Un lieu à soi

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Un lieu à soi rassemble une série de conférences sur le thème de la fiction et des femmes que Virginia Woolf prononça en 1928 à l'université de Cambridge. Ce vaste sujet a donné naissance à une tout autre question, celle du lieu et de l'argent, qui donne son titre à l'essai : Une femme doit avoir de l'argent et un lieu à elle si elle veut écrire de la fiction. À la manière d'un roman, et s'appuyant sur l'histoire littéraire, Virginia Woolf retrace ainsi le cheminement qui l'a conduite vers cette célèbre thèse, qui reste incontournable de nos jours.
Chef-d’œuvre de la littérature féministe, Un lieu à soi brille d'un nouvel éclat sous la plume de Marie Darrieussecq. Jouant de l'humour et de l'ironie de Virginia Woolf, cette traduction propose une remise en perspective essentielle de la question de l'écriture et des femmes au sein de la littérature contemporaine.
Publié le : jeudi 14 janvier 2016
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EAN13 : 9782207132968
Nombre de pages : 176
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Virginia Woolf

Un lieu à soi

TRADUIT DE L’ANGLAIS
PAR MARIE DARRIEUSSECQ

1

Mais, me direz-vous, vous m’avez demandé de parler des femmes et de la fiction — quel rapport avec un lieu à soi ? Je vais essayer d’expliquer. Quand vous m’avez demandé de parler des femmes et de la fiction je me suis assise sur les berges d’une rivière et je me suis interrogée sur le sens de ces mots. Ils appelaient peut-être simplement quelques remarques à propos de Fanny Burney ; quelques autres à propos de Jane Austen ; un hommage aux sœurs Brontë et une évocation de leur presbytère de Haworth sous la neige ; si possible quelques traits d’esprit autour de Miss Mitford ; une respectueuse allusion à George Eliot ; une référence à Mrs Gaskell, et on aurait fait le tour. Mais à y regarder de plus près, les mots ne semblaient pas si simples. Ce titre, les femmes et la fiction, pouvait signifier, et vous avez peut-être voulu qu’il signifie, les femmes et comment elles sont, ou les femmes et la fiction qu’elles écrivent ; ou les femmes et la fiction écrite à leur propos ; il peut aussi signifier que d’une façon ou d’une autre ces trois aspects sont inextricablement liés, et vous voulez que je les considère sous ce jour. Mais quand j’ai commencé à considérer le sujet de cette façon-là, qui semblait la plus intéressante, j’ai vite vu un inconvénient rédhibitoire. Je ne pourrais jamais tirer de conclusion. Je ne pourrais jamais remplir ce qui est, je le conçois, le premier devoir d’un conférencier ou d’une conférencière — vous servir, au bout d’un discours d’une heure, une pépite de vérité pure à emballer entre les pages de vos carnets et à conserver pour toujours sur le manteau de votre cheminée. Tout ce que je pouvais faire, c’est vous donner mon opinion sur un point mineur — une femme doit avoir de l’argent et un lieu à elle si elle veut écrire de la fiction ; et cela, comme vous verrez, laisse sans solution le grand problème de la vraie nature de la femme et de la vraie nature de la fiction. Je me suis dérobée au devoir de conclure sur ces deux questions — les femmes et la fiction demeurent, pour autant que je sois concernée, des problèmes sans solution. Mais pour me racheter, je vais tenter de vous montrer au mieux comment j’en suis arrivée à cette opinion sur le lieu et l’argent. Je vais reprendre, en votre présence, aussi pleinement et librement que possible, le fil des pensées qui m’ont menée jusque-là. Peut-être que si je laisse à nu les idées, les préjugés, qui sous-tendent ce jugement, vous verrez qu’ils ont quelque chose à voir avec les femmes et quelque chose à voir avec la fiction. En tout cas, quand un sujet est hautement polémique — et l’est toute question sur le sexe — personne ne peut espérer dire la vérité. On ne peut que montrer comment on en est arrivée à tenir l’opinion que l’on tient. On ne peut que donner au public la possibilité de tirer ses propres conclusions au vu des limites, des préjugés, des idiosyncrasies de celui ou celle qui parle. La fiction ici est susceptible de contenir plus de vérité que les faits. Je me propose donc, en faisant usage de toutes les libertés et licences de la romancière, de vous raconter l’histoire des deux jours qui ont précédé ma venue ici — comment, courbée sous le poids du sujet dont vous aviez chargé mes épaules, je l’ai soupesé, je l’ai mis à l’épreuve de ma vie quotidienne. Je n’ai pas besoin de dire que ce que je vais décrire n’existe pas : Oxbridge est une invention ; tout autant que Fernham ; « je » n’est qu’un terme pratique pour quelqu’un qui n’a pas d’être réel. Un flot de mensonges va sortir de mes lèvres, mais il est possible qu’un peu de vérité y soit mêlée ; c’est à vous de chercher cette vérité et de décider s’il vaut la peine d’en garder quelque bout. Sinon, bien sûr, vous jetterez le tout à la corbeille et l’oublierez entièrement.

