Un ange du ciel sur la terre, par Benjamin Mossé,...

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impr. de Bonnet fils (Avignon). 1864. In-16, III-275 p..
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Publié le : vendredi 1 janvier 1864
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BENJAMIN MOSSE
UN
ANGE BU CIEL
SUR
LA TERRE
, AVIGNON
TYPOGRAPHIE DE BONNET FILS
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UN îtfêï DU CIEL SUR LA TERRE
UN
ANGE DU CIEL
SUR
LA TERRE
PAR BENJAMIN MOSSË
Rabbin du ressort d'ÀTignon
AVIGNON
TYPOGRAPHIE DE BONNET FILS
I
Descente de Zadécia. sur la terre
Dans les demeures célestes , les anges et les ar-
changes entonnaient leurs cantiques en l'honneur
de l'Eternel ; les séraphins , les ophanims et tous
les êtres sacrés élevaient leurs hymnes d'amour,
vers le Maître de l'univers, et tous ensemble, saisis
d'un religieux effroi, s'agenouillaient, tremblants,
devant la majesté du Roi des rois.
Unis par la plus]sainte harmonie , au sein des
plus suaves ravissements, ils mêlaient leurs âmes
en extase, dont les élans montaient vers Dieu ,
dans un ineffable concert d'amour I Leurs lèvres
agitées par le feu divin, se tournaient, palpitan-
tes d'adoration, vers le trône du Créateur , et les
uns aux autres, ils se disaient : « Saint, trois fois
.— 4 -
saint est l'Etemel, le Maître des mondes, sa gloire
remplit tout l'univers ! » Et les échos du ciel
répétaient : « Que de l'Eternel en tous lieux la gloi-
re soit bénie 1 »
Paroles sublimes qui sans cesse retentissent
dans les régions infimes et qui , un jour se fai-
saient entendre avec plus d'amour que jamais.
C'est qu'en ce jour le Très-Saint avait voulu en-
flammer chez les habitants du bienheureux séjour,
le sentiment de leur félicité I H avait incliné un
moment leurs regards vers la terre, — lieu de pas-
sage déjà foulé par eux quelques instants, — pour
leur rappeler les épreuves de ce bas monde , les
douleurs volontaires auxquelles se condamnent
ceux qui le traversent, et parmi les plus cruelles
souffrances de ce lieu, la sécheresse des coeurs qui
se, ferment aux douces émotions que le Créateur
leur offre , comme avant-goûts des délices du
ciel I
A la vue de cette froideur des âmes qui habitent
la terre, de tous ces coeurs insensés, qui repous-
sent les épanchements de Famitié , qui brisent
tout lien d'harmonie, qui étouffent tout sentiment
d'adoration , les âmes immortelles reculèrent de
dégoût, et se réfugièrent dans leur bonheur, dont
elles savourèrent les suavités ineffables avec un
nouvel élan de gratitude envers leur éternel.
Bienfaiteur !
. Aussitôt i elles furent pénétrées d'un religieux
frémissement, et soudain, éclairées par un rayoh
splendide qui les plongea dans une sainte contem-
plation ; elles écoutaient la parole éternelle qui"
leur disait :
« Enfants ! à l'abri de la matière et de ses in-
firmités , de ses faiblesses, de ses souillures ,
vous jouissez près de ma gloire des plaisirs les plus
purs ; vous vous délectez à la source de ma bonté !
Ma vérité vous éclaire , ma lumière vous inonde
et vous découvre des attraits et des charmes in-
cessants ! Dans ce séjour spirituel vous ne con-
naissez que l'harmonie , que des liens délicieux !
Ici, tout est lumière, sympathie, amour ! Vous
êtes les bienheureux ! Mais là-bas , sur la terre,
où séjournent des âmes comme vous appelées au
bonheur , voyez que de souffrances I Quelques-
unes seulement, y gémissent de la sécheresse
qu'opposent à leur feu celles qui les entourent.Mais
pour la plupart , l'étincelle d'amour que j'ai mise
dans leur sein, semble être étouffée sous le poids
de leur enveloppe grossière. La matière les domi-
ne , les subjugue , et, tandis qu'elle ne devrait
servir qu'à leurs nécessités terrestres, elles en font
l'objet de leur unique soin : c'est leur seule satis-
faction qu'elles recherchent, qu'elles poursuivent.
Au milieu de cette folle poursuite , que de-
viennent les nobles élans, les saintes aspirations ,
les grands sentiments , les touchantes émotions,
ces doux reflets de votre mondé intelligible , qui
devraient les attendrir", les élever vers vous et
vers moi ? Ils sont obscurcis par les ténèbres de la
matière , éteints par les basses passions !
« Et ces âmes sont en supplice , car , oubliant
leur origine et leur destinée , fermées aux rayons
de la vérité , aux feux de l'amour , elles sont in-
capables de connaître la vraie beauté , de chérir
le vrai bien , de pratiquer la vertu ; l'égoïsme les
tourmente avec son affreux cortège ; le doute les
torture au sein de leur sensualisme dégoûtant, les
désespère ! C'est-une race de malheureux !
« Mais ce sont aussi mes enfants ! j'ai pitié de
leur égarement, et je vous appelle, ô vous, esprits
purs,nobles messagers de mon amour, je vous
appelle ! Recevez une grande mission ! allez cou-
rageusement la remplir sur la terre ! Tout pleins
du feu qui vous anime, descendez , sans regret,
de ces lieux infinis : vous n'y remonterez que plus
radieux ; descendez vers les âmes souffrantes dont
l'étincelle sacrée va s'éteindre; allez les réunir par
les liens de la tendresse ; faites leur connaître que
le véritable bonheur, sur la terre comme au Ciel ,
ne se trouve que dans l'amour !.. » A la voix du
divin Maitre , joyeuses d'obéir à ses ordres , des
milliers d'âmes descendirent du séjour céleste ,
pour venir arracher les hommes aux séductions
de la matière , et réveiller en eux le sentiment
de leur noblesse !
Et Dieu les bénit !...
Une seule resta en prière devant la majesté de
l'Eternel, c'était Zadécia ! ...
C'était la plus aimante , la plus pure , la plus
sainte , c'était la plus belle !
Portée par des Chérubins dont les ailes brillantes
largement déployées jetaient un éclat ravissant ,
elle était bien plus ravissante encore !
Sous la forme d'une vierge , elle en était le
type le plus charmant, le plus gracieux, le plus
suave.
Sur son chaste front, régnait la paix la plus
sereine. On y lisait une pensée sérieuse , sur ce
front caché à moitié sous les tresses de sa blonde
chevelure dont les flots retombaient ondoyants
sur ses blanches épaules et venaient gracieuse-
ment caresser son sein palpitant d'amour !
Son regard d'azur réfléchissait le ciel.
H laissait éclater les trésors de tendresse dont
son âme était pleine !
Et sa bouche de rose, qu'animait sans cesse un
charmant sourire , ne s'ouvrait que pour chanter
la sagesse suprême , pour parler des choses sain-
tes , pour glorifier le Seigneur !
