Un gendre à l'essai / Charles Leroy

De
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E. Dentu (Paris). 1888. 1 vol. (340 p.) ; in-18.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1888
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RELIURE SERREE
Absence de marges
intérieures
VA LA BLE P OU R TO U T OU PARTIE
DU DOCUMENT RE P R 0 D U! T z
Couvertures supeneure et inférieure
manquantes
UN
GENME A L'ESSAt
a été <~ë de cet oMwa~ <0 ~a'e~pJ<ï~M
MMMt~*o~ SM~ VapoM ~p~ antpr&p de ~0/
Charles LEROY
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E. DENTU, ÉDITEUR
UBBAIBE DE LA SOCIETE DES QENS DE LNTTBER
3, PLACE M TAMIS, PALAtS-ttOTAt-
1888
Tous dtoitt) r~ervêt.
DU MÊME AUTEUR
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Marne Herctutet, canttnt&re. i voh in i8
CHAPITRE 1
f
UNE PARTIE MOUVEMENTÉE
Par un beau dimanche du commencement de
septembre, vers trois heures, quelques habitants
de la rue du Temple et des environs, retenus à
Pans par les anaires, prenaient le frais dans un
petit café sans air de la rue Rambuteau.
Des commis, des négociants et quelques pai.
sibles bourgeois formaient la clientèle ordinaire
du lieu. Sur l'unique billard au tapis jaunâtre et
.;ï
Charles LEROY
UN GENDRE A L'ESSAI
· PAR
2 UN GENDRE A L'ESSAI
crasseux, des joueurs en manche de chemise
faisaient rouler des billes fendues., qui, sous le
coup de queue, rendaient un son de vaisselle
fêlée, pour s'en aller ensuite tout de travers en
imitant le roulement du tambour.
Un amateur, assis tranquillement sur la ban-
quette du fond, avait fini, accablé de chaleur,
par s'endormir dans une pose stupide sa grosse
tête chauve retombait à chaque minute brus-
quement sur sa poitrine et, à chaque minute,
également, il la relevait d'un mouvement lent
comme pour ne pas effrayer les innombrables
mouches qui avaient l'air de se croire aux bains
de mer sur son crâne en sueur.
Les tables voisines du comptoir étaient occu-
pées par les habitués les plus fidèles, toujours
flattés de pouvoir échanger quelques mots avec
la patronne, qui raccommodait des bas.
A l'une de ces tables, deux amis, Monsieur
Tonsure et monsieur Cupillard, entourés de
paisibles gens qui suivaient la partie, étaient
plongés dans les combinaisons savantes du
domino.
Six et as cria Monsieur Tonsure.
Domino i répondit Monsieur Cupillard en
posant son dernier petit rectangle.
UN GENDRE A L'ESSAI
3
Sapristi, Monsieur Cupillard, vous avez
aujourd'hui une veine incroyable je connais
pourtant le domino, nom d'un petit bonhomme 1
Quand j'ai ouvert tout à l'heure mon quatre
blanc, ce monsieur qui vient de sortir, m'a
pu s'empêcher de laisser échapper un mou-
vement d'admiration. Vous l'avez vu comme
moi? 2
Oui, en effet, mais que voulez-vous ?
J'ai cinq as, il faut que vous en ayez juste
un pour unir ) Vous choisissez les dominos, ce
n'est pas Dieu possible.
Je choisis, je choisis, c'est-à-dire que je
prends comme vous les premiers venus qui me
tombent sous la main que voulez-vous que j'y
fasse ?
Oh! rien, bien entendu,mais ce que je vou-
drais, ce serait gagner au moins une partie, car
à la fin ça devient ridicule, d'autant plus que
vous n'êtes pas de ma force.
Il ne faut pas vous fâcher.
Je ne me fâche pas,il n'est pas question de
ça,mais vous avouerez que ça devient agacant;
non pas, remarquez-le bien, qu'il ne me soit tout
à fait indifférent de perdre; seulement, venir
UN GENDRR A L'ESSAI
4
de Clamart toutexprèspour. c'est raide; et.
j'aimerais mieux gagner.
Cet aveu dépouillé d'artifices nt sourire les
voisins, ce qui augmenta la mauvaise humeur
de Tonsure, petit homme sec d'une cinquantaine
d'années, à la figure désagréable, qui, pas bon
joueur et très vaniteux, rageait très.sérieuse-
ment d'avoir perdu quatre parties de suite de-
vant témoins.
Monsieur Cupillard, son partenaire, était au
contraire un grand bonhomme gras, d'une qua.
rantaine d'années environ, l'air bonasse, dont
les gestes et le parler contrastaient avec les allu-
res vives, nerveuses et saccadées de Monsieur
Tonsure.
-Allons, voyons, dit Cupillard en brouillant
de nouveau les dominos, vous allez gagner
celle-ci. A vous la pose.
–Non, non, point de passe-droit, s'écria le
petit homme sec d'un air digne, tirons. Mais
sans attendre la décision du sort, il posa le dou-
ble cinq en soupirant d'un ton de victime rési-
gnée Allons, puisque vous l'exigez 1
A la table voisine, deux hommes, l'un parais-
sant vingt-huit à trente ans et l'autre cinquante,
causaient avec une certaine animation
UN ÛËNDRE A L'ESSAI
8
-Eh bien 1 non,Monsieur Jolivet,disait le plus
âgé, non, c'est une erreur. Je vous afnrme que
la casquette reprend énormément en ce mo-
ment nous en causions justement encore hier
avec ma femme, et nous étions positivement
stupéfaits du mouvement qui s'opère à l'heure
actuelle.
Dumouvement.dumouvement; permettez,
Monsieur Croquoisot, pourquoi la casquette
marcherait-elle davantage aujourd'hui qu'il y a
vingt ans?
Mais mon Dieu, c'est bien simple Depuis
vingt ans, il y a tant de gens qui sont devenus
chauves, sans compter ceux qui l'étaient déjà
Car je ne sais pas si vous l'avez remarqué
comme moi, mais il y a toujours eu des gens
chauves, c'est même curieux.
Pardon, mais les gens qui sont chauves
aujourd'hui, remplacent ceux qui l'étaient au-
trefois.
Il ne leur est cependant pas repoussé des
cheveux aux autres 1
Je ne le pense pas, mais vous ne réfléchis-
sez pas qu'on les a enterrés, ce qui, au point de
vue de la vente, revient pour nous absolument
au même.
UN GENDRE A 1/ESSAÏ
c
Oui, c'est juste, je n'y avais pas songé.
