Un Homme, par Mme Collin de Plancy (Marie d'Heures)

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Bohaire (Paris). 1832. In-8° , 293 p..
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Publié le : dimanche 1 janvier 1832
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PARIS.
IMPRIMERIE DE CASIMIR , RUE DE LA VIELLE MONNAIE , N° 12 ,
PRES LA RUE DES LOMBARDS ET LA PLACE DU CHATELET.
PAR
Mme COLLES DE PLANCY
(MARIE D'HEDRES).
Une fable, dis-tu, que l'on ne saurait croire !
Et tu ris cependant, si c'était ton histoire?
BOHAIRE, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
BOULEVARD DES ITALIENS, N° 10.
A LYON, MEME MAISON DE COMMERCE,
RUE PUITS-GAILLOT, N° 9.
1832.
Si vous aimez votre vie et l'honneur,
Et votre bien, fuyez vous-en, grand'erre.
—Et qu'y a-t-il? dis-moi.—Sans plus enquerre,
Fuyez vous-en, vous dis-je, et vitement.
— Et pourquoi dà ? — Pour ce que malement
Notre cas va, et ne nous faut attendre :
Rien de plus sûr que nous vouer et rendre
A saint Fuyard.
JEAN FOXUS, Triomphe de Jésus-Christ,
traduit par Jacques Bienvenu.
Quand le ciel l'eut créée, il rompit son modèle.
Elle est inimitable et d'esprit et de corps ;
C'est une oeuvre où nature a fait tous ses efforts.
BOIS-ROBERT , Couronnement de Darie.
— 4 —
chaque instant de nuages épais, ne répandait
que rarement une clarté douteuse. Dans ces
intervalles, l'étranger jetait autour de lui des
regards inquiets, et ne reprenait sa route que ,
quand l'obscurité redevenait profonde.
En apercevant des maisons , il hésita :
pressé par une faim dévorante, il se décida à
soulever le marteau d'une des portes; mais
agité tout à coup par une pensée contraire, il
le reposa en frémissant. Le bruit du pavé qui
résonne sous ses pieds mal assurés semble lui
inspirer de l'effroi Mais tout est calme, il
avance ; un chien, dont l'oreille inquiète
distingue quelque bruit qui l'alarme, mur-
mure, gronde, aboie enfin; et le voyageur,
trop certain que partout où se trouveront des
hommes il trouvera des persécuteurs ou des
lâches, s'éloigne et fuit avec horreur ceux
qu'il voit prêts a le repousser ou à le trahir.
— 5 —
il respire avec moins d'effort, en se retrou-
vant dans la campagne. Cependant ses pas de-
viennent plus lents encore; ses idées sont
confuses ; il souffre et ne sait plus pourquoi il
craint de réclamer des secours : il fuit, et sent
qu'il faut mourir s'il ne cède à la voix impé-
rieuse qui lui répète que depuis soixante heu-
res il n'a pris aucune nourriture.
Il tombe, plutôt qu'il ne s'assied, sur un
banc placé à la porte d'une habitation isolée.
Il veut reprendre haleine; et déjà, cédant à
l'assoupissement qui précède l'agonie des mal-
heureux que la faim dévore, il s'abandonne à
cet état de torpeur qui lui permet encore
d'apercevoir le danger, sans lui laisser les
moyens de s'y soustraire.
Bientôt la porte de la maison s'ouvre : un
homme sort, tenant un cheval par la bride ;
— 6 —
une femme l'accompagne; elle porte une lu-
mière dont les reflets sont dirigés sur là
grande route, et ne lui laissent pas voir le
malheureux qui expire auprès d'elle.
« Adieu, Armand, » prononce une voix si
douce, qu'elle rappelle pour quelques instans
le sentiment de l'existence dans le sein du
voyageur. Il s'efforce de retrouver la possibi-
lité d'implorer la pitié de cette femme , qui ne
peut être insensible; il va parler « Adieu,
ma soeur », répond l'homme déjà monté sur
son cheval et prêt à s'éloigner : « Adieu, ré-
péta-t-il en se penchant pour lui donner un
baiser.; attends-moi demain à l'heure du
dîner ; j'espère que la séance du comité
ne sera pas bien longue; cependant, comme
le nouveau représentant doit présider pour
la première fois, peut-être me retiendra-
t-il; peut-être aussi te l'amènerai-je. Bon-
— 7 —
soir, Clémence » Et il partit au grand
galop de son cheval *.
En entendant ces paroles, l'étranger sentit
un frisson mortel circuler dans ses veines ; il
veut fuir, il le veut à tout prix. Cette femme,
dont la voix venait de le rappeler à la vie, lui
paraît maintenant semblable à la hyène qui
adoucit ses hurlemens, et ne contrefait les
accens plaintifs d'un être faible qui réclame la
pitié, que pour dévorer la victime qui accourt
à ses cris.
Le voyageur se lève ; il faut qu'il se hâte de
s'éloigner, car la lumière que porte cette
femme va frapper sur lui quand elle se re-
tournera. En parlant à son frère, elle s'est
avancée sur le milieu de la route; il n'a plus
* Les séances politiques des comités révolutionnaires
commençaient alors très-souvent à huit heures du matin.
