Un homme de l'autre monde, par Georges Murat

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les principaux libraires (Paris). 1864. In-18, 356 p..
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DE
PAR
GEORGES MURAT
PARIS
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES
1864
UN HOMME
DE
L'AUTRE MONDE
DU MÊME AUTEUR
POUR PARAÎTRE PROCHAINEMENT :
Aventures fantastiques d'un homme de l'autre
Monde.
On y retrouvera Raphaël, Mariquita, et le secret de la chaîne de fe
de M. de Sedalas.
l'aris. — Imprimerie du P.-A. BOURDIER et Cie, rue Mazarine, 30.
UN HOMME
DE
L'AUTRE MONDE
PAU
GEORGES MURAT
PARIS
CHEZ LES PRINCIPAUX LIBRAIRES
1864
Tous droits réservés.
INTRODUCTION
Ce livre est l'antithèse des romans mouvementés à
l'excès aux dépens de la physiologie de l'âme, de ses
mystères et de ses variations. Nos écrivains actuels font
parler leurs héros comme des académiciens qui conju-
guent le verbe « aimer » dans tous ses temps, pour ne pas
se répéter deux fois dans la même page. Le roman mo-
derne n'est pas un tableau d'une vertu, d'un vice ou
d'une société quelconque, c'est un ouvrage à effet, une
fantasmagorie littéraire destinée à émouvoir le lecteur.
Mon but n'est pas d'émouvoir, mais de peindre et
d'instruire. J'ai donc négligé, peut-être à tort, toutes
ces ficelles du métier (je demande la permission de citer
les expressions techniques).
Pourquoi faire un roman en lettres à une époque où
l'on n'aime pas lire les siennes ? C'est que le style épistolaire
ne vise pas à la correction grammaticale et qu'il joint à
tous les défauts toutes les beautés du mouvement spon-
tané, c'est-à-dire de celui qui révèle l'âme telle qu'elle
est; il est plus naturel.
Tissu de contrastes et de contradictions, comme l'hu-
UN HOMME
DE L'AUTRE MONDE.
I
L'hôtel du Havre et le salon de Mme d'Épinay.
Il y aquelques années, plusieurs jeunes gens, riches...
d'esprit, logeaient à l'Hôtel du Havre, rue Saint-Nicolas
d'Antin, et se réunissaient tous les jours dans une des
grandes chambres de l'hôtel.
L'un d'eux s'appelait Raphaël de Sedalas. Après avoir
été pendant cinq ans trappeur en Amérique, il revint
à Paris s'adonner exclusivement à la science, malgré
ses aspirations et ses goûts de poëte. Quoique Fran-
çais, il avait dans les veines du sang espagnol. Sa figure
intelligente, son regard vif, tempéré cependant par une
nuance de mélancolie, attiraient les sympathies de tous
ceux qui lui parlaient. En le voyant, on devinait en lui
une âme fière, élevée, franche et surtout aimante, ta-
misée par de secrètes et profondes douleurs. Cette na-
ture généreuse avait besoin de s'appuyer sur un coeur
ami, qui lui rendît l'affection et le dévouement dont il
était lui-même très-prodigue.
Si je néglige de parler de ses qualités physiques, c'est
qu'il y a des hommes dont les qualités morales absorbent
tellement l'attention de prime abord, que les formes hu-
2 L'HOTEL DU HAVRE.
maines, aussi belles, aussi laides qu'elles puissent être,
s'eifacent sous l'influence des rayons lumineux projetés
par leur âme. Du reste, Raphaël n'était pas déshérité
de la nature, mais il s'en inquiétait fort peu.
Notre jeune savant avait pour ami intime un peintre
nommé Raymond, artiste passionné, dont les tableaux
n'étaient jamais refusés aux Expositions. Raymond était
un beau garçon ; mais la Fortune, aveugle comme l'A-
mour, l'avait maltraité comme ses deux compagnons
de misère qui avaient établi leur cénacle à l'hôtel du
Havre.
Ces deux compagnons étaient : le journaliste Félix et
Renaud, musicien compositeur. Qui se ressemble, s'as-
semble, dit un vieux proverbe, et cette fois encore le
proverbe ne mentait pas. Le quatuor recevait du matin
au soir, et même du soir au matin, un certain nom-
bre d'autres jeunes gens intelligents et malheureux. Ces
visiteurs venaient s'informer chez Raphaël si l'on man-
geait dans son entourage, si l'on ne connaissait pas un
procédé pour monnayer quelques gros sous, à l'effet
d'acheter du pain, toujours cher pour les artistes, et si
l'on avait découvert le moyen de payer le propriétaire,
le tailleur et le bottier.
En dépit de la misère qui régnait parmi nos quatre
amis, une gaieté généralement franche, quelquefois
forcée, dominait dans leurs réunions. Inspirés par une
sage pensée, et ne voulant pas se laisser vaincre par
la tristesse de leur position précaire, les quatre jeunes
gens travaillaient ensemble; ils mirent en commun leur
bourse et partageaient le même repas, quand la bourse
n'était pas vide et la table rase.
Dans le manuscrit de Raphaël, j'ai trouvé l'historique
LHOTEL DU HAVRE. 3
d'une de ces journées de labeur et de détresse com-
mune, comme nous en trouvons de si ravissantes dans la
Bohème d'Henri Murger. Il fallait à cette jeunesse stu-
dieuse, ayant la conscience de sa valeur personnelle et de
sa supériorité, une puissante dose de courage et d'éner-
gie pour trouver des sourires au milieu de leur dénû-
ment; il lui en fallait aussi beaucoup pour ne pas tomber
dans le désespoir, en présence des difficultés qu'elle ren-
contrait pour arriver à la fortune, ou tout au moins à
l'aisance. Le bien-être n'est-il pas le premier échelon de
la gloire, même pour les hommes de génie qui n'appar-
tiennent à aucune coterie religieuse, politique ou litté-
raire?
Voici la page de ce manuscrit, dont je viens de
parler.
— Tiens, Raphaël est donc chez son banquier, que
je ne le trouve pas à travailler ce matin? demanda
Raymond d'un air moqueur, en entrant dans la chambre
qui servait d'atelier aux quatre jeunes gens.
— Tu as vraiment des instincts d'argent, répondit
Renaud en faisant une gamme chromatique sur un
piano moins d'accord que nos amis, il est allé chez son
éditeur pour toucher quelque chose.
— Heureux l'homme qui nourrit encore l'espoir de
toucher de ce vil métal! dit Félix, voilà trois articles
que le directeur d'une Revue me refuse sous prétexte
qu'ils sont trop accentués.
— Jobard ! cet homme est plat comme une punaise à
genoux, aussi n'aime-t-il que les platitudes. Ah ! je finis
par croire que l'or et l'argent sont des métaux antédilu-
viens ; on ne les retrouvera qu'avec l'homme fossile.
— Déjeune-t-on aujourd'hui?
4 L'HÔTEL DU HAVRE.
— Nous sommes à sec, fit Renaud en poussant un
soupir, et si Raphaël revient les poches vides, notre
déjeuner est fumé.
— En vérité, s'écria Raymond, les musiciens n'ont
d'esprit qu'en hiver, et seulement encore à l'époque
des concerts.
— L'esprit ne vaut pas une côtelette, dit sentencieu-
sement Félix.
— Avec ma sagacité ordinaire, reprit Raymond, j'ai
prévu le cas trop fréquent où l'éditeur ferait faux bond,
et je suis allé chez l'épicier dont j'ai fini le portrait
hier.
— Il t'a payé? demandèrent les deux jeunes gens avec
anxiété.
— Oui, en denrées coloniales, et je me suis fait glis-
ser, par-dessus le marché, deux pots de moutarde, pure
Dijon ; nous la mettrons sur des tartines pour remplacer
l'absinthe.
— Bourreau! cria Renaud indigné. Dès que j'aurai du
monaco, j'achèterai une corde pour te pendre... Misé-
rable ! tu crois donc que nous n'avons pas assez faim
que tu veux nous faire prendre des apéritifs ?
— Tu parles comme un affamé, dit Félix avec calme.
C'est indécent, laisse-nous tranquilles avec tes airs de
moulin à café; ton piano m'agace. Arrange plutôt ton
feu ; on gèle ici.
— Comment voulez-vous que le feu donne de la cha-
leur, répliqua le musicien ; il n'est entretenu qu'avec
des journaux, des bâtons de chaise, des coquilles d'huî-
tres et de la cendre mouillée? Ingrats ! n'est-ce pas assez
d'en avoir toute la journée?
— On frappe ; va donc ouvrir, Raymond, ce sont peut-
L'HÔTEL DU HAVRE. 5
être tes denrées coloniales et ta moutarde qui nous ar-
rivent.
Raymond ouvrit la porte et poussa une exclamation
de surprise, exclamation qui fut répétée par Félix et
Renaud.
— Comment, c'est toi, cher Alphonse, s'écria le pein-
tre en embrassant un grand gaillard de six pieds, et
dont la mise annonçait qu'il n'avait pas cinquante mille
livres de rente.
— D'où viens-tu, dis, Renaud? Je te croyais mort
depuis longtemps.
— C'est vrai, ajouta Félix, j'étais déjà furieux de
n'avoir pas reçu de toi des lettres de faire part.
— Ah ! ne m'en parlez pas, répondit Alphonse, voilà
trois mois que je me suis enfermé.
— Enfermé ! répétèrent les jeunes gens. Et pourquoi
faire?
— Pour faire une voiture électrique et gagner le prix
de l'Empereur.
J'ai trouvé une force motrice électrique de la puis-
sance de quatre chevaux; cette *force, je la règle à
volonté. Malheureusement j'ai dépensé mon dernier
centime, il ne me reste plus rien pour faire construire
la voiture. Avez-vous de l'argent ici?
Trois non, formulés énergiquement, répondirent à
cette question.
— A quoi servent donc l'esprit, le talent, le génie?
s'écria Alphonse avec une emphase comique, si l'on ne
sait pas se procurer de l'argent avec cela?