Agenouillée aux pieds du divin trône, elle disait
suppliante : « Seigneur , écoute ma prière avant
que j'obéisse à ta voix ! je vais descendre sur la
terre selon ta volonté I Je m'arrache , puisque tu
l'ordonnes, à la félicité dont tu nous inondes : je
vais en parler aux habitants dû bas séjour ; je
— 8 --
vais leur en inspirer l'espérance pour les soutenir
dans leur marche pénible ! Mais daigne accorder
à mes supplications la grâce que j'implore ! Per-
mets , ô mon Dieu', qu'éloignée de ton palais je
n'en oublie jamais les délices ! permets que l'en-
veloppe dont je vais me revêtir , ne fasse ja-
mais obstacle à mes élans vers toi ! que je reste
toujours maîtresse de moi-même I que jamais
rien d'impur ne vienne altérer ma noblesse ! Per-
mets, Seigneur, que mon absence du séjour bien-
heureux ne soit pas de longue durée ! Veuille
que ma mission soit promptement remplie ; que
j'échauffe à ma flamme , un coeur généreux ; que
je le captive par mes charmes , ce coeur déjà béni
par ta main ; que mon amour l'élève , le perfec-
tionne, achève sa vertu, afin qu'il reçoive mes in-
pirations, qu'il accepte mon message,qu'il devienne
pour l'humanité une consolation , une lumière ;
et qu'alors , je puisse , ô mon Dieu , retourner à
ma. céleste demeure , fière de laisser sur la.terre
un noble continuateur de ma mission , animé par
mon regard , adorant mon image, et toujours
s'élevant vers moi pour puiser dans mon sein la
force de poursuivre son oeuvre pour l'accomplisse-
ment de laquelle je lui prodiguerai les encourage-
ments de mon amour , jusqu'à l'heure où , par
ta volonté, il viendra me rejoindre et recevoir
dans mes bras , aux pieds de ton trône, tes éter-
nelles bénédictions.
— 9 —
— J'exauce ta prière , ô ma fille ! — lui répon-
dit la voix divine , — va , va , sans crainte , por-
ter aux humains les trésors de ta flamme !
«< Le feu qui t'anime , ne perdra rien de sa
sainteté sur la terre où ton passage sera rapide ,
où déjà une âme, digne de toi, a pris une enve-
loppe terrestre , pour remplir la grande mission
que tu veux lui confier ! Aussi ardente que pure,
elle s'ennoblira sous ton amour, elle sera sanc-
tifiée par ta présence , par les liens qui l'uniront
à ton immortelle destinée. Dans cette union que je
bénis d'avance, cette âme recevra ta mission dont
elle s'acquittera comme toi-même. Alors tu re-
monteras , dans ces régions suprêmes d'où tu'
veilleras sur ton époux bien-aimé de la terre, qui
deviendra , quand il aura fini sa tâche , ton
époux bien-aimé dans le ciel ! »
A ces paroles , Zadécia descendit radieuse des
demeures infinies , parmi les humains ; elle dé-
posa un baiser sur le front de l'enfant qu'elle de-
vait s'attacher plus tard par l'hyménée , puis se
soumettant aux conditions nécessaires de l'exis-
tence terrestre , elle s'enveloppa d'une forme ma-
térielle où bientôt devait éclater sa beauté, où
devaient resplendir ses vertus et ses charmes !!!
11
Zadécia , ansre d'innocence !
— Oh ! qu'elle est belle !.. C'est un ange d'inno-
cence !...
Telles furent les paroles qui vinrent ranimer
urne mère encore brisée par la profonde blessure
d"un douloureux enfantement. Zadécia venait de
maître à la vie terrestre ; elle avait pris la forme
qrui devait lui permettre d'accomplir sa mission pas-
sagère ici-bas. Et, comme Dieu veut, qu'à travers
les formes du corps se reflètent les qualités essen-
tielles de l'âme, la beauté céleste de Zadécia res-
plendissait déjà sur les traits de son corps nais-
sant.
— 14 —
Oh ! qu'elle est belle , s'écriaient ceux qui la
voyaient, c'est un ange d'innocence !
C'est qu'en effet , l'innocence était le premier
type qu'elle devait représenter sur la terre.
A un âge où l'enfant est pour ainsi dire inerte ,
sans mouvement intelligent, presque sans vie hu-
maine , Zadécia était pleine d'expression. Sa blon-
de figure aux gracieux contours , offrait aux âmes
poétiques tout un livre divin.
On y lisait déjà une pensée profonde sur ce
front, jeune encore , mais parfaitement dessiné.
On y aspirait un rayon d'amour, à ce regard
d'azur , bleu comme le ciel , où brillait la flam-
me la plus pure. Et sur ces lèvres entr'ouvertes
par de continuels sourires , on admirait un
mystérieux et suave langage : langage des anges,
dont l'éloquence irrésistible vous pénètre , vous
captive !
Ces sourires enchanteurs ne la quittaient jamais;
toujours , sa mère les surprenait, voltigeant
sur ses lèvres , lorsque la portant dans ses
bras , elle s'inclinait vers elle . pour lui donner
un sein vivifiant , ou bien , lorsque courbée sur
son berceau pour observer son sommeil, elle la
contemplait avec fierté, se disant : Oh ! qu'elle est
belle ! c'est un ange d'innocence qui sourit à des
anges comme elle.
Ses organes , déjà si précoces, se développèrent
promptement ; devinrent de plus en plus ex-
— 15 —
pressifs , servirent de mieux en mieux son esprit
qui devait les employer à sa mission.
Quand son oreille fut assez exercée à saisir les
sons articulés qui se faisaient entendre autour
d'elle ; quand ses lèvres eurent vaincu les dif-
ficultés d'expression inhérentes à l'humanité ,
on fut merveilleusement surpris des paroles
pleines d'intelligence qui sortaient de sa bouche
naïve.
On s'étonnait qu'une enfant si jeune pût con-
cevoir les idées élevées qui venaient comme d'el-
les-mêmes sur ses lèvres.
On était ravi de la voir mêler à ses jeux un lan-
gage d'un autre âge , digne des esprits les plus
cultivés.
Zadécia enfant d'environ trois ans, était l'objet
de toutes les admirations
Douce , tendre , compatissante , juste , elle
faisait déjà régner parmi ses jeunes compagnes la
bienveillance et l'équité ; elle jugeait leurs diffé-
rends , faisait pardonner à la petite méchante , et
faire justice à l'innocente. Toutes se soumettaient
irrésistiblement à ses décisions et les parents qui
assistaient à ces scènes enfantines ne pouvaient en
croire leurs yeux. Ils s'écriaient, ravis : « Zadécia
est un ange d'innocence ! »
Mais pouvait-on voir sans émotion, cette char-
mante enfant, s'attendrir à l'aspect d'un malheu-
reux passant, racontant ou chantant son infor-
- 16 —
tune et demandant du pain? Elle donnait bien vite
son aumône au pauvre qui bénissait la chari-
table enfant ; elle la donnait avec cette grâce
qui en relève tant le prix , avec ce doux regard
qui fait vibrer si fortement le coeur du malheu-
reux.
Noble regard d'enfant , dont rien ne troublé la
douceur et qui puise sa flamme dans une cha-
rité déjà si admirable !
Zadécia était née de parents aisés. Dieu avait
voulu que de bonne heure elle pût contenter ses
nobles aspirations.
Fille unique, elle était chérie de son père et de
sa mère, qui ne savaient rien refuser à ses dé-
sirs.
De plus, un ange protecteur était auprès d'elle :
c'était sa vénérable grand'mère. La bonne femme
se sentait revivre en cette enfant à laquelle elle
prodiguait ses tendresses.
Quel désir pouvait-il s'élever en son jeune coeur
qui ne fût à l'instant même satisfait ? Mais aussi
demanda-t-elle jamais rien dont on la dût priver
raisonnablement ?
A un âge où l'enfant ne veut que sauter, courir,
elle se trouvait contente lorsque sa bonne grand'¬
mère la prenait sur ses genoux, et la couvrant de
caresses , lui racontait quelques-uns de ces inté-
ressants récits^dont la conclusion toujours morale,
venait charmer son âme attentive, émue.
— 17 —
C'était là, pour elle , un véritable agrément
« Bonne maman , une caresse et une petite his-
toire ! » répétait-elle presque toujours à sa grand'-
mère , qui, heureuse de la satisfaire , la contem-
plait , suspendue à ses lèvres , écoutant avec -re-
cueillement de graves paroles qui semblaient si au-
dessus de sa jeune intelligence , et qui cependant
allaient toucher si visiblement, au fond de son
coeur, une corde toujours vibrante, d'où s'échap-
paient d'harmonieux accents d'innocence !
Aussi faisait-elle les délices de la vénérable fem-
me, qui oubliait tout pour son enfant, à laquelle
elle avait voué ses derniers jours !