— 8 —
qu'un instant pour fuir, il essaie d'en profiter :
il fait quelques pas; mais ses forces le trahis-
sent , et il tombe en étouffant un gémissement
douloureux.
En ce moment la lune s'était dégagée des
voiles obscurs qui l'avaient entourée long-
temps ; la jeune dame va pour rentrer chez
elle; un homme est étendu presqu'en travers
de la porte : elle tressaille, l'interroge ; et une
voix défaillante exhale ces mots entrecoupés :
« Ne me livrez pas, je meurs. »
Cet appel déchirant parvint au coeur de celle
à qui il était adressé. Maîtrisant son effroi,
elle tira de son sein un flacon et fit respirer
les sels qu'il contenait au malheureux sans
connaissance. Cette odeur pénétrante le rap-
pela à la vie; mais il était dans le délire. Il ré-
pondait avec fureur aux questions qui lui
étaient adressées, et s'accusant lui-même, il
— 9 —
implorait la mort comme l'unique asile d'un
proscrit.
A cet aveu terrible, Clémence frémit; tout
son corps est agité d'un tremblement convul-
sif. Elle croise ses mains d'une manière sup-
pliante. « Répondez-moi, dit-elle, êtes-vous
innocent?—Oui, devant Dieu qui m'entend
et m'appelle. »
L'étranger retombe alors ; et déchiré par les
tortures qu'il éprouve, il pousse des cris inar-
ticulés.
Clémence s'élance dans la maison, et,
prompte comme l'éclair, revient et porte aux
lèvres de l'inconnu un verre rempli d'une li-
queur fortifiante. Elle le soutient, l'encourage,
le supplie de se taire; et, aidant sa faiblesse,
elle le conduit en silence dans une salle basse
dont elle referme la porte. « Ne craignez rien,
— 10 —
lui dit-elle; lorsque les domestiques seront
couchés, je reviendrai près de vous. »
Une heure s'écoula ; Clémence reparut enfin.
Elle n'avait pas de lumière. « Excusez-moi,
dit-elle ; il serait dangereux que l'on pût voir
de la clarté dans cette salle où personne ne peut
avoir affaire à l'heure qu'il est. Tenez, infor-
tuné, je vous apporte de la nourriture; man-
gez sans crainte. »
La faible clarté de la lune permit au voya-
geur affamé de s'élancer sur les alimens qu'on
lui présentait. Lorsqu'il eut satisfait en partie
au besoin qui le déchirait, il voulut exprimer
ses remercîmens à sa bienfaitrice. En ce mo-
ment , il oubliait l'horreur que lui avait inspi-
rée la soeur d'un homme qui siégeait dans les
comités révolutionnaires.
« Hélas ! dit Clémence, j'ai fait bien peu
— 11 —
pour vous..... je voudrais vous servir plus uti-
lement ayez confiance en moi. Qui êtes-
vous ? et où allez-vous ?....
« — Mon père est tombé sur l'échafaud ; et
moi, assez heureux pour échapper aux bour-
reaux qui réclamaient ma tête, je me suis dé-
robé à leur fureur; mais je n'ai pas encore
trouvé d'asile. On n'a plus d'amis, lorsqu'on
traîne après soi la proscription et le malheur.
Il ne me reste qu'un seul parent ; et il est aux
États-Unis.
« — Par quel moyen espérez-vous donc
échapper aux périls qui vous menacent?
« — Je n'en connais aucun, madame. La
faiblesse que m'avaient donnée la fatigue et le
défaut de nourriture ne me laissait former
qu'un désir, celui de fuir la persécution. Je
tenais à la vie par instinct et pour ne pas
— 12 —
donner à ces bêtes féroces, qui s'attribuent le
titre de juges, le hideux plaisir de voir couler
mon sang; mais qu'ai-je affaire maintenant de
la vie? Permettez-moi, madame, de passer
ici les heures qui doivent s'écouler encore
jusqu'à ce que le jour reparaisse. Dès que
j'aurai pris quelque repos, je règlerai mon
sort; au moins j'en aurai disposé moi-même.
« — Infortuné! que voulez-vous dire? quels
projets sinistres osez-vous former ?
« — Celui de leur épargner un crime.
« — En le commettant vous-même ! n'avez-
vous donc pas une soeur, une amie, dont le
souvenir puisse vous inspirer de la pitié?
« — Je n'ai point de soeur, et je vous le
répète, aime-t-on encore ceux qui sont mal-
heureux? Ah!.... je le sens, s'il existait un
être à qui ma mort dût coûter des larmes,
— 13-
peut-être serais-je faible contre sa douleur....
Madame, ne restez pas plus long-temps avec
moi. Demain au point du jour je m'éloignerai :
avant que ce jour soit terminé, donnez un
soupir au malheureux Henri, mais ne le plai-
gnez pas.
« — Non, je ne saurais vous voir courir à
une perte certaine. Restez ici.
« — O ciel ! que dites-vous ?