Quel dommage qu'au lieu de leur porter des
couronnes, on n'ait pas pris l'habitude de leur
porter des casquettes
Que voudriez-vous qu'ils en fassent ? 2
Mais dame! ils en feraient ce qu'ils
voudraient si vous prenez par là, que font-ils
des couronnes qu'on leur porte.
Enfin Monsieur Croquoisot, la question
n'est pas là, et pour en revenir à notre affaire,
je dis que la clientèle ne me semble pas de-
voir augmenter autant qu'il vous plaît de le
dire.
Mais si, mais si, Monsieur Joli vêt ainsi
voyez les femmes. Il y en a déjà qui mettent des
feutres d.'homme, et je ne serais pas étonné de
voir sous peu les élégantes adopter la cas-
quette.
D'un autre côté, on a tellement inventé d'eaux
pour éviter la chute des cheveux, et on en
invente de nouvelle tous les jours, que les
gens les perdent beaucoup plus rapidement
qu'autrefois.
Oui, c'est possible, mais autrefois, la con-
currence n'était pas ce qu'elle est aujourd'hui
ainsi vous, vous vous retirez au bout de vingt
UN GENDRE A K'ESSAÏ
?
ans, après fortune faite, mais on ne peut plus es-
pérer.
Allons donc ma maison n'a pas de frais,
elle est avantageusement connue vous êtes
jeune, actif, intelligent, et avec quelques inno-
vations. Tenez, une idée, j'y ai songé bien des
fois, mais j'ai préféré la garder pour mon suc-
cesseur Pourquoi n'enverriez-vous pas une
casquette à l'Empereur de Russie, à celui du
Brésil, enfin à toutes les têtes couronnées ? Cela
vous permettrait de faire mettre sur votre de-
vanture FoM~M~M~' de S. M. le.roi des Bel-
ges, de S. Af. la reine ~AM~~M~
Comment de la reine d'Angleterre ?.
Elle-même, non c'est juste. pourtant, si
elle vous achetait de quoi coiffer toute sa famille,
ça reviendrait au même et c'est toujours aatteup
pouc une maison.
Oui, je ne dis pas le contra-ire, mais j'aime-
rais bien mieux avoir la fourniture des Inva-
lides
Encore 1 ce ne serait pas mauvais, en
cNét.
En attendant, comme je n'ai ni les têtes
couronnées ni les Invalides à fournir, je vous le
UN GENDRE A L'ESSAI
8
répète, je veux bien reprendre la maison, mais
pas au prix que vous me demandez, surtout au
comptant.
Ne vous plaignez pas, Monsieur Jolhet. Si
je tiens au comptant, c'est plutôt dans votre
intérêt que dans le mien, croyez-moi, car
débarrassé d'un gros souci, maître absolu
de.
C'est possible, mais. Mon Dieu; que
ces gens sont donc embêtants avec leurs domi-
nos
–II est vrai qu'on ne s'entend seulement pas,-
c'est insupportable
Tonsure et Cupillard faisaient en effet un
bruit de tous les diables.
Enfin, vous direz ce que vous voudrez,
Monsieur Cupillard, hurlait Tonsure, absolu-
ment exaspéré mais cinq parties de suite, ce
n'est tout de même pas naturel d'ailleurs cette
fois vous avez posé.
Mais c'était mon tour. Le coup d'avant
vous aviez posé le double trois.
Moi 1
Evidemment ) Ennn je m'en rapporte â
Monsieur, dit Cupillard en s'adressant à Cro-
UN GENDRE A L'ESSAI
9
t.
quoisot, qui depuis quelques moments regar-
dait le jeu de son voisin d'un air distrait.
–Moi! s'écrie le marchand de casquettes,
mais je. je ne sais pas, il me semble.
Mais non,Monsieur, mais non, dit Tonsure
il ne vous semble rien du tout. Je sais ce que
je dis, je suppose, et je le répète; ce n'est pas
naturel.
Comment pas naturel Permettez, Mon-
sieur Tonsure, quandje perds, vous trouvez que
ça n'a rien d'extraordinaire, et quand par ha-
sard je vous gagne, vous avez cette mauvaise
habitude de me traiter de voleur. C'est embê-
tant 1
Mais dame! vous trouvez peut-être que c'est
loyal ? ~?
Le très long, très-gras, et très-doux Cupillard
commençait, malgré son excellent caractère, à
trouver parfaitement irritante la colère incon-
cevable de son adversaire.
Malgré ses tendances conciliatrices, la discus-
sion tournait à l'aigre, et lui aussi criait comme
un véritable enragé.
Mon Dieu, dit malheureusement Croquoi-
sot, espérant ramener un peu de calme, et ter-
miner par suite son affaire avec Jolivet, si mon~
UN GENDRE A L'ESSAI
10
sieur se rappelle que c'était à son tour de poser,
on pourrait annuler le coup.
Jamais de la vie s'écrie Cupillard vexé,
ce serait trop bête d'abord, vous, est-ce que
ça vous regarde? qui est-ce qui vous demande
de fourrer votre nez là dedans ? '1
Eh bien, si ça ne me regarde pas, pourquoi
m'avez-vous demandé mon avis, alors ? riposte
avec raison le médiateur.
Tonsure, enchanté de la tournure que pre-
naient les choses, se balançait d'un air gogue-
nard sur sa chaise.
Je vous ai demandé votre avis parce. qub
je croyais que vous saviez exactement ce qui
c'était passé. Ça n'aurait du reste rien eu d'è<-
tonnant, depuis une heure que vous me mou-
chardez.
Moi, je vous moucharde ,1
Parfaitement on diraitque ça vous ennuie
que je gagne.
Eh! que vous perdiez, reprit Tonsure, ça
n'aurait rien de si drôle après tout vous n'avez
pas la prétention d'être invincible. Monsieur
est de mon avis.
C'est évident dit Croquoisot, on n~a ja-
mais vu chose pareille.
UN GENDRE A L'ESSAI
11
Quo<! évident 1 qu'est-ce que ça peut vous
faire ? mêlez vous donc de ce qui vous regarde.
Je me mêlerai de ce que je voudrai s'écrie
furieux le marchand de casquettes.
Cupillard, tiraillé par l'un, agacé par l'autre,
n'y tient plus de colère, surtout en voyant ju-
biler cette teigne de Tonsure, et quoique bon-
homme au fond, il lève la main.
Croquoisot.qui avait avancé le nez d'un air de
dén, aperçoit le mouvement. Il se retire brus-
quement, et renverse avec son coude, sur le
pantalon gris-clair de Tonsureje mazagran froid
de ce dernier, qui tiédissait sur un coin de la
table.
