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UN JUIF CHRÉTIEN ?

Daniel Cohen éditeur

Témoins
Témoins, chez Orizons, s’ouvre au récit d’une expérience personnelle lorsqu’elle libère, au-delà de l’engagement moral et psychologique du sujet, des perspectives plus larges. S’il est vrai que chaque individu est un maillon indispensable à tel ensemble, les faits qu’il relate recouvrent tantôt un réel sociologique ou historique, tantôt une somme de détails grâce auxquels un document naît, en somme un acte personnel profitable au plus grand nombre. Ladite expérience renseigne et conduit, par ce qu’elle implique, à la méditation. Biographie d’untel ou récit contracté d’un événement qui a dynamisé, voire transformé la vie de tel autre, geste d’une initiation collective parfois, Témoins dit et dira les hommes de toutes obédiences, mais selon un critère intangible : écrire avec style afin qu’adoubé par la grâce littéraire, le témoignage flambe dans nos mémoires.

Dans la même collection : Josy Adida-Goldberg, Les deux pères

ISBN 978-2-296-03824-0 © Orizons, chez L’Harmattan, Paris, 2008

Chochana Meyer

Un juif chrétien ?
récit

2008

Il m’a conduite dans le cellier, et sa bannière qu’il a étendue sur moi, c’est l’amour.
Le Cantique des cantiques, chap. II, verset 4 Traduction de Zadoc Kahn in « La Bible » (1899), édition du Grand-Rabbinat français, les éditions Colbo, Paris 1966, renouvelé 1989

À mes enfants

Je remercie l’écrivain et l’éditeur Daniel Cohen d’avoir lu mon texte et de lui avoir offert l’empathie nécessaire à sa transformation, au sens le plus complet du mot. Ch. M.

Avant-Propos
Daniel Cohen
de Meyer, dans des conditions J’ai fait connaissance étaitChochana d’une affaire picrocholine. Il baroques : son texte au centre me souvient d’avoir répugné à le lire à cause de cette circonstance. Or une promesse ayant été faite, je m’y résolus. C’était un texte oral échevelé mais d’une probité dont je relevais immédiatement la constance. Ce petit bout de femme racontait, dans ces centaines de feuillets, d’une large et ronde écriture, une histoire d’amour bouleversante. Le diable me dira, peut-être, pourquoi un homme aiguillé par la littérature et grâce à qui, chancelant ou plus solide, il en a fait quasiment sa seule raison d’espérer, s’est pris de sympathie pour un bouquin qui n’en était pas. Mais Chochana Meyer a le génie de l’amour ; elle en a la patience, la ténacité, l’incroyable droiture. Elle a su le dire ; elle n’a pas su l’écrire au sens où on entend le mot. Il a fallu au signataire de ces lignes la force de s’arracher à son orgueil d’écrivain – je n’ai pas écrit mes livres sans suer sang et eau, au point de sacraliser l’acte d’écrire plus que tout autre geste existentiel – afin de pénétrer dans un monde qu’il n’ignore pas mais qui lui est totalement étranger. Je me suis évertué d’oublier mon athéisme, de mettre entre parenthèses mon tempérament d’homme foncièrement libertaire, mon goût de la marginalité, ma solitude de créateur et de lecteur, mon refus moins du religieux que des religions, mon style surtout, et ai tenté de m’acclimater avec le plus d’empathie dont je sois capable, à une histoire où surabondaient les incidentes, les digressions, quelques fortes rancunes mais où se hissait