« — Je ne puis vous promettre de vous
sauver; mais je puis l'essayer au moins. Dans
quelques jours vos traces seront perdues, et
peut-être.....
« — Et cependant, madame, votre com-
passion pour un inconnu peut vous entraîner
à votre perte !
— « Je crois avoir moins à craindre qu'une
— 14 —
autre, en vous proposant l'asile que je vous
supplie d'accepter "
En disant ces mots, la voix de Clémence
éprouva une légère altération.
« D'ailleurs, continua-t-elle, personne n'a
pu vous voir entrer; l'heure déjà avancée
nous assure que votre séjour ici n'est connu
que de moi ; enfin, je vous fais mon prison-
nier, au moins jusqu'à ce que nous ayons
décidé les moyens à prendre pour vous sauver
la vie.
« — Chacun des mots que vous prononcez,
madame, augmente mon admiration pour vo-
tre bonté généreuse; mais je serais coupable
d'accepter les offres que vous me faites. J'es-
saierai cependant de dérober ma tête à la rage
insensée de ceux qui me poursuivent; votre
— 15 —
bienfaisance m'en fait la loi ; et en quelque
lieu que je puisse être
« — Je ne veux plus vous entendre ; votre
voix affaiblie ne prouve que trop et votre fati-
gue et le besoin que vous avez de repos. Sui-
vez-moi. »
Henri obéit. Il quitta l'asile momentané où
il avait été reçu et marcha avec précaution,
guidé par sa protectrice. Elle lui fit traverser
plusieurs pièces, monter un escalier , et le con-
duisit au premier étage, dans un joli cabinet
éclairé par une lampe recouverte d'une dou-
ble gaze. Elle referma soigneusement la
porte.
« Ici, dit-elle, vous pouvez vous reposer
avec sécurité. Aucun des gens de ma maison
ne pénétrerait sans mon ordre dans cette petite
retraite. La porte par où je vous ai fait entrer
— 16 —
est entièrement inconnue; mes domestiques
croient que l'on ne peut passer ici que par
mon appartement. »
Clémence fit voir à Henri que l'entrée du
cabinet sur l'escalier était hermétiquement
fermée par un panneau qui glissait sur l'ou-
verture. Des volets bien clos et de doubles
rideaux empêchaient que la clarté pût par-
venir au dehors. Elle lui souhaita alors bon
repos, ouvrit une autre petite porte, la re-
ferma de son côté à double tour, et elle
disparut.
Le bruit de ses pas légers cessa bientôt de se
faire entendre. Henri, resté seul, se deman-
dait s'il ne faisait pas un songe, dont le réveil
dût le replonger dans l'état horrible d'où il ve-
nait de sortir.
Ses forces s'étaient ranimées par sa situation
— 17 —
même ; mais lorsqu'il se trouva seul et en sû-
reté , au moins pour quelques heures, il sentit
de nouveau toutes les souffrances que lui avait
fait éprouver la fatigue. Il s'étendit sur un
divan qui régnait autour du cabinet ; après un
rapide examen des objets dont il était envi-
ronné , qui tous prouvaient l'amour de l'étude
et des arts, il éteignit la lampe : il trouva bien-
tôt dans un profond sommeil l'oubli du passé
et perdit la crainte de l'avenir.
Il y avait long-temps que le soleil brillait sur
l'horizon, lorsque Henri ouvrit les yeux. Il fut
quelques momens sans se rappeler quels lieux
il habitait; mais ses souvenirs redevinrent pré-
sens , quand il entendit ouvrir les deux tours
de la serrure. Clémence parut; elle appor-
tait un panier rempli de tout ce qui pouvait
être nécessaire à son prisonnier pour la jour-
née.
2
— 18 —
« Je ne pourrai vous revoir que ce soir
bien tard, lui dit-elle. Il faut que j'aie la certi-
tude d'être seule. »
La bienfaitrice et le protégé s'examinaient
alors mutuellement, et ce coup d'oeil scruta-
teur leur fut également avantageux.
Henri joignait à une figure mâle et fière
tout ce qu'une belle taille peut donner d'impo-
sant à un homme. La douceur de ses regards
tempérait le feu qui brillait dans ses yeux, et
le sourire le plus aimable adoucissait l'expres-
sion un peu dédaigneuse de sa figure.
On voyait dès le premier regard que Clé-
mence était grande, bien faite, que ses mou-
vemens étaient nobles et gracieux, que ses
longs cheveux blonds et brillans ombrageaient
un front du blanc le plus pur; des dents
semblables à des perles ne laissaient pas re-
— 19 —
marquer que sa bôuche était plus grande qu'il
ne l'eût fallu peut- être pour la perfection des
traits; mais qui n'aurait vu que cela, eût été
bien loin de connaître Clémence. Elle n'était
pas régulièrement belle; elle était bien plus.
Sa vue ne commandait pas l'admiration; elle
inspirait le désir de lui plaire, car on sentait
que son affection serait dévouée. Son teint, sem-
blable à une rose blanche légèrement colorée
d'incarnat, s'animait facilement ; et quoiqu'elle
eût près de vingt-six ans, elle avait conservé
toute la fraîcheur de l'adolescence. Ses yeux,
d'un bleu foncé, avaient parfois quelque chose
de mélancolique qui faisait craindre que l'âme
dont ils étaient le miroir n'eût pas connu le
bonheur; mais plus habituellement leur ex-
pression calme et pure annonçait l'ignorance
des orages causés par les passions.