Comme si ce n'était pas déjàsufnsant, la main
lancée de Cupillard rencontrant le vide, c'est
encore l'ami Tonsure qui reçoit la gifneprépa"
rée pourCroquoisot. Mal équilibré sur la chaise
où il se dandinait avec fatuité, il va rouler sous
le billard, et l'un des joueurs qui ne s'attendait
à rien, butte dessus et lui enfile sans le vouloir
son pied dans le derrière.
Ce petit café plein de mouches, si tranquille
d'ordinaire) a pris tout d'un coup une anima-
tion'inaccontumèe tout le 'monde est' en Fair~
UN GENDRE A L'ESSAI
13
la patronne elle-même est sens dessus dessous,
et, dans son trouble, elle se lève, suffoquée,
déposant son bas sur le bol aux morceaux de
sucre. Les consommateurs. sont tous debout,
chacun donne son avis sur la querelle, ceux
surtoutqui n'y ont rien compriset qui crientplus
fort que les autres.
On s'empresse autour de Tonsure, on le relève.
pendant que Cupillard, stupéfait des suites
de son exceptionnelle colère, reste ngé sur sa
chaise.
Comme c'est Tonsare qui a reçu le café sur
son pantalon, c'est naturellement Croquoisotqui
s'essuie la jambe, en se demandant comment
tout ça va tourner.
Mon Dieu mon Di~u murmure Cupillard
abasourdi, maudissant sa vivacité~ la première
peut-être de sa vie, que c'est donc bête de' ne
pas savoir se retenir. Ah nom de nom ce
pauvre Edouard va-t-il être en colère quand il
saura. C'est ça qui va bien arranger ses aP-
fàires!
–Ah! 1 brute 1 beuglait Tonsure rempli de
poussière et de café; ah c'est ainsi que vous le
prenez.
Vous aviez bien besoin de vous mêler de
UN GENDRE A L'ESSAI
13
ces gens, disait tout bas Jolivet a. Croquoisotqui
faisait le mort dans son coin.
Pardon, Monsieur Tonsure, protestait Cu-
pillard en appuyant la main sur son cœur, mais
vous remarquerez.
Sauvage toutça,la rage. d'avoir perdu!
Oui je. j'ai perdu, je. je sais bien.
–Mef.unegifne.
Non non, c'est une erreur. Monsieur Tonsu-
re, je ne vous ai pas donné.
Comment 1 avec ça que ne l'ai pas reçue
Oui, mais vous avez eu tort de la recevoir,
puisque je. je ne vous la donnais pas; c'é.
c'était a Monsieur. Et Cupillard, qui cherchait
à apaiser son adversaire, désignait Croquoisot.
Ça c'est vrai, interrompit un consomma-
teur qui avait l'air ahuri, si Monsieur n'avait
pas bêtement retiré sa figure, ça. ça ne serait
pas arrivé.
C'est bien ce que je disais, reprit l'homme
doux. Vous avez reçu le soufflet, c'est possible,
maiscommeje ne vous l'ai pas donné, vous avez
tort de vous plaindre.
Effectivement, il y a abus, continue le con-
sommateur.
Comment comment t voilà maintenant
UN GENDRE A I/E8SAÎ
14
qu'il faudrait presque que je vous nsse des
excuses pour m'êtrepermis de recevoirune giffle e
que vous ne me donniez pas 1 et, d'après Mon-
sieur, c'est moi qui serais indélicat de m'être
approprié une calotte qui devait revenir à un
autre 1.
Que Monsieur se plaigne, dit Cupillard
en montrant Croquoisot, etessayant toujours de
calmer l'ami Tonsure, je comprendrais ça, car
c'est à lui que je voulais donner.
Oui, mais avec tout ça il n'a rien reçu 1
Pourquoi se plaindrait-t-il d'avoir esquivé le
soufnet? Monsieur n'en a pas le droit, je le
lui défends bien 1.
voyant qu'il allait être fourré dans une mau-
vaise affaire, Croquoisot paya sournoisement
le garçon, et il sortit avec Jolivet, sans être
remarqué par les clients.
Eh Monsieur, continua Tonsure absolu
ment cramoisi, ne croyez pas me donner le chan-
ge avec toutes ces mauvaises raisons. Demain,
pas plus tard, vous apprendrez de quel bois je
me chauffe t
Et superbe, mais rempli de taches. Monsieur
Tonsure sortit du café, en oubliant de régler
les consommations qu'il avait perdues.
UN GENDRE A L'ESSAI
15
Vous. vous ne dînez pas avec nous lui
cria Cupillard d'un air étonné.
Tonsure se retourna sans répondre autre-
ment que par des regards furibonds, et il tira
sur lui la porte avec violence.
Mon Dieu comme toutes ces choses-là
sont désagréables, murmura la patronne en
repêchant son bas dans le sucre.
Ah d'autant plus, répondit le bonhomme
resté seul, que ça tombe anreusement mal.
Il est fort aux armes 1 et d'après ce qu'il
a dit, il va vous envoyer ses témoins )
Je ne pourrais pas vous dire tout ce que
je sais, c'est qu'il est assez adroit au tonneau. il
met tout le temps dans la grenouille, mais qu'il
soit fort ou non, ça m'est égal.
Vous êtes fort aussi ? `t
Non, mais je me connais. je lui ferai des
excuses.
Eh bien t alors ? '1
Eh bien t voilà nous l'avions prié de ve-
nir dîner avec nous pour le sonder un peu,
au sujet d'un mariage possible entre sa fille et
notre neveu Edouard, et dame, maintenant ça.
ça devient gênant, lui justement qui est si sus-
ceptible 1
UN GENDRE A L'ESSAI
16
Ennn, si vous lui faites des excuses.
Oh quant à ça, il peut y compter, car il
ne me connait pas; sous ce rapport là, je.je
ferais des tours de force.
Cupillard paya enfin, puis il sortit à son tour,
très perplexe, et maudissant toujours son in-
tempestive colère.
UN GENDRE A L'ESSAI
CHAPITRE Iî
LA MAISON CROQUOISOT
Une fois dans la rue, Croquoisot et Jolivet re-
prirent l'entretien où ils l'avaient laissé.
Je vous disais donc, Monsieur Croquoisot,
que, de mon côté, je pense vous avoir fait une
proposition raisonnable, surtout étant obligé
de reprendre toute la marchandise,et vous avez
une telle quantité de vieux modèles.
Vieux modèles mais monsieur Jolivet, ne
vous en plaignez pas; considérez plutôt que c'est
pour vous une excellente aubaine. Comment, à
une époque où les collectionneurs ne trouvent
UN GENDRE A L'ESSAÏ
18
plus qu'à des prix ridicules des anciennes faïen-
ces de rie!' du tout, des tessons, vous n'avez pas
encore deviné qu'un malin allait, un jour ou
l'autre, se jeter sur la casquette.
