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Un géographe français en Amérique latine

De
249 pages

Pourquoi le Mexique a-t-il représenté durant près d'un siècle un modèle pour le « développement » ? Comment expliquer que les populations et les territoires de ce pays aient été mis en scène avant tout par des anthropologues ? Dans quelle mesure, en France, les géographes ont-ils été les principaux organisateurs de la recherche sur l'Amérique latine depuis le milieu du XXesiècle ? Comment, dans le Nouveau Monde, les sciences sociales s'agencent-elles entre elles autrement qu'en Europe ? Que signifie la production de données sur les sociétés des pays latino-américains et comment les transforme-t-on en panoramas organisés ? Autant de questions auxquelles ce livre tente de proposer des réponses, en retraçant la trajectoire universitaire et intellectuelle de l'un des latino-américanistes français les plus féconds des dernières décennies. À partir de souvenirs personnels, de témoignages de collègues et d'amis, d'archives publiques ou privées et de publications diverses, Claude Bataillon dresse pour la seconde moitié du XXe siècle le panorama d'un latino-américanisme auquel il a participé de multiples façons. Si cet ouvrage retrace avant tout un itinéraire personnel, il propose également l'histoire d'une collectivité faite à la fois d'individus et d'institutions. Ces dernières constituent les meilleurs traceurs des évolutions intellectuelles, les meilleurs révélateurs des regards que les latino-américanistes ont échangés avec les Latino-Américains depuis la Seconde Guerre mondiale.


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Couverture

Un géographe français en Amérique latine

Quarante ans de souvenirs et de réflexions

Claude Bataillon
  • Éditeur : Éditions de l’IHEAL
  • Année d'édition : 2008
  • Date de mise en ligne : 30 janvier 2014
  • Collection : Travaux et mémoires
  • ISBN électronique : 9782371540323

OpenEdition Books

http://books.openedition.org

Référence électronique :

BATAILLON, Claude. Un géographe français en Amérique latine : Quarante ans de souvenirs et de réflexions. Nouvelle édition [en ligne]. Paris : Éditions de l’IHEAL, 2008 (généré le 05 mars 2014). Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/iheal/491>. ISBN : 9782371540323.

Édition imprimée :
  • ISBN : 9782915310856
  • Nombre de pages : 249
 

© Éditions de l’IHEAL, 2008

Conditions d’utilisation :
http://www.openedition.org/6540

Pourquoi le Mexique a-t-il représenté durant près d'un siècle un modèle pour le « développement » ? Comment expliquer que les populations et les territoires de ce pays aient été mis en scène avant tout par des anthropologues ? Dans quelle mesure, en France, les géographes ont-ils été les principaux organisateurs de la recherche sur l'Amérique latine depuis le milieu du XXesiècle ? Comment, dans le Nouveau Monde, les sciences sociales s'agencent-elles entre elles autrement qu'en Europe ? Que signifie la production de données sur les sociétés des pays latino-américains et comment les transforme-t-on en panoramas organisés ?

Autant de questions auxquelles ce livre tente de proposer des réponses, en retraçant la trajectoire universitaire et intellectuelle de l'un des latino-américanistes français les plus féconds des dernières décennies. À partir de souvenirs personnels, de témoignages de collègues et d'amis, d'archives publiques ou privées et de publications diverses, Claude Bataillon dresse pour la seconde moitié du XXe siècle le panorama d'un latino-américanisme auquel il a participé de multiples façons. Si cet ouvrage retrace avant tout un itinéraire personnel, il propose également l'histoire d'une collectivité faite à la fois d'individus et d'institutions. Ces dernières constituent les meilleurs traceurs des évolutions intellectuelles, les meilleurs révélateurs des regards que les latino-américanistes ont échangés avec les Latino-Américains depuis la Seconde Guerre mondiale.