— Tu as raison, dit Raymond, mais la pierre philo-
sophale ne se trouve pas facilement dans les carrières
de la bohème.
6 L'HÔTEL DU HAVRE.
— Où donc est Raphaël?
— Chez son éditeur.
— Et comment va ce cher savant ?
— Au physique, répondit Félix, il va comme un ther-
momètre ; au moral, neuf jours sur dix, il est gai comme
une bassinoire.
— Quel garçon étrange ! Je viens de rencontrer un
Américain de ses amis, qui m'a raconté des choses fa-
buleuses sur Raphaël, et dont il ne nous a jamais
parlé, sans doute par modestie, ou de crainte de passer
pour un gascon.
— Quelles sont donc ces choses fabuleuses? deman-
dèrent les amis de Raphaël.
— D'abord, dit Alphonse, il paraît que notre ami,
étant trappeur, s'est battu contre des animaux féroces,
et que les Indiens connaissent la puissance de son bras.
Raphaël, avec son bowie-knife, vulgairement appelé un
couteau, et son revolver, a tué deux ours et plusieurs
panthères.
— Des ours et des panthères, répéta Félix étonné, lui
qui ne sait pas se défaire d'un créancier !
— Animal plus dangereux encore, ajouta Renaud.
— Il a, continua Alphonse, broyé sous ses talons des
serpents à sonnettes ; et, quant aux sauvages, ils savent
aussi qu'il n'est pas prudent de lui chercher querelle.
— Bravo ! s'écria Renaud, notre savant est un héros.
— Demeure-t-il toujours ici? demanda Alphonse.
— Mon Dieu, fit Raymond, il ne demeure positive-
ment en aucun lieu : il arrive ou part sans cesse.
— Pauvre garçon ! quand sera-t-il ,donc riche, mur-
mura Alphonse d'un air triste.
En ce moment Raphaël arriva. Le contentement se
L'HÔTEL DU HAVRE. 7
lisait sur son visage. En entrant il s'écria, sans dire bon-
jour à personne :
— Mes amis, je nage dans le Pactole ! j'ai cent francs !
Qui veut de mon trésor?
— Ce n'est pas assez pour ma voiture, dit Alphonse
en embrassant Raphaël, qui ne l'avait pas encore aperçu.
— Cent francs, répéta Félix, un trésor en effet.
— Cette somme est-elle en or ou en argent? demanda
Renaud en approchant du nouveau venu; quel que soit
le numéraire, fais-le-moi voir, car j'en ai presque oublié
la couleur.
— C'est un billet, répondit Raphaël en cherchant dans
sa poche, un billet à mon ordre et à trois mois !
— Aïe! exclama Félix, les éditeurs sont tous les
mêmes.
— Un billet à trois mois, répéta Renaud atterré. Mi-
séricorde! nous avons pris l'aube pour le grand jour.
Et la joie des jeunes gens s'éteignit dans le bruit,
comme les dernières fusées d'un feu d'artifice.
— En voilà de la chance, exclama Renaud, qui par-
courait un journal avec lequel il voulait activer le feu,
non-seulement la France, l'Allemagne et la Belgique se
disputent à propos de la dernière découverte scientifi-
que de Raphaël, mais voilà que l'Angleterre et l'Irlande
s'en mêlent. Écoutez.
— Oh! grâce, s'écria Raphaël en jetant le journal
dans la cheminée, j'en ai assez comme cela : dans la
science, comme dans la vie, les horions et les larmes
sont plus communs que les gros sous et les sourires.
— A propos, dit Alphonse, voulant faire prendre un
autre cours aux idées de Raphaël, à quoi s'occupe Louis
maintenant?
8 L'HÔTEL DU HAVRE.
— A ne rien faire, répondit Raymond.
— Et son mentor l'avocat Arthur?
— L'avocat Arthur l'aide dans cette douce occu-
pation.
— Tiens, Alphonse, veux-tu un bayonne? demanda
Raphaël. Il est sec comme une vieille dévote. Sept ans
de caisse, mon cher.
— Non, merci, la vie est trop courte pour fumer de
mauvais cigares.
— Sybarite! grommela Renaud.
— Raphaël, dit Félix, avec tes cent francs, j'ai envie
d'aller fonder en Chine un journal littéraire ; toi qui
voyages toujours, sais-tu la distance qu'il y a de Mar-
seille à Shang-Haï?
— Six mille francs, répondit le savant, qui mesurait
les distances par l'argent qu'il fallait débourser pour
les parcourir.
— Ah ! diable, murmura Félix, c'est trop loin !
Tout à coup, au milieu de cette conversation décou-
sue, on entendit dans la cour le son du cor de chasse,
le vent apporta une éclatante et joyeuse fanfare, et quel-
ques instants après Louis se présenta suivi de l'avocat
Arthur.
— Messieurs, dit Louis, permettez-moi de vous pré-
senter mon inséparable, M. Arthur... et son paletot.
Ces derniers mots attirèrent l'attention du cénacle.
L'avocat Arthur avait, en effet, un paletot dont la forme
bizarre et la couleur exceptionnelle faisaient le désespoir
de Louis. Aussi, ce dernier, pour détendre ses nerfs
agacés par la vue du vêtement fantastique, ne manquait
jamais de présenter l'enveloppe, en même temps que
l'ami, aux connaissances qu'il rencontrait.
L'HÔTEL DU HAVRE. 9
— Eh bien ! Arthur, demanda Alphonse, quelles sont
les nouvelles du Palais?
— Toujours les mêmes, répondit gravement l'avocat.
Quatre juges sont dans une salle, trois d'entre eux dor-
ment et restent muets, quant au quatrième, il prononce
mécaniquement ces deux mots avec variante : — A hui-
taine! à quinzaine ! Voilà ce qui se passe dans les cham-
bres de la justice.
Ce portrait critique fit rire tout le monde.
On frappa de nouveau à la porte.
— Ah! s'écria Raymond, voici mes denrées coloniales
et ma moutarde; messieurs, je vous invite tous à déjeu-
ner. Je suis aujourd'hui l'amphitryon, c'est un hasard
qu'il faut saisir aux cheveux.
— Oui, car ton hasard est souvent chauve, dit Félix à
l'oreille du peintre..
— Qui parle de déjeuner, reprit l'avocat, est-ce qu'on
s'attable ici? c'est de la débauche.
— Mais il me semble que tout le monde déjeune un
peu, répliqua Félix d'un air suffisant.
— Hélas ! murmura Raphaël, nous ne faisons pas
souvent comme tout le monde !
— A table, messieurs, l'heure du travail est écoulée,
celle du repas commence, tonna Renaud en mettant
quelques assiettes ébréchées sur une table boiteuse.
— Je crois pourtant, objecta le raisonneur Félix, que
nous n'avons pas beaucoup travaillé ce matin.
— Pardon, messieurs, fit Raphaël en s'adressant aux
nouveaux venus, il n'y a pas de serviettes, mais on
change d'assiettes.
— Comment on change d'assiettes? dit Alphonse d'un
air assez étonné, décidément les moeurs se corrompent.
4.
10 L'HÔTEL DU HAVRE.
— Oui, murmura Raymond, on les change de place.
On se mit à table.
Le repas fut gai et les jeunes gens firent honneur aux
tartines de moutarde, aux sardines, aux harengs grillés
et aux raisins secs, qui composaient tout le menu.
— Voilà un déjeuner qui va me coûter cher en liquide,
dit l'inventeur des voitures électriques... j'ai l'estomac
eu feu... les pompiers sont-ils loin d'ici?
— Viens faire des armes, répondit Raymond, cela te
fera transpirer, c'est hygiénique. Les deux amis se
mirent à faire des passes d'armes, tandis que Félix et
Raphaël disposaient la table pour écrire.
— Allons, bon! s'écria Félix, quelle est l'huître qui a
fourré la cuiller à moutarde dans mon encrier et mis
ma plume dans le moutardier?
— Ne te fâche pas, murmura le compositeur, j'ai des
idées... et quand j'ai des idées ça me trouble la vue.
— Décidément, je n'ai pas de chance, reprit le journa-
liste, qui ne pouvant pas écrire se chaussait pour sortir,
ma botte droite est trouée... je ne puis aller ainsi chez
le directeur de la Revue. Qui a une botte du pied droit,
sans trous, à me prêter?
— Prends une de mes bottines, lui dit Raymond, avec
ton pantalon cela ne se verra pas.
Félix suivit ce conseil en marmottant :
— Le moyen de faire son chemin quand on n'a pas de
chaussures pour marcher?
— Dînes-tu avec nous, Raphaël? demanda Louis au
savant.
— Non, je suis pressé, il faut que je parte ce soir
sans faute.
— Vas-tu donc faire escompter ton billet?
L'HÔTEL DU HAVRE. 11
— Je vais au chemin de fer du Nord...
— Partirais-tu pour Saint-Denis ou pour Enghien ?
demandèrent en choeur les jeunes gens.
— Pour l'Ecosse, répondit simplement Raphaël.
— Comment, pour l'Ecosse ! exclamèrent les six voix
amies.
— Oui, j'ai sollicité, par la voie des journaux, une
place de précepteur, puisque la science me laisse mourir
de faim. Un monsieur écossais, ayant lu ma réclame,
m'a écrit pour me demander quelles étaient mes con-
ditions ; je lui ai répondu qu'à cause des brouillards et
du climat de son pays, je voulais trois cents francs par
mois. Mes conditions ont été acceptées.
— Comment le sais-tu? dit Félix.
— Ce matin, j'ai trouvé au bureau de l'hôtel une paire
de souliers avec l'adresse de ce monsieur sur la semelle.
J'en ai conclu que je devais porter ces souliers à leur
propriétaire.
— Voilà une singulière manière de traiter les affaires,
fit Alphonse en riant.
— Alors quand dînerons-nous ensemble? demanda'
Louis qui revenait à sa première idée.
— Dieu le sait! reprit Raphaël avec un sourire triste.