Clémence ne resta que peu de minutes ; elle
— 20 —
montra à Henri des livres qui devaient abréger
le temps où il resterait captif, et lui promet-
tant de revenir dès qu'elle serait libre, elle
s'éloigna après l'avoir enfermé de nouveau.
La plus grande partie de la journée se passa
sans que rien troublât le repos de son asile ;
mais vers le soir, Henri entendit le bruit de
plusieurs chevaux. Bientôt on monta rapide-
ment l'escalier; il fut très-étonné lorsqu'il s'a-
perçut qu'il lui serait facile de distinguer quel-
ques mots de la conversation qui s'engageait
dans la pièce voisine. Il reconnut la voix qui,
depuis la veille, s'était trop bien gravée dans
sa mémoire ; mais l'homme qui avait prononcé
des mots si odieux à l'oreille d'un proscrit,
était le frère de sa bienfaitrice !... Il ne savait
plus l'opinion qu'il devait se former sur
son compte.
Une autre voix plus élevée, plus tranchante,
— 21 —
se fit entendre : c'était sans doute celle du re-
présentant dont, la veille, Armand avait an-
noncé la visite possible. Henri recula; Clé-
mence reprit la parole, et il se sentit arrêté.
Tout, dans la position où il se trouvait placé,
devenait intéressant ; il s'efforça donc de saisir
le sens de la conversation, qui ne lui parvenait
qu'à sons interrompus.
On s'entretint quelque temps de Paris; la
voix inconnue plaisanta; l'accent de la gaîté
dans cette bouche accusatrice avait quelque
chose d'infernal qui fit tressaillir l'auditeur se-
cret.
Bientôt les interlocuteurs, reprirent un ton
plus grave; mais Henri ne put distinguer ce
qu'ils disaient. Cependant l'entretien s'échauf-
fait ; on n'entendait plus qu'après de longs in-
tervalles la voix de Clémence. Enfin ces mots
— 22 —
frappèrent distinctement l'oreille de Henri :
« Partout où il sera, il ne peut manquer
d'être arrêté ; les ordres les plus sévères sont
donnés, et on fait des recherches de toutes
parts. »
Est-ce donc de moi qu'il est question? se
demanda avec angoisse le malheureux pros-
crit; et la réponse que lui faisaient et ses ter-
reurs et sa raison était également accablante.
Henri cessa d'écouter et resta long-temps
absorbé dans les plus sombres réflexions. Il
entendit les chevaux s'éloigner; et, après quel-
ques instans d'attente, il vit entrer Clémence.
Le calme avait disparu de ses traits; elle
était vivement agitée, et s'avançant vers Henri :
« Etes-vous M. Dernange? » lui dit-elle.
Cette question annonça à l'étranger malheu-
reux que l'on était sur ses traces, et qu'en lui
— 23 —
donnant un asile, on s'exposait à partager la
proscription qui pesait sur sa tête.
« Votre trouble me répond, continua
Clémence; béni soit le jour qui vous amena
dans ma maison. Votre père fut dès son en-
fance l'ami intime de mon mari. Quoique ha-
bitant des pays différens, ils avaient toujours
conservé une correspondance suivie. Depuis
quelques années, la dissemblance des opinions
qu'ils professaient les éloigna l'un de l'autre
plus que n'avaient pu le faire le temps et la
diversité des lieux ; cependant je ne puia croire
que M. Dernange eût entièrement banni de
son coeur l'ami qui fut si long-temps un frère
pour lui. Ne l'avez-vous jamais entendu pro-
noncer le nom de Villmer ? »
Henri l'avait trop souvent entendu répéter
à son père, mais accompagné d'épithètes in—
jurieuses.
— 24 —
« Il m'est doux de penser, reprit Clémence,
qu'en suivant ce que me dicte mon coeur, j'o-
béis aux volontés que mon mari eût manifes-
tées , si le ciel ne l'eût pas enlevé de ce monde.
Ses derniers voeux furent pour sa patrie, son
dernier souvenir pour votre père. L'intérêt que
m'inspirait votre état d'abandon, seul m'eût
fait tout braver, sans vous connaître, pour vous
arracher au sort qui vous menace ; mais à pré-
sent c'est un devoir sacré. Les opinions con-
traires de ceux qui nous furent chers n'avaient
pas dû séparer leurs coeurs. Égarés peut-être
tous deux, s'éloignant également du système
d'une sage modération, ils auraient également
aussi reculé devant les crimes que commande
toujours l'esprit de parti. Leurs âmes, réunies
sans doute dans un séjour de paix, souriront à
l'affection que je vous promets, à celle que je
vous demande. »
— 23 —
Henri, subjugué par la grâce et les. manières
irrésistibles de madame Villmer, sentait cepen-
dant qu'il allait l'exposer à un péril certain-,
sans qu'elle pût parvenir peut-être à le sauver
lui-même; mais les mots expiraient sur ses lè-
vres , quand il voulait s'efforcer de refuser ses
offres bienfaisantes ; car sa perte était assurée,
s'il quittait l'asile où elle le retenait.