Sommaire
  1. Avant-propos

  2. Chapitre I. Un métier : passeur

    1. Observateur/Passeur
    2. Voyager
    3. Un chercheur latino-américaniste
    4. Pourquoi ce Mexique pour moi ?
    5. Quelle culture pour un géographe français ?
    6. À la recherche du Tiers Monde
    7. Des débuts vers le Maghreb
    8. Virage vers l’Amérique latine
  3. Chapitre II. Le grand voyage (1962-1965)

    1. La culture française au Mexique : plongée dans les institutions
    2. Chevalier et Sirol : la guerre
    3. Vivre au Mexique : un couple de jeunes français
    4. Les Espagnols républicains réfugiés
    5. Enseigner
    6. Matériaux d’une recherche
    7. Gloires et corvées annexes
  4. Chapitre III. Autour de 1968

    1. Régions géographiques
    1. « Faire 1968 »
    2. De la documentation vers les Problèmes d’Amérique latine
    3. Revenir au Mexique : l’autre 1968, seis meses en vilo
    4. Comisión Nacional de los Salarios Mínimos
    5. Produire le Mexique central
  1. Chapitre IV. Le Mexique pharaonique (1970-1981)

  2. Chapitre V. Autour du krach

    1. Au Quai d’Orsay ?
    2. Le Mexique pétrolier implose
    3. Pont d’or et cage dorée
    4. Transformer la culture française à Mexico ?
    5. Venue de l’ORSTOM : le Mexique devient-il Tiers Monde ?
    6. Nouvelle donne au CEMCA : les publications ?
    7. Témoignage : l’intégration de Philippe Bovinet Dominique Mathieu au Mexique
  3. Chapitre VI. Fin de course (1985-1990)

    1. Temblor
    2. Amérique latine : vers l’Europe
    3. Affaires mexicaines
    4. Traces et Alfil, deux destins
    5. À Toulouse, programmes de recherches ou éditions ?
    6. Écrire à nouveau ? Le Mexique et ses régions
    7. Quel atlas pour le Mexique ?
    8. Écrire sur Mexico
    9. Métropoles mondiales
    10. Province, indigénisme
  4. Chapitre VII. Bilans et temps longs (1990-2005)

    1. Prédominance de l’urbain
    2. Valorisation de l’espace régional
    3. « Mes » doctorants
    4. Évaluer au lieu d’administrer
    5. Vivre au Mexique
    6. Quelle insécurité ?
    7. Puebla ou la Condesa ?
    8. Autres séjours
    9. Néozapatisme à Toulouse : le colloque de la honte
  5. Chapitre VIII. Amérique latine en France : mémoire des revues

    1. Avant les revues savantes
    2. Amérique latine des savants : début avec le xxe siècle, confirmation des années 1960
    3. La diversification, des années 1970 aux années 1980
    4. Nouveautés et comparaisons
    5. Livres et collections
  1. Chapitre IX. L’IHEAL, au-delà du demi-siècle ?

    1. Les trompettes du lancement : 1954-1968
    2. Vents contraires : 1969-1983
    3. Les chemins de l’établissement : 1983-1998
  2. Chapitre X. Toulouse, entre GRAL et IPEALT

    1. Un petit noyau « tiers-mondiste » et des hispanistes
    2. Du GRAL au réseau documentaire
    3. Des incertitudes… puis l’IPEALT
    4. Mutations : autour de 1994
  3. Conclusion

  4. Bibliographie

  5. Index des personnes et des institutions

Avant-propos

1Ce livre est composé principalement de souvenirs et de réflexions sur le Mexique : à la lecture de brouillons écrits vers 1997-20001, Gilles Bataillon, soutenu par Jean Meyer, m’a suggéré de développer les textes déjà écrits en un récit continu, ce qui fut fait en 2004-20052.

2Je parle ici de bien des collègues, de bien des institutions, sur une période longue. Faute de tout dire, je me suis intéressé en priorité, chez ces collègues ou dans ces institutions, à ce que je trouvais novateur ou à la capacité de creuser le sillon d’une innovation, par opiniâtreté. Bien sûr, dans ce milieu de la recherche et de l’université dans lequel j’ai vécu, les pesanteurs contraires à l’innovation sont fréquentes, comme les intérêts de court terme qui coupent celle-ci dans l’herbe : je donne moins de place à ces cas négatifs. Je crois que mon propos reste convivial, mais sans effacer tous les conflits, vécus ou côtoyés. Si je raconte tout cela, est-ce parce que c’est en train de finir ? Je ne le crois pas, parce que pour moi l’innovation surgit principalement à l’entre-deux des disciplines et parce que la connaissance du Monde a besoin de s’organiser en des aires culturelles identifiables.