Il faut en avoir été témoin pour croire à l'affec-
tion que Zadécia avait fait naître dans le coeur de
sa grand'mère.
En vain , la bonne femme, était-elle appelée par
ses autres enfants; en vain,lui offraient-ils tous les
agréments que son âge lui aurait permis de goûter:
elle se contentait de se réjouir de leur prospérité,
de leur donner ses bénédictions, mais elle ne trou-
vait son bonheur qu'auprès de sa petite fille, si in-
nocente, si pure 1 C'est qu'elle éprouvait auprès de
,©Stfe enfant, de saintes émotions !
/>'■"'Cette* belle-âme, qui était comprimée, dans son
' expansion , -par ses organes matériels, laissait
échapper dés/rayons divins que .la vénérable
grand!mère~ayâit le don de saisir !
' Auprès àfe^Zadécia elle se sentait auprès d'un es-
2
-18 - ,
prit céleste descendu en mission ici-bas. Elle en
avait deviné la grandeur. De son côté, Zadécia se
sentait invinciblement attirée vers sa grand'nière,
dont elle était si bien comprise, dont l'âme élevée
savait si bien parler à la sienne et lui faire admi-
rer les choses divines dont la vue l'avait déjà ravie
au bienheureux séjour, et dont sur terre elle con-
servait un mystérieux pressentiment!
• Ces deux nobles âmes étaient inséparables!-
C'était touchant de les voir, l'une type de la .vieil-
lesse vénérable, l'autre de l'innocente et candide'
jeunesse , se donner constamment la main et en-
seigner ainsi aux mortels que les âmes pures sym-
pathisent toujours ensemble quelle que soit la dif-
férence de leurs années terrestres : l'intervalle qui
sépare l'aurore du couchant de la A'ie étant si
court, si éphémère, en présence de l'éternité qui
attend les esprits bienheureux !
Zadécia suivait partout sa grand'rnère; et si par-
fois des soins quelconques appelaient sa bonne ma-
man hors de la demeure et qu'à sa rentrée, elle ne
la trouvât pas pour lui donner ses caresses, elle
sortait précipitamment, allait de maison en maison
à la recherche de son ange protecteur, qui souriait
à son approche, et lui disait : « Viens ma fille, que
je t'embrasse et te bénisse ! » Son affection profonde
pour sa grand'mère, excitait en sa faveur toutes
les sympathies, lui gagnait tous les coeurs.
Elle était devenue l'enfantbien-aimêe de lafamille
__■■-- ._^.; 19 _ •
entière 1 Ce tait à qui témoignerait le plus d'amitié
à cette chère entant qui recevait les bontés dont
elle'était l'objet avec joie et reconnaissance, sans
s'en faire jamais un sujet d'ostentation ni- de
fierté. Craignant au contraire que tant de préfé-
rences n'éveillassent l'envie de ses jeunes amies , .
elle s'efforçait de les leur faire agréer, en leur en
iaisant- partager les avantages qu'elle leur prodi-
• égarait avec une complète abnégation.
Zadécia était noble , grande , admirable , quand'
- - prenant soin des nombreux cadeaux qui lui étaient
prodigués , elle les conservait et les amassait,
peu à peu , pour en faire le partage à ses cama-
* rades, leur donnant ce qui convenait le mieux à
leur goût et à leurs besoins. Elle était belle , cha-
que fois qu'elle faisait ce sacrifice à la concorde et
à l'amitié.
Son regard disait, à qui savait le comprendre,
tout le bonheur qu'elle éprouvait à prévenir ainsi
un mauvais sentiment chez ses jeunes compagnes,
et à déposer la reconnaissance , là, où aurait pu '
pénétrer une coupable envie.
Pouvait-on ne pas s'incliner de respect devant
cette divine enfant qui pratiquait si naïvement la
plus méritoire des vertus , et qui semait autour
d'elle l'innocence dont elle était l'adorable expres-
sion !
0 Zadécia, comme tu devais te réjouir envoyant
ton innocence captiver les coeurs!
-20-
Et ce n'était pas seulement au sein de sa famille
qu'elle était pour ses compagnes un modèle
d'innocence ; elle leur offrait les mêmes exemples
auprès des maîtresses qui prenaient soin de leur
instruction.
Zadécia, esprit d'élite, possédait sans doute,
les notions nécessaires à la conduite de la vie ,
les principes éternels, règles absolues de nos actes,
guides infaillibles de notre perfectionnement , de
notre marche vers" notre immortelle destinée.
Mais soumise à l'existence terrestre, elle devait
pendant cette courte existence , passer par toutes
les conditions indispensables à notre développe-
ment intellectuel et moral et recevoir la culture
d'une première éducation.
Son père et sa mère , surtout sa grand'mére ,
suffisaient pour faire épanouir les nobles senti-
ments qui embellissaient sa nature.
Mais il lui fallait acquérir la connaissance des
^conditiôis de toute vie sociale ; et comme, nul de
ses proches ne pouvait l'en instruire, elle dut être
confiée , dès qu'elle en eut l'âge à une maîtresse
bienveillante. Elle apporta sa douceur angéli-
que auprès de sa maîtresse dont elle ne mit pas
longtemps à s'attirer les sympathies et les ten-
dresses.
Pour Zadécia , la discipline de l'école disparut;
elle ne fut soumise à aucune règle obligatoire :
on lui indiquait avec bonté ses sujets d'étude et on
— 21 — .
la laissait à ses seules inspirations, qui ne man-
quaient jamais d'être sérieuses et conformes à son
devoir.
Aussi était-elle l'élève modèle , présentée cons-
tamment à ses camarades , comme un exemple
d'application et de sagesse.
A la tête de ses amies , objet de toutes sortes
de faveurs , elle était pourtant loin d'exciter le
moindre sentiment de jalousie.
Elle était si bonne , si aimante , que tous les
coeurs étaient pour elle , même ceux des moins
raisonnables.
C'est qu'elle était pour toutes une soeur , une
protectrice.
Comme au sein de sa famille , elle faisait servir
pour ses camarades les avantages dont elle jouis-
sait.
Elle aidait les plus faibles dans leurs travaux ,
défendait l'innocente accusée injustement , inter-
cédait pour la- coupable dont presque toujours elle
obtenait le pardon.
Sa parole affectueuse régnait parmi ses jeunes
compagnes, et se présentait toujours victorieuse
devant sa maîtresse , dont elle était devenue l'in-
termédiaire auprès de ses élèves. -
Plus d'une fois , elle ramena à de bons senti-
ments l'élève paresseuse ou insubordonnée que la
sévérité de la discipline ne faisait qu'aigrir.
C'est qu'elle portait avec elle une persuasion
—.22 —
irrésistible ; élèves et maîtresse cédaient à son
ascendant moral.
Aussi faisaient-elles plus que l'aimer, elles avaient
pour elle de l'admiration , du respect ; une voix
mystérieuse leur disait que Zadécia était un ange
et qu'il fallait vénérer sa douce image autant que
la chérir !
Cette voix mystérieuse parlait surtout à son père
et à sa mère, qui suivaient leur unique enfant
depuis sa naissance avec des regards de bonheur
et de fierté.
Zadécia n'avait rien perdu en grandissant de ses
innocentes vertus ; elle était arrivée à l'âge de
douze ans sans jamais avoir reçu des auteurs de ses
jours un seul reproche.
Combien devaient-ils être glorieux d'avoir donné
naissance à cette enfant irréprochable qui arra-
chait à tous ceux qui l'approchaient, ces paroles ,
si douces au coeur d'un père et d'une mère: c'est un
ange d'innocence !...
Et qui la comprenait mieux que son père et sa
mère ? « Notre fille est un ange ! » se disaient-ils
souvent l'un à l'autre dans l'épanchement mu-
tuel de leurs confidences, « notre fille est un ange
d'innocence, descendu du Ciel dans notre demeure
pour notre bénédiction !... »
Oui ! Zadécia ! tu étais un ange. En te don-
nant à ton père et à ta mère , le Créateur avait
voulu les bénir ! Mais en offrant à la terre le type
- 23 —
adorable de l'innocence, tu n'avais accompli que
les premier acte de ta mission. Bientôt, on devait
v/oir briller en toi, la plus difficile des vertus : tu
aillais devenir le modèle de la résignation.
