Un Martyr bordelais, ou Éloge historique de M. l'abbé Langoiran,... prononcé à la distribution solennelle des prix du petit séminaire, le 24 août 1861 , par M. l'abbé E. Pioneau,...

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impr. de Vve J. Dupuy (Bordeaux). 1861. Langoiran. In-16, 25 p..
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Publié le : mardi 1 janvier 1861
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PAR
M.' L'ABBÉ E. PIONEAU
Professeur de Rhétorique.
BORDEAUX
TïPOGRAPHIE Ve JUSTIN DU'PUY ETCOMP.
Iluc Gouvïon, 20
1801
EMINENCE (1),
MESSIEURS ,
Le poète de Mantoue rappelle quelque part avec douleur
les combats qui ensanglantèrent les aigles romaines, lors-
que, au déclin de la République, la liberté était aux prises
avec la tyrannie; puis, comme pour se consoler, il ajoute
qu'un jour viendra où le laboureur, défrichant les campa-
gnes qui furent le théâtre de ces luttes fratricides, heurtera
du soc de sa charrue les tombes des héros, et contemplera
avec admiration leurs glorieux ossements :
Grandiaque effossis mirabitur ossa sepulchris.
Mère de la vraie liberté, l'Eglise a dû lutter aussi contre
l'oppression. Quelle guerre acharnée entre elle et les puis-
sances du monde, entre elle et ses propres enfants ! Mais si
le coeur se serre à ce souvenir, il est forcé néanmoins
d'avouer que parmi les plus mortelles douleurs on est encore
capable de joie (2).
Lorsqu'on défriche le champ de l'histoire de l'Eglise, qui
n'est, à proprement parler, qu'un vaste champ de bataille,
n'est-on pas arrêté à toute heure devant le tombeau de
quelque illustre mort, de quelque valeureux soldat de Jésus-
(1) Son Eminence le Cardinal Donnet.
(2) Bossuet. Oraison funèbre de la Reine d'Angleterre,
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Christ? Où trouver en effet (nous pouvons le dire sans va-
nité) , où trouver autant que dans l'Eglise de ces coeurs for-
tement trempés pour la guerre contre l'injustice, de ces
grands caractères qui ne connurent jamais la crainte du
plus fort, de ces âmes Aères et humbles en même temps,
et que Pascal appelle parfaitement héroïques ?
L'Eglise de Bordeaux n'a rien à envier sur ce point aux au
très Eglises. Comme la patrie de Virgile, elle a été richement
féconde en grands hommes ; elle no manque pas de noms
immortels qu'elle citera -toujours avec un légitime orgueil.
Nous allons célébrer aujourd'hui une de ses gloires, un
de ses héros, dans la personne de M. l'abbé Langoiran,
vicaire-général de Bordeaux, à la fin du siècle dernier. Les
couronnes que peut lui décerner le panégyriste sont bien
pâles, il est vrai, à côté de celles qu'il remporta dans ses
longues luttes contre les ennemis de l'Eglise, surtout à côté
de la palme des martyrs dont sa tête est ombragée. Mais il
les acceptera avec joie, nous n'en doutons pas, puisqu'elles
lui sont offertes par les mains de la jeunesse ; nous en avons
pour garant la vive sympathie qu'il eut toujours pour cet âge.
Jean-Simon Langoiran naquit à Bordeaux, sur la paroisse
Sainte-Croix, le 30 janvier 1739 (1). Nous n'aurons pas à
(1 ) La famille de notre héros a longtemps habité la paroisse Langoiran.
On y voit encore sa maison à quelques pas seulement de la magnifique
église que Son Eminence le Cardinal Bonnet, admirablement secondé par
le zèle de M l'abbé Rayniond, vient de faire bâtir sous le vocable de saint
Léonce, archevêque de Bordeaux. Nous sommes fondé à croire que les
Langoirans ne s'appelaient ainsi que du lieu de leur résidence, car, d'a-
près un de leurs parents (il en est quelques-uns dans la localité), leur
véritable nom de famille était Simon. Voilà pourquoi, sans doute, la
plupart des historiens écrivent de Langoiran , bien qu'on ne trouve la
particule nobiliaire dans aucun acte officiel.
vanter l'ancienneté et la noblesse de sa famille ;. mais ses
oeuvres le loueront mieux qu'une longue suite d'aïeux illus-
tres. Saluons toutefois, en passant, les parents chrétiens
qui ont donné le jour à ce vaillant champion de l'Eglise, à
ce généreux martyr de la foi catholique;
Son père, Bernard-Simon Langoiran, était armateur, et
possédait une assez belle fortune ; mais il était plus riche
encore en vertus. Catherine Chierle, sa mère, était une de
ces femmes pieuses, un de ces anges de la terre, que Dieu
a coutume de placer auprès du berceau de ses prédestinés.