3Mon propos est de réfléchir, depuis ma profession de géographe, sur la pluralité des échanges entre disciplines telle que je l’ai vécue à propos de l’Amérique latine, en tant que chercheur travaillant sur le Mexique et avec des Mexicains. Dans cette pluridisciplinarité se situe à mon sens l’originalité de la recherche française sur l’Amérique latine pendant le dernier demi-siècle.

4En 2006, Mona Huerta m’a incité à ajouter à mon texte trois chapitres nouveaux, différents, par leur angle de vue, du récit centré sur le Mexique. Il s’agit d’une réflexion sur le latino-américanisme français vu à travers ses publications, et vu par l’analyse de deux lieux universitaires où j’ai durablement travaillé sur cette Amérique latine, l’un étant l’Institut des hautes études de l’Amérique latine de Paris (IHEAL), l’autre l’Université de Toulouse — Le Mirail, à propos du Groupe de recherche-Amérique latine (GRAL) et de l’Institut pluridisciplinaire sur l’Amérique latine à Toulouse (IPEALT).

5Paris, Portet-sur-Garonne, décembre 2006

Notes

1 Ces brouillons furent en partie utilisés dans « Conclusions », in Marie-France Prévôt-Schapira et Hélène Rivière d’Arc (dir.), Les Territoires de l’État-Nation en Amérique latine. À Claude Bataillon, Paris, Éditions de l’IHEAL, coll. « Travaux et Mémoires », 2001, p. 301-306 ; ainsi que dans « Pratiquer l’Amérique latine, des années 1960 aux années 1990 », L’Ordinaire latino-américain, n° 191, janv.-mars 2003, dossier « Le latino-américanisme français en perspective », p. 5-17.

2 Ces mémoires sont parues en espagnol, sans les trois derniers chapitres composant cet ouvrage : Un geógrafo francés en América Latina. Cuarenta años de recuerdos y reflexiones sobre México, México, El Colegio de México/El Colegio de Michoacán/Centro de Estudios Mexicanos y Centroamericanos, 2008.

Chapitre I. Un métier : passeur

Observateur/Passeur

1Le Mexique que je raconte ici est essentiellement celui que j’ai vécu. C’est en ce sens qu’il s’agit d’une découverte : certes, ce que je découvrais, moi, Français et intellectuel, c’était des faits le plus souvent assez évidents pour des Mexicains. Mais ces faits, en général inconnus (alors, et encore maintenant) pour les Français, étaient aussi parfois invisibles pour les Mexicains : comment, pour un Mexicain, savoir que sa vie quotidienne est originale s’il n’en est jamais sorti ? Dans ces souvenirs, je ne puis pas toujours séparer, de ce que j’ai vu et vécu, ce que j’ai pu inventer dans mes interprétations, ou rêver dans mes souvenirs. Heureusement je dispose de correspondances, agendas, rapports, publications, coupures de presse de l’époque et je peux les croiser avec mes souvenirs, ce qui me permet parfois de recadrer mon propos.

2Sur un temps si long, si j’étais resté un observateur froid et extérieur, je me serais sans doute lassé des Mexicains et du Mexique. Mais un travail sans cesse poursuivi (et je l’espère renouvelé) sur ce pays n’a pris son sens que par le tissage d’amitiés, qui elles-mêmes se sont imbriquées inextricablement avec ce travail. Ces amitiés n’ont pu qu’orienter mes jugements, voire même mes observations. Et renouveler aussi souvent, aussi longtemps que possible ces impressions ne peut se concevoir sans le désir d’entretenir, de renouveler ces amitiés.

3Ce va-et-vient entre France et Mexique m’a donné inévitablement un rôle de passeur, de traducteur intellectuel entre les deux pays, rôle bien sûr valorisant : expliquer aux uns ce que sont les autres, quant aux manières de vivre, mais quant au fonctionnement concret des institutions, est d’autant plus apprécié que, pour un Français, les mœurs et coutumes des Mexicains (une fois dépassés les aspects touristiques et les poncifs), sont sans doute les plus exotiques parmi les grands pays latino-américains. À l’inverse, je ne sais. Par exemple aider un collègue à mener à bien « chez l’autre » la traduction et l’édition de son livre permet incontestablement de se faire apprécier. Mais, plus profondément, décoder ce qui fait que vous êtes considéré honorablement, ici ou là, comme conférencier, auteur, expert, relève d’un rôle de traducteur plus subtil : on peut d’ailleurs rater son effet en croyant encore vraies des mœurs qu’on a connues et qui se sont effacées...