Madame Villmer était bien plus généreuse
envers lui qu'il ne le savait encore. Les ordres
arrivés de Dijon pour arrêter, le malheureux
Démange étaient de la plus grande rigueur.
Jusqu'alors la maison de Clémence avait été
exemptée de ces invasions effrayantes, déco-
rées du titre de visites domiciliaires. Les sen-
timens bien connus de celui qui avait été son
époux, là place qu'occupait son frère, tout
concourait à faire respecter son asile; mais
dans ces temps rapides où l'idole du jour était
— 26 —
brisée le lendemain, pouvait-elle espérer une
longue tranquillité?
Clémence redoubla de soins pour rendre
impénétrable la retraite de Henri. Pendant
cette entière réclusion, il put observer tout
ce qu'il y avait d'aimable et de séduisant
dans le caractère de sa bienfaitrice. Sans cesse
occupée de lui sauver l'ennui de la solitude,
employant toutes les ressources que peuvent
fournir l'esprit le plus cultivé et les ta-
lens acquis, c'était surtout dans son iné-
puisable bonté qu'elle trouvait le moyen d'a-
bréger les heures de sa détention. Elle trai-
tait Henri comme un frère, et il lui dut de
connaître la vérité de ce que dit La Bruyère,
« que rien n'est si charmant que l'amitié
« entre deux personnes de sexe différent. »
Tout ce que peut avoir d'enchanteur l'a-
bandon d'une familiarité douce, tempéré
— 27 —
par la décence, l'absence de toute préten-
tion, l'oubli de soi-même,, qui est si loin
d'exister en amour, Henri le trouva dans
l'amitié de Clémence.
Trois mois s'étaient écoulés sans que rien
fût changé dans la situation apparente de
Henri. Mais son coeur était loin d'être aussi
indifférent que lorsqu'il avait reçu l'hospi-
talité et la vie chez madame Villmer. La
beauté de Clémence l'avait charmé, son es-
prit le séduisait, sa raison même l'entraî-
nait ; passant avec une facilité extrême des
sujets les plus graves à de doux épanche-
mens, atténuant les torts, exaltant les ver-
tus , attaquant le coeur si elle ne pouvait
convaincre le. jugement, elle avait ébranlé
ses principes. Il convenait maintenant que
le peuple n'avait pas eu seul tous les torts.
Pieuse jusqu'à l'exaltation, Clémence rougis-
— 28 —
sait pour ses compatriotes de l'impiété dont
ils faisaient gloire; mais elle avait amené
Henri à reconnaître que l'excès du fana-
tisme avait peut-être produit ce mal. Dé-
testant avec horreur les crimes que l'on com-
mettait au nom du peuple, elle voyait avec
orgueil ce même peuple se faire respecter
partout au dehors, et, quoique guidé en
aveugle par le génie du mal, enfanter de
lui-même des actions sublimes.
Cependant les efforts de madame Villmer,
pour empêcher Démange de sentir, tous les
désagrémens de sa situation, semblaient de-
venir inutiles. Elle lui avait caché soigneuse-
ment combien de fois elle avait frémi pour
ses jours ; et lorsque le soir elle lui montrait
un front calme, on aurait souvent pu voir sur
ses joues des traces de larmes séchées à la
hâte.
— 29 —
Les recherches enfin devenaient moins acti-
ves ; Clémence, avec un accent plus persuasif,
puisqu'elle était mieux convaincue, essayait
de rendre à Henri l'espérance de la liberté;
mais il ne souriait plus à cette idée ; elle lui
promettait de pouvoir bientôt fixer le jour où
il s'éloignerait, et le front de Dernange s'obs-
curcissait à cette promesse.
La douceur constante de madame Villmer
irritait Henri : il lui faisait des reproches de
ce qu'elle voulait le repousser loin d'elle; et,
lorsque étonnée elle s'efforçait de le calmer, il
s'écriait qu'elle voulait son malheur.
Cet état violent ne pouvait durer; l'aveu
d'un ardent amour s'échappa du sein de
Henri, et les larmes de Clémence accueil-
lirent cet aveu.
« O mon amie, s'écria Dernange, que
— 50 —
m'annoncent ces pleurs ? l'amour d'un proscrit
effraie-t-il votre âme?
" — Je m'effraie, répondit madame Villmer,
de l'amour et non de vos malheurs. Ce sen-
timent éphémère que je ne connus jamais
n'est point celui que je veux vous inspirer. Je
vous estime trop, pour croire que vous puis-
siez concevoir à mon égard un désir qui ne
soit honorable, et tout nous sépare comme
époux. »
Henri plaida sa cause avec chaleur. L'élo-
quence brûlante de l'amour frappa pour la
première fois le coeur de Clémence. Elle
rougit, et pour la première fois aussi, elle
sentit combien sa conduite pourrait être ré-
préhensible aux yeux de ceux qui ne connaî-
traient pas la pureté de ses motifs. Elle imposa
silence à Henri d'une voix émue, et le quitta
beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire.