Nous voudrions pouvoir suivre notre héros pendant ses
premières années ; car avant d'envisager un homme au som-
met de la vie, on est bien aise de savoir par quels sentiers
il a passé. Malheureusement le succès n'a pas répondu à nos
recherches. Une fois sorti des fonts sacrés où le jeune Lan-
goiran reçut le signe du chrétien, nous ne l'avons plus ren-
contré qu'à l'autel marqué du caractère sacerdotal. Si cepen-
dant, comme l'a dit un célèbre orateur de nos jours, « c'est
» dans le coeur du jeune homme que se creusent et s'asseoient
» les forteresses de l'âge mûr (1), » ne peut-on pas se fi-
gurer aisément de quels soins fut environnée la première
moitié de sa vie ? Lorsque sonna l'heure du combat, il se
trouva prêt a tenir tête à l'ennemi et à lui disputer la vic-
toire.
L'abbé Langoiran ne tarda pas à fixer sur lui les regards
de l'autorité diocésaine. En 1766, à peine âgé de vingt-sept
ans, il fut appelé par Msr d'Audibert de Lussan à prendre
(1) Le P. Laeordaire, sur Frédéric Ozanam.
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place parmi les dignitaires du chapitre de l'Eglise métropo-
litaine et primatiale de Saint-André. Et ne croyez pas, Mes-
sieurs, qu'il dut cet honneur à la protection de quelque amitié,
puissante ! Non ; son mérite seul le recommanda au pontife.
D'ailleurs, lorsque Dieu a des vues sur un homme, ne met-
il pas à son front un signe distinctif, un rayon glorieux, qui
empêche de le méconnaître ?
Ce signe était au front de l'abbé Langoiran. C'était un
homme de ce grand air sacerdotal que nous avons souvent
admiré dans plusieurs membres de l'ancien clergé français,
et qui annonce tout ensemble l'élévation du caractère et la
sainte majesté de la vertu. Aussi fut-il remarqué et comblé
d'honneurs par trois archevêques de Bordeaux (1).
La sagesse avait, chez lui, devancé l'âge. Il possédait
cette gravité d'esprit, cette maturité de jugement qui ne
sont pas d'ordinaire l'apanage de la jeunesse. Comme il joi-
gnait à ces qualités une instruction profonde, Mer de Rohan-
Mériadeck s'empresse de mettre à profit ses lumières, en le
nommant conseiller de l'archevêché. C'était en 1769. A
trente ans, il siégeait dans l'assemblée des vieillards.
Mais un rôle plus brillant lui était réservé. Cette même
année, une chaire de théologie étant venue à vaquer dans
l'Université de Bordeaux, personne ne parut plus digne de
l'occuper que l'abbé Langoiran.
L'enseignement public des sciences sacrées est toujours
une tâche difficile et délicate. Que dé devoirs imposés par
cette parole : Docete, enseignez ! Elle demande de celui qui
(1), NN SS de Lussan , de Rohan-Mériadeck et de Cicé.
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l'a acceptée, outre de grandes connaissances, une foi inal-
térable, un attachement invincible à la doctrine' de l'Eglise,
un zèle ardent pour l'extinction de l'erreur et la propagation
de la vérité. Mais il est des temps où cet apostolat entraîne
avec lui une responsabilité plus grave encore. C'est « lors-
» que Dieu a laissé sortir du puits de l'abîme la fumée qui
» obscurcit le soleil..., lorsqu'il permet à l'esprit de séduc-
» tion de répandre partout un chagrin superbe, une indocile
» curiosité et un esprit de révolte (1). » Alors la vérité a
droit d'exiger de ses docteurs qu'ils proclament bien haut
ses principes éternels, et malheur à eux, si, par indiffé-
rence ou par crainte, ils permettaient à leurs lèvres un
silence complice de l'erreur !