Je suis comme le Juif errant, condamné à marcher dans
la vie sans trouver nulle part un lieu de repos. Quand je
veux m'asseoir accablé de fatigue, les hommes ou les
choses me chassent et me disent : — Marche, tu ne t'ar-
rêteras que dans la tombe!
— Pauvre Raphaël! murmurèrent les jeunes gens en
venant serrer la main du savant.
Trois années après ce déjeuner lacédémonien, le cé-
nacle de la rive droite, qui avait un moment pu servir
12 L'HÔTEL DU HAVRE.
de pendant à la bohème de la rive gauche, n'existait
plus qu'à l'état complaisant de réunions amicales.
Chacun d'eux était déjà dans l'antichambre de la re-
nommée. Le travail abondant était bien rétribué : la
gloire commençait à préparer ses lauriers pour le. sa-
vant, le peintre, le journaliste et le musicien. La fortune
était bien un peu en retard; mais on pouvait prévoir
qu'elle déposerait bientôt sa carte dorée chez nos quatre
amis, comme elle l'avait déjà fait pour Raymond.
Les voyages de Raphaël et ses écrits scientifiques
l'avaient mis à la mode. On le recherchait dans les sa-
lons intelligents. Le récit de ses aventures, son visage
pâle, maladif et mélancolique, lui avaient attiré la sym^
pathie des femmes spirituelles et l'amitié des hommes
d'élite. Si le jeune savant avait été ambitieux, il eût pu
arriver à la fortune, car on aimait à le patronner; mais
il se livrait exclusivement au travail, et de tout temps
le travail enrichit moins que l'intrigue et le savoir-
faire.
Raphaël aurait acquis cependant une haute position
sociale par la force même des choses, si des circons-
tances toutes fortuites n'étaient venues l'arrêter dans
la route qu'il poursuivait. Parmi les nombreux salons
qu'il fréquentait, il en était un surtout dans lequel il se
montrait très-assidûment : c'était celui de madame la
baronne d'Epinay.
La baronne, femme d'un employé supérieur du mi-
nistère des finances, recevait une société très-mêlée.
Madame d'Epinay accusait environ cinquante ans, elle
était spirituelle, et sa physionomie témoignait de l'ex-
cellence de ses qualités et de la bonté de son coeur.
Malheureusement, la coquetterie et le désir de plaire
L'HÔTEL DU HAVRE. 13
gâtaient cette nature bienveillante, 'et lui faisaient ac-
complir des actes empreints d'une inconséquence d'au-
tant-plus blâmable que la baronne avait une fille dont
elle faussait l'éducation. Cette jeune fille s'appelait Ma-
riquita; elle était remarquablement belle. Douée d'une
intelligence et d'un esprit supérieurs , mademoiselle
d'Epinay suppléait par ses talents naturels à son défaut
d'instruction.
La famille d'Epinay offrait à l'observateur une série
d'études curieuses, car chacun de ses membres formait
un type à part.
Madame de Courtevue, grand'mère de Mariquita, ado-
rait sa petite-fille ; mais cette affection irraisonnée se
traduisait par des bizarreries qui ressemblaient à la
persécution. Elle aimait certainement Mariquita, mais
elle s'aimait elle-même davantage. Toute sa conduite
le prouve. Elle détestait son gendre; elle n'avait au-
cune affection pour la baronne, qu'elle traitait sans
cesse de folle; elle n'éprouvait aucun bon sentiment
pour M. de Courtevue, qu'elle appelait un grand imbé-
cile; elle s'ennuyait souverainement auprès de ces trois
personnages et ne trouvait du plaisir que dans la com-
pagnie de Mariquita. C'était pour jouir à tout prix de
cette compagnie, qu'elle voulut isoler mademoiselle
d'Epinay de ceux qu'elle aimait. Pour arriver à ce but,
madame de Courtevue cherchait à les noircir, tout en
disant à ceux-ci du mal de sa-petite-fille. C'est ainsi
qu'elle fit échouer plusieurs propositions de mariage,
faites à mademoiselle d'Epinay. Elle était, il est vrai,
toujours prête à faire des sacrifices d'argent pour satis-
faire les fantaisies ou les besoins de Mariquita; mais ces
sacrifices étaient le résultat d'un calcul égoïste ou ma-
14 L'HÔTEL DU HAVRE.
ladroit. Aux yeux de madame de Courtevue, la jeune
fille ne pouvait être heureuse qu'en suivant la volonté
de sa grand'mère. Tout bonheur venant d'autre part
était un danger sinon un crime.
La mère et la grand'mère de mademoiselle d'Epinay
ayant trop de soins de sa beauté physique, développaient
en ellela coquetterie féminine, aux dépens de la rectitude
de son jugement et de sa raison. Le système des deux
femmes consistait en ce que Mariquita ne s'occupât sé-
rieusement à quoi que ce soit. Ainsi, étant enfant, l'ap-
plication à l'écriture et au dessin eût pu lui déformer la
taille; l'étude devait lui donner des maux de tête. Ce
fut donc uniquement par la lecture que Mariquita s'était
orné l'esprit. Malheureusement, maîtresse de son choix,
les romans et le théâtre furent ses seuls inspirateurs.
Son père aurait contre-balancé l'influence fâcheuse
exercée sur l'esprit de son enfant; mais le baron d'Epi-
nay, déjà âgé de plus de soixante ans, avait une telle fai-
blesse de caractère qu'il ne pouvait se décider à contra-
rier sa femme. Sa principale préoccupation était les
affaires d'argent, dans lesquelles l'employé des finances
se montrait fort habile. Le baron, honnête homme et
dévot, avait un caractère rancunier qui nuisait à son
bon naturel ; il était économe, parcimonieux même, mais
point avare. Il comprenait qu'il fallait de l'ordre dans
une maison peu riche, obligée néanmoins de recevoir.
En le voyant abandonner à sa femme et à sa belle-mère
le gouvernement de la famille, on n'eût pas dit qu'il en
était le chef. Il ne faisait d'opposition à leurs volontés
que lorsqu'elles s'attaquaient à sa bourse.
Protégée par l'indifférence de son mari, madame d'E-
pinay recevait une foule de jeunes gens attirés par la
L'HÔTEL DU HAVRE. 15
beauté et le laisser-aller de Mariquita. La baronne trai-
tait sa fille comme si elle n'eût eu que douze ans, et en-
courageait les étrangers à agir de même. C'était pour
la mère un moyen de se rajeunir, en n'élevant pas son
enfant à la position de jeune fille à marier.
Les instincts chastes de Mariquita s'étaient d'abord
révoltés en entendant le langage un peu trop cavalier
qui se tenait dans le salon de sa mère; mais ces mou-
vements de pudeur avaient été promptement étouffés
par la baronne, qui lui recommandait de ne pas faire
la prude. Cette singulière éducation devait naturelle-
ment porter de mauvais fruits ; elle eut pour Mariquita
de funestes conséquences.
Madame d'Epinay partageait les idées de dévotion de
sa mère ; pourtant, elle parlait avec complaisance des
succès qu'elle avait eus dans le monde, et rappelait
avec un certain orgueil ses amours. Un amant était pour
elle une fleur précieuse dans sa couronne de femme
avenante et spirituelle. Etre courtisée, c'était encore
toute l'ambition de cette mère, si peu digne de ce nom
sacré.
Mariquita vit donc s'atrophier ses belles qualités dans
une atmosphère de galanterie. Faite pour aimer et être
aimée, la jeune fille perdit peu à peu le sens du bien,
du beau, du juste, dont elle avait cependant l'intuition.
A seize ans, son jeune coeur était déjà flétri par la va-
nité, ce ver qui ronge tant d'existences féminines. Les
courtisans de la baronne avaient semé dans cette âme
vierge, tendre et passionnée, des éléments de corrup-
tion. Quand ces éléments se développent, l'amour de-
vient alors impuissant à faire germer les bonnes inspi-
rations.
16 L'HOTEL DU HAVRE.
On jugera de la singulière composition morale du
salon de madame d'Epinay par une esquisse rapide de ce
qu'on entendait à ses soirées . Les habitués de ce salon
se composaient de gens qui méritent chacun une men-
tion particulière.
C'était d'abord un M. de Chantvert appartenant à l'es-
pèce des faux bonshommes. Son visage annonçait qua-
rante à quarante-cinq ans : sa noblesse était douteuse
et barrée (héraldiquement parlant). M. de Chantvert,
fin, adroit, souple, savait se plier à tous les caractères,
comme à toutes les circonstances, soit pour obtenir un
dîner, soit pour conquérir les bonnes grâces d'un homme
ou les faveurs d'une femme.
Après lui venait un jeune gandin de vingt-cinq à trente
ans, visiteur assidu. 11 commettait des mots entachés de
trivialité ; son langage décolleté avait le parfum du quar-
tier latin. Dire une parole quand M. Baldin — ainsi
s'appelait ce beau parleur — tenait le dé de la conver-
sation, devenait impossible.
Puis c'était M. Vincent, sur lequel nous avons peu
de détails. Ce personnage faisait la cour à Mme d'Epi-
nay, espérant, par ce moyen, devenir l'amant de Mari-
quita.
Le docteur *** fréquentait aussi le salon de la ba-
ronne. C'était un bel homme, tel qu'elle les aimait. On
verra par la suite ce qu'il valait, par la manière dont il
1. Cette petite esquisse, crayonnée sur des morceaux de papier
épars, ne nous semble pas de la main de Raphaël; nous supposons
qu'un des amis du savant, Félix, peut-être, voulait l'aire une comédie
de cette étrange histoire et qu'il avait tracé cette scène au prologue.
Raphaël l'avait conservée comme étude physiologique.
(Note de l'Editeur.)
L'HÔTEL DU HAVRE. 17
se conduisit à une époque où Mariquita tomba malade
et se trouva seule dans un hôtel.
Enfin, un M. Baresse, artiste musicien et vieux débau-
ché, dont le cynisme qui aurait dû le faire chasser, pas-
sait aux yeux de la baronne pour de la gaieté gauloise;
c'était régence.