— 51 —
Le lendemain elle l'aborda avec le plus
aimable sourire ; et posant la main sur sa bou-
che, au moment où il allait parler :
« Mon cher Henri, lui dit-elle, il est tout
simple qu'un homme fort jeune encore, ayant
quelques obligations à une femme, ne voyant
qu'elle, se persuade qu'il en est amoureux ;
ce qui serait beaucoup moins naturel, c'est
que cette même femme, arrivée à un âge rai-
sonnable, troublât son repos, et fût obligée de
renoncer à un sentiment qui lui est cher,
ainsi qu'au bonheur d'être utile à son ami.
Laissez donc régner entre nous la seule amitié.
Elle me donne le droit de mériter sans rougir
votre reconnaissance. J'exige, dit-elle un
moment après, que cette folie soit oubliée
et qu'il n'en soit plus question. »
Dernange , espérant éveiller l'âme de
— 32 —
Clémence à une affection plus vive, et
comprenant la modestie qui, dans leur po-
sition respective, réclamait le silence, sur
les nouveaux sentimens de son coeur, pro-
mit de se conformer à tout ce que l'on
exigeait de lui. Mais combien de fois il
manqua à cette promesse sans cesse renou-
velée ! Sous toutes les formes, à chaque
instant, quel que fût le sujet de la conver-
sation , l'amour se présentait à Clémence,
quoique son nom ne fût plus prononcé.
Malgré sa raison, malgré sa volonté ferme
de repousser tout autre sentiment que l'a-
mitié, madame Villmer recevait de ces dan-
gereux entretiens une impression plus pro-
fonde qu'elle ne l'aurait voulu et qu'elle
ne le croyait elle-même.
Armand était resté deux jours sans venir
chez sa soeur : il lui avait seulement fait
— 35 —
dire de ne point s'inquiéter, et qu'un tra-
vail forcé l'empêchait d'aller la voir. Il ar-
riva enfin pour dîner, le troisième jour ; en
embrassant Clémence, il lui demanda si elle
viendrait avec lui à Paris. Il lui apprit alors
qu'il était appelé à la Convention, et qu'il
ne lui restait que très-peu de temps pour
s'y rendre.
Il était impossible à Clémence de vivre
loin de son frère, de qui elle ne s'était
jamais séparée. Il eût été dangereux même
de l'essayer. Protégée jusqu'alors par son
crédit, elle s'était fait aimer par sa bienfai-
sance; mais de nouveaux administrateurs
ne lui feraient-ils pas un crime de l'affec-
tion qu'on lui portait ? et si elle suivait
son frère, qu'allait devenir Henri?
Cherchant à dissimuler son trouble, elle
3
— 34 —
changea de. conversation, en demandant à
son frère si l'on avait enfin renoncé à re-
joindre le fugitif Dernange.
« Oui, lui répondit Amiand; ou il avait
gagné de vitesse ceux qui étaient chargés
de le poursuivre, ou ce n'est pas sur cette
route qu'il avait dirigé sa fuite. Telle est
mon opinion; mais loin d'en faire part à
mes collègues, j'ai cherché à les convain-
cre d'une idée que je crois fausse. On a re-
tiré de la rivière, avant-hier au matin, un
cadavre qui paraissait être sous l'eau de-
puis plus de six semaines. Quelques ren-
seignemens ont donné lieu de croire que
ce malheureux qui n'avait plus, pour ainsi
dire, forme humaine, était Henri Dernange.
Le procès-verbal de sa mort a été envoyé
à Lyon ; ainsi qu'il aille en paix mainte-
nant. Embrasse-moi; car tu dois voir avec
—- 35 —
plaisir que j'aie détourné la persécution at-
tachée à ce pauvre proscrit.
« — O mon cher Armand, ai-je jamais
douté de ton coeur? mais ce n'est point
assez, il faut maintenant m'accorder mon
pardon, et sauver effectivement Henri.
« — Que dites-vous, Clémence? que dois-
je vous pardonner, et que puis-je faire pour
l'homme dont vous parlez? »
Clémence, se précipitant aux genoux de
son frère, lui apprit qu'elle avait donné
un asile à Dernange, et elle fut bientôt
assurée de son pardon, en voyant l'expres-
sion de mécontentement peinte sur la phy-
sionomie de son frère s'éclaircir par de-
grés.
« Imprudente, lui dit-il, tu as joué ta
vie et la mienne. Mais non, ma Clémence,
— 36 —
reprit-il en la pressant contre son sein, je
suis bien sûr que tu m'aurais tout avoué,
si tu n'avais pas cru, par ton silence, éloi-
gner de moi tout soupçon de complicité. »
Clémence avait tressailli aux premiers
mots de son frère ; en voyant qu'il sentait
ce qu'elle avait éprouvé, elle sourit au
milieu de ses larmes et l'embrassa avec ten-
dresse.