4Mais sur le long terme, la recherche en sciences humaines sur un pays « autre » induit à déterminer les thèmes et les problèmes qui seront « porteurs » auprès des deux systèmes entre lesquels on s’interpose. Ainsi la demande mexicaine portera sur les grandes peurs successives du pays, pour lesquelles on proposera le savoir-faire des Français : croissance démographique, puis macrocéphalie de la capitale, puis pollution et équilibres écologiques. Inversement, si une équipe française veut proposer à ses interlocuteurs mexicains de la politique régionale, ou, plus techniquement, un atlas, elle peut se heurter, nous le verrons, à des problèmes où la maîtrise nationale sur le territoire est en jeu : c’est donc un thème difficile pour des étrangers. Inversement l’offre française en théories sur la ville est bien venue, quelle que soit la pertinence de son contenu. Et l’on peut s’entendre (par exemple à partir des années 1990 au sein des programmes ECOS1 de coopération franco-mexicaine), en insistant sur la coopération entre universités de province.

5Il faut rappeler que pour jouer ce rôle de passeur, dans les années 1960, on dépendait étroitement d’un bien très précieux : un billet d’avion, qui peu à peu est devenu un objet banal et bon marché. Mais pour que le passeur exerce son métier avec prestige en imposant le respect, il lui faut aussi une invitation officielle (à parler en colloque ou en conférence, à donner un cours, ou moins souvent à mener des recherches). Ces exigences, financières ou protocolaires, s’effacent à l’automne de ma vie devant la facilité des voyages et l’ouverture d’une société mexicaine de plus en plus transparente, que je peux venir visiter amicalement sans contrainte.

Voyager

6Mes souvenirs mexicains s’étalent sur plus de quarante ans, mais je n’ai vécu au Mexique qu’à peine huit ans, si je fais la somme des années, mois ou semaines passés dans ce pays. Quelques séjours longs, voici longtemps surtout, puis de plus en plus de courts séjours pour revenir autant que possible à de « vrais » séjours pas trop rapides, qui me donnent un plaisir sans cesse renouvelé. Et vu la quantité de séjours brefs, sans doute plus de quarante traversées de l’Atlantique, entre les deux pays, si bien que le paysage de la ville de Mexico à l’atterrissage devient pour moi une sorte de test : vais-je reconnaître chaque ville ou bourg proche avant la métropole, puis chaque morceau de banlieue, chaque quartier, chaque monument de la ville ?

7En fait, ma fréquentation du pays a commencé par un long séjour de dépaysement total pendant quatre ans (1962-1965). A suivi une coupure à peine occupée par de courts voyages, à l’exception des six mois passés en 1969. J’ai bénéficié à nouveau d’un trimestre dans le pays en 1980, avant d’y habiter à nouveau pendant deux ans de 1982 à 1984. De nombreux voyages, courts, ont suivi, avant que je puisse profiter librement du pays pour de vrais séjours à nouveau, à partir de 1997, c’est-à-dire quand la retraite a mis fin à mes obligations professionnelles. Raconter tout cela nécessite un effort pour distinguer des situations différentes, mais dont certains éléments se répétaient au point de perdre le fil du temps.

Un chercheur latino-américaniste

8Puisque cela faisait partie de mon travail professionnel de chercheur, à partir de 1962, j’ai bien sûr écrit sur le Mexique des livres et des articles : sans doute les neuf dixièmes de ce que j’ai produit. Chaque texte est un morceau, petit ou gros, de mémoire. Comment ai-je en son temps collecté cette information et dans quel but ? Comment ai-je composé ce texte, l’accompagnant de cartes ? Comment ai-je obtenu qu’il soit publié, quel a été son insuccès ou son succès, durable ou non, auprès de quel public et pourquoi ? Comment une traduction en espagnol a-t-elle été obtenue ? Rien de tout cela n’est « naturel » ; tant d’institutions et de collègues ont joué leur rôle pour que tel texte « marche » ou échoue. Il est parfois plus utile de remémorer l’histoire d’un échec que de s’attendrir au souvenir d’un succès.