Sur. sur la casquette pourquoi faire ?
Comment, pourquoi faire? mais pour en col-
lectionner tous les genres, toutes les formes,
toutes les couleurs et toutes les tailles. Je re-
grette même beaucoup à ce propos, je ne vous
le cache pas, d'être un peu dépourvu de cas-
quettes d'enfants.
Croyez-moi, monsieur Jolivet, c'est dansl'air,
toutFindique on collectionnera la casquette au
point de vue de l'histoire du costume en Fran-
ce je vous dis qu'on se l'arrachera. J'ai bien
connu, moi qui vous parle, un riche amateur
qui collectionnait dés cordes à puits. Ah si
j'avais une centaine d'années devant moi, je ne
les laisseraispas.cesvieuxmodëles, comme vous
les appelez, car, à un moment donné, ce sont
précisément les plus anciens que je voudrais
vendre au poids de l'or.
Dame 1. si vous voulez les reprendre
et tenter l'aventure? 2
Non. je. je ne dis pas ça.
C'est que vous comprenez que je serais dé-
~N CENDRE A L'ESSAI
19
solé de vous faire manquer une aussi belle af-
faire. Enfin, écoutez, il est tard, résumons-nous v
Vous savez ce que je vous ai proposé, je n'irai
pas au delà. Voyez, réfléchissez, quanta moi, je
suis nxé et je n'en démordrai pas, je reviendrai
jeudi prochain. Si mes conditions vous convien-
nent, nous arrêterons l'affaire immédiatement,
autrement nous en resterons là~ et nous n'en
serons pas plus mauvais amis,
Sur ces derniers mots, les deux hommes se
séparèrent, après avoir échangé la poignée de
main traditionnelle, et chacun tira de son côté.
Croquoisot, très préoccupé, regagna sa mai-
son de commerce, une assez sombre boutique
au plafond bas, située dans le haut de la rue du
Temple, sur la devanture de laquelle il était ma-
laisé de lire, même pour les gens qui avaientde
bons yeux
MAtSON C. CROQUOISOT
Pabr.ique de Casquettes Spécialité en tous ;yeHt'es
UN GENDRE A i/JESSAÎ
20
A cet endroit, le moins large de la rue, le trot-
toir mettait en contact presque direct le vitra-
ge et le ruisseau, de sorte qu'en tout temps, mê-
me aux plus beaux jours de l'année, même par
la sécheresse la plus désolante, les vitres et tou-
te la devanture étaient étoilées de crotte et bar-
bouillées d'éclaboussures par les voitures circu-
lant incessamment dans le quartier.
Couverte d'une teinte uniforme, jadis mar-
ron d'Inde, innommable aujourd'hui, et à l'en-
seigne en partie usée par les lavages nécessai-
rement fréquents, cette boutique, peu élégante
au dehors, n'était guère plus séduisante au de-
dans.
Affreusement délabré, le plancher répandait
dans tout l'intérieur l'odeur fétide de sa moisis"
sure et de son encrottement perpétuel du pla-
fond, qu'on touchait avec la main, jusqu'au sol,
se trouvaient alignés sur trois faces, des ca-
siers d'une simplicité exagérée, tapissés d'un
mauvais papier à paquets, bleu foncé, et dans
ces casiers empilées et emmanchées l'une dans
l'autre, des casquettes, rien que des casquettes,
des quantités de casquettes, dont les visières,
la plupart en verni, répandaient une odeur
de cuir qui ne rectifiait celle'de la moisis-
UN GENDRE À L'ESSAI
21
sure que pour l'empester peut-être ;encore da-
vantage.
Dans les deux vitrines placées de chaque cô-
té de la porte d'entrée, des casquettes encore,
toujours des casquettes, reposant sur des trin-
gles, et qui bouchaient d'une manière à peu près
complète le jour déjà maigre, même en plein
midi.
La caisse, large comme une stalle deconfession-
nal, tenait une modeste place sur l'un des côtés
de ce lieu de plaisance. C'était là le poste habi-
tuel d'Olympe Croquoisot. Au temps jadis, la
bonne dame avait sournoisement essayé d'enle-
ver quelques casquettes de la vitrine afin de voir
plus clair, mais la recherche de cette jouissance
lui avait occasionné de telles scènes delapartde
César, son mari, qui lui avait reproché comme
un crime d'enlever tout le cachet de la montre
pour se procurer des excès de bien-être, qu'el-
le avait fini par y renoncer et qu'elle s'était ré-
signée à se crever, les yeux, pendant vingt
ans, le nez sur des livre3, là où nul autre qu'elle
n'aurait pu se débrouiller.
Au fond, un comptoir debois.audessusiuisant
comme un miroir, par suite du frottement con-
UN GENDRE A L'ESSAI
33
tinueldes casquettes de drap, et derrière ce
meuble, collée au mur, une glace bon marché,
pourl'agrément des clients coquets qui tenaient
à s'assurer du bien aller de leur achat. Dans ces
cas là il fallait, même dans le jour, allumer le
gaz, et recommander à ces personnes exigean-
tes de se regarder un peu sur la gauche, car
si on se regardait dans le milieu de la glace, ça
vous faisait une tête toute longue,et quand on se
penchait à droite, on avait l'air d'avoir une abo-
minable fluxion.
Pas de chaise. On n'a jamais vu un homme
éprouver lé besoin de s'asseoir pour acheter une
casquette 1 Avoir des chaises ce serait encourager
les femmes à accompagner leurs maris, et com-
me elles sont toujours à tripotter la marchandi-
se, àtirer dessus, à chicaner, qu'elles trouvent
toujours quelque chose à dire ou à réclamer, le
plus sage était de les éloigner par ce moyen
discret et rempli de tact. Il en venait bien quel-
quefois tout de même, mais comme elles s'impa-
tientaient de rester debout, elles étaient les pre-
mières à hâter les conclusions du marchs. C'é-
tait fort bien compris. A lasuite de ce magasin,
au fond, séparée par, une mince cloison, se trou-
vait l'arrière-boutique, un boyau large de deux
UN GENDRE A L'ESSÂÏ
23
mètres, prenant jour sur une cour grande com-
me la main.
C'est dans cette pièce formant tout rapp<M"-
tement, qu'on faisait la cuisine, qu'onmangeait
et qu'on couchait. Ce n'était pas luxueux, mais
les premiers temps de leur installation, les
Croquoisot n'avaient pas eu le moyen de
mener la vie à grandes guides, et avec le
temps, l'habitude une fois prise, on n'en avait
pas changé.