Après avoir réfléchi quelques instans, Ar-
mand pria sa soeur daller prévenir Henri
dé la visite qu'il comptait lui rendre la
nuit prochaine, et de l'avertir qu'il aurait
alors préparé ce qu'il croirait convenable
pour assurer sa fuite.
Dernange fut étonné et peut-être un peu
mécontent de l'aveu que Clémence avait
fait à son frère; cependant, il sentit bien
— 57 —
que ce parti était le plus sage, et le seul
qui pût le sauver; mais était-ce bien de
sa délivrance qu'il s'occupait alors?
L'entrevue fut d'abord assez froide ; bien-
tôt elle devint amicale de la part d'Armand,
et lorsqu'il eut expliqué à Henri la route
qu'il devait suivre, et qu'il lui eut montré
un intérêt réel, Démange, dépouillant enfin
l'esprit de parti, lui exprima sa reconnais-
sance avec effusion. Armand l'engagea à
passer, par-dessus ses habits, de grossiers
vêtemens de paysan qu'il s'était procurés;
et dès qu'une heure du matin sonna, il le
pressa de faire de prompts adieux à sa
soeur, et de le suivre. Il lui promit de
l'accompagner jusqu'à une lieue de la fron-
tière, qui n'était pas éloignée.
« Alors, lui dit-il, votre agilité vaincra
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le dernier obstacle que vous puissiez ren-
contrer. »
Henri se précipita aux genoux de madame
Villmer ; et l'excès de son émotion l'empêcha
de s'exprimer. Clémence, cherchant à con-
server du courage pour ranimer le sien,
lut dans ses regards tout ce qu'il éprouvait,
et, dans ce moment qui pouvait être le
prélude d'une séparation éternelle, elle lui
dit:
«Henri, si la paix se rétablit dans notre
patrie, si vous y revenez un jour, et que
ce soit avec les mêmes sentimens, deman-
dez votre bonheur à Clémence, pourvu
qu'il dépende encore d'elle; vous verrez
alors s'il lui est cher. »
Dernange, transporté de joie, osa presser
Clémence dans ses bras; mais Armand, abré-
— 39 —
geant ces adieux doux et pénibles, entraîna
Henri; et madame Villmer, restée seule,
laissa enfin couler des larmes qu'elle n'avait
plus la force de retenir.
Les angoisses qui torturèrent son coeur
ne furent apaisées qu'à près de quatre
heures du matin-, lorsque Armand, ouvrant
une petite porte au fond du jardin, près
de laquelle Clémence avait attendu le si-
gnal , lui dit à voix basse et en l'em-
brassant :
« Il est sauvé, je l'ai vu franchir le der-
nier poste : il touchait à la frontière. Tu
es plus heureuse que sage. Maintenant,
hâtons nos préparatifs de départ pour Pa-
ris. »
Il s'éloigna alors pour errer dans la cam-
pagne, jusqu'à l'heure où il pourrait arri-
— 40-
ver chez sa soeur,' comme s'il eût couché
à la ville, pendant que dans sa demeure
on devait croire qu'il avait couché à la
campagne..
Clémence, empressée à se conformer aux
désirs de son frère, se hâta de tout prépa-
rer pour le voyage qu'ils allaient faire; et
le surlendemain de la fuite de Dernange,
Armand et sa soeur se mirent en route pour
Paris.
II.
Triste , désespérée, interdite et confuse,
Honneur, tu recevras ce que l'amour refuse.
SCUDÉRI, l'Amour tyrannique.
Je cessai de pleurer pour abaisser les yeux ;
La honte , en même temps sur mon visage peinte,
M'ôta cette pâleur qui venait de ma crainte.
PICHOU , la Filis de Scire.
O femme vertueuse
Par dessus tout le sexe, et forte et courageuse ,
Je remets ta conduite à ta seule vertu.
BENSERADE, la Pucelle d'Orléans.
CHAPITRE II.
CLEMENCE ne s'éloignait qu'avec douleur
d'une habitation où elle avait long-
temps vécu heureuse; elle approchait avec
effroi de Paris, où des scènes de meurtre et
— 44 —
des spectacles sanglans avaient remplacé les jeux
et les plaisirs. Elle redoutait pour son frère
le théâtre plus élevé sur lequel il allait être
jeté. Elle appelait de toute son âme un gou-
vernement plus assuré et la fin de l'anar-
chie ; mais combien maintenant ses voeux
étaient ardens et sincères ! la tranquillité pu-
blique lui ramènerait Henri.
Pendant les deux journées qui suivirent
le départ de M. Dernange, elle éprouva un
trouble continuel; et, malgré les assurances
réitérées de son frère, elle ne pouvait ac-
cueillir la certitude consolante que Henri
eût échappé à ses ennemis. Elle redeman-
dait sans cesse à Armand les détails de sa
fuite, et, rassurée un instant, elle s'effrayait
bientôt presque également et du silence et
du bruit qui se faisait autour d'elle.
A leur arrivée à Paris, ils descendirent
— 45 —
dans une maison où Armand avait déjà logé
une fois. L'hôtesse était une femme bonne
et honnête, et jusqu'à ce qu'ils se fussent
décidés à une résidence fixe, on pouvait
compter sur les soins et les égards qu'elle
aurait pour madame Villmer.