Et donc j’étais là (appelez-moi Mary Beton, Mary Seton, Mary Carmichael ou quelque nom que vous voulez — ça n’a guère d’importance) assise sur les berges d’une rivière il y a une ou deux semaines par une belle journée d’octobre, perdue dans mes pensées. Ce carcan dont j’ai parlé, les femmes et la fiction, cette nécessité d’arriver à quelque conclusion sur un sujet qui soulève toutes sortes de préjugés et de passions, courbait ma tête vers le sol. À droite et à gauche de vagues buissons, dorés et cramoisis, brûlaient d’une couleur de feu, à en paraître incendiés. Sur la rive d’en face les saules, cheveux aux épaules, pleuraient dans leur lamentation perpétuelle. La rivière reflétait ce que bon lui semblait du ciel, du pont et des arbres en feu, et après le passage d’un jeune étudiant qui ramait à travers les reflets, ils se refermèrent complètement, comme s’il n’avait jamais existé. C’était un endroit où on pouvait rester assise tout au long du jour perdue dans ses pensées. Pensées — un nom plus imposant que ce qu’elles méritaient — dont la ligne flottait dans le courant. Cette ligne se balançait, de minute en minute, de-ci de-là parmi les reflets et les herbes, plongeant et émergeant jusqu’à — vous savez, quand ça mord — la soudaine sédimentation d’une idée au bout de la ligne : et puis la remontée précautionneuse, et la prudente dépose… Hélas, posée sur l’herbe, ma petite pensée paraissait bien insignifiante ; le genre de poisson qu’un bon pêcheur remet à l’eau pour qu’il grossisse et vaille un jour la peine d’être cuit et mangé. Je ne vous embêterai pas avec cette pensée maintenant, même si, en cherchant bien, vous pourriez la trouver par vous-mêmes dans la suite de mes propos.

Pour petite qu’elle fût, elle avait néanmoins la mystérieuse propriété de son espèce — rejetée au fond de l’esprit, elle y devint aussitôt très excitante et importante ; et comme elle bondissait et plongeait, et jaillissait ici et là, elle déclencha un tel bouillonnement et tumulte d’idées qu’il me fut impossible de rester assise. C’est ainsi que je me retrouvai à marcher d’un pas extrêmement rapide à travers une étendue de gazon. Instantanément la silhouette d’un homme se dressa pour m’intercepter. Non que j’aie tout de suite compris que les gesticulations de ce curieux objet, en frac et chemise du soir, m’étaient adressées. Son visage exprimait l’horreur et l’indignation. L’instinct, plus que la raison, me vint en aide ; c’était un Surveillant ; j’étais une femme. Ça c’était la pelouse ; ça c’était l’allée. Seuls les Professeurs et les Étudiants sont autorisés ici ; le gravier est pour moi. De telles pensées furent l’affaire d’un instant. Comme je regagnais l’allée, les bras du surveillant retombèrent, son visage reprit son calme habituel, et même si la pelouse est plus agréable que le gravier pour marcher, il n’y avait pas grand mal. La seule accusation que je pouvais porter contre les Professeurs et les Étudiants de ce college, quel qu’il fût, était qu’au nom de la protection d’une pelouse dont ils s’étaient transmis l’entretien pendant trois cents ans, ils avaient fait fuir mon petit poisson.