Ah 1 les commencements avaient été durs
relever un fonds tombé, et que, pour cette rai-
son du reste, César avait acheté à bon compte,
avec facilité de paiement, ce n'était pas une pe-
tite affaire Pourtant à force de soins, de sacriû-
ces et d'économie, on avait uni de payer la mai-
son au bout de deux ans.
Mais vers cette époque, les Croquoisot s'étaient
vus à la tête d'une nouvelle charge il leur était
né une petite fille, à laquelle on avait donné le
nom de Lucie.
On a vraiment bien besoin d'enfant quand
on est dans les affaires disait César. Mais com-
me on ne pouvait songer à supprimer le petit
être, et qu'il était également impossible de l'é-
lever dans ce taudis où la mère aurait été mal à
34
UN GENDRE A L'E88A:
l'aise pour vendre ses casquettes, on l'expédia
raide comme balle à Meaux, où on la laissa
grandir à sa guise.
Les affaires marchaient à souhait, l'ancienne
clientèle disparue ravenait peu à peu, la nou-
velle augmentait chaque jour. César examinant
soigneusement les matières premières et le tra-
vail rendu, avait véritablementcrééune maison
de confiance; seulement, comme il était obligé
de s'absenter beaucoup plus fréquemment, Olym-
pe se trouva bientôt dans l'impossibilité de ré-
pondre aux clients, aux fournisseurs, et de s'oc-
cuper en même temps des soins du ménage,
fût-ce sous la forme la plus rudimentaire. C'était
un nouveau tracas.
Olympe avait vaguement exprimé le désir de
prendre une femme de ménage; mais César, qui
aurait coupé un liard en quatre, trouva ce luxe
incompatible avec leurs moyens
D'ailleurs, avait-il dit d'un air capable et
pour couper court à toute discussion toutes ces
femmes-là sont des voleuses.
Mais enfin, mon ami, comment veux-tuque
j'arrive ? `~
Hé parbleu 1 en allant vite. Occupe-toi, que
diable, je m'occupe bien, moi. Il me semble
UN GENDRK A L'ESSAI
25
que tu n'as pas besoin de rester là des heures à
naner.
Oh mon Dieu, si on peut dire mais je
n'arrête pas une minute, j'ai les jambes qui me
rentrent dans le corps.
Laisse-moi donc tranquille! Qu'est-ce que
je dirai donc, moi, qui cours sans cesse ?toi au
moins, il t'est facile d'en prendre à ton aise.
Je ne puis pourtant faire le marché, surveil-
ler la cuisine, laver la boutique, faire le lit et
m'occuper de répondre aux clients.
Ennn arrange-toi, que veux-tu que je te
dise ? Prétends-tu me voir faire le dehors et le
dedans 1
Je ne te dis pas le contraire, mais je ne peux
pas non plus chanter la messe et sonner les clo-
ches, il faut être juste.
Assurément, aussi, tu vois que je ne te
demande pas de faire les courses mais tu com-
prends bien qu'une femme de ménage nous pil-
lera.Tu sais bien ce que c'est que ces femmes-là.
Il faudra donc que tu la suives pas à pas pour la
surveiller; à ce compte-là, il vaut encore mieux
que tu fasses ton ou vrage toi-même d'abord,ça.
ça te distrait, et puis tu sais au moins comment
2
UN GENDRE A L'ESSAI
?
c'est fait. D'un autre côté, si tu veux te goberger
et la laisser faire, sais-tu ce qu'il arrivera ? Eh
bien, tu peux y compter elle nous volera des
casquettes, elle en emplira son panier, car elles
ont toutes des paniers.
Oh 1 en y faisantattention 1
Attention 1 mais c'est malin comme le
diable ces gens-là Je connais un monsieur qui
avait cru aussi qu'il suffisait de faire attention.
Eh bien l'autre jour, sa femme de ménage lui
a volé un shako d'artilleur, qui venait de son
grand père, et une table de nuit.
Elle ne l'avait pas mise dans son panier
sans doute ?
Peut-être, on ne sait pas.
Et si on prenait une petite bonne, une
flllette qui ne mangerait pas beaucoup ?
Une bonne une bonne mais tu crois donc
que nous avons la fortune des Rothschild 1 Ah 1
que non par exemple 1 Si tu veux y aller de
ce train là, nous n'en aurons pas pour long-
temps avant de fermer boutique. Faire man-
ger son gain par des domestiques des filles
qui dévorent 1. qui ne savent que cancaner,
dire du mal de vous dans le quartier, aux voi-
sins, à tout le mon~e Une bonne avec ça
ttN GENDRE A 1/ESSAI
que ces gaillardes làprennent vos intérêts) 1 Tiens,
je ne sais plus qui me raccontait l'autre jour que
la sienne lui avait usé un boisseau de char-
bon et une livre de beurre, rien que pour faire
cuire un œuf à la coque.
Qu'est-ce que ça leur fait à ces nues-là, pour
ce que ça leur coûte 1
C'est à la suite d'une discussion de ce genre,
que Croquoisot unit par dire un jour
Si encore on était sûr de trouver quelqu'un
de dévoué, sans prétentions ridicules 1
C'était la perche tendue pour Olympe qui, s'y
cramponnant de toutes ses forces, répondit vi-
vement
Mais j'y pense, ta soeur, qui n'est pas très
heureuse, qui vit dans un trou, ne demanderait
peut-être pas mieux d'habiter avec nous. Elle
mange comme un oiseau, et, en échange de sa
nourriture et de son logement, elle pourrait
nous rendre quelques petits services puis ce
serait une femme de conflance.
Habiter avec nous 1.
Dame, tu comprends qu'elle ne pourrait pas
venir tous les matins de Montrouge, et s'en re-
tourner chez elle tous les soirs.
C'est évident, mais. où la loger ? 'j
UN GENDRE A L'ESSAI
?
On pourrait lui faire un lit dans le ma-
gasin, elle y serait très bien. On le monterait
le soir, et dans le jour on le mettrait dans la
salle à manger.
Elle aurait tout aussi bien pu dire dans la cui-
sine ou dans la chambre à coucher, puisque le
même réduit servait à tous les offices.
Après s'être légèrement fait tirer l'oreille pour
la forme, Croquoisot consentit à demander l'avis
de sa sœur Honorine.
UN GENDRE A L'ESSAI
29
CHAPITRE III
MADEMOSELLc HQNORINE CROQUOISOT
César et Honorine étaient restés de bonne
heure orphelins. César avait vingt-quatre ans,
sa sœur en avait seize, et, faute de pouvoir ga-
gner sa vie dans un métier quelconque, cette
dernière, qui n'avait pas de grandes capacités,
avaitdû se placer chez une vieille dame.Celle-ci,
lors de sa mort, lui laissa trois cents francs de
rente, à condition qu'el.e nourrirait ses trois
serins leur vie durant.