III
III
Zadécia, ange de résignation
I
La résignation! vertu salutaire, précieux don que
lie divin Père a fait à ses enfants , en les plaçant
ssur cette terre d'épreuves ! Avec quelle ardeur ne
devons-nous pas bénir, l'âme héroïque qui nous
H'inspire non-seulement par ses enseignements,
nnais encore par son exemple.
Oui ! Zadécia ! à toi nos bénédictions. Quelle fille
dlu Ciel a-t-elle jamais offert l'inimitable résigna-
tion , dont tu nous représentes le type le plus ac-
cjompli ! Durant ton enfance, ton innocence a ravi
- 28 —
les coeurs, maintenant ta résignation, va f attirer
tous les respects !
Pouvons-nous en effet , contempler sans être
émus, la sérénité de Zadécia aux prises avec la
douleur.
A la vue de cette figure noble, où se dépeint une
énergique résolution ; de ce regard d'azur , où
rayonne une douceur inaltérable ; de cette belle
âme qui grandit dans la souffrance, malgré les at-
teintes d'un maFdont elle triomphe , on se sent en
présence d'Un enfant du Paradis, qui a revêtu la
forme terrestre , et on laisse tomber des lèvres, ce
cri du coeur : que Zadécia est touchante ! c'est un
ange de résignation !
Elle était arrivée à l'âge de douze ans, au sein
des plus douces jouissances qu'un enfant puisse
éprouver. Tout avait souri à ses désirs. Elle avait
eu le bonheur de pouvoir réaliser ses projets pré-
cocement charitables, d'être entourée de toutes les
affections et particulièrement protégée par son
père et sa mère, surtout par sa vénérable grand'-
mère, son ange gardien.
A ce bien-être moral avait répondu un bien-être
physique complet : rien n'avait troublé l'harmonie
de la première portion de son existence.
Elle avait été un touchant exemple de l'innocence
heureuse, couverte de toutes les bénédictions.
Dieu lui avait sans doute donné ce bonheur
sans mélange, afin que d'un si grand bonheur ,
— 29 -
tombant dans la souffrance, elle fit éclater la rési-
gnation la plus sainte.
Douloureuse vissicitude, à laquelle toute autre
qu'elle aurait infailliblement succombé. Mais elle
sentait qu'elle était descendue des demeures bien-
heureuses, pour glorifier le Créateur parmi les mor-
tels.
Ce sentiment seul peut nous faire comprendre
l'énergie avec laquelle, sans trouble, sans murmu-
re, elle souffrit si jeune et se vit soudain privée de4s
innocents plaisirs de son âge, par une cruelle in-
firmité que rien n'avait pu faire prévoir.
Elle célébrait chaque année le jour de sa nais-
sance , qu'elle avait consacré à un admirable diver-
tissement. Elle avait voulu que le souvenir de
l'heure où elle était descendue ici-bas, fut mar-
qué par une bonne oeuvre.
Depuis sa plus tendre enfance, elle distribuait
à ses jeunes amies les dons que sa famille lui
prodiguait ; dès qu'elle eut pris la coutume de cé-
lébrer l'anniversaire de sa naissance, elle s'im-
posa la tâche de soigner les plus précieux de ces
dons , pour en faire la distribution le jour de sa
fête , afin qu'il fût un véritable jour de joie pour
ses compagnes. Là ne se bornait pas son atten-
tion. Elle n'oubliait jamais les pauvres. Parmi ses
amies , les nécessiteuses trouvaient en elle une
constante bienfaitrice. Elle les favorisait dans le
partage de ses présents, et suppléait par ses au-
mônes aux privations , auxquelles les soumettait
— 30 -
leur pauvreté. On comprend que leur soulagement
devait entrer dans le programme de sa fête. Ce fut
à leur intention qu'elle institua une loterie, à la-
quelle venaient concourir ses parents ainsi que
ceux de ses camarades les plus aisées. Elle avait
obtenu de tous les siens, qu'ils lui donnassent en
espèce la valeur des présents qu'ils avaient coutu-
me de lui faire en ce jour, elle en employait la
somme importante à un objet d'un grand prix
pour sa loterie , qui attrayante par son noble but,
lui rapportait une abondante moisson, et lui per-
mettait de revêtir durant toute l'année ses com-
pagnes indigentes.
La fête de sa naissance, ainsi sanctifiée par la
charité était bien sa véritable fête, la seule qui fût
digne de ses soins. Aussi les lui prodiguait-elle
sans réserve.
Le vingt-six août, était ce jour tant désiré. Dès
les premiers feux de l'aurore, il fallait la voir à
l'oeuvre, rayonnante de bonheur, à la tête de ses
compagnes, heureuses et fières de la suivre et de
s'associer à son ouvrage. Après avoir adressé à Dieu
sa prière matinale et l'avoir imploré de bénir ce
beau jour, elle s'en allait avec ses compagnes, di-
rigées par leur maîtresse, cueillir aux champs les
ornements de sa fête : gracieux ornements que
toutes recherchaient à l'envi, afin de les offrir à
leur noble héroïne, pour qu'elle en embellit ses
charmes et ses vertus. Zadécia les recevait avec
- 31 —
reconnaissance et donnait elle-même le signal du
retour.
C'est alors qu'à l'ombre d'un chêne antique , si-
lencieux témoin de leurs innocents ébats, ses
compagnes construisaient comme un autel de ver-
dure et de fleurs ; c'était à qui déposerait sur cet
autel de l'amitié, les plus belles guirlandes, en
l'honneur de Zadécia, qui assistait, joyeuse, à cette
touchante expression de tant de sympathies. Elle
couronnaît ce spectacle en montant noble et mo-
deste, sur cet autel embaumé, où elle accomplissait
gracieusement, aux applaudissements de l'assis-
tance , sa charitable mission.
Une année, c'était en 184..., elle avait recueilli
une moisson plus abondante que les années pré-
cédentes : aussi sa joie était-elle plus profonde
que jamais. Elle se délectait à la pensée que ses
pauvres camarades recevraient plus de soulage-
ments que de coutume, qu'elles auraient moins à
souffrir des rigueurs de l'indigence : douce pensée
qui la ravit tout le reste du jour, qui l'accompa-
gna même bien avant dans la nuit.
Le calme s'était fait autour d'elle; le sommeil
planait sur toutes les paupières, elle seule veillait:
accoudée sur son chevet, émue, pensive, elle son-
geait aux moyens d'employer efficacement sa ré-
colte , de faire le plus de bien possible ; elle rêvait
au bonheur qu'elle ferait naître, aux larmes qu'elle
sécherait, à la joie qu'elle puiserait dans les re-
- 32 —
gards pleins de gratitude de ses pauvres protégées.
Rêves du Ciel, pensées divines, dignes de son âme
angélique ! elle aurait voulu les continuer jus-
qu'au jour, mais elle dut céder aux exigences do
ses membres, qui vivement impressionnés par les
labeurs de la veille, demandaient du repos.
Elle fit sa prière, confia ses projets avec son âme
à Dieu et souriant au boi.heur du lendemain ,
abandonna son corps au sommeil.
A peine fut-elle endormie, que son esprit s'éleva
vers le séjour bienheureux, où il vint se mêler aux
beautés célestes, prendre part à leurs hymnes ra-
vissants , s'incliner aux pieds du trône du Tout-
Puissant.
Cette élévation vers le Ciel n'était pas rare pour
elle. Bien souvent, quand sa mission était suspen-
due par le" sommeil, elle prenait son vol vers les
régions infinies, où elle se retrempait à la source
du pur amour.