L’idée qui m’avait poussée à piétiner si audacieusement leurs plates-bandes, je ne pouvais m’en souvenir. L’esprit de la paix descendait du ciel comme un nuage, car si l’esprit de la paix demeure quelque part, c’est bien dans les espaces et les cours carrées d’Oxbridge par un beau matin d’octobre. À flâner à travers ces colleges au long de ces couloirs anciens, la rudesse du présent en était comme adoucie ; le corps semblait contenu dans un miraculeux cabinet de verre complètement hermétique aux sons, et l’esprit, dégagé de tout contact avec les faits (à moins de piétiner à nouveau la pelouse), était libre de s’arrêter à la première méditation qui serait en harmonie avec le moment. Le hasard aidant, le souvenir fortuit d’un vieil essai qui parlait de revisiter Oxbridge aux grandes vacances me remit Charles Lamb en mémoire — saint Charles, disait Thackeray en portant une lettre de Lamb à son front. Et vraiment, de tous les morts — je vous livre mes pensées telles qu’elles me venaient — Lamb est un des plus sympathiques ; un de ceux à qui on aimerait demander, alors dites-moi, comment avez-vous écrit vos essais ? Car ses essais sont supérieurs même à ceux de Max Beerbohm, tout parfaits qu’ils étaient ; à cause de cet éclat sauvage de l’imagination, de ce coup de tonnerre du génie en plein milieu, qui les laisse bancals et imparfaits mais étoilés de poésie. Lamb vint à Oxbridge il y a peut-être une centaine d’années. Je sais qu’il a écrit un essai — le titre m’échappe — à propos du manuscrit d’un poème de Milton qu’il a vu ici. C’était Lycidas peut-être, et Lamb écrivit combien cela le choquait de penser qu’un seul mot de Lycidas eût pu être différent de ce qu’il est. Imaginer Milton en train de changer les mots dans ce poème lui semblait une sorte de sacrilège. J’en venais à me rappeler ce que je pouvais de Lycidas, et je m’amusais à deviner quel mot Milton aurait bien pu modifier, et pourquoi. Et puis il me vint à l’esprit que le manuscrit en question, celui-là même que Lamb avait consulté, se trouvait à seulement quelques centaines de mètres, de sorte qu’on pouvait suivre les pas de Lamb à travers la cour carrée vers cette célèbre bibliothèque où est gardé le trésor. De plus, me souvins-je comme je mettais ce plan à exécution, c’est dans cette célèbre bibliothèque que le manuscrit d’Esmond, de Thackeray, est aussi conservé. Les critiques disent souvent qu’Esmond est le roman le plus parfait de Thackeray. Mais l’affectation du style, avec son imitation du XVIIIe siècle, entrave la lecture, si je me souviens bien ; à moins que le style XVIIIe ne fût naturel à Thackeray — fait qui aurait pu être établi en consultant le manuscrit et en regardant si les altérations se faisaient au bénéfice du style ou du sens. Il aurait alors fallu décider ce qui est le style et ce qui est le sens, une question qui — mais voilà que j’étais réellement devant la porte qui donne accès à ladite bibliothèque. Je l’ouvris sans doute, car instantanément en surgit, comme un ange gardien barrant le seuil dans un battement de toge noire au lieu d’ailes blanches, un monsieur affable, désapprobateur et chenu, qui regretta à voix basse, tout en me renvoyant d’un geste de la main, le fait que les dames ne sont admises à la bibliothèque qu’accompagnées par un membre du college ou pourvues d’une lettre de recommandation.