A cette petite nomenclature nous ajouterons un autre
médecin soupçonné d'appartenir à la police secrète,
quelques vieillards ennuyeux, d'une moralité problé-
matique, et des jeunes gens que l'on eût pris pour les
fils de ces vieillards, d'après leur langage et leur
conduite.
C'était, on le voit, une société des plus interlopes ; l'on
comprendra que Raphaël souffrait dans ce monde, et
qu'il y parlait peu.
Placée dans un pareil milieu, il eût fallu que Mlle d'E-
pinay n'appartînt pas à l'humanité pour ne pas succom-
ber. Quels pièges tendus sous ses pieds! Quelle école
de vice ouverte à cette écolière curieuse et inexpéri-
mentée ! La jeune fille aurait également eu besoin d'une
énorme activité d'esprit pour ne pas s'ennuyer chez
elle : la maison de sa mère n'était-elle pas, à de cer-
taines heures, un véritable enfer? Pendant la journée
on s'y disputait sans cesse, à tous propos et sur tous les
sujets.
M. de Courtevue et sa femme rendaient cet inté-
rieur encore plus difficile, par leur hostilité cachée,
parfois ouverte, contre leur gendre. Le soir, quand les
visites faisaient défaut, la monotonie endormait la fa-
mille. Si les habitués se trouvaient réunis, c'étaient des
conversations à double sens, et des plus étranges, qui
étouffaient dans Mariquita toute idée généreuse, tous
18 L'HOTÉL DU HAVRE.
sentiments élevés. Du moment où l'on rit d'un propos
grossier, on est bien près de l'approuver.
Un soir, M. et Mme d'Epinay se chauffaient sans rien
dire au coin d'un petit feu bourgeois, qui paraissait
dormir comme Mme de Courtevue elle-même. Mariquita
touchait du piano et son grand-père l'accompagnait sur
le violon, dont il jouait d'une manière remarquable.
— Mon cher M. d'Epinay, dit la baronne à son mari,
rien n'est froid dans votre salon comme votre feu. On
gèle ici.
— Mais, madame, répondit le baron, ce n'est pas ma
faute, je ne puis réussir à l'allumer.
— Je le pense bien, reprit la baronne, il n'y a qu'une
bûche et deux misérables tisons.
— Ma bonne Élisa, murmura Mme de Courtevue en
s'éveillant, dis à ton mari de se mettre en travers, ça
fera deux bûches.
— Il ne brûlerait pas, répondit malicieusement
Mme d'Epinay à voix basse.
C'était ainsi que Ton respectait le chef de la fa-
mille !
Un violent coup de sonnette réveilla complètement
l'assemblée.
Le piano et le violon se turent.
M. Baldin entra suivi de Raphaël, qu'il avait ren-
contré dans l'escalier. Peu à peu la plupart des habitués
arrivèrent. Après les salutations d'usage la conversation
s'engagea. La voix de M. Baldin ne tarda pas à dominer
les autres, et cependant tout le monde parlait haut et à
la fois.
— Voilà bien longtemps que vous n'étiez venu nous
voir, monsieur Baldin, dit la baronne au jeune homme.
L'HÔTEL DU HAVRE. 19
— Madame, vous êtes trop aimable de vous en être
aperçue. Mon absence était sérieusement motivée : j'ai
dû consoler ce pauvre Labarie qui pleure la mort future
de sa femme.
— Diable ! répondit Mme d'Epinay, sa femme meurt
pendant bien longtemps !
Pendant ces phrases échangées le baron disait au
gandin :
— Venez donc dîner dimanche avec nous. Nous ve-
nons de recevoir une oie du pays de Mme de Courtevue
et nous mangerons cette belle pièce, truffée aux mar-
rons.
— Avec quoi est-elle faite, votre oie? demanda le lion-
ceau, qui avait lu cela quelque part.
— Elle est naturelle comme toutes les oies de mon
pays, répondit sèchement M. de Courtevue, en mettant
le violon dans son étui.
— A propos, monsieur le baron, dit M. Baldin pre-
nant un ton grave, vous savez que votre ami M. Chant-
vert est fort malade ; et qu'il veut mourir absolument
dans votre lit !
— Voilà une sotte idée, s'écria M. d'Epinay stupéfait;
mais il est fou ce garçon?
— Oh ! vous ne lui refuserez pas cette satisfaction?
— Quelle étrange idée, répéta le baron, qui n'entendait
malice à rien.
— Allons, préparez votre toile cirée, reprit M. Baldin
heureux de voir sa plaisanterie produire un effet.
— Une toile cirée ! Pourquoi faire?
— Parce que selon la loi de dame nature, le cher
M. Chantvert se décomposera aussitôt qu'il aura rendu
l'âme, et qu'il gâtera votre literie.
20 L'HÔTEL DU HAVRE.
— Que la peste le saisisse, avec sa toile cirée, mur-
mura le baron en colère, puis il reprit tout haut :
— Quelle étrange idée de vouloir mourir dans mon
lit!
— Ce sont les privilèges de l'amitié ! fit M. Baldin en
ricanant.
Le baron d'Epinay baissa la tête et se prit à réfléchir.
De temps en temps on l'entendait murmurer à voix
basse : — Quelle étrange idée !
Raphaël s'était rapproché de Mariquita et pariait avec
elle. Le voyant ainsi causer, Mme d'Epinay lui dit à haute
voix et presque en l'interpellant :
— Que racontez-vous donc de si gai à ma fille, mon-
sieur Sedalas, pour la faire sourire ainsi?
Raphaël voulant se mettre à l'unisson de la conver-
sation engagée par M. Baldin répondit :
— Je raconte que j'ai rencontré ce matin une de vos
connaissances, Mme Benard, qui portait à son bras les
os de feu son mari, dans un mouchoir de poche de
coton bleu !
Un fou rire accueillit cette phrase monstrueuse.
— Sauf le mouchoir, c'est renouvelé des Natchez, dit
M. Baldin.
— Voilà encore une étrange-idée, grommela le baron.
— Pourquoi cette dame porte-t-elle ainsi les os de
son mari? demanda Mme de Courtevue.
— Parce que Mme Benard considère le défunt comme
un martyr de la royauté. Elle a voulu le faire enterrer
dans sa ville natale, mais ne pouvant y réussir, faute
d'argent, la veuve inconsolable s'est chauffée avec le bois
du cerceuil; elle a rassemblé les os, dont elle fait des
reliques, et les porte sur elle pour en donner à ses amis.
L'HÔTEL DU HAVRE. 21
— Quelle étrange idée ! redit le baron, qui semblait
avoir stéréotypé cette phrase dans son cerveau.
Le sourire que la baronne avait surpris sur les lèvres
de Mariquita avait un tout autre motif; c'était un sou-
rire amer. La jeune fille causait d'amour avec Raphaël ;
qui lui disait :
— L'amour ne saurait habiter le coeur de ces pauvres
filles qui se sont abandonnées aux passions des hommes.
Quand ces créatures arrêtent leurs regards sur quel-
qu'un qu'elles croient aimer, c'est du désir qu'elles ont
et non de l'amour ! Elles concentrent entièrement leurs
faux sentiments sur un seul être, parce qu'à leurs yeux,
cet être réunifies qualités qu'elles voyaient jusqu'alors
disséminées dans les autres hommes. Puis quand la
passion s'use par sa propre violence, par les difficultés
ou le temps, l'amour ou plutôt son ombre s'enfuit, et
l'amitié reste en attendant l'indifférence ou l'oubli !
— Vous croyez donc, répliqua Mariquita, qu'une
femme jetée dans l'abîme des passions par la fatalité ne
se relève jamais?
— Non, répondit Raphaël. La femme qui trouve du
plaisir dans le bourbier des passions vulgaires, est
comme une abeille qui butine sur toutes les fleurs du
chemin, même sur les plus laides.
Mariquita jeta un regard triste et désespéré sur Ra-
phaël en lui disant :
— Vous n'avez pas de pitié pour les victimes !
— Si, mademoiselle, j'en ai peut-être plus que per-
sonne, puisque je ne crois presque jamais au mal, mais
je n'ai pas de sympathie pour les victimes volontaires,
lorsqu'elles ne font pas d'efforts pour se relever.
La conversation interrompue par l'observation de
22 L'HÔTEL DU HAVRE.
Mme d'Epinay reprit son cours et dura longtemps sur ce
ton. Elle fut une seconde fois troublée par la baronne
qui vint elle-même présenter des gâteaux, et sut dire à
chaque personne un mot épigrammatique ou agressif.
— Cette femme est aussi ridicule que son mari, dit le
docteur *** à M. Baldin.
— Ah ! ne vous y fiez pas ! Le baron est un homme
rempli de bon sens.
— Mais faible, entêté et rancunier.
— Certes, la lame n'use pas le fourreau ! On dira du
baron ce que l'on a dit de bien d'autres.
— Et qu'a-t-on dit ?
— Qu'en mourant le cher homme rendra l'âme, mais
non l'esprit !
La baronne d'Epinay vint se rasseoir; son visage était
grave et la mauvaise humeur animait ses traits.
— La baronne est furieuse, fit M. Baldin.
— C'est un vrai ciel d'orage que cette femme, répon-
dit le docteur, et surtout quand on fait attention à sa
fille.
— Pauvre femme! murmura Raphaël qui entendait
cette conversation, elle ne sait pas vieillir! puis il s'é-
loigna momentanément de Mariquita.
M. Baldin profita de cet éloignement pour venir cau-
ser avec Mlle d'Epinay. Le gandin la menaça de s'en-
gager dans l'armée du Pape, si elle persistait à repous-
ser ses déclarations incendiaires. C'était d'un comique
triste.
Raphaël connaissait la valeur morale de tout ce monde ;
mais il s'intéressait à Mlle d'Epinay, et lui parlait presque
toujours un langage qu'elle n'avait pas l'habitude d'en-
tendre.
L'HÔTEL DU HAVRE. 23
— Enfin, lui dit Mariquita, lorsqu'il eut repris place
à ses côtés, comme si leur conversation n'eût pas dis-
continué, vous admettrez que les vrais sentiments méta-
morphosent les gens?