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une bannière, comme il est dit dans ce verset du Cantique des cantiques, que Mme Meyer a eu le bonheur de mettre en exergue à son récit, « la bannière de l’amour ». L’amour de Chochana Meyer reprend le très vieux fil de la légende qui donna naissance aux mythes ; la littérature s’en est exsudée en partie. Il est assez inconfortable à l’éditeur d’un ouvrage de devoir se justifier d’en être le médiateur alors qu’il a contribué lui-même à son élévation. Les centaines de lecteurs de D’Humaines conciliations et de Lettre à une amie allemande, savent à quelle cime je place l’écriture – elle n’est pas exactement, on le sait, la littérature, et la littérature n’est pas parfaitement la genèse qui conduit aux mots. Il m’a fallu plus de quinze ans pour construire un roman qui se proposait d’en décrire le processus ; et voici que cette dame, avec une sorte d’innocence et un aplomb insolents, me demandait de fixer le discours oral, qu’elle avait sorti de sa chair lancinante. Quadrature du cercle. Au fond, c’est à l’innocent, à ses irrévérences et à sa témérité, que l’on offre beaucoup. Mme Meyer avait frappé à la porte d’un homme plutôt rude de manière quand on dérange ses manies et sa thébaïde. Je renâclai pour cette raison. Or j’ignorais que se mettait en place un processus morbide dont je suis sorti au prix de bien de renoncements. En ces jours tragiques où l’on ne sait pas très exactement si l’on se joue une parodie, ou si la parodie du corps enchaîné se joue de vous, elle sut, contourner avec patience la résistance que j’opposais à toute aide ; à quel point le péril était en la demeure ! Je partis vers le fer et le feu présumés assainir des pourritures que nos chères petites bêtes affouillent parfois dans le lacis de notre organisme. Son visage est le premier que je rencontrai, au sortir de mes limbes : j’avais moins d’intestin et une septicémie à mes trousses. Contre ses effets, je jetai mon désir et mon espérance : au risque de forcer l’ironie de mon lecteur, j’avoue avec candeur que la littérature est ma mère très vénérée, mon amie rarement bienveillante mais de laquelle j’ai pu tirer les ressources du vivre et du survivre.

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Et donc Mme Meyer était à mon chevet, dans la ruelle qui me séparait d’un cancéreux en phase terminale ; elle m’apportait la preuve qu’offrent les filles de ma patrie natale – l’Afrique – faite de dévouement et de désintéressement. Cela a compté pour le bâti de cet ouvrage mais pas essentiellement. Recouvrant ma santé, j’expliquais à l’auteure que son histoire était belle en tant que telle ; s’il fallait à sa raison de disposer d’un cadre, eh bien qu’elle fût adoubée littérairement : je n’aurais su procéder autrement. Évidemment, cette histoire et la façon de la conter ne sont pas miennes et ne sauraient être miennes : le factuel et l’immédiat, ici, ont leur prépondérance. En écriture, on transpose ses rêves et ses mythes avant d’y infuser son savoir-faire. S’il est suffisamment charnel, s’il sait faire éclater le soubassement poreux, s’il associe lunes et apesanteur, un livre crée les conditions d’une possible universalité dans le fond et la forme ; n’évoquons pas la reconnaissance – trop subordonnée aux lois de la cité pour en créditer ipso facto son créateur. Dès lors, l’histoire de Chochana Meyer et sa façon de l’articuler sont indéfectiblement liées à son être. Je n’ai pas touché au contenu, même dans les passages abstraits où se discute sa vision du judaïsme, mais à son rendu, et de telle manière qu’il puisse être lu sans que jamais le factice et le prêt-à-porter contemporains en corrompent la longévité, si longévité il y a. Ce n’est pas un récit banal que ce « Juif chrétien » ; Mme Meyer l’accompagne d’un point d’interrogation, comme si dans son intitulé et son identification, persistaient son doute et son refus, non pas d’une évidence, mais du caractère ontologique d’une conversion... Un Juif chrétien ? disais-je, est d’abord une forte histoire d’amour. Combien de livres a-t-on écrit sur ce sujet ? Tous ou à peu près, mais il n’en est pas un seul, et quoi qu’on puisse prétendre, qui ressemble à un autre. Ici, Charles n’est pas seulement le sombre diamant que l’auteure entoure de sa transe, c’est le haut-commandeur d’un regret qui la ronge, d’un remords qui ne lui laisse pas