Qu’une célèbre bibliothèque soit maudite par une femme, voilà qui ne fait ni chaud ni froid à la célèbre bibliothèque. Vénérable et calme, tous ses trésors sous clef bien en sécurité en son sein, elle dormait comme une masse et, pour autant que je sache, dormirait ainsi pour toujours. Jamais je ne réveillerais ses échos, jamais plus je ne redemanderais son hospitalité, j’en fis le serment en descendant rageusement les marches. Il restait encore une heure avant le déjeuner, et que faire ? Flâner dans les prairies ? M’asseoir au bord de la rivière ? Certes, c’était une jolie matinée d’automne ; les feuilles tombaient au sol en un tournoiement rouge ; il n’y avait guère de difficulté à faire l’un ou l’autre. Mais de la musique arrivait à mes oreilles. Quelque service ou célébration était en cours. L’orgue gémissait avec magnificence comme je passais la porte de la chapelle. Dans cette atmosphère sereine, même la douleur du christianisme sonnait moins comme la douleur que comme un souvenir de la douleur ; même les grognements du vieil orgue semblaient nimbés de paix. Je n’avais aucun désir d’entrer, en eussé-je eu le droit, et cette fois ç’aurait peut-être été le bedeau qui m’aurait arrêtée, me demandant aussi bien mon certificat de baptême ou une lettre d’introduction du doyen. Mais l’extérieur de ces bâtiments magnifiques est souvent aussi beau que l’intérieur. De plus, c’était assez amusant de regarder la congrégation s’assembler, entrer et sortir, bourdonner à la porte de la chapelle comme des abeilles à l’entrée de la ruche. On voyait beaucoup de toques et de toges ; certains portaient des touffes de fourrure aux épaules ; d’autres étaient poussés dans des fauteuils roulants ; d’autres, à l’âge où l’on n’est pourtant pas encore une ruine, semblaient plissés et tassés en des formes si singulières qu’on pensait à ces crabes géants ou ces écrevisses qui se tractent avec difficulté dans le sable des aquariums. Comme je m’appuyais au mur, l’Université m’apparaissait vraiment comme un sanctuaire où sont préservées des espèces rares qui deviendraient vite obsolètes si on les laissait se battre pour l’existence sur le pavé du Strand. De vieilles histoires de vieux doyens et de vieux directeurs me revenaient à l’esprit, mais avant que j’aie trouvé le courage de siffler — on racontait qu’au son du sifflet le vieux professeur X prenait instantanément le galop — la vénérable congrégation s’était repliée à l’intérieur. L’extérieur de la chapelle demeurait. Comme vous savez, ses hauts dômes et pinacles, éclairés la nuit, se voient à des kilomètres, tel un voilier toujours voguant et jamais n’arrivant, loin par-delà les collines. Il fut un temps, j’imagine, où cette cour carrée, avec ses pelouses tondues, ses bâtiments massifs et la chapelle elle-même, était un marécage comme le reste, où l’herbe ondulait et les cochons fouissaient. Des attelages de chevaux et de bœufs avaient dû traîner les pierres par charrettes depuis des contrées lointaines, et avec un labeur infini les blocs gris dans l’ombre desquels je me tenais avaient été posés en ordre les uns sur les autres, et les peintres avaient apporté du verre pour les fenêtres, et les maçons s’étaient activés pendant des siècles sur ce toit avec du mastic et du ciment, à coups de pelle et de truelle. Tous les samedis quelqu’un avait dû prendre de l’or et de l’argent dans une bourse en cuir pour les déposer dans leurs poings antiques, car il y avait bien un soir où ils devaient boire de la bière et jouer aux quilles. Un flot d’or et d’argent sans fin avait dû perpétuellement couler dans cette cour pour maintenir le flux des pierres et l’activité des maçons ; pour niveler, déblayer, creuser et drainer. Mais c’était l’âge de la foi, et l’argent coulait à flots pour poser ces pierres sur des fondations profondes, et quand les pierres étaient devenues des murs, l’argent coulait encore des coffres des rois et des reines et des grands nobles pour s’assurer que les hymnes seraient chantés ici et les étudiants éduqués. Les terres étaient attribuées ; la dîme était payée. Et quand s’acheva l’âge de la foi et que vint l’âge de la raison, le même flot d’or et d’argent continua de couler ; des confréries furent fondées ; des bourses furent dotées ; seulement, l’or et l’argent coulaient désormais non des coffres du roi mais des caisses des marchands et des fabricants, des bourses des hommes qui avaient fait, disons, une fortune dans l’industrie et en rendaient, dans leur testament, une généreuse part pour doter plus de postes, plus de bourses, plus de fondations dans l’université où ils avaient appris leur art. D’où les bibliothèques et les laboratoires ; les observatoires ; le splendide équipement en instruments coûteux et délicats, rangé maintenant sur des étagères en verre, là où des siècles auparavant l’herbe ondulait et les cochons fouissaient. Certes, comme je flânais dans la cour, les fondations d’or et d’argent semblaient suffisamment profondes ; le pavé tenait solidement sur les herbes folles. Des hommes avec des plateaux sur la tête passaient, très occupés, d’un escalier à l’autre. Des fleurs éclataient en couleurs criardes dans des jardinières. Les accents d’un gramophone beuglaient hors des fenêtres. On ne pouvait pas ne pas penser — la pensée quelle qu’elle ait pu être fut coupée net. L’horloge sonna. Il était temps de se frayer un chemin vers le déjeuner.