A la veille d'offrir à ses compagnes le type de la
résignation, elle était allée puiser auprès du divin
père, la force de bien remplir sa tâche pénible.
Agenouillée en adoration, elle écoutait le Créa-
teur.... «Courage ! 0 ma fille! lui disait la voix
divine , tu rempliras jusqu'au bout ta mission.
Le moment de l'épreuve est venu pour toi. Sache
noblement la supporter. N'oublie pas que ton
exemple sera fécond en bienfaits. Tu vas être pour
l'humanité souffrante, une source de bénédictions.
— 33 —
Courage ! Courage ! Je serai près de toi, pour
t'assister dans tes efforts par mon amour !....«
A ces paroles , elle s'éveille, soudain, elle sent
des larmes de bonheur couler de ses paupières.
Dans le calme de la nuit, sans autres témoins
que les rayons argentés de la lune, qui venaient
comme une auréole, pâles reflets de la lumière cé-
leste, resplendir et se jouer dans sa longue cheve-
lure flottante , elle se dresse décemment sur son
chevet, et tourne pieusement sa pensée vers Dieu.
« Merci, ô mon Dieu , dit-elle , merci pour ton
amour! Je viens de voir ta gloire et ta magnificence,
d'écouter ta sainte volonté, de recevoir les encou-
ragements de ta sollicitude. J'accepte avec bonheur
la mission que ta bonté me confie; toute pleine de
ton feu divin, je n'y faillirai pas un instant ; puis-
qu'il faut que je souffre, frappe, ô mon Dieu ,
frappe ton humble servante, au milieu de la dou-
leur je glorifierai ton saint nom !...»
Ces nouvelles émotions , jointes à celles du jour,
achevèrent de briser ses forces; elle passa le reste
de la nuit dans une fébrile agitation.
Cédant enfin à la fatigue, elle entra dans un pro-
fond sommeil. C'était presque l'heure ordinaire du
lever. Sur l'ordre de leur directrice, ses compagnes
quittèrent leur couche, surprises que Zadécia ne se
levât point comme elles, espérant néanmoins la
voir à l'heure de laprière qu'elle récitait elle-même
chaque année, le lendemain de sa fête.
3
- 34 -
L'heure arriva et Zadécia dormait encore , au
vif étonnement de ses compagnes et de sa mai-
tresse. Celle-ci fit la prière à sa place, avec un
accent de douloureux pressentiment, qui émut pro-
fondément toute l'assemblée sur laquelle déjà pla-
nait la tristesse.
A la fin de l'office, toutes se demandaient la
cause de cette tristesse générale, dont elles ne pou-
vaient se rendre compte, lorsqu'elles frissonnè-
rent à ces mots : * Zadécia est brûlante !...» C'était
sa meilleure amie, Méfia, qui, la prière terminée,
s'était échappée précipitamment de l'assemblée ,
impatiente de dissiper ses propres craintes, et qui
venait confirmer leur appréhension, s'écriant avec
douleur : « Zadécia est brûlante ! »
Elle était en effet, dans un sommeil agité.
On ne savait que penser de cet état effrayant
survenu soudain.
Le docteur fut appelé, mais ne voulant point la
réveiller, il ordonna qu'on le fit revenir, dès qu'elle
ne dormirait plus; il prescrivit tout d'abord autour
d'elle, le silence le plus absolu.
Mèlia resta seule auprès d'elle. Ses autres com-
pagnes consternées, s'éloignèrent du voisinage de
sa chambre , n'osant élever la voix , et pourtant
désirant son réveil pour être rassurées sur son état.
Tout le jour se passa dans une anxieuse attente
qui transforma en affliction, ce jour consacré à d'in-
nocents plaisirs,
- 35 —
Elle ne se réveilla que vers le soir.
— Mélia, c'est toi ?
— Oui, mon enfant.
— Oh! que je suis fatiguée, que je suis souf-
frante !
— Qu'as-tu donc, ma chère Zadécia ?
— Je ne sais, mais je me sens malade.
— Ma fille, ce ne sera rien, nous allons vite ap-
peler notre bon docteur, qui te guérira prompte-
ment.
— Si Dieu le permet, chère amie !
— Quelle pensée !... tu es trop pieuse, pour que
Dieu veuille te faire souffrir.
— Si tu savais, chère Mélia, peut-être....
— Allons, mon enfant, pas de tristes réflexions ;
je cours chercher notre docteur et Dieu te
guérira!...
Mélia n'attenditpas sa réponse, elle partit com-
me un éclair.
« Madame, Zadécia est réveillée , dit-elle à leur
directrice, mais elle souffre... vite le médecin !»
Et elle revint au chevet de son amie.
Le docteur, surpris qu'on ne l'eût pas appelé de-
puis le matin, venait spontanément s'enquérir de
l'état de sa malade. Il mettait le pied sur le seuil
de l'établissement, au moment où la bonne allait
le chercher.
Zadécia ne fut pas émue de sa présence ; préoc-
cupée par le rêve de la nuit précédente, elle n'es-
péra rien de son ministère.
— 36 —
Cependant elle répondit à ses questions, afin de
lui permettre de se rendre compte de son mal , ce
à quoi, il ne put parvenir.
« Rien n'est déclaré encore, dit-il en se retirant,
qu'elle garde le repos, que le calme le plus pro-
fond soit observé autour d'elle. Demain nous ver-
rons.»
Ces paroles inquiétèrent vivement Mélia. Ses au-
tres compagnes en reçurent la même impression ;
leur directrice même en fut effrayée.
Les ordres du docteur furent ponctuellement
exécutés, malgré le désir des amies de Zadécia, de
la voir et de l'embrasser.
Toutes voulaient lui prodiguer leurs soins ;
Mélia seule fut désignée pour passer la nuit au-
près d'elle ; Zadécia l'avait demandée, sans doute
pour achever de lui confier son sort.
On se coucha plus tard que de coutume ; per-
sonne n'aurait voulu se livrer au repos , sans ap-
prendre qu'elle était moins agitée. On attendit vai-
ment; elle n'était qu'au début d'une longue souf-
france.
Quand elle se fut assurée que tout le monde
avait repris sa couche, que Mélia seule pouvait
l'entendre. — Méfia, lui dit-elle, tu vois bien que
je suis malade.
— C'est peu de chose, mon enfant; demain tu
seras guérie.
— Tu le crois, parce que tu le désires, parce que
— 37 -
tu m'aimes, mais, ne te fais pas illusion , je suis
appelée à bien souffrir.
— Que me dis-tu là , mon enfant, pourquoi
t'imaginer une chose semblable ? rassure-toi donc,
je t'en prie, et tâche de t'endormir. Cela te soula-
gera.
— Non, écoute, je n'ai rien de caché pour toi !
Et lui prenant ses mains, elle les couvrit de bai-
sers brûlants, puis elle lui dit avec émotion :
«Hier, nous étions heureuses: c'était ma fête ;
elle vous rendait toutes joyeuses, toi surtout chère
Mélia. Votre joie redoublait la mienne qui ne fut
jamais si grande, grâce au succès de ce beau jour.
L'abondante moisson que je fis pour mes pauvres
compagnes , me comblait de bonheur; j'en fus vi-
vement émue et la douce pensée que je pourrais cal-
mer beaucoup de misères , me tint éveillée jus-
qu'au milieu de la nuit. Je m'endormis enfin. Aus-
sitôt j'eus un rêve mystérieux : j'étais au sein des
beautés célestes, j'écoutais leurs suaves harmonies,
je me mêlais à leurs saints transports, j'adorais le
Créateur. Je l'implorais de m'assister dans la tâche
que sa voix suprême confiait à mon âme : je sentais
qu'il me fallait réaliser ici-bas le type de la rési-
gnation, et je lui demandais son secours, dont je
reçus l'assurance de sa bouche sacrée.
■Je me réveillai sous cette impression, j'adressai
à Dieu ma gratitude pour la mission , dont il me
jugeait digne, à laquelle je lui promis de me sou-
mettre avec amour.