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de répit, le prêtre rugueux d’une volonté qu’elle n’entend pas résigner. Ne nous interrogeons pas sur l’étrangeté de l’amour, les ombres qu’il accumule, les lumières qu’il tente d’enfermer, envers et contre toutes les raisons, dans une urne dont il réclame en somme la pérennité au mépris de la fragilité animale qu’il y a en l’homme. Il est vrai que les grands mythes de l’amour descendent de cette contradiction et il y a, dans la passion de la narratrice, pour son amantépoux, les ingrédients de cette torture et de cette transcendance. Charles apparaît dans ce livre comme un prince instable qui échappe à tous les vertiges de la narratrice : quand elle croit qu’il va enfin se fixer, il lui renvoie les mille fragments de sa complexité d’homme violent mais habité par un désir d’éternité à rebours de celui que Chochana Meyer comprend, qui par l’intelligibilité qu’elle en cultive, qui par la somme des lois que son milieu lui a inculquées. Elle ne cache pas la haute estime qu’elle ressent pour ses aïeux. Elle descend d’une famille réputée jadis pour quelques rabbinséclaireurs de la Loi juive, versés dans l’herméneutique des textes dits sacrés : ils attachèrent leur nom au droit coutumier, nécessaire à l’action quotidienne des communautés juives en Afrique du Nord ; j’en atteste, au moins par le souvenir que je garde de mon père et de mes oncles toujours prêts à s’en référer lorsqu’ils croyaient nécessaire d’appuyer ainsi l’argument qu’ils développaient dans le feu d’une conversation. Il est vrai enfin que le pittoresque des communautés séfardies, dans le Haut-Atlas et plus au sud, n’est jamais exempt de pathos et d’octaves bien roulées. Or c’est à elle, élevée dans la considération de cette lignée, et du sentiment de la dignité qui en émane, à qui il échoit d’affronter le cheminement de celui qu’elle aime vers un autre ciel. Charles, après de tumultueux avatars, impose une mutation radicale qu’elle vit comme un désastre irréparable : épris de la figure théogonique du Christ, de la puissance historique qu’elle a érigée, il quitte moins le judaïsme – prétend-il – qu’il ne veut l’ajuster, dans sa vie, à la fougue de sa foi. Est-il sujet plus délicat que celui de la foi ? Celle de Chochana Meyer affronte, ici, l’impossible entremê-

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lement entre des croyances qui tirent, chacune, de la raison que la Raison ne connaît pas. Au-delà de cette fermeture qu’il impose, croit-elle, son amour pour cet étranger qui habite le plus intime de son être, dans ce pays intérieur où brûle son intacte flamme, son amour, dis-je, ne s’éteint pas : il est des pages véritablement poignantes qu’on n’oubliera pas et qui font de Un Juif chrétien ? un livre qu’on ne ferme pas dans l’indifférence. Nous ne trouverons pas dans ce récit ce qu’il n’a pas la prétention d’offrir : le détachement et l’ironie des classiques, ni d’ailleurs un équilibre qui lui eût peut-être permis d’atteindre à l’universel. Il est trop subjectif par ce qu’il rend compte et comme il le fait. Mais la modestie de la narratrice, son élégance intérieure, son impressionnante résistance composent un étonnant effort de compassion. Par-delà ce qui les sépare momentanément ou définitivement, Charles est l’onyx d’une monomanie, la sculpture d’un désir magnifique et d’un respect que les offenses n’ont pas entièrement terni. Pour un homme attentif au divin mais qui ignore Dieu, pour le sceptique entièrement pétri de culture française, pour le Juif qui ne l’est souvent qu’à travers la fameuse définition de Sartre, pour l’imprécateur des défauts de la réalité israélienne, envers et contre la doxa des thuriféraires, le fond de ce récit aurait pu moins heurter qu’y trouver tiédeur. Or nos différences nettes ne m’y ont pas écarté, parce que le parfum de nos enfances s’y répand ; et si détaché fussé-je, aurais-je jamais oublié les tableaux d’un temps que Chochana Meyer sait transposer dans un Paris pourtant contemporain ?... Les préparatifs du shabbat, la splendeur de sa table, la chaleur communicante qu’elle suscitait chez les commensaux, ma mémoire saurait y broder parce qu’elle en a été bordée jusqu’à ce que, quittant ma mère, j’allasse sans hésitation vers la cité laïque et agnostique. Dans ce livre, vous les découvrirez, car Mme Meyer, contant sa lancinante rhapsodie, nous introduit au sein d’un foyer qui, tout n’étant pas ultra-orthodoxe, reste attaché aux rites juifs.