Honorine emporta la cage, et prit une petite
chambre où,avec sa pension minime,augmentée
de quelques sous gagnés à faire du feston, ils
2,
UN GKNDRE A L'ESSÀt
80
vivaient tous les quatre, elle et les trois se-
rins.
Comme ces bêtes ennuyaient les voisins, la
pauvre fllle fut sur le point de recevoir congé.
-Et pourtant, disait-elle àson frère, je ne puis
m'en séparer. Puisque je dois les nourrir leur
vie durant, il faut bien que je les garde.
C'est vrai, répondit César, il y aurait pour-
tant moyen d'arranger cette affaire-là.
Je ne vois pas trop comment.
C'est bien simple Tu dois les nourrir, ça
c'est un devoir, et tu sais bien que je ne suis pas
un homme à t'en détourner.mais s'ils ne vivaient
plus?.
-Ah à ce moment là 1
-Eh bien riendéplusfacile je leur tords le
cou, alors tu auras tenu ta parole, tu leur auras
donné à manger tant qu'ils étaient vivants une
fois morts tu n'auras plus rien à leur donner.
Tu n'auras donc de cette manière aucun repro-
che à t'adresser, car tu auras tenu loyalement
ta promesse.
Honorine ne fut peut-être pas bien convain-
cue, mais c'était si bien déduit, qu'elle flt sem-
blant de trouver la proposition parfaitement
correcte et quitte plus tard à étouffer leurs re-
UN GENDRE A L'ESSAI
31
mords, le frère et la sœur commencèrent par
étouffer les serins.
Honorine put alors rester tranquille dans sa
petite chambre, et c'est là que César vint la
retrouver pour lui faire ses offres sédui-
santes.
A cette époque, sa sœur avait vingt-cinq ans,
mais malgré sa jeunesse et ses petites rentes,
personne ne songeait à la demander en mariage,
d'abord à cause sans doute de son nez de tra-
vers, ensuite parce que, maigre comme un clou,
rebondie comme une planche,elle avait déjà tou-
te espèce de manies de vieille fille, développées
par un contact de neuf années passées auprès de
la vieille bonne femme dont elle avait hérité.
Vivant a' nsi avec nous, lui dit César, ta rente
pourra te rester tout entiére; tu la placeras cha-
que année, et, dans un temps donné, tu auras
une fort belle position.
S'ennuyant fort toute seule dans sa chambre,
Honorine accepta les propositions de son frère
mais à une condition pourtant: c'est qu'elle em-
mènerait son chat.
Toujours grand, toujours généreux, le mar-
chand de casquettes consentit la bute lui reu"
UN GENDRE A L'ESSAI
drait service à cause des souris qui pullulaient
dans la boutique, mais il n'en dit rien, afin de
conserver ses airs magnanimes.
Il y avait donc dix-huit ans qu'Honorine la-
vait la boutique, faisait les commissions et le
ménage, et, à, ses moments perdus racommo-
dait le linge et les effets de la maison.
Dire quelle avait du bon temps de reste, ce
ne serait peut-être pas très-exact, car on ne fer-
mait ni fêtes ni dimanches, ces jours-là étant
surtout des jours de vente aux ouvriers du
quartier mais Honorine n'ayant jamais connu
le bien-être que par ouï dire, trouvait tout na-
turel de travailler comme un chien. Et puis elle
avait une espérance secrète, celle de trou-
ver eaûn dans ce magasin où il venait tant de
monde un homme assez intelligent pour re-
connaître ses qualités et la demander en ma-
riage.
L'espérance durait toujours, mais c'est le mari
qui ne se pressait pas. Dés les premiers temps de
son installation dans la maison de son frère,
c'était charmant. Olympe ne s'occupant plus que
de menues choses, tout entière à la caisse et à ta
clientèle, se trouvait relativement heureuse, et
elle avait une peur affreuse qu'Honorine s'en
UN CEUDRE A L'ESSAI
3<)
allât. César, trouvant maintenant tout en ordre
et ses repas prêts à l'heure, était aussi d'humeur
plus facile.
Ces Croquoisot avaient là, autant dire pour
rien, une domestique et une employée. De son
côté, Honorine plaçait son argent et elle trou-
vait cela superbe.
Qu'elle fut bel et bien domestique, elle n'en
doutait pas, mais du moins c'était en famille;
on dinait à la même table, elle se trouvait un
peu chez elle elle prenait part à la conversa-
tion et il lui semblait qu'elle aussi était un peu
établie. Aux fournisseurs elle disait Chez
nous et elle était contente.
Les affaires prospéraient. César était tout le
temps dehors à courir pour son commerce il
venait tout récemment d'avoir la fourniture
d'une maison de banque, et celle d'une pension
de banlieue.
Devant cette prospérité, Olympe exposa un
jour le projet de prendre une maison plus im-
portante. Lucie commençait à devenir gran-
delette on ne pouvait penser à la repren-
dre à moins de louer un appartement, et en-
core t qui est-ce qui s'occuperait d'elle ? Tandis
que dans une grande maison où on ferait le
UN GENDRE A L'ESSAI
M
demi gros, on pourrait prendre un garçon de
magasin Honorine s'occuperait de la petité, et
ce serait un soulagement pour tous.
Pour tous 1 pour tous 1 tu veux dire pour
vous deux, ma sœur et toi, répliqua aigrement
César, car moi, ça me fera courir encore davan-
tage.
Honorine, de son côté, commençant à s'ennu-
yer dans la maison où n'apparaissait nul galant,
trouvait que c'était parler d'or et elle était de l'a-
vis d'Olympe, mais c'est le mari qui n'était pas
facile à convaincre 1
Il amenaàlarescoussetousiés vieuxproverbes
qui lui tombèrent sous la main P~'e
~OM~ ?'??!&?.? pas mousse Il ne faut pas
C/MM~ son C/~)C~ &O~M~ contre un <~M-
On sait ce $M'o~ pe~, on ne sait p~ ce
qu'on ~~OM<?<?~ etc, et en résumé il dit ceci
Lucie, c'est très joli 1 parbleu mais elle
n'est pas mal où elle est. Elle nous coûte déjà
assez d'argent, sans que nous soyons encore
obligés detout lui sacrifier Ici nous faisons nos
affaires, précisément parce que la maison est
modeste, nous n'avons pas de luxe inutile, et
nos frais sont raisonnables. Nos clients ne tien'
UN GENDRE A. L'ESSAI
?
nent pas à l'apparat, ils s'en mènent, sachant
bien qu'au bout du compte, ce sont eux qui
paient l'élégance déployée par les grands maga-
sins.Ils entrent ici à l'aise; simples eux-mêmes,
ils aiment notre simplicité. Si nous prenons
une grande maison, il faudra faire des dépenses
énormes, rivaliser de luxe avec les autres gran-
des maisons, et qui sait comment nous nous en
tirerons t D'ailleurs, si nous quittons ici, il
faudra nous refaire une nouvelle clientèle, car
notre successeur nous enlèvera tous nos clients
actuels.
