
de Vâcha eut été dite en commun, seulement alors il se re-
tira sous sa tente.
Celte conduite m'étonna. Comment, me disais-je à moi-
même, cet homme que l'on dit si respectueux pour sa mère,
si attaché à sa première femme, qui a en outre une seconde
épouse jeune et belle, passe ainsi une journée presque en-
tière sans aller leur faire une visite, sans même leur dire mi
simple bonjour, et cela après plus d'une semaine d'absence?
Cet oubli je ne dirai pas seulement des convenances, mais
.d'un besoin, ce semble, bien naturel, me paraissait telle-
ment énorme, tellement éloigné de nos moeurs, que je ne
l'aurais même pas soupçonné. Depuis j'ai eu plusieurs
fois occasion de me convaincre qu'il en était toujours ainsi.
Quelque passionné, quelque sensuel que soit l'Arabe , il
éprouve comme une sorte de honte à étaler en public les
sentiments mus par une affection quelconque du coeur , et
s'il interdit à l'étranger, même à l'ami, de lui demander des
nouvelles de sa femme, il ne se permet pas non plus de vous
la rappeler. Sans doute, les Arabes entre eux causeront fa-
milièrement et souvent peu respectueusement de ce sexe en
général; mais jamais aucune allusion directe ou indirecte à
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celle qu'ils ont choisie pour compagne ne sortira de leur
bouche. Est-ce jalousie? est-ce mépris? Je ne le pense
point. La jalousie ne s'accommoderait guère de cette liberté
qui est donnée aux femmes dans les tribus d'aller et de ve-
nir, le visage découvert, le corps à moitié nu, et cela à toute
heure du jour, sans être suivies de loin ou de près par l'oeil
du mari. Quant à attribuer au mépris ce que l'on pourrait au
moins irai ter d'indifférence, je dirai que l' on ne méprise pas
ce que l'on aime ou ce qui vous sert. Pour moi, j'en vois la
cause dans une sorte de fausse honte qu'éprouve l'homme,
à qui a été dévolue la force brutale, à se voir subjugué, sou-
vent même maîtrisé par les attraits d'une femme, et celle
honte secrète fait taire sur ses lèvres tout ce qui pourrait la
rappeler en public : car on ne rougit que devant ses sem-
blables et jamais seul.
Le lendemain, je trouvai Abd-Allah faisant une distribution
de poudre à ses gens et leur recommandant de tenir leurs
armes prêtes. Je lui demandai aussitôt la cause d'une pareille
mesure.
— Nous aurons peut-être, me dit-il, à repousser la nuit
prochaine, une attaque des Béni-Lakhdar. Ce sont nos en-
nemis. Dès qu'ils ont eu connaissance de ton arrivée au mi-
lieu de nous, ils m'ont fait dire que j'eusse à te renvoyer im-
médiatement, si je ne voulais pas voir dans peu détruit mon
douar, que souille la présence d'un roumi. Mais leurs mena-
ces ne sauraient me faire peur. Ne crains rien, tu es mon
hôte, mon ami, et le cheïkh Abd-Allah saura bien proléger
de son sabre et-de son fusil les jours de celui qui a rompu
avec lui le pain de l'amitié et bu à la même coupe.
Cette déclaration de guerre à mon sujet ne me surprit
point. Un an auparavant, me trouvant à Sidi-Marchou, petit
et charmant hameau à quelques lieues Sud de Mila, pareille
menace avait été adressée à mon ami Si Ahmed, dont j'étais
pour lors le commensal. L'injonction venait de la bouche
d'un chef puissant, Si Ahmed n'était point un homme de
— 13 —
guerre, il fallut obéir au plus vile et rentrer à Constantine.
Mais avec Abd-Allah, je ne pouvais avoir les mêmes crain-
tes. Comme les autres, je me contentai d'armer mon fusil à
deux coups et nous attendîmes. Un messager de paix avait
été envoyé aux Béni-Lakhdar. Sa mission eut un plein
succès, car ni cette nuit ni les nuits suivantes nous n'eûmes
d'autre ennemi à repousser que les chacals et les hyènes, qui
choisissaient souvent, pour but de leurs promenades noctur-
nes, le chemin de la bergerie (1).
A quelque temps de là, je fus envoyé comme parlementaire
chez ces mêmes Béni-Lakhdar, pour leur signifier, de par
mon autorité privée, d'avoir à quitter certains pâturages que,
au dire de mes gens, ils s'étaient indûment appropriés. Pen-
dant tout le chemin, les Arabes qui m'accompagnaient me
firent longuement la leçon. Il s'agissait de prendre des airs
de maître, d'enfler fortement la voix, de me donner comme
un exprès du gouvernement français et un ami du cheïkh
Ben-Gana. Au besoin, je devais les menacer de toute ma co-
lère, porter plainte au bureau arabe de Biskra et leur faire
imposer une forte amende avec un châtiment proportionné à
leur méfait.