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Ce livre vaut comme document, fût-ce partiellement et du point de vue exclusif de l’auteure, lorsqu’il nous promène dans les couloirs du rabbinat, nous détaille la procédure du guet (divorce) ; ou lorsqu’il nous laisse entrevoir les règles de pureté édictées jadis – règles qui ont su traverser le temps, même s’il n’est peuple plus plastique que le peuple juif. Dans un livre resté fameux, Maîtres et esclaves, le philosophe Gilberto Freyre écrivait : « un peuple d’une mobilité, d’une plasticité, d’une adaptabilité sociale et physique dont nous retrouvons les traces chez le Portugais navigateur et cosmopolite du XVe siècle » à propos du « stock sémite » au sein de la nation brésilienne et l’on pourrait appliquer ce vocable en tous temps et lieux où les Juifs, au cours de leur étrange errance, se sont établis. (Gilberto Freyre, Maîtres et esclaves, la formation de la société brésilienne, traduit du portugais par Roger Bastide, Gallimard, Paris, 1952 et 1974). La conversion de Charles au christianisme – ou bien s’agitil seulement d’un passage à la religion qui se proclame volontiers fille du judaïsme ? – ne nous est rapportée qu’à partir de la passion contrariée de la narratrice. Dans son discours, Mme Meyer y a vu une trahison pure et simple. Telle qu’elle a été éduquée, telle quelle s’est faite, il semble impossible qu’elle se fût inscrite autrement que dans l’affirmation de sa fidélité impartageable à ses racines. Même si, dans le maelstrom de sa relation amoureuse, il arrive parfois qu’elle s’y fasse afin de donner une autre chance au tissu déchiré de son mariage, tout compte fait elle avoue que si elle en avait pressenti l’articulation, jamais elle n’aurait consenti à voler en justes noces. La question de la conversion des Juifs au christianisme ou à d’autres religions a certainement engendré une littérature que, pour ma part, je ne connais pas. Dans les pays dits libres, l’assimilation s’est faite sans apparat et sans cérémonie. Je connais de trop fameux exemples, cités ici en hautes bornes : par exemple les philosophes passés armes et bagages de l’autre côté – Edith Stein en Allemagne ou Simone Weil en France – Bergson aussi, sur le point d’en embrasser le dogme, mais inhibé, par un juste souci de solidarité avec

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ses coreligionnaires persécutés par l’oppresseur nazi. De toute façon, les conversions sont négligeables statistiquement ; lorsqu’elles se produisent, elles ont un effet déflagrant, et ce livre le manifeste sans faux-fuyant. Un juif chrétien ? vaut d’abord, et surtout, pour sa sincérité. Son centre, son feu, ses illuminations déclinent, de bout en bout, un amour tourmenté ; il réclame de Charles, son inspiration et son alambic, comme une obligation de justice, et qui, parce qu’elle n’a pas été rendue, transforme cette Iseult nouvelle manière, tendue à l’extrême dans la nostalgie d’un homme à la fois magnifié et peint aussi dans la rudesse de ses écarts. C’est cela que nous retenons. Ce livre trouve naturellement sa place dans la collection que nous venons de créer : Témoins. Les nombreux lecteurs que nous lui souhaitons, s’en souviendront. Qu’il me soit permis de dire combien, au départ, j’ignorais ma part, même lointaine, dans le cheminement intégral de sa publication. Daniel Cohen Décembre 2007

PREMIÈRE PARTIE

Le temps du bonheur

CHAPITRE I

n port méditerranéen de quatre-vingt dix mille habitants au sud de Tel-Aviv, voici Ashdod, éblouissante sous un ciel d’été, accablée par la chaleur suffocante du mois d’août israélien. Sous ces lointains auspices une jeune adolescente insouciante rencontrera son « destin ». Mon souvenir d’Ashdod et les émotions qui y sont liées me ramènent à l’enfance. Je quittai la ville lorsque j’eus vingtdeux ans. Nous y mîmes les pieds, venant du Maroc, au début des années 60 ; c’était encore un village-champignon. Les immigrés étaient installés dans des maabarot, littéralement « lieu de transit ». Elles avaient poussé sur des dunes. Les habitations étaient sommaires. Rarement plus de deux pièces. Superficie des plus opulentes, comme on l’imagine, pour une famille de neuf personnes ! L’hiver, nous nous chauffions au feu de notre buée ! En été, nous occupions la rue : la canicule rendait irrespirable ces logis à infrastructure sommaire, qui réverbéraient l’ardeur du seigneur-soleil.