— 38 -
»Tu' vois que déjà ma mission commence. C'est,
sans doute, dans les épreuves d'une maladie cru-
elle , que je dois glorifier le nom de Dieu.
«Qu'importe, puisqu'il le faut, je resterai fidèle à
ma promesse ; je souffrirai sans murmure, sans
faiblesse, avec bonheur !... »
L'expression surhumaine qu'elle donna à ces
paroles, avait tenu Mélia attentive, recueillie, silen-
cieuse. Cette chère amie était écrasée à la fois par
lapensée qu'une maladie cruelle allait frapper sa
noble compagne, et par le pressentiment qu'elle se
trouvait en présence d'un ange du Ciel.
Zadécia comprit son trouble : « Ne crois pas que
mon rêve soit une chimère, une illusion; bien des
fois, je suis allée puiser au Ciel, de saintes inspi-
rations, avec la règle de ma conduite.
« Aujourd'hui c'est une grande épreuve que le
Ciel m'annonce : tu en verras toi-même la réa-
lisation.
«Seulement, que rien au dehors ne transpire de
ce que mon amitié te confie.
»Mon père et manière s'alarmeraient, vivraient
malheureux, à la certitude d'une longue souffran-
ce pour moi ; il ne faut pas leur arracher l'espé-
rance d'une prompte guérison.»
Mélia n'avait rien à répondre à une si coura-
geuse résolution. Toute consolation devenait inu-
tile. Elle n'osait pas même la plaindre ; elle ne
pouvait que l'admirer :
- 39 —
«Dieu ne pouvait choisir une vierge plus pure ,
pour réaliser parmi nous ses desseins, lui dil^elle.
»Nous t'appelions toutes, notre ange d'inno-
cence, nous allons t'appeler maintenant, notre an-
ge de résignation !
» Heureuse Zadécia, puissions-nous avoir la for-
ce de suivre ton exemple , le bonheur de nous
sanctifier par la douleur, et sur ses ailes , de
nous élever comme toi, vers Dieu ! »
» Je veux surtout, moi-même, ne jamais te quit-
ter , je veux me former à ta résignation, comme
jusqu'à ce jour , je me suis formée à ton inno-
cence !»
Elle dit, et elles s'embrassèrent, mêlant leurs
larmes et leurs baisers dans une affectueuse
étreinte...
40
II
Zadécia, dans l'épanchement de son coeur, avait
oublié son mal; mais son émotion l'avait fatiguée
complètement. Elle passa le reste de la nuit dans
un profond assoupissement.
Mélia ne la quittait pas du regard, observant
son agitation pour en constater les progrès, et
implorant le Seigneur pour qu'il lui abrégeât son
épreuve.
De bon matin, le docteur fut appelé. Le mal n'a-
vait encore pris aucun caractère déterminé, il s'en
tint aux prescriptions de la veille : repos et
silence.
Cette incertitude alarma la directrice , qui se dé-
cida à écrire sans retard aux parents de Zadécia ;
ils étaient déjà en route pour venir rejoindre leur
fille; 41s- avaient été avertis , par la bonne
Stéphanie , cousine aimée de Zadécia, qui l'avait
suivie pour lui tenir lieu de soeur.
— 41 —
Orpheline de père et de mère', Stéphanie obéis-
sant aux désirs de son oncle et à son amitié pour
Zadécia, avait consenti à rester à la pension, à un
âge où les demoiselles en sortent, afin de pouvoir^
entourer de sa sollicitude sa jeune cousine.
Les parents de Zadécia se reposaient sur ses-
soins : elle les tenait au courant de tout ce qui ,
concernait leur fille.
Ce fut elle, qui, alarmée de l'état extraordinaire
où se trouvait Zadécia, les en avait promptement
avertis.
■ Ils ne se firent pas attendre.
Quand ils arrivèvent, leur fille venait de s'en-
dormir.
Avant son réveil , Stéphanie eut le temps de
leur raconter la manière soudaine, dont elle avait
été frappée :
« Zadécia, jusqu'à ce jour s'est portée à merveille.
Rien ne me faisait craindre le mal qui parait la
menacer. J'ai recueilli mes souvenirs, il ne me re-
vient à la mémoire , qu'une observation qui me
parut fort insignifiante , et à laquelle je n'atta-
chai pas la moindre importance. Je la vis, il
y a déjà près de six mois , se soutenir difficilement
sur une de ses jambes et marcher avec un cer-
tain embarras. Je ne manquai pas de lui en de-
mander la cause ; « je me sens , me dit-elle , la
jambe un peu faible. » Comme sa jambe n'of-
frait aucun indice d'un mal quelconque et que sa
- .42 -
faiblesse n'était que momentanée , la chose passa
inaperçue.
» H n'y avait rien là qui fit prévoir la "fièvre où
elle est depuis vingt-quatre heures, et que le doc-
teur ne sait pas encore expliquer. Effrayée par
son état, je n'ai plus osé en garder la responsabili-
té, et vous ai appelés promptement. »
Ils remercièrent Stéphanie de son affectueux ap-
pel , et firent chercher le docteur qui , avoua ne
rien comprendre encore à la maladie de leur fille,
mais qui les rassura , en leur faisant espérer que
ce ne serait qu'une indisposition passagère.
Il fallait cependant avoir des précautions, ne lui
annoncer que prudemment leur arrivée, de peur
qu'une vive émotion ne la fatiguât davantage.
Hs étaient embarrassés sur le moyen à prendre
pour suivre ce conseil, lorsque sur la demande de
Zadécia elle-même, Méfia vint les chercher.
Depuis une demie-heure, elle s'était réveillée en
souriant.
— « Oh ! que je suis heureuse de te voir sourire
lui dît Méfia, tu vas mieux, n'est-ce pas, mon
enfant?»
— « Non, chère Mélia, tu sais bien que c'est im-
possible ; ma souffrance est même plus aiguë et
s'est déclarée d'une manière déterminée; mais je
souris à une pensée qui va t'étonner : c'est que
mon père et ma mère viendront me voir aujour-
d'hui. Notre bonne Stéphanie ne doit pas avoir
— 43 -
manqué de les avertir que je suis malade, et eux
auront tout abandonné pour venir me voir. Tu
comprends que la pensée de les embrasser me fait
plaisir, je regrette seulement la peine que va leur
causer mon état, mais je saurai leur en dissimuler
la gravité ; toi, chère Mélia, tu n'oublieras pas ta
promesse, je compte sur ta fidélité.»
Par ces paroles , Mélia mise à son aise , lui dit
sans hésiter :
«Vraiment, ma fille , ton pressentiment ne t'a
point trompée, ton coeur sans doute a deviné l'ar-
rivée de ton père et de ta mère ; ils sont dans le
salon où ils attendent ton réveil : je cours le leur
annoncer ; leur présence achèvera de te guérir. »
— « Me guérir ! Ah ! c'est impossible, mon en-
fant; mais cours vite les chercher.»
Sans se rendre compte de cet appel inattendu ,
ni comment Zadécia avait appris leur présence , ils
se précipitèrent vers sa chambre, sur son lit, et la
couvrirent de caresses.
Après ce premier mouvement de tendresse, sa
mère à la vue de sa fille malade, ne put contenu"
ses larmes; son père était profondément ému, mais
il ne trahit, pas son émotion.
Elle n'attendit pas leurs questions et s'empres-
sa de les rassurer :
«Je me réjouis de vous embrasser, mais Stéphanie
vous a alarmés pour bien peu de chose. Je ne suis
qu'un peu fatiguée depuis avant-hier. Je n'ai
— 44 —
éprouvé aucune douleur "précise. Depuis ce matin
seulement, je sens une légère souffrance à
l'une de mes jambes, c'est sans doute le lit qui me
l'occasionne, je me lèverai bientôt et serai réta-
blie. Vous pouvez aller tranquilliser ma grand'-
mère qui doit être bien inquiète sur moi.»