C’est une chose curieuse, cette façon qu’ont les romanciers de nous faire croire que les déjeuners sont invariablement mémorables pour un trait d’esprit qui y fut dit, ou pour une chose très sage qui y fut faite. Mais ils consacrent rarement un mot à ce qui fut mangé. Ça fait partie de la convention romanesque, de ne mentionner ni la soupe ni le saumon ni les canetons, comme si ni soupe ni saumon ni canetons n’avaient absolument aucune importance, comme si personne n’avait jamais fumé un cigare ou bu un verre de vin. Ici, cependant, je prendrai la liberté de défier cette convention pour vous dire que le déjeuner à cette occasion commença par des soles, plongées dans un plat profond, et sur lesquelles le cuisinier du college avait déposé une courtepointe de la crème la plus blanche, mais parsemée ici et là de taches brunes comme les taches aux flancs d’une biche. Après ça vinrent les perdrix, mais si ce mot suggère un couple d’oiseaux chauves et marron sur une assiette vous vous trompez. Les perdrix, nombreuses et variées, venaient avec leur cortège de sauces et de salades, le fort et le doux, chacun dans l’ordre ; leurs pommes de terre, fines comme des pièces de monnaie mais pas aussi dures ; leurs choux de Bruxelles, feuilletés comme des boutons de rose mais plus succulents. Et le rôti et son cortège étaient à peine expédiés que le serveur silencieux, le surveillant incarné peut-être dans une manifestation plus douce, déposa devant nous, auréolée de serviettes, une création qui surgissait toute sucrée des ondes. Nommer ça pudding et l’associer ainsi à du riz et du tapioca, ce serait une insulte. Pendant ce temps, les verres à vin se coloraient en jaune et rouge ; se vidaient ; se remplissaient. De sorte que par degrés s’allumait, vers le bas de la colonne vertébrale, là où est le siège de l’âme, non cette dure petite lumière électrique que nous appelons le brio, qui éclate à l’orée de nos lèvres, mais ce rayonnement plus profond, subtil et souterrain, la riche flamme jaune de la conversation rationnelle. Nul besoin de se presser. Nul besoin d’étinceler. Nul besoin d’être autre que soi-même. Nous allons tous au paradis et Vandyck est de la compagnie — en d’autres termes, comme la vie semblait bonne, comme étaient douces ses récompenses, comme semblaient triviaux tels griefs ou rancune, comme étaient admirables l’amitié et la société de gens du même monde, en s’allumant une bonne cigarette et en s’enfonçant dans les coussins du canapé sous la fenêtre.

Si, par un hasard commode, un cendrier s’était présenté, si on n’avait, à défaut, jeté la cendre par la fenêtre, si les choses avaient été un peu différentes de ce qu’elles étaient, on n’aurait vraisemblablement pas vu un chat sans queue. La vue de cet animal abrupt et tronqué promenant ses coussinets à travers la cour carrée modifia, par un soudain revirement de l’intelligence subconsciente, la lumière émotionnelle en moi. Ce fut comme si quelqu’un avait laissé tomber un store. Peut-être l’excellent vin blanc relâchait-il son emprise. Certes, en regardant ce chat Manx qui s’arrêtait au milieu de la pelouse comme si lui aussi questionnait l’univers, quelque chose semblait manquer, quelque chose semblait différent. Mais qu’est-ce qui manquait, qu’est-ce qui était différent ? me demandais-je en écoutant les gens parler. Et pour répondre à la question je devais me penser hors de la pièce, de retour dans le passé, avant la guerre en fait, et replacer sous mes yeux le modèle d’un autre déjeuner tenu dans des pièces guère éloignées de celles-ci ; mais différentes. Tout était différent. Pendant ce temps la conversation continuait parmi les invités, qui étaient nombreux et jeunes, de ce sexe-ci et de ce sexe-là ; continuait avec une aisance natatoire, continuait agréablement, librement, plaisamment. Et comme elle continuait je la superposais à l’arrière-plan de l’autre conversation, et comme je les comparais je ne doutai pas que l’une soit la descendante, l’héritière légitime de l’autre. Rien n’avait changé ; rien n’était différent excepté — ici je tendais l’oreille, moins pour ce qui était en train d’être dit que pour le murmure ou le courant derrière. Oui, c’était ça — le changement était là. Avant la guerre, à un déjeuner comme celui-ci, les gens auraient dit exactement les mêmes choses mais elles auraient rendu un son différent, parce qu’à l’époque une sorte de bourdonnement les accompagnait, inarticulé mais musical, excitant, qui changeait la valeur des mots eux-mêmes. Pouvait-on transposer ce bourdonnement en mots ? Les poètes nous y aideraient peut-être. Un livre se trouvait près de moi, et en l’ouvrant je tombai tout bonnement sur Tennyson.