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Au sortir de l’école, les mômes se retrouvaient sur de vagues aires de jeux. Nous revêtions un short bleu-marine, ou rouge, froncé par un élastique à la taille et à l’entour des cuisses et une espèce de tee-shirt. Les immigrants que nous étions tous, ou quasiment, ne prétendaient pas à l’élégance des villes européennes. C’était le temps d’un Israël pionnier, absorbé par ses soucis économiques et indifférent aux concours d’élégance vestimentaire. Dans ce cadre, je grandis. Les contraintes du milieu et des circonstances donnèrent à l’enfant une somme de maturité qu’une vie plus choyée eût, peut-être, sinon ralentie, en tout cas distribuée différemment. À chacun d’entre-nous on assignait une tâche ; et, dès que j’eus cinq ans, il m’incomba d’assumer le ménage. Ma mère me faisait subir ce qu’elle avait elle-même, jadis, supporté quand Lala Hazane, sa mère, lui imposait une règle fixée par le système de l’éducation donnée aux filles. Y déroger, comme le faisait ma grande sœur, aurait eu pour conséquence de peiner ma mère ; et je l’aimais trop pour n’en être pas chagrinée par anticipation. Mais la bonté de ma mère allait parfois jusqu’au saugrenu : quelques voisines, assez pauvres, recouraient, avec son assentiment, à l’excellence de mes prestations ; je m’échinais à curer et à récurer pour cinq agorots,* ou, à défaut, pour du chewing-gum. Quand je pense à la culture de l’enfant-roi d’aujourd’hui, mes capacités es-propreté, es-lessive et tout le saintfrusquin à la suite, à l’âge de six ans, pourraient étonner ; ne soyez pas surpris qu’elles me déconcertent ! Heureusement l’école apportait un divertissement certain et calmait ma rage en m’inoculant le savoir dont j’ai toujours été éprise. La greffe de la plaisanterie, de la moquerie, de la farce a atténué l’ennui de la tyrannie ménagère ; elle prit précisément à l’école. C’est pourquoi, et quoi que je peste toujours contre ladite tyrannie, mon enfance, quand j’y songe, rassérénée, me laisse de beaux souvenirs. Les enfants d’antan ont grandi, vieilli ; ils sont parents, voire grands-parents. Lorsque nous nous rencontrons, selon le calendrier ou le hasard, notre mémoire déballe un flot d’histoires ; c’est un jaillissement ponctué d’éclats de rire. La

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petite ville n’est plus ; sans postuler le statut de métropole, elle s’est développée considérablement ; le port et ce qu’il charrie de cosmopolite, l’histoire sociale alentour et les nouvelles couches d’immigrés, l’élévation du niveau de vie et, par voie de conséquence, l’implantation d’une bourgeoisie qui n’existait pas au départ, ont effacé, peu à peu, le premier damier contemporain de notre installation. Alors la plage Miami n’était pas seulement un lieu de farniente : c’était, entre autres, un centre de pêche délicieux. Nous y dévergondions avec bonheur le charme et les illusions de notre jeunesse. À la pêche, il arrivait que le plus inattendu mordît à l’hameçon. C’est ainsi qu’un jour à ma canne affleura un beau poisson, sinon le meilleur. Bonne chère. Tout en moi était prêt à le savourer, sinon à le dévorer !…

Souvent, les mardis après-midi, les entreprises et les magasins étant fermés, nous en profitions, mes amies et moi, pour nous balader en bord de mer : nous occupions des emplois de bureau sur le même site. Ce jour-là, mes deux copines, Annate et Dina, proposèrent d’aller voir un film au cinéma Le Miami, sur le front de mer, aux abords de la plage du même nom. Nous nous promenâmes le long de l’avenue bordée de restaurants et de cafés, lieu touristique et animé. Soudain, j’entendis Annate et Dina criant : – Charles ! Charles ! À ma question : – Qui est Charles ? Elles répondirent en hâte qu’il faisait partie de leur « bande ».