En prononçant ces paroles, elle fit un tel effort
sur elle-même, que ses parents revinrent de leur
effroi, et que le docteur lui-même présent à cet en-
tretien , crut à une amélioration prononcée ; il
s'approcha: la fièvre en effet, paraissait avoir cessé
et la figure rayonnante de Zadécia, semblait
indiquer une complète guèrison.
Ce fut une grande joie dans l'établissement ,
toutes ses compagnes étaient dans l'allégresse :
Zadécia allait leur être rendue !
Mélia seule gardait un profond silence. Fidèle à
sa promesse, elle se aisait, admirant la résolution
de sa noble amie- et la manière héroïque dont [elle
comprimait sa souffrance.
« Quelle grandeur d'âme, se disait-elle , quelle
force surhumaine !... Elle souffre , elle sent son
mal, elle sait qu'elle est frappée d'une maladie
cruelle de longue durée , et loin de se plaindre à
sa mère, de lui exprimer ses craintes, de témoi-
gner du désespoir, elle appréhende de l'affliger ,
elle étouffe sa douleur, elle commande à son corps
de ne point la trahir, et comme par enchantement
sa fièvre est suspendue, sa figure rayonne !... Ah!
— 45 -
Zadécia , comme ta vertu est admirable ! ton rêve
n'est pas une chimère, oh ! non ! tu es un ange
de résignation !...
Cette contemplation , où Mélia était plongée, ne
fut remarquée de personne, d'autant plus que cette
fidèle amie, avait eu soin de se tenir à l'écart, de
crainte de ne pouvoir commander à son émotion ,
et d'affliger sa chère malade.
Le père de Zadécia, partit le jour même, sur les
instances de sa fille , qui désira que l'on allât ras-
surer sa grand'mère.
Cette bonne femme, à la nouvelle que sa petite
fille était souffrante , en avait reçu une telle im-
pression , qu'elle en avait perdu connaissance.
Revenue de son évanouissement, elle n'avait pas
eu la force de se mettre en route, et elle attendait
avec anxiété, qu'une nouvelle plus heureuse vînt
calmer ses douloureux pressentiments.
Cette nouvelle lui fut apportée par le père de
Zadécia, mais elle ne la rassura point. Son coeur
sentait à distance , que Zadécia était gravement,
malade, et malgré toutes les représentations qu'on
lui fit, pour la détourner d'un voyage trop fati-
guant à son âge, on ne put la retenir-.
Cependant Zadécia était restée tout le jour avec
sa mère , dont elle redoutait les alarmes. Elle fit
des efforts continuels pour lui paraître calme , et
lui dérober la triste réalité.
A la fin du jour, ne pouvant plus résister à
— 46 -
cette contrainte, elle engagea tendrement sa mère
à aller se délasser.
Sa mère se rendit à sa prière, la confiant à son
infatigable amie.
— « Mélia, approche, dit alors Zadécia, quand sa
mère ne fut plus là pour l'entendre , approche ,
que je t'embrasse et te remercie de ta fidélité. Tu
m'as aidée à rassurer le coeur de cette pauvre
mère. Pouvais-je lui jeter la mort dans l'âme , en
lui apprenant ma souffrance ! Ah ! que ne puis-je
la lui cacher longtemps encore , pour lui épargner
de mauvais jours ! Elle est si bonne;, si impres-
sionnable, que je redoute plus sa douleur que mon
mal, qui cependant s'aggrave d'heure en heure.»
— « D'heure en heure !... s'écria Mélia, épou-
vantée.
— « Oui, chère amie, mon mal progresse rapi-
dement ; depuis la nuit dernière , j'éprouve une
douleur violente à la jambe droite ; c'est là que se
concentre ma souffrance, et ce sera là, sans doute,
l'objet de ma longue épreuve.
Elle prononça ces mots avec un tel accent de ré-
signation, qu'il donna à son regard une expres-
sion céleste, dont les rayons pénétrèrent l'âme de
sa compagne !
Mélia ne trouva point de paroles, pour traduire
les sentiments qui agitaient son être. Des larmes
abondantes coulaient de ses paupières et venaient
— 47 -
ruisseler sur la figure brûlante de Zadécia, qui, ne
perdant rien de sa sérénité, lui dit :
— «Mélia, c'est donc à moi à te donner du cou-
rage 1 Ou plutôt, faut-il que je dérobe également
à ta tendresse, la confidence de mes maux! Veux-
tu me contraindre à souffrir sans témoin? Je m'y
résignerai encore , si tu l'exiges !
— « Oh ! non ! non ! ange trop pur ! trop au-
dessus de nos faiblesses! Confie tes douleurs à
mon coeur qui t'aime. Je te promets d'être ferme ,
de m'efforcer de t'imiter. Mais pardonne à mon
impuissance, si la grandeur de ta résignation m'é-
crase , et m'arrache des pleurs que je ne puis
cacher ! »
— « Pleure, puisque cela te soulage : j'accepte
le spectacle de tes larmes comme un témoignage
de ton affection. Mais aide-moi encore à épargner
à ma mère toute alarme. Il faut qu'elle retourne
sans inquiétude auprès de mon père.
« Ma bonne grand'mère va arriver sans doute ;
je lui confierai, comme à toi , mon sort , ou plu-
tôt ma mission ; elle la comprendra et m'aidera à
la remplir ; elle puisera dans sa vieillesse , le mé-
pris des souffrances de cette vie passagère , dont
elle est plus près du terme que nous ; elle me
consacrera ses derniers jours. »
La nuit était arrivée. La mère de Zadécia, s'était
abandonnée au sommeil. Ses jeunes amies avaient
pris leur couche. Le calme régnait partout. Sa
— 48 —
maîtresse avec Stéphanie attendaient dans le sa-
lon , que le sommeil s'annonçât pour leur chère
malade, et leur permît de goûter un peu de repos.
Zadécia seule causait avec Mélia, qu'elle étonnait
de plus en plus par sa résignation.
Tout-à-coup, on entend une voiture rouler dans
la rue. «C'est ma grand'mère ! » s'écrie Zadécia ,
« c'est elle qui vient à moi ! »
Nul ne lui avait annoncé cette prompte arrivée ,
mais son coeur l'avait pressentie, tant il est vrai ,
que des liens mystérieux unissent les coeurs qui
s'aiment !
A ces mots, Mélia, sortit d'une rêverie accablante
où la plongeait la douleur de son amie. L'arrivée
de cette vénérable grand'mère la soulageait im-
mensément, car elle avait seule le secret des souf-
frances de Zadécia, secret pénible, dont le poids lui
paraissait devoir être bien moins lourd, porté à
deux.
On frappa à coups redoublés à la porte. Pour
épargner toute appréhension, Mélia était descendue
au-devant de la bonne grand'mère , lui disant :
« Zadécia vous attend, vous appelle ! »
Cette attente , cet appel, jetèrent dans la stu-
péfaction Stéphanie et sa maîtresse, qui ne com-
prenaient rien à cette intuition étonnante-
A peine étaient-elles revenues à elles-mêmes, que
la bonne grand'mère était déjà dans les bras de
Sonenfant bénie, qui, muette d'émotion comme
— 49 —
elle, comme elle ne pouvait que verser des larmes,
des larmes de joie, d'amertume et d'amour !
« O ma Zadécia ! — ô ma grand'mère ! » tels
étaient les seuls mots qui s'échappaient de leurs
longs embrassements.
Mélia assistait avec recueillement, à cette réu-
nion émouvante de deux anges du Ciel.
Stéphanie et sa maitresse, arrêtées par leur éton-
nement, hésitaient à aller troubler cette entrevue
inattendue, et se demandaient si elles ne devaient
pas, avant tout, en avertir la mère de leur chère
malade.
Dans cette alternative , elles ne savaient que
faire, et résolurent enfin, d'attendre que Mélia vînt
les diriger.
Mélia, de son côté, pensant que Zadécia voudrait
parler sans témoin à sa grand'mère , se disposait
à sortir.