Mais dame 1 dit Honorine, tu asbien réussi
dans cette maison, pourquoi ne réussirais-tu
pas dans une autre ? Et puis ennn,que comptes-
tu en faire de Lucie ? 'l
Eh Lucie, oui, je sais bien, répliqua
César qui prit tout d'un coup l'air bonhomme,
mais voilà où nous sommes, nous lui amassons
une dot à cette pauvre enfant, nous lui prepa~
rons un avenir, et autre part, nous courons le
risque de manger le peu que nous avons réussi
à économiser. Ce serait positivementdéplorable.
Déplorable pour Lucie, car pour nous t.Tout se-
rait à refaire, et quand notre nllo serait grande,
elle serait obligée de travailler durement pour
UN GEKDRE A L'ESSAt
Ê6
gagnerson pain non pas comme toi, mapauvre
Honorine, car soit dit sans reproche, tu vis
tranquille dans ta famille où tu es comme un
coq en pâte. mais chez des étrangers qui la
rudoieraient.
Sur ces mots de « coq en pâte Honorine fit
une figure où se lisaient les signes de la plus
profondestupéfactïon,mais elle ne relevacepen-
dant pas les dires fantaisistes de son frère, qui
continua d'un ton mielleux
Reprendre Lucie, mais<;e serait mon rêve!
d'autant plus que la voilàqui asept ans, et qu'el-
le pourraitfairelescommissionsdanslequartier,
mais malheureusement il est impossible de la
loger ici, à moins de lui faire un lit 1~ soir sur
le fourneau. D'un autre côté, nous ne pouvons
quitter le certain tout ça pour des bêtises. Noire
devoir est donc de nous priver de Lucie pendant
quelques années encore, et plus tard, elle sera
la première à nous remercier de cet immense
sacrifice, car vous qui êtes des femmes vous ne
savez pas cela, mais moi je vous le dis On peut
quelquefois aimer des parents qui n'ont pas le
sou, mais on ne les aime réellement bien que
lorsqu'ils ont de l'argent.
P'e~t juste, réponde Olympe, mais nous
UN GENDRE A L'ESSAI
37
))< pouvons cependant laisser notre fille toute
ht vie en nourrice. Si seulement nous pou-
viuas prendre un petit logement dans la mai-
sou
Alors Honorine s'occupera de la petite, et
pendant ce temps là, qui est-ce qui fera le ména-
ge ? non c'est impossible, nous n'avons qu'une
ressource, c'est de la fourrer en pension et on
ira la voir dans la morte-saison.
Et pendant les vacances ? nous ne pour-
rons cependant pas la remettre en nourrice
Evidemment non, mais nous pourrons
l'envoyer à Vieux-Moulin, chez ta mère, qui
sera enchantée pendant ce temps-là elle ne
nous coûtera rien.
Honorine, qui se voyaitalors vouée pour long-
temps à sa vie de « coq en pâte », faisait une fi-
gure abominable.
Croquoisot, doué d'une sagacité fort au-dessus
de la moyenne ordinaire des marchands de cas-
quettes, y prévit une alliance future entre
nelle et Olympe contre lui en homme habile, il
détacha sa sœur de la conspiration qu'il flairait
pour l'avenir.
-Ettoi aussi, lui dit-il, tu meremercieras,car
le jour où nous nous retirerons, c'est moi qui te
UN GENDRE A L'ESSAI
88
le dis, si tu veux mettre jusque
bonne volonté à nous aider, non
ne nous quitteras plus, mais encore l'
l'appoint nécessaire pour, avec les
francs que je te place tous les ans, t'asl l,' f
ze cents francs de rente.
Douze cents francs de rente t le rêve & ,v
rine 1
A cause de sa belle-sœur qui paraissait vexé
la pauvre fille risqua une timide et dernière ob-
servation, mais intérieurement, elle avait passe
à l'ennemi. Olympe, obligée de renoncer à ses
idées de grandeur, en fut pour ses frais, elle dut
se résigner, et la maison continua son train ordi-
naire Olympe en jaunissant à la caisse, Hono-
rine en trimant comme un cheval, et César, les
trois quarts du temps dehors, en quête d'affaires
nouvelles. Rapace mais vaniteux, Croquoisot
voulait faire pour plus tard de sa fille une demoi-
selle, et après bien des discussions et des tâton-
-nements, on se décida à la placer dans une ex-
cellente institution d'Auteuil.
Cela coûtait gros, comme disait César, mais
hast! il fallait bien faire donner de l'éducation
à cette enfant ;ontravailleraitquelques années de
plus, tant pis 1 mais au moins Lucie serait une
UN GENDRE A L'ESSAI
39
femme remarquable et elle serait recherchée plus
tard par des gens co)M' faut.
Les premiers sous amassés, Croquoisot était
devenu plus avare encore que précédemment.
Il avait une peur affreuse de reperdre l'argent
gagné, et maintenant que la question « Lucie »
était définitivement réglée, il se reprochait amè-
rement la promesse qu'il avait faite à sa soeur,
beaucoup trop à la légère, disait-il.
Elle n'aurait pas dû accepter. C'est excessi-
vement mesquin ce qu'elle a fait là c'est mal,
c'est très mal de la part d'une sœur. Une fille
qui a ici tout ce qu'il lui faut, des égards, du bon
temps, car nous ne prenons aucun plaisir sans
qu'elle en ait sa part. Il est vrai que nous n'en
prenons pas, mais enfin elle. elle le partage
tout de même Une honnête fille m'aurait répon-
du non, je ne veux pas, tu es déjà trop bon.
J'y aurais alors vu une preuve de dévouement,
et qui sait, je lui auraispeut-étre donné davanta-
ge plus tard, tandis .que maintenant. C'est
pénible à constater, quand on a comme moi le
cœur aimant, mais ma sœur s'est conduite
comme une égoïste.