9Le Mexique (à travers certaines de ses élites, bien sûr) s’est voulu par moments une pièce maîtresse d’une réalité plus large, l’Amérique latine. Mais pour moi plus encore ce sont les multiples institutions auxquelles j’ai participé, qui étaient latino-américaines. J’ai donc sans cesse été induit à placer ma connaissance du Mexique dans ce cadre « régional », soit pour montrer en quoi ce pays était exemplaire de cette région plus large (ce qui était souvent facile et parfois inexact), soit au contraire pour décoder ce qui était les plus profondes différences entre les pays concernés, derrière les similitudes approximatives et les discours fédérateurs. Il me faudra donc parfois sortir du Mexique pour le regarder depuis les pays voisins, même si je ne les connais au mieux que très superficiellement.

Pourquoi ce Mexique pour moi ?

10Mes antécédents vis-à-vis du Mexique ne m’appartiennent pas. Ce sont ceux de mon père, Marcel Bataillon. Certes il avait, en spécialiste de l’histoire religieuse du monde ibérique du xvie siècle, abordé le Mexique dès les années 1930 ; mais surtout à travers ses échanges érudits avec Robert Ricard : leur correspondance témoigne de leurs réflexions croisées. Mais c’est en 1948 qu’il a découvert concrètement le Nouveau Monde, en un voyage de six mois, qui a commencé par sept semaines au Mexique. Il y a négocié avec Daniel Cosío Villegas la traduction au Fondo de Cultura de son Érasme et l’Espagne, parue en 1950. Si pour l’adolescent que j’étais tout cela était lointain, irréel, je savais cependant que mon père avait là-bas des amis, Espagnols républicains réfugiés, comme les Giner de los Ríos et tant d’autres, qu’il y connaissait des Mexicains, comme Alfonso Reyes. Dès ce moment, j’ai entendu parler de l’IFAL (Instituto Francés de América Latina), enfant chéri de Paul Rivet, ou de Jean Sirol. Bientôt j’aurais l’occasion d’entrevoir à Paris Antonio Aratoire, traducteur d’Érasme et l’Espagne. Le Mexique est donc un horizon familier, mais qui appartient à mon père.

11Quelques années plus tard, comme étudiant de géographie préparant l’agrégation, j’ai dû apprendre quelques rudiments sur l’Amérique latine, mais il s’agissait du Cône Sud, pas de la Méso-Amérique, dont je ne savais rien jusqu’à ce que je lise en traduction française El corazón de piedra verde/Le Cœur de jade de Salvador de Madariaga. Toujours sur la conquête de la Méso-Amérique, j’ai un peu accompagné ma femme, Françoise, quand elle s’initiait à ce sujet pour le même concours d’agrégation. Si bien qu’elle s’attendait en descendant de l’avion à trouver des canaux et des chinampas un peu partout dans la ville...

12Donc un bagage bien mince pour ce couple qui atterrit à Mexico en 1962.

Quelle culture pour un géographe français ?

13Il faut approfondir un peu plus ce qu’était la culture du jeune géographe que j’étais, en particulier en ce qui concerne le « Tiers Monde » en général, plus spécialement l’Afrique, et le Maghreb en particulier. Ma formation de base de géographe valorisait essentiellement le travail « de terrain » : il s’agissait surtout d’une culture de la géographie physique, où l’on apprenait à interpréter des paysages naturels, tels qu’on les voit, certes, mais plus encore tels qu’ils sont représentés sur une carte topographique détaillée. J’étais assez vite devenu un praticien expérimenté de cet exercice scolaire, mais je dédaignais son côté convenu, scolastique. De plus, pour moi, la géographie était avant tout une clé pour comprendre la variété des sociétés, l’homme m’intéressant bien plus que la nature.

14Autre pan de la culture du jeune géographe, une connaissance passablement encyclopédique sur un certain nombre de pays du monde. Avant tout bien sûr, la France, pour transmettre aux élèves, comme futur enseignant de lycée, une vue de leur propre patrimoine. Cette géographie de la France, indéfiniment détaillée, m’ennuyait, mais j’avais appris ce qu’il fallait pour être reçu à l’examen. Y était adjointe comme un appendice naturel la géographie du Maghreb, territoire sous souveraineté française : en 1952 encore, peu se rendaient compte que cette souveraineté prendrait fin, dramatiquement pour l’Algérie, dans les dix années suivantes. Ici j’étais au contraire passionné par ces pays exotiques, en partie familiers pour moi : j’avais vécu enfant à Alger (1931-1937), puis, à partir de 1947, j’avais rendu visite à mon frère aîné qui était fonctionnaire de l’administration coloniale au Sahara algérien. Mais aussi d’autres pays à étudier, selon des programmes qui changeaient chaque année : il m’échut d’étudier la Chine et l’Asie du Sud-Est, les pays du pourtour de la Méditerranée, dont l’Espagne, puis les pays de l’hémisphère Sud (Australie, Afrique du Sud, Cône Sud de l’Amérique). Ainsi le hasard m’a fait connaître le « monde sous-développé », qui me passionnait, au lieu d’apprendre le monde industriel (Europe, URSS, États-Unis), qui m’ennuyait.