Enfant de la haute société anglaise, Virginia Woolf (1882-1941) évolue très jeune dans les milieux intellectuels londoniens où elle fréquente de nombreux artistes comme Henry James ou James Russell Lowell. Elle est l’une des figures emblématiques du cercle d’intellectuels de Bloomsbury, auquel appartient également l’écrivain Leonard Woolf qu’elle épousera en 1912. Ils fondent ensemble la Hogarth Press, qui publie la plupart des œuvres de Virginia Woolf. En 1915 paraît son premier roman, La Traversée des apparences (The Voyage Out). D’autres romans suivront, parmi lesquels Mrs Dalloway en 1925, Vers le phare (To the Lighthouse) en 1927, Orlando en 1928 et Les Vagues (The Waves) en 1931.

Auteur de nombreux romans, articles et essais, exploratrice de la langue anglaise et de ses sensations, Virginia Woolf est l’une des plus grandes écrivaines et figures féministes du XXe siècle. Son influence littéraire est considérable et ne cesse de croître. Virginia Woolf inspire encore aujourd’hui de nombreux artistes et reste un sujet d’étude et de fascination dans de nombreux domaines comme la littérature et la psychanalyse.

Virginia Woolf

Un lieu à soi

VIRGINIA WOOLF ET MARIE DARRIEUSSECQ : LA RENCONTRE DE DEUX GRANDES ROMANCIÈRESAUTOUR DE LA QUESTION DE L’ÉCRITURE ET DES FEMMES.

Un lieu à soi rassemble une série de conférences sur le thème de la fiction et des femmes que Virginia Woolf prononça en 1928 à l’université de Cambridge. Ce vaste sujet a donné naissance à une tout autre question, celle du lieu et de l’argent, qui donne son titre à l’essai : « Une femme doit avoir de l’argent et un lieu à elle si elle veut écrire de la fiction. » À la manière d’un roman, et s’appuyant sur l’histoire littéraire, Virginia Woolf retrace ainsi le cheminement qui l’a conduite vers cette célèbre thèse, qui reste incontournable de nos jours.

Chef-d’œuvre de la littérature féministe, Un lieu à soi brille d’un nouvel éclat sous la plume de Marie Darrieussecq. Jouant de l’humour et de l’ironie de Virginia Woolf, cette traduction propose une remise en perspective essentielle de la question de l’écriture et des femmes au sein de la littérature contemporaine.

 

Ainsi pourvue, ainsi confiante et curieuse, je partis à la poursuite de la vérité.

DU MÊME AUTEUR

Romans et nouvelles

La Traversée des apparences, Flammarion, 1977. GF Flammarion, 2001

La Chambre de Jacob, Stock, 2008

Mrs Dalloway, Stock, 1929. Le Livre de poche, 1984. Gallimard, Folio, 1994 (nouvelle traduction)

La Promenade au phare, Stock, 1929. Le Livre de poche, 1974

Vers le phare, Gallimard, Folio, 1996 (nouvelle traduction)

Orlando, Stock, 1974. Le Livre de poche, 1982

Les Vagues, Stock, 1979. Le Livre de poche, 1993. Gallimard, Folio, 2012 (nouvelle traduction)

Les Années, Delamain et Boutelleau, 1938. Gallimard, Folio classique, 2008

La Mort de la phalène, Seuil, 1968. Sillages, 2012

Essais

Une chambre à soi, Denoël, 1977. 10-18, 1996

Trois guinées, Des femmes, 1977. 10-18, 2002

Le Commun des lecteurs, L’Arche, 2004

L’Art du roman, Seuil, 1963. Points, coll. Signatures, 2009

Journal d’un écrivain, Éd. du Rocher, 1958. 10-18, 2000

De la maladie, Rivages, 2007

Ce que je suis en réalité demeure inconnu : lettres (1901-1941), Points, 2010

Suis-je snob ?, Rivages, 2012

(Bibliographie indicative et non exhaustive)

Cette édition électronique du livre
Un lieu à soi de Virginia Woolf
a été réalisée le 11 janvier 2016
par les Éditions Denoël.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage
(ISBN : 9782207123676 – Numéro d’édition : 274250).

Code Sodis : N80451 – ISBN : 9782207132968.

Numéro d’édition : 297038.

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