Me voilà donc transformé en garde-champêtre ; mieux que
cela, en seigneur de canton. Nous arrivons au milieu de la
tribu. Les vieillards se rassemblent. Je demande le cheïkh.
Il était absent. J'interpelle ceux qui m'entourent et sans
leur donner le temps de répondre, sans écouter leurs raisons,,
je crie, je menace, j'ordonne et m'efforce de jouer de mon
mieux le rôle quelque peu usurpé qui m'a été imposé. J'ai
aujourd'hui tout lieu de croire que la difficulté que j'éprouvais
à me faire comprendre dans un dialecte que je ne possédais
pas encore bien, nuisit considérablement à ma harangue. Une
(1) A proprement parler, il n'existe pas de bergerie chez
les Arabes. Les troupeaux de chameaux, de boeufs et de
moutons sont parqués, pendant la nuit, dans l'enceinte ré-
servée au milieu des lentes.
— 14 —
autre cause de mon insuccès lût l'absence complète de tout
galon, qui est, aux yeux des indigènes, l'insigne obligé du
pouvoir. (Ce jour-là, il faut en convenir, ils n'avaient pas
tort ) Toujours est-il qu'après avoir bien gesticulé, bien me-
nacé, nous partîmes et les Béni-Lakhdar n'en continuèrent
pas moins à faire paître leurs moutons comme par le passé.
V
Ma présence une fois reconnue et acceptée par les tribus
d'alentour, il me fut permis d'errer seul et sans autre compa-
gnon que mou fusil dans ces vastes solitudes, de nouer mê-
me des relations tout-à-fait amicales avec quelques douars
voisins. C'est ainsi que je fis la connaissance du barbier-den-
tiste Soliman, petit homme rondelet, à l'humeur joviale, à
l'oeil vif et rusé. Il jouissait d'une assez belle fortune, ce qui
joint à sa double profession, lui donnait une certaine prépon-
dérance sur ses pareils. Il était au courant de tous les com-
mérages de la tribu et s'en faisait volontiers le colporteur. Je
ne lui connus jamais qu'une passion,celle de la gourmandise.
Pour un morceau de sucre, le petit père Soliman, comme je
me plaisais à l'appeler, vous eût arraché toutes les dents,
même les plus saines et les plus robustes. Toutes les fois qu'il
m'invitait à aller prendre le café chez lui, il ne manquait
point de me dire qu'il faudrait le boire sans sucre. Aussi
avais-je toujours soin d'en porter une provision sur moi. Un
jour je le surpris sous ma tente s'ingurgitant de ces pierres
cristallisées. Comme j'allais parler, il me prévint: — Je suis
ton frère; me dit-il, et tu sais qu'entre frères tout est com-
mun.
Pour cette fois, je voulus bien me contenter de ce raison-
nement tant soit peu icarien; mais j'eus soin à l'avenir de
tenir mes provisions sous clef.
— 15 —
Au reste, le vice de la gourmandise, l'amour des sucreries
surtout, sont très répandus parmi ces peuples, et l'Arabe, si
fier de sa manière de vivre, si dédaigneux de toutes les com-
modités de nôtre civilisation, ne rougira pas de .vous tendre
la main pour une friandise, un bonbon. Il est sous ce rap-
port mendiant à l'excès. On dit qu'il faut prendre les hom-
mes par leur faible. Pourquoi n'essaierait-on pas de ce moyen ?
Je suis persuadé qu'un boucaut de sucre ferait plus pour la
tranquillité d'une tribu, que tout notre déploiement de baïon-
nettes et de bouches à feu. Le peuple arabe est un peuple
d'enfants : ôtez-lui le fanatisme et vous en ferez un peuple
démoulons. Au surplus, aujourd'hui que l'Algérie entière est
soumise, que noire drapeau flotte triomphant sur ces som-
mets réputés jadis inaccessibles et où n'atteignirent jamais
les aigles romaines, espérons que l'administration de la guer-
re n'aura point à faire l'épreuve du nouveau et singulier
moyen de pacification que nous proposons, ce qui d'ailleurs
nécessiterait une révolution complète dans la lactique mili-
taire suivie jusqu'à ce jour, révolution qui pourrait bien ne
pas être du goût de tout le monde.