— Oui, mais si l'amour est pour la jeune fille sa pre-
mière aspiration sérieuse, le premier jouet qu'elle désire
avec ardeur, c'est aussi celui qu'elle brise avec le plus
de facilité, sans s'inquiéter des tortures qu'elle inflige à
l'homme dont elle a su se faire aimer.
— Vous avez beaucoup aimé, monsieur Raphaël, je le
devine à votre langage découragé, peut-être aussi n'avez-
vous jamais aimé quelqu'un qui fût digne de vous!
— Toutes les femmes disent la même chose, répondit
vivement le jeune homme. Elles s'éprennent tout d'un
coup ; mais cet engouement cesse de même, et leur coeur
n'a plus de flammes pour éclairer le coeur de l'amant qui
voudrait leur donner une éternité de bonheur !
Et comme s'il eût craint d'en avoir trop dit, Raphaël
sortit du salon sans que l'on s'aperçût de son départ.
Les doctrines professées chez la baronne eurent pour
résultat de précipiter la belle Mariquita dans un abîme.
A dix-neuf ans, la romanesque, jeune fille, dont l'esprit
et le coeur étaient depuis plusieurs années familiarisés
avec les liaisons dangereuses, se laissa séduire par un
officier de l'armée d'Afrique.
Le séducteur était marié; Mlle d'Epinay l'ignorait;
mais elle l'aimait, et sans calculer les suites de cette
liaison, elle n'hésita pas à devenir sa maîtresse. Les con-
séquences de sa faute ne se firent pas attendre, et son
amant l'abandonna dès qu'elle lui fit l'aveu d'une gros-
sesse.
Les parents de Mlle d'Epinay poussèrent des cris de
24 L'HÔTEL DU HAVRE.
fureur et de désespoir, en apprenant le déshonneur de
Mariquita; mais il ne leur vint pas à l'idée qu'ils étaient-
cause de ce malheur. N'avait-on pas préparé cette chute
en mettant la pauvre enfant sur cette pente fatale?
Afin de cacher aux yeux du monde la grossesse de
Mlle d'Epinay, la baronne s'était réfugiée avec sa fille
dans le quartier du Marais, à l'hôtel Boucherai; le
baron humilié dans son orgueil les visitait rarement ;
néanmoins, il leur apportait quelquefois différentes
choses utiles dans leur triste situation.
M. de Sedalas ignorait ce départ. Un matin il reçut la
visite inattendue de Mme de Courtevue, qui venait lui
raconter le malheur arrivé dans la famille. Raphaël en
fut peiné mais non surpris.
— Je sais, monsieur, dit la grand'mère en concluant,
combien votre âme est noble et grande, je viens vous
prier de venir visiter souvent vos amies affligées et de
ramener la brebis égarée à de meilleurs sentiments.
— Ce misérable ne veut donc pas réparer ses torts?
demanda Raphaël.
— Non, monsieur. Du reste, Mariquita ne consentirait
pas à cette union, quand même le séducteur le voudrait.
Elle préfère rester libre. La lecture des romans a trop
exalté son imagination. Depuis l'âge de quatorze ans
elle s'est éprise de joies éphémères et des triomphes
mensongers du théâtre, elle veut être actrice.
— Pauvre enfant ! dit Raphaël, elle ignore donc cet
enfer oublié par le Dante?
— Je suis persuadée que vous pourrez la détourner de
ses funestes inclinations et lui faire aimer la vertu dont
sa mère l'a détournée sans le vouloir.
— Madame, répondit Raphaël, les sentiments de votre
L'HÔTEL DU HAVRE. 23
petite-fille doivent vous préoccuper plus que son déshon-
neur. On gagne le ciel, comme l'on regagne l'estime des
honnêtes gens, par l'innocence ou le repentir. Mlle d'E-
pinay est plus à plaindre qu'à blâmer; elle est plus vic-
time que coupable, car n'est-ce pas sa famille qui l'a
poussée dans la route funeste où elle est maintenant
engagée ?
— Hélas ! Ce n'est que trop vrai ! murmura Mme de
Courtevue.
— Il faut savoir s'élever au-dessus des préjugés de la
société toujours prête à nous abaisser, reprit le jeune
homme. A force de volonté, de courage et d'énergie, on
peut ramener à nous le monde qui nous repousse dans
le malheur. On se relève quand on est tombé, mais il faut
le vouloir. Votre petite-fille a du talent, et, je crois aussi,
du courage; si elle veut suivre les conseils de mon ex-
périence, ils ne lui feront pas défaut.
— Mariquita le voudra, répondit la grand'mère ; elle
a confiance en vous, et moi j'espère en votre dévouement.
Puis elle s'en alla un peu consolée.
Ce fut donc dans leur nouvelle demeure de la rue
Saint-Louis, au Marais, que Raphaël se rendit pour
remplir auprès de Mariquita le rôle difficile de moraliste
et d'ami.
La première entrevue fut triste. Mlle d'Epinay, qui
commençait à faire de la vie un si déplorable appren-
tissage, se défiait de tous ceux que lui recommandaient
ses parents. Hélas ! c'était s'y prendre trop tard. Elle crut
devoir s'envelopper dans les voiles légers du sarcasme,
pour mieux cacher sa honte au regard de Raphaël et les
douleurs de sa vanité blessée. Elle fut tour à tour spiri-
tuelle, railleuse ; elle fit en sorte de se montrer tout autre
26 L'HÔTEL DU HAVRE.
qu'elle n'était, affectant la légèreté et l'insouciance, pour
mieux cacher ses véritables sentiments. Elle professa des
théories qui, dans toute autre circonstance, l'eussent,
révoltée si on les avait émises devant elle.
M. de Sedalas ne fut pas dupe de ce jeu des passions
mesquines. 11 se sentit pris de commisération en voyant
cette jeune fille si belle et si bien douée, si enfant par le
coeur et déjà si vieillie par l'esprit. Il sentit les larmes
monter de son coeur à ses yeux; il crut voir dans Mari-
quita une âme d'élite, seulement effleurée par le mal;
il comprit tout ce que l'on pouvait demander à cette
nature supérieure, mal dirigée jusqu'alors, mais non
viciée. Il devina que la maladie morale dont Mlle d'Epi-
nay était atteinte, avait pour cause les inconséquences
de sa famille; il supposa que ses parents, instruits par
la cruelle expérience, deviendraient plus sensés et plus
raisonnables. Il espéra sauver Mariquita.
Le brave garçon ignorait que l'humanité n'aime pas à
convenir de ses torts, et si par hasard elle les reconnaît,
c'est pour prendre soin de les atténuer, sinon de les
justifier. Ainsi, Mme de Courtevue accusait son gendre
et sa fille de la mauvaise éducation qu'ils avaient donnée
à Mariquita; de son côté, la baronne rejetait toute la
faute sur sa mère, et M. d'Epinay disait avec des mou-
vements de mauvaise humeur tardive :
— On ne veut jamais me consulter ni suivre mes avis !
les femmes veulent toujours avoir raison.
— Eh ! pourquoi, aurait-on pu lui dire, n'êtes-vous
pas maître chez vous, puisque vous saviez que les
femmes étaient inhabiles à diriger votre enfant?
M. de Sedalas conçut alors la pensée grande et géné-
reuse de corriger Mariquita, par le regret qu'il lui inspi-
L'HÔTEL DU HAVRE. 27
rerait de s'être laissé entraîner dans l'arène du mal.
Il voulut faire de la jeune fille sa créature, sa protégée,
son oeuvre ! il résolut enfin de la régénérer.
C'était une tâche ardue qu'il voulait entreprendre,
mais il avait des sentiments assez élevés pour mener
à bien cette entreprise difficile. Il était sûr de trouver
dans son coeur, pour Mlle d'Epinay, la tendresse de la
meilleure des mères, du frère le plus dévoué et de l'ami
le plus généreux.
A la fin de cette première visite à l'hôtel Boucherat, il
promit de venir voir ces dames deux ou trois fois par
semaine, et la baronne, charmée par Raphaël, promit
de faciliter la métamorphose de la malheureuse enfant.
11
L'hôtel Boucherat.
Un mois après cette visite à l'hôtel Boucherat, il arriva
une chose à laquelle M. de Sedalas était loin de s'at-
tendre; Mariquita et sa mère s'éprirent d'une folle pas-
sion pour lui. Il n'y crut pas d'abord, par la simple
raison que Mlle d'Epinay devait aimer le père de l'enfant
qu'elle portait dans son sein, et bien qu'elle n'eût pas
voulu l'épouser, elle parlait souvent de lui avec anima-
tion. Quant à l'amour suranné de la baronne, M. de Se-
dalas ne s'en aperçut que six mois plus tard, lorsqu'elle
même le lui révéla..
Dès les premiers temps, Raphaël devina qu'il était
aimé de Mariquita; néanmoins il ne donna pas à cette
affection son véritable caractère. Il est vrai que la
famille de Mlle d'Epinay lui parlait sans cesse de l'in-
fluence qu'il avait sur l'esprit de la jeune fille; elle-
même lui en donnait des preuves ; mais il profitait de
l'empire qu'il prenait sur elle pour lui faire comprendre
la nécessité d'un mariage qui légitimerait son enfant.
Raphaël ignorait que le séducteur de Mariquita était
déjà marié, et, dans sa pensée d'honnête homme, il en-
gageait la mère à s'unir légalement à son amant.
Mariquita restait sourde à ce conseil dicté dans son in-
L'HÔTEL BOUCHERAT. 29
térêt. Elle préférait écouter Raphaël lorsqu'il lui racon-
tait ses voyages et ses aventures. Elle le suivait d'un re-
gard ardent et passionné, lorsqu'il avouait son amour
pour la poésie, son culte pour la nature, pour l'art, pour
tout ce qui élève l'âme. Raphaël ne dissimulait pas ses
aspirations vers le bonheur, qu'il cherchait depuis long-
temps dans le coeur d'une femme éprouvée comme lui,
et comme lui aimant la musique, la nature et les rêves
à deux. Mlle d'Epinay restait attentive et songeuse en
l'écoutant, et lorsqu'il la quittait, elle eût pu dire aussi :
— Je regarde mon bonheur qui s'en va !