La longueur du voyage, la rapidité avec
laquelle ils avaient parcouru cette route,
avaient fatigué Clémence. Elle saisit cette
excuse pour obtenir de son frère une soli-
tude qui lui était nécessaire. Il lui pro-
mit que pendant plusieurs jours il ne
parlerait à personne de son arrivée. Pour
lui, dès le lendemain, il alla voir ses col-
lègues et les ministres. Il entra en fonc-
tions; mais peu de jours ne se furent pas
écoulés, qu'il laissa pénétrer à sa soeur le
regret qu'il éprouvait d'avoir été appelé à
Paris.
— 46 —
Entraîné par des idées grandes et géné-
reuses, qui lui semblaient devoir conduire
son pays à une noble indépendance, Armand
avait embrassé avec ardeur la sainte cause
de la liberté. Mais lorsqu'il vit les fureurs
de l'esprit de parti remplacer l'amour de la
patrie; les vengeances particulières organi-
sées au nom du bien public; des juges-
bourreaux envoyant froidement à la mort-
des victimes de tous les rangs et de tous
les âges, condamnant le lendemain ceux
qu'ils avaient applaudis la veille, Armand re-
cula devant le génie du mal, revêtu du nom
de zèle patriotique.
Chaque jour maintenant il rentrait agité,
malheureux, et ne trouvait même plus de
charme auprès de Clémence, qui, de son
côté, n'osait lui ouvrir son coeur, pour ne
pas le froisser dans ses opinions, mais qui
— 47 —
redoutait de tous les excès d'alors le plus
cruel avenir.
Las enfin de réprimer l'horreur que lui
inspiraient les meurtres qui se succédaient
chaque jour, Armand révéla à Clémence ce
qui se passait dans son âme, et lui fit part
du désir qu'il avait de quitter la France.
Madame Villmer l'écouta avec un transport
de bonheur ; mais la tendre amitié qu'elle
lui portait lui fit sentir au même instant
toutes les difficultés de ce projet. Elle sup-
plia son frère de n'agir qu'avec la plus ex-
trême circonspection; l'harmonie se rétablit
entre leurs coeurs, et dès-lors toutes leurs
pensées se dirigèrent vers un seul but : leur
éloignement d'une patrie sur laquelle un dé-
mon cruel exerçait son influence.
Clémence avait prié madame Morand, son
hôtesse, de la changer de logement. Celui
qu'on lui avait donné avait les fenêtres sur
la rue, et déjà plusieurs fois des émeutes
populaires, de tumultueuses violations de do-
miciles, ou des proclamations effrayantes
avaient porté un trouble affreux dans son
âme. La bonne hôtesse eut l'air de croire,
ainsi qu'on le lui disait, que le bruit de la
rue incommodait sa belle pensionnaire, et
elle lui céda son propre appartement, en
prenant l'autre pour elle-même.
La chambre à coucher de madame Vill-
mer donnait maintenant sur un petit jar-
din; aucun bruit funèbre ne parvenait plus
jusqu'à elle; et là, dans le repos, s'occu-
pant d'ouvrages de son sexe, elle livrait son
âme à des pensées moins lugubres.
Tout à coup Armand, qui depuis quel-
que temps était redevenu confiant avec elle,
parut plus agité que jamais. Il sortait dès
— 49 -
le matin sans lui avoir parlé, ne rentrait
qu'à la chute du jour, et paraissait sombre
et farouche lorsqu'il la revoyait le soir. Quand
elle lui parlait avec abandon et se plaignait
avec tendresse, il la pressait contre son coeur
et la quittait sans lui répondre.
Cette bizarre conduite durait déjà depuis
plus de quinze jours. Madame Villmer avait
fini par n'attribuer cette altération dans l'hu-
meur de son frère, qu'au tourment que lui
faisait éprouver la cruelle obligation où il
était de siéger à un tribunal devant qui
toute vertu n'était rien, quand le fanatisme
politique ou les haines particulières jugeaient
à propos de dicter'la mort.
Madame Morand venait souvent passer quel-
ques heures auprès de Clémence, qui; mal-
gré le désir qu'elle avait d'être seule, et le
besoin qu'elle éprouvait de se livrer à ses
4
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rêveries, la recevait toujours avec plaisir, lui
sachant gré de l'intention qu'elle montrait
d'abréger les heures de son isolement.
Elle racontait habituellement à madame
Villmer ce qu'elle avait entendu rapporter
de plus intéressant dans la journée; quel-
quefois elle l'entretenait de victimes arra-
chées au supplice, ou qui étaient parvenues
à s'y soustraire. Clémence alors l'écoutait
avec intérêt, et son active imagination la
reportait à cette nuit de détresse où elle
avait sauvé Henri.
Armand se trouvait un soir présent à l'une
de ces conversations ; mais il n'y prenait part
que si madame Morand le forçait à répon-
dre. Ses distractions, son regard fixe, an-
nonçaient qu'il était fortement préoccupé.
L'hôtesse racontait une aventure qui ve-

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