15Restait la géographie humaine, seul ensemble noble de la géographie à mes yeux. Elle m’a été enseignée principalement par Pierre George, au mieux de ses capacités scientifiques vers 1952. Il savait mettre en forme la diversité des organisations territoriales à travers le monde en y incluant une dose importante de considérations sociales, en termes de populations, de villes, de campagnes, au-delà de la simple énumération des ressources naturelles, des productions et de leur commercialisation. Pierre George, encore communiste à l’époque, avait une trame sécurisante pour classer les organisations territoriales selon un schéma qui s’appuyait sur le postulat des progrès de l’humanité. L’activité minière (pour donner un exemple) s’exerçait fort peu dans les sociétés « primitives », se développait largement sous des formes d’exploitation brutale dans les sociétés « coloniales », prenait tout son essor dans les différentes formes de sociétés « capitalistes » (variantes de l’Europe occidentale, variante des « pays neufs » dont les États-Unis), mais n’atteignait son plein développement que dans les sociétés enfin rationnelles des régimes socialistes (variante d’Europe orientale, et triomphe définitif dans ce « pays neuf » qu’était l’URSS). Schéma simpliste que je critiquais, bien sûr, mais schéma intégrant la variable du social à la diversité du monde, ce qui me séduisait.

16À la même époque, plusieurs disciples de Pierre George menaient leurs recherches pour des thèses analysant les relations entre ville et campagne dans diverses régions françaises : je voyais là l’ouverture de la géographie que je souhaitais vers les sciences sociales, à peine naissantes alors en France, renouvelant les thématiques de la géographie régionale. Mon problème était d’appliquer de tels schémas aux pays qui me passionnaient, ceux du Tiers Monde et leur exotisme.

À la recherche du Tiers Monde

17Qu’est-ce qui me poussait vers ce Tiers Monde ? Nul doute que l’exotisme y avait une large part. L’Europe (la France) de la guerre, celle de mon enfance, avait été grise, triste (avant que je n’apprenne qu’elle était tragique). Elle était faite de froid, de faim, de fermeture. La France de la reconstruction, celle de mon adolescence, ne valait guère mieux. On ne savait pas encore, vers 1950, que commençaient les trente glorieuses années de la croissance. Une France dépourvue de perspectives, si l’on ne croyait pas aux lendemains enchantés prophétisés par les communistes, dont je n’étais pas. Ailleurs (et pour moi particulièrement au Maghreb), régnaient à la fois des civilisations aux saveurs violentes et des sociétés qui, dans les dynamiques de liberté de la décolonisation, pour une justice à laquelle je voulais participer, allaient révolutionner le monde, dépassant comme « Troisième Monde » le conflit de la guerre froide.

18Revenons sur ma vision du début des années 1950. Les deux blocs étaient à mes yeux un système verrouillé où les mouvements de rupture ne pouvaient se produire. Le monde occidental se résumait pour moi à l’image de la société française, empêtrée dans ses guerres coloniales et dans un capitalisme décadent sans avenir passionnant pour un jeune homme. Le monde soviétique, je le connaissais mieux que la plupart de mes congénères (jeunes géographes), par ma fréquentation des critiques, trotskistes au départ, du groupe Socialisme ou Barbarie. Certes des ruptures avaient failli y aboutir (en 1953 à Berlin, en 1956 à Budapest), mais la capacité de répression du Centre soviétique rendait improbable tout déblocage. Cet aspect bipolaire du monde était en somme banalisé. Le livre de Robert Escarpit Les Deux font la paire (Fayard, 1959) symbolisait, en demi-teintes, ce pessimisme fondamental.

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Couverture de Tibor Mende, L’Inde devant l’orage, Paris, Éditions du Seuil, 1950.

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