Mais, dira-t-ou, si l'Arabe est gourmand, en revanche il
est hospitalier. Oui, sans doute, et pourtant celle hospitalité
que l'on a tant prônée, qui le mérite bien à certains égards,
n'est pas aussi noble, aussi désintéressée que pourraient le
croire certaines personnes qui ne l'ont éprouvée qu'en pas-
sant. En tout pays on se fatigue vite de donner son bien, et
l'Arabe pas plus que le Français ne consentira, de gaîté de
coeur, à pratiquer longtemps la formule gratis pro Deo,
Ami visiteur ou voyageur inconnu, la tente hospitalière
s'ouvrira également pour vous ; mais n'y séjournez pas au-
delà des trois jours de rigueur. Passé ce temps, en effet,
vous êtes considéré encore il est vrai, comme un ami delà
maison, mais qu'il vaudrait mieux pour vous être toujours
regardé comme un étranger. Avec la fin du troisième jour se
sont évanouis les égards, les petits soins, les attentions déli-
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cales que l'on vous avait prodigués jusque-là. Désormais plus
de poule, plus de mouton, plus de mesfouf ; l'acre cherchou-
kha a remplacé le succulent kefta et la berboucha grossière
tient lieu et place du fin mhaouer. Votre présence est même
à charge aux gens qui vous entourent ; ils ne craignent pas
de vous le faire sentir, et s'ils vous gardent, c'est qu'ils sont
certains de se rembourser largement sur vous de leurs avan-
ces. Toutefois, n'allez pas leur proposer de payer à beaux de-
niers et loyer et pension : leur fierté se croirait blessée d'une
pareille offre. Le moment viendra, toujours assez tôt pour
vous, où il faudra compter avec vos hôtes de la veille. Tour-
à-tour ce seront emprunts d'argent soi-disant à courte
échéance, c'est-à-dire à fonds perdu; cadeaux soutirés d'une
manière plus ou moins directe, mais irrésistible ; cautions à
fournir ; .démarches à faire ; que sais-je ? Ils ne cesseront en
un mot de vous harceler, de vous sucer, tant qu'ils senti-
ront en vous un reste de reconnaissance. Alors, mais trop tard,
- vous comprendrez que cette hospitalité qui vous semblait au
début si noble, si désintéressée, n'était qu'un appât, qu'un
prétexte pour mieux vous dépouiller plus tard.
A tous risques, j'avais emporté avec moi -une somme de
cent cinquante francs. Le cheïkh Abd-Allah, dès les premiers
jours, me donna à entendre que celte somme serait plus en
sûreté entre ses mains que dans mes cantines, et je m'em-
pressai delà lui confier. Trois mois après, lorsque nous dû-
mes partir pour Biskra, je le priai de m'en faire la remise.
— Volontiers, me dit-il, demain avant de monter à che-
val, tu auras le tout.
Le lendemain, je réitère ma demande.
— Oh ! l'argent le pèserait trop en route ; je te le remet-
trai à Biskra.
Arrivé à Biskra, celte capitale du Zab, je ne voulais pas en
repartir sans emporter au moins avec moi quelque curiosité,
quelque.souvenir ; un oeuf, une plume d'autruche, un rien.
Savez-vous ce qu'il me donna pour faire mes- emplettes et
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-satisfaire mes fantaisies d'ailleurs bien modestes?.. .. Trois
francs ! Pour le coup, je commençai à suspecter la probité de
mon hôte. Cependant, comme j'étais son obligé, je ne voulus
pas rompre ouvertement avec lui, d'autant plus qu'il devait me
ramener à Constantine et que jusque là j'avais l'espoir de re-
couvrer un dépôt si bien, trop bien gardé.
J'ai hâte de le dire, c'est espoir ne fut point déçu ; mais
qu'il se fit attendre ! Ce ne fut qu'au moment des adieux et
quant il avait déjà un pied à rétrier, qu'Abd-Allah consentit
à se dessaisir de cette poignée de douros qu'il avait jugés si
lourds pour ma poche, si légers pour la sienne. Son intention
était-elle de me les extorquer de force ? Je suis loin de le
croire. Seulement ses entrailles d'Arabe se déchiraient à l'idée
de divorcer avec ces pièces à l'éclat métallique, au son si
pur, si argentin, que sa main pendant trois mois avait cares-
sées et choyées à l'égal de ses enfants II faisait ce que font
tous ses semblables qui ne savent jamais rendre ce qu'on leur
a prêté ou confié. En agissent-ils de. même entr'eux? C'est
ce que j'ignore. Quant aux Français qui se sont trouvés dans,
le même cas que moi, il n'en est peut-être pas un seul qui
ne soit prêt à rendre témoignage de la vérité de ce que j'a-
vance.
Voulez-vous un autre exemple de cette rapacité innée de
l'Arabe et de sa manière de vous faire payer l'hospitalité
gratuite qu'il vous a si libéralement octroyée, en apparence
du moins ?
Notre voyage à Biskra n'était au début qu'une simple pro-
menade que nous devions continuer jusqu'à El-Kantara,poar
de là, coupant sur notre gauche la chaîne de l'Àurès, repren-
dre le chemin de Fekkarine. Aussi d'après cet itinéraire et
sur la recommandation expresse du cheikh, n'emportai-je
avec moi que l'équipement indispensable, laissant mes ba-
gages sous la tente et comptant les emmener au retour.
Grandfut mon désappointement quand, arrivés à El-Kan-
lara, cette splendide oasis si riche de tous les contrastes, si

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