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Charles était attablé en compagnie d’un homme que je connaissais puisqu’il résidait dans l’immeuble où vivait ma grand-mère, Lala Hazane, chez qui je dormais fréquemment tant elle craignait la solitude. Mes copines saluèrent Charles dans un mélange d’enjouement et de subjugation. Je m’adressai au chaperon et lui rappelai que nous étions voisins. Je ne prêtai pas encore attention à Charles. Ni ne relevai immédiatement les détails de son apparence physique, à part le port de sa barbe ! Je ne remarquai pas, ou du moins pas encore, la beauté de son regard même si ce qu’il avait de fuyant ne manqua pas de me frapper. Il ne parlait pas beaucoup, répondait lorsque l’on s’adressait à lui. Les genoux croisés, il tenait, d’une main, sa cigarette, de l’autre sa tasse où tremblait un café qu’il dégustait entre deux bouffées de fumée. Ses yeux, inlassablement, s’attachaient au sol ; sinon ils n’allaient pas plus haut que le niveau de la table ; cependant il lui arrivait de sourire ; et le dessin de ses lèvres introduisait de la malice dans ses prunelles enfin vivifiées même si je subodorai, derrière, une somme de secrets. Discret ce Charles ! Timide ? Réservé ? L’heure de la séance approchant, nous nous séparâmes des deux hommes et nous nous dirigeâmes vers la salle de cinéma. Le reste de la journée fut agréable. Le film ? Il m’indifféra ou presque. Le thème ne me passionnait-il pas… ou avais-je la tête ailleurs ? Dehors, dans le soir parfumé, Annate ne cessait de répéter combien Charles lui plaisait, combien il était agréable et plein de qualités. Elle en rajoutait la Dina ; je la savais amoureuse d’un autre type, cependant Charles lui tapait dans l’œil… Elles étaient mes aînées de huit ans (elles avaient l’âge de Charles, m’apprirent-elles), mes dix-neuf ans leur semblaient faits pour des gamineries, guère plus. Rira qui rira le dernier.

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En ce temps-là, j’occupais un emploi dans un cabinet d’assurances. Je vendais du vent, plutôt bien, puisque les contrats étaient à la mesure de mon assiduité et à celle de mon épanouissement intérieur. De sorte que les échelons de la carrière n’étaient pas hors ma portée ; et, au bout de six mois, j’avais gravi ceux qui me laissaient espérer une situation appréciable. Tous les jours, vers dix heures du matin, j’avais droit à la visite ponctuelle de Dina dans mon bureau, lors de la pause café. Elle m’apprit qu’elle avait, par hasard, aperçu Charles, rencontré la veille. Ils avaient devisé un instant, et à sa surprise, il s’était enquis de mes nouvelles. « Comment s’appelle-t-elle ? ». Pas une fois, mais deux, mais trois ! Je l’entends encore scander quasiment : – Choch*, ai-je répondu. Il ne tarissait pas. Choch… Choch… Mais oui, Choch… Et c’est que tu es sa nouvelle voisine. Il était locataire d’un appartement dans l’immeuble où habitait ma grand-mère. Quoi… L’avait-il signalé la veille ? Sapristi, comment ne pas m’infatuer de la prétention que j’avais osé avancer ! N’avais-je pas dit qu’il serait à moi !

Je décidai de passer à l’action. Son mutisme initial ne m’encourageait pas. Allons donc ! me dictaient ma jeunesse et ma crânerie. Les défis, je les relevais depuis des lustres ; les familles à tempérament fort vous obligent à damer le pion, à ne pas leur aliéner votre indépendance d’esprit. Quant au monologue, il était ma marque de fabrique et Charles n’en serait pas, appa-

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remment, déstabilisé Il suffisait que j’ajuste ma stratégie à l’intuition. Ai-je raté une vocation de détective ? Surveillant mon voisin, je notai qu’il possédait une Vespa, la « Harley » de l’époque ! Je repérai ses horaires de sortie, le matin tôt. De l’espionnage ? Ma foi… Qui veut la fin veut les moyens. Ainsi esquissai-je mon scénario : au bruit pétaradant de la Vespa, je me précipiterais vers l’escalier, puis je ralentirais mon pas : qu’il ne soupçonne pas ma convoitise ! Alors j’apparaîtrais sur le palier d’entrée. Il fut fait ainsi au jour dit. Sur le seuil, je le regardai. Pas mal. Pas mal du tout ! Il chaussait des Ray-Ban qu’on appelait, alors, lunettes de pilote de ligne. Le temps d’un démarrage de Vespa, je me pâmai. Le jour suivant, aux alentours de sept heures-trente, je m’apprêtai à nouveau à prendre l’escalier. Dans quelques instants je le verrais. Et mon cœur battait la chamade ! Il fermait sa porte. Je le saluai avec chaleur. Charles ne fut pas en reste qui sourit très largement. Je détaillai l’harmonie de ses traits. Je lui demandai tout de go de m’offrir l’hospitalité de son engin, non sans quelque emphase au prétexte que la distance jusqu’au bureau était des plus fatigantes ! Puisque Charles mettait de l’empressement dans son acceptation, c’est que les choses devaient se passer ainsi. Le bonhomme, je dois le dire, portait d’abord ses regards sur sa maîtresse mécanique ; son scooter était l’objet de maints bichonnages. Douceur de son visage, malice de ses yeux. Apparente maturité, carrure, corps d’homme. Sur le chemin, je me réconfortai comme je pouvais, espérant des départs matinaux de ce type. Le reste de la journée me parut odieux. Mes pensées échafaudaient des stratégies. Ne rien laisser au hasard. Séduire. Et réussir.