Un soir que les deux jeunes gens étaient seuls, Ra-
phaël se rapprocha de Mlle d'Epinay et, lui prenant la
main, il lui parla avec une agitation plus grande que de
coutume. On eût dit qu'il voulait faire passer son âme
dans celle de Mariquita. Il y a des natures artistes qui
traversent le monde en regardant avec attention leurs
semblables, de même que les antiquaires recherchent
parmi la poussière d'une vieille boutique de bric-à-brac
les chefs-d'oeuvre du moyen âge, pour les acquérir et les
restaurer. C'est ainsi qu'agissait M. de Sedalas. Il trou-
vait chaque jour Mlle d'Epinay plus belle; il découvrait
en elle à chaque visite des qualités supérieures et char-
mantes, qui jusqu'alors semblaient endormies! Cédant
à l'entraînement et au charme qu'elle répandait autour
d'elle, Raphaël lui ouvrit son coeur, et, dans un mo-
ment d'expansion, il déposa sur le front troublé de la
malheureuse enfant un long baiser!
Mariquita entra par ce baiser dans une vie nouvelle .
Raphaël lui révélait avec des horizons nouveaux la vie
du coeur et ses ravissantes extases, mille fois supé-
rieures à tous les plaisirs de la terre. L'ivresse et le
2.
30 L' HOTEL BOUCHERAT.
délire d'une passion brutale n'auront jamais la suprême
volupté que donne un chaste baiser, échangé entre
deux êtres qui s'aiment d'un amour réel! A dater de ce
soir, Mlle d'Epinay vit sa position sous son vrai jour;
mais, chose étrange, elle ne s'en attrista pas : l'amour
qu'elle éprouvait pour Raphaël l'ennoblissait à ses pro-
pres yeux. Elle éprouvait cette héroïque impulsion,
cette aspiration divine vers un amour plus noble, plus
grand, un type d'existence plus élevé que celui qui
l'enserrait dans l'obscur chemin de la vie. C'était comme
un second baptême qui la rendait pure et digne d'être
aimée de l'âme la plus vierge. Raphaël le lui disait :
il sentait lui-même qu'il n'aurait jamais aimé Mariquita
comme il l'aimait déjà, s'il n'eût pas cru à la possibilité
de cette transformation.
Il jouait avec le feu; le feu le pénétra de ses rayons.
M. de Sedalas finit par venir tous les jours charmer la
solitude des recluses; parfois il les emmenait dîner hors
de l'hôtel, au restaurant de la mère Raquin, rue Saint-
Louis. C'était une fête pour les deux femmes; là elles
mangeaient des huîtres excellentes et des mets à l'ail
fort mauvais.
Je trouve dans ce qu'il appelait le dossier de mes
amours, la note suivante datée du 15 janvier 185... :
«Vous souvenez-vous, O Mariquita! des repas de la
mère Raquin? Il y a des souvenirs qui ne doivent jamais
s'effacer, même dans les coeurs les plus coupables...
Oh ! ne retournez jamais chez elle sans votre Raphaël! »
Le temps que Mlle d'Epinay passait sans voir son ami
était pour elle des jours sans soleil. Croyant se faire
aimer davantage, elle se fit peindre exprès pour lui. J'ai
vu ce portrait terni par les larmes et les baisers de Ra-
L'HÔTEL BOUCHERAT. 31
phaël. Hélas! les baisers et les larmes ne raniment ni
le coeur de la femme, ni son image!
Je ne rappellerai pas ici les doux entretiens, les lon-
gues attentes d'un jour sans se voir, les éternités de
bonheur écoulées en quelques secondes, et tous ces
épisodes, tous ces riens qui remplissent l'existence de
deux êtres qui s'aiment. Un jour peut-être, je publierai
ces détails, en publiant les voyages et les aventures de
Raphaël. Les détails de la vie du coeur n'ont pas seule-
ment le charme d'un roman qui fait sourire et pleurer
tout à la fois, ils ont encore d'utiles enseignements pour
les âmes altérées d'amour et pour ceux qui ne savent
pas aimer longtemps !
J'ai déjà dit plus haut que Raphaël était recherché
dans les salons de Paris. Dans son intérêt, ses amis le
contraignirent à se rendre aux nombreuses invitations
qu'on lui adressait, et pour lesquelles il éprouvait de
la répugnance. Il ne savait pas cacher ses antipathies
pour les opinions, et le pharisaïsme qu'il voyait dans les
réunions somptueuses des deux grands faubourgs aris-
tocratiques de Paris; if ne les fréquentait que par néces-
sité.
Dans un de ces salons, Raphaël s'était lié avec une
jeune comtesse à laquelle il avait voué un attachement
tout fraternel. Lors de ses premières entrevues avec
Mariquita, il se doutait si peu de l'état de son coeur, qu'il
communiquait à la jeune fille les lettres que lui écrivait
son amie, alors absente. Mariquita, de son côté, ignorait
encore la force de son amour, mais elle souffrait déjà
de ces confidences et de la jalousie qu'elle ressentait
en voyant Raphaël si recherché par la société pari-
sienne.
32 L'HÔTEL BOUCHERAT.
Mlle d'Epinay ne s'aperçut de l'étendue de sa nouvelle
passion que lorsque Raphaël lui dit qu'il devait s'ab-
senter pendant un mois, pour aller en province.
Elle aurait voulu qu'il l'emmenât avec lui pour l'ar-
racher aux influences de sa famille. Cela se voit par
les pages suivantes "qu'elle crayonnait sur des morceaux
de papier séparés, et qui serviront à connaître l'état de
son âme et les sentiments qui l'agitaient. Elle n'aimait
déjà plus son séducteur, qui l'avait si lâchement aban-
donnée. Je me permettrai seulement, en copiant ces
pages, de souligner les mots, qui, plus tard, serviront à
juger la conduite de Mariquita, d'après ses propres pa-
roles.
« Pas un jour ne se passe sans que mon coeur ne soit
déchiré par une nouvelle torture ! Oh ! ma mère, ma
mère, combien souffre votre fille! Oh! le passé! le
passé! quel fantôme toujours dressé devant nous! Jeu-
nes filles, aux regards brillants d'amour et de bonheur,
au sourire candide et pur, n'êtes-vous pas le miroir vi-
vant de ce qu'aurait dû être ma jeunesse, enfouie par la
fatalité dans un abîme sans fond?
« Hélas! voilà longtemps déjà que ceux qui devaient
le plus protéger mon enfance m'ont fait tomber dans
les pièges tendus partout sous mes pas. Voilà longtemps
déjà que j'ai ressenti ce chagrin qui vieillit le coeur, et le
remords germe en moi à la place des lis qui font la joie
et l'orgueil de l'innocence! Quand je regarde en ar-
rière, je me souviens que, loin d'avoir été arrêtée par
une main amie pour m'empêcher de cueillir le fruit de
la science du bien et du mal, j'ai été poussée à ma perte
par ceux-là même qui auraient dû me retenir. Entraînée
par les exemples que j'avais sous les yeux, par les dis-
L'HÔTEL BOUCHERAT. 33
cours irréfléchis que j'entendais, seule pour me diriger,
j'ai suivi les penchants de ma nature, ou plutôt je n'ai
pris conseil que de ma curiosité.
« Je suis devenue comme ces fleurs qui ouvrent trop
tôt leurs pétales sous les rayons d'un soleil ardent,
avides qu'elles sont de sentir le souffle embaumé des
zéphyrs, souffle trompeur qui n'épanouit les filles im-
prudentes de la nature que pour les flétrir en quelques
instants ! Pauvres fleurs ! leur beauté éphémère née le
matin s'évanouit le soir, pour avoir trop aspiré l'haleine
des brises desséchantes!
« La jeune fille qui s'épanouit trop vite aux ardeurs
de l'amour, savoure à longs traits les parfums suaves et
trompeurs qui enivrent et tuent : parfums doux aux lè-
vres, mais amers au coeur! Il est donc vrai que l'amour
traîne toujours avec lui la souffrance, qu'il sait charmer
et captiver sa victime pour mieux la sacrifier ! Ce tyran
veut toujours soumettre et ne jamais obéir : il enchaîne
et reste libre !
Mariquita, on le voit, confondait le pur amour avec
la passion folle. Pour la pauvre enfant, l'un ne mar-
chait pas sans l'autre, ainsi que nous le verrons par la
suite.
« L'homme ne sait pas aimer, écrivait-elle plus loin,
car il n'a ni la tendresse, ni la délicatesse, ni le tact de
la femme. Il fait du mal sans le vouloir : le lendemain il
oublie les larmes qu'il a fait couler la veille... Le bon-
heur ne se trouve que dans l'indifférence. Toute âme sen-
sible souffrira toujours, parce qu'elle no sera jamais corn--
prise de celle qui l'a fait souffrir. Tandis que certaines
difficultés, certains sentiments font ramper l'homme; là
femme s'élève par son amour au-dessus du monde entier. Les
34 L'HÔTEL BOUCHERAT.
natures d'élite ne se rencontrent presque jamais : est-ce
donc que le ciel en serait jaloux?
« Allons, un peu de courage, pauvre roseau battu par
les vents, peut-être verras-tu des jours moins sombres!
Pourquoi tant de larmes, me disent les indifférents,
n'êtes-vous pas heureuse? Ils ignorent donc qu'il vient
tin moment où le coeur encore vierge a besoin d'amour,
où l'âme demande une autre âme qui la console et la
remplisse !