Mais Zadécia revenue de sa première émotion ,
s'en apercevant, lui dit :
« Non, non, amie , ne nous quitte point; tu sais
tout ce que je vais dire à mon bon ange. Qu'aurais-
je donc à te dérober ? reste, ta présence m'est trop
chère , et j'ai besoin de l'appui de ton coeur. Va
seulement rassurer Madame et labonne Stéphanie;
qu'elles ne veillent pas d'avantage ; ma grand'¬
mère et toi, passerez la nuit auprès de moi ; va le
leur dire et reviens vite !•
Un moment après, se sentant seule avec ses deux
3
— 50-
anges gardiens, sans crainte d'être troublée dans
l'épanchement de son coeur , Zadécia , la tète ap-
puyée sur le sein de sa grand'mère , comme aux
premiers jours de son enfance, et ses deux mains
dans celles de son amie, allait dire à son ange vé-
nérable la mission que le Ciel lui avait donnée à
remplir.
Mélia, craignant que ce récit ne la fatiguât ,
voulut s'en charger et s'apprêtait à raconter toutes
les choses divines que Zadécia lui avait confiées ,
lorsque , la grand-mère, comme inspirée, comme
lisant dans les desseins célestes, les arrêta l'une et
l'autre.
« Je sais tout, mes enfants, épargnez-vous cet
émouvant récit. Une voix mystérieuse m'a fait
connaître le sort qui est réservé à ma Zadécia, et
l'édification que sa souffrance, pieusement suppor-
tée , produira autour de son lit de douleur. C'est
cette voix intime , qui m'a fait oublier mon âge
et braver les fatigues d'un voyage précipité, me
poussant avec une force irrésistible vers toi, ô
mon ange , pour que je ne te quitte plus jamais ,
vers toi, que la mort seule pourrait arracher de
mes bras ! Mais sois rassurée , ta souffrance aura
un terme ici-bas et tu t'en consoleras par ses effets
salutaires , par les bénédictions dont elle sera fé-
conde ! Du courage, ô ma fille , Dieu t'assistera
dans ta noble mission ! »
Un long silence suivit ces paroles. La bonne
grand'mère caressait la chevelure de sa fille cté-
rie , dont Mélia couvrait lés mains de baisers.
Zadécia, les yeux tournés vers le Ciel, se croyait
transportée dans les pures régions, elle oubliait
sa souffrance, elle oubliait la terre, elle se trouvait
heureuse!...
Un mouvement d'émotion que fit sa grand'mère.
l'arracha à sa ravissante contemplation; elle se dé-
gagea doucement de ses bras et lui dit, d'un ton
calme et résigné :
« Bénissons le Seigneur ! s'il veut que je souffre,
c'est qu'il m'aime, c'est qu'il me juge assez pieuse,
pour que j'offre un modèle édifiant à mes compa-
gnes ! Orna grand'mère, je ne serai pas indigne
de ses bontés ! Je saurai glorifier le nom de Dieu,
en apprenant à mes soeurs à se résigner à sa
sainte volonté 1 Déjà dans mes premières douleurs,
je lui rends grâces de me soutenir par vous deux,
ê mes bons anges ! en vous inspirant la fdrce de
comprendre ma mission. Ah ! si ma mère pouvait
aussi la comprendre, je ne redouterais pas son dé-
sespoir. Mais c'est impossible, la pensée que je
dois souffrir longtemps l'accablerait; elle ne pour-
rait la supporter. Cette cruelle certitude me fait
dissimuler à ses yeux ma douleur; elle croit qu'une
légère indisposition me retient sur ma couche ;
elle ignore l'étendue de mon mal. Laissons-la dans
cette ignorance. Aidez-moi, je vous en supplie, à
lui conserver sa tranquillité sur mon sort. Qu'elle
— 52 —
l'emporte auprès de mon père , tandis que vous
resterez auprès de votre Zadécia, souffrante et ré-
signée, acceptant sans murmure, avec amour, l'é-
preuve qu'il plaît au Ciel de me faire subir ! »
A ces paroles, Mélia et la vénérable grand'mère,
échangèrent un regard d'admiration.
« Oh ! oui, Zadécia, lui dit sa grand'mère, nous
nous soumettons à ton désir , nous convaincrons
ta tendre mère que ton mal est sans sujet d'in-
quiétude ; elle s'en retournera rassurée, et nous,
nous te prodiguerons nos soins, nous te soulage-
rons par notre affection , nous adoucirons en les
partageant, tes douleurs.»
Réjouie par cette promesse, elle résolut de la
leur faire réaliser, dès' le lendemain, et se décida à
demander pour le reste de la nuit, un peu de repos
au sommeil qui fuyait, hélas ! de ses paupières.
Enfin, elle s'endormit. Sa grand'mère et Mélia
appuyées sur son chevet, en firent de même, et le
jour qui ne tarda pas à paraître , éclaira dans sa
chambre , un touchant spectacle : trois têtes ché-
ries , posées sur le même chevet, représentant un
ange de résignation , soutenu par l'amitié d'une
compagne, et par la sollicitude d'une grand'mère.
Sur ces trois nobles figures, régnait une sérénité
si pure, rayonnait un reflet si visible du Ciel, qu'en
les voyant, l'on ne pouvait s'empêcher de s'écrier :
ce sont trois anges du Seigneur !
— 53
III
0 Mélia ! 0 vénérable grand'mère ! anges d'ami-
tié, d'affection!... 0 Zadécia! ange de résignation!...
Vos belles âmes , pendant ce doux sommeil, de-
vaient se réjouir dans une ravissante étreinte, et
puiser auprès de Dieu, la force de poursuivre no-
blement votre mission. Vous étiez sans doute, au
sein des beautés divines, dans la'région des esprits
bienheureux, à votre place méritée par vos vertus,
en sainte adoration devant la majesté du Créateur;
lorsque une voix pleine de tendresse, éveillant vos
sens matériels, vint vous faire redescendre à la vie
terrestre !
C'était la voix de ta mère, ô Zadécia !
Remise de ses fatigues , elle avait quitté sa cou-
che, pour venir embrasser sa fille et s'assurer de sa
guérison. Elle n'avait averti personne, et personne
n'avait pu l'avertir encore de l'arrivée dé la
bonne grand'mère.
Elle entra sans bruit, dans la chambre de son
enfant. A la vue de sa fille appuyée sur Mélia et sur
sa grand'mère inattendue, de ces trois êtres si chers,
dormant d'un sommeil paisible , dont les lèvres
souriantes étaient tournées vers le Ciel qui rayon-
nait sur elles , elle ne put contenir son émotion :
« Seigneur ! quel doux spectacle tu offres à mes re-
gards! » Craignant d'en avoir trop dit, de peur de ré-
veiller son enfant, elle s'arrêta soudain , et, les
mains jointes, les yeux fixés avec bonheur sur son
ange endormi, elle éleva, silencieuse, sa gratitude
et sa prière vers l'Eternel !
« Ma mère ! ô ma mère ! que je suis heureuse !. »
s'écria soudain Zadécia : elle avait senti la pré-
sence de sa mère ; seule , elle avait entendu son
exclamation. A cette voix si chère qui l'éveillait,
elle n'eut qu'un cri, pour exprimer son bonheur :
« Ma mère! 0 ma mère! que je suis heureuse !.»
Et lui tendant les bras , elle la tint longtemps
pressée sur son coeur.
Mélia et sa grand'mère , réveillées à leur tour,
croyaient encore rêver.
Zadécia se tut tout le temps que sa mère , sortie
de ses bras , s'était jetée dans ceux de sa grand'¬
mère, lui reprochant affectueusement son voyage
précipité, trop pénible à son âge.
«Loin de ma Zadécia , lui dit sa vénérable mère,
j'étais inquiète ; auprès d'elle, je suis rassurée ; tu
sais, ma fille, que Zadécia est le bâton de ma vieil-
lesse, que mon âme est attachée à son âme. Dans
mes vieux jours, je n'ai que des devoirs àremplir en-

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