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– Tu es jolie ! me dit-il un jour. Avais-je gagné ? Nous empruntâmes son deux-roues ; j’aurais volontiers fait durer le plaisir. Enlacée à lui pour la commodité du transport, je respirai son parfum. J’étais étourdie comme si j’avais pris place sur le siège d’un manège tourbillonnant.

Les jours suivants se ressemblèrent : moi, organisée et ponctuelle en vue de nos rencontres matinales, lui, suffisamment goujat pour jouer de cette ponctualité… et démarrer sans m’attendre un matin où j’étais en retard. Je décidai de provoquer des rencontres le soir, avec la complicité de Dina et d’Annate. Elles acceptèrent même si je tenais secrets les trajets matinaux. Après tout, elles s’étaient déclarées concurrentes derechef. Nous marchions sur l’avenue où Charles m’apparut une première fois. L’été, il y avait presse ; Annate, Dina, leur bande, dont Charles, y avaient élu quartier pour leurs loisirs. Nous nous y joignîmes, acceptant la limonade qu’on nous offrait. Je ne connaissais personne, sinon un jeune homme qui m’avait approchée naguère ; je l’avais oublié entre-temps ; j’avais alors seize ans et lui vingt-quatre. Il me souvint tout à coup que je m’étais échinée à trouver des justifications pour le fréquenter, compte tenu de nos différences d’âge. Ce soir il me parut parfait pour le stratagème que je mettais en place. Charles nous jetait des regards suspicieux. Il était ma fièvre. Mes discrets sourires. Il était calme, posé, pondéré.

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À minuit près il fallut fixer mon plan. Je le priai de me déposer chez ma grand-mère, parade qui me servira longtemps pour conjurer la jalousie de mes copines. Il me conduisit là où je le lui avais demandé. Je l’en remerciai avec une feinte timidité tant je suis volontaire, fût-ce à l’excès. Et c’est alors qu’il m’étreignit en me prenant la bouche pour un long baiser. Il me poussait des ailes. J’avais un mal fou à m’arracher à lui. Je rentrai chez ma grand-mère, la tête farcie de rêves. Je désirai les vivre éveillée, les définir sur le fil de mon émotion, les fondre dans le parfum qu’il avait laissé sur mon être. Ce qui éclatait se mesurait à l’univers qu’un individu porte en lui. Les hommes. Y a-t-il impudeur à les vouloir beaux, racés, aptes au dialogue ? Trame banale ; je n’y dérogeai pas. Et moi au milieu ? Au total la force de la vie m’habitait et je voulais la partager avec celui qui m’offrirait la bravoure de l’amour et la chaleur du don. À partir de là, les sorties se succédèrent. Charles n’officialisa pas, auprès de sa bande, mon statut de petite amie. Pour l’impénitent séducteur qu’il était et dont il tenait à cuirasser l’image, j’apparaissais tout au plus comme un flirt de passage. À la vérité nos rencontres se résumaient encore à des conciliabules nocturnes. Il tenait à préserver sa sérénité et c’était pour moi une véritable gageure tant mes débordements ne m’avaient pas appris à modérer mon impatience. Un soir, descendant l’escalier, j’aperçus, devant sa porte, une jeune fille mince, grande de taille, brune, du teint doré qui caractérise les femmes yéménites. – Vous attendez le monsieur qui habite ici ? demandaije. Et j’ajoutai, déterminée : – Je l’ai vu partir sur sa Vespa.