« L'être pour lequel je vis aujourd'hui, celui qui
souffre de me voir souffrir, est heureux des quelques
instants de joie ineffable que nous passons auprès l'un
de l'autre ; mais il ne songe pas, sans doute, que ma so-
litude et mon abandon deviennent plus tristes et plus
cruels lorsqu'il n'est pas là ! Je deviens méchante, car
si le bonheur nous rend bons et nous ramène à Dieu, la dou-
leur, au contraire, nous en éloigne, en nous plongeant dans
le désespoir... »
Mariquita oublia plus tard cette phrase, vraie pour
elle alors, comme elle le fut ensuite pour Raphaël.
« Le coeur abattu, écrivait-elle ensuite (en faisant al-
lusion à ses propres sentiments), n'a plus d'énergie : il
ne sait ni ne peut se conduire; il devient à la merci du
premier venu, qui veut se donner la peine de le dis-
traire. Les distraction?, de ce genre conduisent la femme
au mépris public. Pour s'étourdir, elle continue cette
misérable existence que la douleur lui a faite; mais,
chose horrible, elle n'a pas même l'amour pour excuse.
« Si l'amour ne légitime pas les fautes, il les expli-
que. Le coeur est excusable dans ses inconséquences. H
foule aux pieds le blâme de ceux qui méprisent l'amour
L'HÔTEL BOUCHERAT. 35
et leur dit : — Je ne vous connais pas; vous n'êtes que
des hypocrites, qui cachez vos vices dans les ténèbres
ou sous le voile sacré du mariage ! Vos vertus pharisaï-
ques ne trompent personne. J'aime, je veux être heu-
reuse : vous ne me rendriez jamais ce que je sacrifierais
à vos préjugés. Voilà le langage du coeur sincèrement
épris. Un esprit faible peut seul immoler une vie de
bonheur aux préjugés absurdes de ces censeurs au coeur
taré, qui sont ostensiblement vertueux parce que les
apparences de la vertu sont nécessaires à leur position,
ou bien parce qu'ils sont trop nuls pour éprouver ces
orages de l'âme qui torturent et charment en même
temps.
«J'aurais honte de me conformer à ces règlements
imaginés par de vieilles coquettes, qui ne permettent
pas à la jeunesse de goûter les plaisirs dont l'âge les a
sevrées. Faites-leur parler de leur passé, et vous les en-
tendrez balbutier des phrases embarrassées. Elles di-
sent que leurs conseils n'ont d'autre but que de nous
éviter les fautes et les remords qu'elles ont connus étant
jeunes. Pauvres femmes, elles se désespèrent de ne plus
pouvoir commettre ces fautes et d'en éprouver les
remords !
« Ecoutez donc la raison, disent les sages austères.
Qui, austères et sages en public; mais ne pénétrez pas
dans leur intérieur, vous reculeriez effrayés ! Ah ! si je
ne pense pas comme toutes ces créatures qui fourmil-
lent dans les salons, loin de m'en attrister, j'en suis
fière, et quoique mon caractère me rende malheureuse,
je ne ne changerais pas ma manière de voir contre la
leur.
« Je vois peu de bien dans le monde, et j'y vois sou-
36 L'HÔTEL BOUCHERAT.
vent le mal là où il n'existe que des travers et des ridi-
cules. Quand je me compare aux gens que je coudoie
dans la vie, je m'estime chaque jour davantage. Je suis
despote, virile, passionnée pour la liberté, mais est-ce
ma faute? Pourquoi n'a-t-on fait qu'égarer mon imagi-
nation par de mauvais exemples et par de mauvaises
lectures? Pourquoi m'a-t-on fait entrer si tôt dans la
vie? Je suis déjà vieille à vingt ans. Hélas ! je n'ai plus
l'admirable prestige de l'innocence !
« Ah ! malheureuses jeunes filles que le destin jette
ignorantes dans le monde, vous qui êtes avides d'ap-
prendre et de connaître, vous mourriez de crainte et de
honte si vous pouviez voir quelle route fatale, pleine de
pièges et de précipices vous suivez, peut-être sans
guides pour vous empêcher de tomber comme moi !
Prenez garde, enfants au coeur pur; ce chemin qui vous
est inconnu vous paraîtra frais et beau, l'étourdisse-
ment vous accompagnera; les hommes feront semblant
de vous adorer, les femmes vous envieront; mais lorsque
votre coeur et votre jeunesse seront flétris, la fantasma-
gorie disparaîtra pour vous laisser seules avec vous-
mêmes au fond d'un gouffre ! »
Au bout de quatre mois, M. de Sedalas , venu auprès
de Mlle d'Epinay en consolateur, put constater qu'une
heureuse transformation s'opérait dans l'esprit de la
jeune égarée.
Mariquita rêvait d'un avenir à deux, rempli d'aspira-
tions poétiques et vertueuses; elle déplorait le passé et
les imprudences de ceux qui l'avaient fait succomber !
Elle craignait que le bonheur vague dont elle avait le
pressentiment ne lui échappât, par des causes dont elle
était inhabile à se rendre compte. Son amour pour
L'HÔTEL BOUCHERAT. 37
Raphaël avait pris tous les symptômes d'une passion
envahissante. Les autres sentiments qui l'agitaient et
se heurtaient en elle, remplirent son âme de troubles,
et présagèrent de violentes tempêtes. Comme l'a dit
Mme Stowe, pour chaque feuille, pour chaque plante,
il existe un idéal vers lequel la feuille ou la plante tend
sans cesse dans sa croissance. Cet idéal existe à plus
forte raison pour l'être humain, qui l'a rêvé dans un
moment d'extase et de solitude. Dieu l'envoie dans les
grandes circonstances de la vie, pour nous faciliter les
voies ardues de l'existence et nous faire goûter quelques
joies dans notre exil. On l'a deviné, Raphaël devint bien
vite cet idéal pour Mlle d'Epinay ; elle le comprit lors-
qu'il partit le 1er mars 185., pour la province. Cette
absence fut aussi pour elle une révélation de la force
de son amour. La séparation, cruelle pour son coeur
déjà blessé, lui fit souffrir une agonie qu'elle avait
jusqu'alors ignorée.
Au mois d'avril, Mlle d'Epinay mit au monde un fils au-
quel elle donna le nom de son séducteur Lucien, et de
son ami, Raphaël. Celui-ci consentit à devenir le parrain
de l'enfant et se promit de l'adopter, dans le cas où le
père ne le légitimerait pas. Lucien fut mis en nourrice à
Vaugirard, car le baron d'Epinay ne voulut pas recevoir
chez lui cette preuve vivante du déshonneur de sa fille.
Aussitôt que Mariquita put sortir, elle se rendit avec sa
mère à la campagne, dans une propriété que Mme de
Courtevue possédait à Meudon.
Raphaël tomba malade à cette époque. Le sachant
seul et sans personne auprès de lui pour le soigner, la
baronne et Mme de Courtevue insistèrent pour qu'il les
accompagnât à Meudon. Soit amour, soit faiblesse, il ac-
3
38 L'HÔTEL BOUCHERAT.
cepta. Pendant sa maladie, Mme d'Epinay le soigna
avec dévouement. Quant à sa fille, elle lui prodigua les
preuves d'une tendresse sincère.
Raphaël aimait les parfums, les fleurs, les oiseaux;
la baronne et Mariquita, qui ne quittaient presque ja-
mais sa chambre, la parfumaient chaque matin en la
garnissant de nouvelles fleurs. Elles laissaient les fenê-
tres ouvertes pour qu'il entendît mieux le chant des oi-
seaux et qu'il respirât plus librement l'air pur de la
campagne. Le baron d'Epinay venait souvent dîner à
Meudon et partager la douce sérénité de cette vie si
tranquille. Il était heureux de la gaieté générale; le bon-
heur s'infiltrait par tous les pores dans cette petite so-
ciété. Mais, hélas! rien ne dure ici-bas, que les larmes,a
dit Pétrarque. Le repos de cette paisible existence dura
peu de temps; le bonheur s'enfuit à tire d'aile, et Ra-
phaël dut repartir pour la province; car les orages
avaient remplacé le calme.
J'ai déjà dit que lors des premières visites de M. de
Sedalas, rue Saint-Louis, la baronne d'Epinay s'était
éprise de lui. A Meudon, cette femme étrange lui donna
des preuves de son amour, non-seulement par des soins
assidus et tendres, mais encore en lui faisant com-
prendre adroitement qu'elle désirait compter Raphaël
au nombre de ses amants. D'abord, il ne comprit pas le
langage de la coquetterie de Mme d'Epinay; il prit cela
pour de la galanterie usuelle, autorisée par notre civili-
sation. Il en résulta qu'au lieu de s'alarmer de la con-
duite de la baronne, il l'encouragea , ne prévoyant pas
où ce jeu dangereux devait aboutir.
Un jour Mme d'Epinay, assise près de la fenêtre du
salon, à côté de Raphaël, s'exprima dans des termes si
L'HÔTEL BOUCHERAT. 39
précis, elle fut tellement entraînante, que ce dernier
n'eut plus à se méprendre sur les sentiments et les in-
tentions de la baronne. M. de Sedalas, frappé de cet
aveu comme d'un coup de foudre, s'aperçut alors dans
quelle position sa candeur'et la légèreté de cette femme
le plaçaient.
Ses principes austères, et l'amour qu'il portait à
Mlle d'Epinay le défendirent contre le piège tendu sous
ses pas. Il interrompit la baronne, se leva vivement et
lui dit avec l'accent du respect, dans lequel perçait la
tristesse: — Madame, je vous aime beaucoup, mais je
perdrais l'estime de moi-même si je cédais à l'entraîne-
ment qui vous fait parler ainsi.
A la suite de cette déclaration, il y eut une scène où
le ridicule ne le cédait qu'à l'imprévu. Mme d'Epinay,
jetant tout à fait le masque, éclata en sanglots, en pro-
testations de toutes sortes, et ne craignit pas de sacri-
fier sa propre dignité, pour que Raphaël consentît à se
laisser aimer. De pareils faits peuvent paraître invrai-
semblables , et cependant dans certains salons cette
lamentable comédie humaine se joue assez souvent.
Quant à M. de Sedalas, n'eût-il pas vu rayonner dans
son imagination la douce image de Mariquita, il n'au-
rait pas dépassé, à l'égard de la baronne, les limites
d'un attachement plein de convenances.