Mon Dieu! mon Dieu 1 que ces gens person-
nels sont donc dégoûtants 1 Olympe, qui n'avait
ON GENDRE A L'ESSAI' 1
40
rien promis, sermonait souvent César à propos
de ses engagements fastueux
C'est ainsi, disait-elle aufortdesesrécrimi-
nations que nous nous serons tués de travail, que
nous aurons été dévorés par le souci des affaires,
pour qu'au bout du compte, ta soeur vive dans
l'opulence 1
Aussi fatigué de ces reproches, qu'il trou-
vait mérités, que de ceux qu'il s'adressait à
lui-même, Croquoisot devenait de plus en plus
exigeant avec Honorine, supposant bien qu'elle
ne voudrait pas renoncer à son bel avenir, et
d'un autre côté. si elle y renonçait, se disant qu'il
serait débarrassé de ses imprudentes promes-
ses.
Honorine avalait stoïquement toutes les ava-
nies et toutes les méchantes humeurs à cause de
ses futures rentes, mais comme on les lui faisait
réellement trop gagner, elle se consolait, les
jours où on lui faisait des scènes, en filoutant
adroitement quelques sous sur le marché,'pour
se gaver de poires tapées dont elle raffolait, et
quelle achetait en cachette, fort.loin de la mai-
son, pour qu'on n'en sache rien.
Il vint cependant un momentoù lapoire tapée
ne put su~re a sa consolation. C'est à l'époque
U~ ÛENDRE A L'ESSAI
41
où les Croquoisot songèrent sérieusement à se
retirer des affaires. Les scènes se renouvelaient
chaque jour, et chaque fois plus violentes il
ne manquait plus à Honorine que d'être battue,
et les choses en seraient peut-être arrivées là,
afin de la décider à partir sans être forcé de la
renier, si un événement imprévu n'avait changé
à son égard les procédés de son frère et de sa
belle-sœur.
Ses revenus étaient placés en rentes sur la
Ville, et au dernier tirage, une de ses actions
venait de sortir avec un lot de quarante mille
francs.
Elle va peut-être enfin se décider à nous
quitter, dit Olympe, à qui César avait appris en
premier la nouvelle. Maintenant qu'elle a plus
de douze cents francs de rentes par le fait de
son lot, j'espère bien qu'elle n'aura pas le toupet
de nous réclamer un sou. Du reste, tu devais lui
compléter ce qui lui manquerait; tul'aurais fait,
c'est certain, mais puisqu'elle va avoir davan-
tage, nous ne lui devons rien.
C'est évident, déclara César.A bien prendre
même, je ne sais pas jusqu'à quel point je ne
serais pas~ endroit de lui réclamer le surplus.
U~ GENDRE A L~ESSAi
~3
e Tuas moins, jete donne, tu asplus, rends-moi
la différence, et nous serons quittes, »
Mais parfaitement ) répondit imperturba-
blement Olympe.
Cependant Croquoisot, toujours ncelle, sem-
blait soucieux
Ma sœur, dit-il à sa femme, n'a rien de sé-
duisant, c'est vrai; elle a maintenant quarante-
trois ans,elleestmal conservée,mais elle possède
à l'heure qu'il est neuf cents francs de rente d'une
part, et de l'autre, ces quarante mille francs, soit
environ deux mille cinq cents francs de revenu;
c'est joli. Eh bien 1 malgré cela, toute rénexipn
faite, je crois que nous ferons mieux de lui aug-
menter son capital de la somme que je me suis
engagé à lui verser.
Pourquoi faire ?
Maisparce qu'elle peutlargement se passer
de nous aujourd'hui, et si nous nous brouillons'
..ensemble, si elle nous quitte, elle trouvera faci-
lement à épouser, pour son argent, quelque
vieux veuf qui nous râflera l'héritage.
A mon avis, il serait beaucoup plus sensé de
la retenir avec nous, et d'assurer ainsi son avoir
à Lucie. Ce serait une tante à espérances, et ça
compte dans une corbeille de mariage 1
tj~ GENDRE A L'ESSAI
Olympe reconnut que l'argument n'était pas
sans valeur. A partir de ce jour, les scènes
devinrent à peu près nulles; huit jours après on
était plein de prévenances podr Honorine qui
n'y comprenait plus rien au bout de quinze
jours, César, qui avait sagement préparé son
changement d'humeur, annonça à sa sœur
l'heureuse nouvelle, sur laquelle il ne comptait
guère, et qu'il avait apprise le tantôt seulement
par hasard, afnrma-t-il.
Honorine, qui ne voulait rien perdre et re-
conquise d'ailleurs, -ne parla pas de se retirer,
seulement elle calculait mentalement
Douze cents francs d'un côté, treize à quatorze
du produit de mon lot, soit au bas mot deux
mille cinq cents francs de rente c'est bien le
diable si avec ça je ne trouve pas quelque vieux
brave homme encore vert avec lequel je pour-
rai enfin vivre heureuse et tranquille.
tiN GtËNURE A L'ESSAI
4u
CHAPITRE IV
L'AFFAIRE CJPILLARD-TONSURE
Lorsque Monsieur Tonsure quitta le petit ca-
fé aux mouches de la rue Rambuteau, le pantalon
rempli de café noir, son premier soin fut de
reintéger son domicile de Clamart, où, sans par-
ler deson aventure, il inventa une histoire d'ac-
cident quelconque.
Sa fille Marthe parut surprise de le voir re-
venir sitôt
Tu n'as donc pas été diner chez Monsieur
Cupillard, comme tu me l'avais dit ? ~l
Si, c'est-à-dire. non, je ne suis pas allé,
parce que je vais te dire j'ai rencontré quel-
3.
UN GENDRE A L'ESSAI
46
qu'un de bien informé, qui m'a assuré que.
qu'il était de la police, alors tu comprends.
C'est une plaisanterie 1
Hé je n'en sais trop rien 1 il ne m'a ja-
mais bien été, cethomme-là!; d'abord, jet'avoue-
rai franchement que je lui ai toujours trouvé
un drôle d'air, il a l'œil faux.
Allons donc, papa, tu veux rire ) Monsieur
Cupillard le meilleur, le plus doux des hom-
mes.
Le plus doux il ne faudrait pas s'y ner.
C'est si jésuite ces gens-là! 1
Quand, de son côté, Cupillard rentra chezlui,
il y trouva Edouard, impatient de voir arriver
son souhaité futur beau-père
Seul mon oncle ? `?
Seul, oui, mon pauvre ami, tout seul.
Comment 1 Monsieur Tonsure n'est pas ve-
nu ~u caië où vous vous étiez donné rendez-
vous t s'écria à son tour madame Cupilllard, ve-
xée d'avoir fait préparer un dîner fin.
Si, ma fille, si, il est venu, seulement. il
est reparti.
l)ites"moi~ mon oncle, est-ce que vous lui

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