Mlle d'Epinay avait trop de perspicacité, elle connais-
sait malheureusement trop la nature inconséquente de
sa mère, pour ne pas s'être aperçue de son amour. Plu-
sieurs circonstances lui firent supposer que Raphaël y
répondait, et la pauvre créature en souffrit sans rien
dire. Sa jalousie s'était éveillée. Avec la jalousie vint
l'indignation. Mariquita se révoltait à l'idée qu'une mère,
40 L'HÔTEL BOUCHERAT.
une femme de cinquante ans, disputât à sa fille celui
qu'elle aimait! Dès lors éclatèrent des querelles terri-
bles entre les deux rivales, qui eurent pour résultat de
plonger Raphaël dans une profonde consternation, et
de troubler la paix dont il avait goûté les douceurs à
Meudon. Il était, comme tous les rêveurs, fort naïf en
amour. Pour lui ce sentiment se traduisait par ces mots :
— dévouement sans limites, abnégation absolue. Si,
dès cette époque, il ne fit pas pour Mariquita ce qu'il fit
ensuite, c'est qu'il ne l'aimait pas encore comme il
l'aima plus tard, et qu'il songeait toujours à la marier
avec son séducteur. Cependant, quelque fréquentes que
fussent les discussions qui s'élevaient entre la baronne
et sa fille, il y avait à Meudon des heures de tranquillité.
Les tempêtes ne peuvent pas toujours durer.
Raphaël et Mariquita eurent de courts instants de bon-
heur. Ce bonheur était environné de tout ce qui pouvait
le rendre plus désirable; c'est-à-dire les petites persé-
cutions, les surveillances jalouses et tous les obstacles
suscités par l'envie; obstacles souvent métamorphosés
par l'amour en douces jouissances. Quelques jours avant
de quitter Meudon, Raphaël écrivit la note suivante que
je trouve dans son dossier :
« Mariquita, ma mignonne, vous rappellerez-vous
longtemps notre promenade dans la forêt de Meudon?
Vous couriez à travers les broussailles vous cacher dans
les bois pleins d'ombre et de mystère, où j'allais, loin
des regards de votre grand'mère, vous serrer furtive-
ment la main. Hélas ! Mme de Courtevue ne me lais-
sait pas souvent courir seul après vous : elle soupçonnait
notre amour et se doutait déjà que votre main attendait
la mienne pour la placer sur votre coeur.
L'HÔTEL BOUCHERAT. 41
« Mariquita, ma bien aimée, vous souviendrez-vous
longtemps de nos courses dans la forêt, quand nous
allions dépouiller les bouleaux de leur écorce, pour y
graver nos noms ! Pauvres bouleaux ! la nature, chaque
année, répare les outrages que vous font les hommes!
notre amour sera-t-il comme vous? vos feuilles renaissent
toujours vertes au printemps. Irons-nous encore courir
sous vos frais ombrages?
« Mariquita, souvent, oui souvent, des larmes mouil-
leront mes yeux en songeant à cette heure délicieuse où,
pour la première fois, vos lèvres rafraîchirent le front
brûlant du pauvre malade! 0 doux baiser qui n'eut
pour témoins que les étoiles, ton souvenir ne s'effacera
jamais de mon âme! mais ne s'effacera-t-il pas bientôt
de votre coeur, Mariquita? »
La jalousie de la baronne d'un côté, les allusions per-
fides de Mme de Courtevue de l'autre, mais surtout les
inégalités de caractère, et les emportements irréfléchis
de Mariquita, rendaient la vie intolérable à Raphaël. Ce
fut alors.qu'il partit pour la seconde fois.
Durant les deux ou trois jours que M. de Sedalas dut
rester à Paris pour régler ses affaires avant de partir, il
reçut de la baronne plusieurs lettres qui contenaient ce
qu'elle lui avait exprimé de vive voix. Il apprit en même
temps que Mme d'Epinay et sa fille avaient également
quitté Meudon, pour revenir auprès du baron. Alors
Raphaël pressa son départ pour la province. A son
arrivée, il répondit en ces termes à ces lettres étranges :
« Madame, je vais répondre en quelques mots à vos
cinq dernières lettres que j'ai sous les yeux. Je ferais
peut-être mieux de me taire, car si la parole est d'ar-
gent, le silence est d'or; mais je ne puis me résigner à
42 L'HÔTEL BOUCHERAT.
prendre ce sage parti. Votre malheureuse imagination
vous fait toujours voir ce qui n'est pas, et vous empêche
de regarder ce qui est. Vous me dites dans votre pre-
mière lettre que je n'ai pour vous que de la pitié. Non,
madame, mais si je trouve parfois des consolations dans
les affections pures, dévouées, généreuses, je ne trouve
le bonheur que dans le devoir. Le méconnaître serait
jeter mon âme dans le gouffre, et la livrer aux tristesses
infinies, aux remords.
« Depuis que j'ai compris le caractère de votre affec-
tion, je suis devenu bizarre et plus réservé. Il le fallait.
Ah ! pourquoi chez vous la nature est-elle plus forte que
la raison? Pourquoi n'êtes-vous pas davantage maîtresse
de vous-même? Vous dites que c'est bien peu, la main
loyale que je vous tends. Aimeriez-vous mieux, madame,
m'avoir avec mes remords que je ne pourrais étouffer,
et dont vous souffririez tout autant que moi? Vous l'avez
dit : La passion tue l'amour.
« Votre seconde lettre m'a fort embarrassé ; elle
exprime une si grande passion, que j'en suis affligé.
Dans vos lettres comme dans votre conversation, vous
faites toujours des allusions aux courtisans qui vous
ont adorée. Ces retours vers le passé ne peuvent que
vous faire du mal. Si j'avais eu l'infortune d'être un
de ces adorateurs dont vous parlez, j'irais m'ensevelir
dans un cloître pour y retrouver cette sérénité de l'âme
si nécessaire à l'honnête homme. Ce qui m'attriste en-
core, c'est votre conduite à l'égard de votre fille. Vous
voyez en elle une rivale, et vous n'avez plus cette con-
descendance maternelle que vous devez à sa position
et à ses malheurs. Vous n'apercevez que ses défauts;
vous l'irritez sans cesse par d'injustes reproches; repro-
L'HÔTEL BOUCHERAT. 43
ches qu'à bon droit vous devriez vous adresser à vous-
même. C'est bien inutilement que vous aliénez le coeur
de votre enfant, car elle connaît votre passé et vous
n'êtes plus autorisée à lui parler le langage de la rai-
son. »
Le reste de la lettre de M. de Sedalas était sur ce ton
sévère; elle contenait en même temps des conseils affec-
tueux, qui ne furent jamais suivis.
Pendant cette nouvelle séparation du jeune savant et
de son amie, leur amour réciproque grandit encore, et
Raphaël oublia dans l'éloignement tout ce qu'il avait
souffert à Meudon. L'amour sincère n'augmente-t-il pas
par l'absence et ne se nourrit-il pas de lui-même?
III
Psychologie de deux coeurs de l'autre monde.
Des extraits de la correspondance qui s'établit entre
Mlle d'Epinay et son ami, donneront une idée plus juste
de l'état mutuel de leur coeur. Ces extraits sont indis-
pensables pour peindre fidèlement le caractère féminin,
ses fatales variations; ils feront aussi mieux ressortir le
dénoûment de cette histoire.
Paris, 4 juillet 185... .
Mon bien-airné Raphaël,
« Je vous écris sous l'impression d'une profonde tris-
tesse. Je me reporte à ces jours dont nous nous plai-
gnions, et que je bénirais maintenant s'ils pouvaient re-
venir. Vous êtes nécessaire à mon existence : une heure
passée loin de vous, c'est une éternité pour moi. Je vous
conserve comme une fleur rare, dont le parfum
m'enivre...
« Toute la vie ne sera pas assez longue pour te dire que je
t'aime! ne me laissez pas longtemps privée de vous, je
souffre trop de ne pas te voir... Je m'aperçois que je vous
tutoie, mais il me semble qu'on ne peut pas dire : —
je vous aime ! je t'aime, peint mieux l'amour, et quoi-
DEUX COEURS DE L'AUTRE MONDE. 45
que ce ne soit entre nous qu'une amitié pure, je sens
dans mon âme un sentiment plus fort et plus doux, au-
quel je donne avec bonheur le nom d'amour. »
7 juillet.
« Mon bon Raphaël, mon âme est attachée à ton âme,
et rien ne saurait l'en séparer. Le temps ne fera rien sur
mon amour; il sera toujours aussi vif, aussi profond que
maintenant. L'avenir m'effraye... Pourtant, est-ce qu'on
n'aide pas un peu les événements ? Est-ce qu'on ne fait pas
un peu son avenir?... Mon bonheur est entre tes mains,
rends-moi heureuse, en n'étant pas comme les autres
hommes, légers papillons, qui voltigent sur toutes les
fleurs, et les laissent mourir après avoir respiré leurs
parfums !
« Décidément, je ne peux cesser de vous tutoyer ; gron-
dez-moi donc, mais pas bien fort..., je t'aime tant!
Est-ce que cette séparation si douloureuse pour moi te
fera revenir plus aimant? j'ose l'espérer. Votre pré-
sence seule peut ramener le sourire sur mes lèvres... 0 !
Raphaël ne me quittez plus; mon âme meurtrie par la
douleur finirait par s'éteindre... Ta présence m'est indis-
pensable, comme le soleil est nécessaire à la fleur. »
A la suite d'un rêve que fit Mariquita, elle écrivait
à M. de Sedalas les phrases suivantes, qu'elle n'aurait
jamais dû oublier :
« Si tu me délaissais pour une autre femme, ce serait
indigne, et je ne te reverrais de ma vie ! Je ne suis pas
égoïste, mais je ne voudrais pas d'un amour partagé ;
il n'y aurait pas de mérite à être aimée d'un homme dont le
coeur compterait déjà une douzaine d'affections; ce serait
3.

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