Telle était l'époque où l'abbé Langoiran monta dans la
chaire de théologie. Depuis longtemps déjà l'impiété, sous
le masque de la philosophie, travaillait au renversement du
christianisme. Elle en avait attaqué tous les dogmes, sans
excepter l'existence de Dieu.
L'hérésie elle-même revendiquait sa part de gloire dans
cette oeuvre de destruction, les arrière-disciples de Jansé-
nius lui fournissaient encore des démolisseurs.
L'abbé Langoiran ne faillit pas à sa mission, dans ces
temps malheureux. Il s'efforça avec un zèle infatigable de
relever les ruines qui gisaient autour de lui, et de rasseoir
quelques pierres sur les antiques fondements de la foi. Mal-
gré l'indifférence générale, on se portait en foule au pied
de sa chaire; sa parole tombait toujours sur un auditoire
(1) Bossuet. Oraison funèbre de la Reine d'Angleterre.
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nombreux, qu'elle tenait captif, des heures entières, sous
l'empire d'un charme irrésistible. Naguère nous sommes
allé frapper à la porte d'un prêtre vénérable, noble débris
de cette héroïque milice, qui combattit si glorieusement les
combats du Seigneur, aux jours les plus mauvais de la Ré-
volution (1). Nous savions qu'il avait connu l'abbé Langoiran ;
mais nous ignorions qu'il eût suivi ses leçons avec la tribu
lévitique du Séminaire Saint-Raphaël, et surtout qu'il dût à
l'éloquent professeur la révélation de sa vocation sacerdo-
tale. A peine eûmes-nous prononcé le mot de l'abbé Lan-
goiran , que le visage du vieillard s'épanouit, ses yeux se
mouillèrent de larmes, et, sa voix se ranimant à ce souvenir
du passé, il nous raconta avec une sorte d'enthousiasme
les triomphes oratoires de celui qu'autrefois il aimait tant à
applaudir.
De si légitimes succès, et l'espérance d'être utile à la
Religion, attachèrent irrévocablement M. l'abbé Langoiran
à la faculté de théologie, dont il devait être un jour le
doyen.
« Il est difficile, a-t-on dit, d'être victorieux et humble
» tout ensemble (2). » La science n'est pas moins ennemie de
l'humilité que la victoire. Elle s'allie plus volontiers avec
l'orgueil, surtout lorsqu'elle couronne le front d'un jeune
homme. L'abbé Langoiran avait fait un pacte avec ses yeux
pour qu'ils ne s'ouvrissent point aux attraits de la vaine
gloire. Aussi admirait-on en lui cette noble simplicité, cette
(1) M. l'abbé Bubosc, ancien curé de Cadillac, et aujourd'hui chanoine
-.du Chapitre de la Primatiale.
(2) Fléchier. Oraison funèbre de Turonne.
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affabilité douce et pénétrante, cette bonté qui fait aimer le
savant, et qui est, d'après un éloquent panégyriste,Vauréole
qui termine la lumière et déifie son éclat (1).
C'était surtout dans ses relations avec la jeunesse que
l'abbé Langoiran apportait ces qualités aimables. Sachant
tout le bien que peut faire le prêtre en inspirant à cet âge la
sympathie et la confiance, il lui avait voué une tendre affec-
tion. Jamais il n'était plus heureux que lorsqu'il se voyait
entouré d'un essaim de jeunes gens. Alors son âme se dila-
tait, son visage devenait plus souriant, sa parole plus vive
et plus spirituelle, sa main serrait avec transport toutes ces
mains amies, son coeur avait des consolations pour toutes
les peines, des encouragements pour tous les combats, du
baume pour toutes les blessures. Que d'âmes furent ainsi
retenues dans les voies de la sagesse, ou ramenées de leurs
égarements !
L'abbé Langoiran devait principalement à ses vertus cet
heureux ascendant sur la jeunesse. « C'était un saint péni-
» tent, » nous disait le vieillard dont nous parlions tout à
l'heure. Aucune des pratiques de la mortification chrétienne
ne lui était étrangère. Un trait de sa vie nous donnera une
idée de la frugalité qui présidait à ses repas. Il était lié d'une
étroite amitié avec un prêtre dont les vertus ont reçu ici
même, il y a quelques années, un juste tribut d'éloges.
C'était M. Lalanne, curé de Saint-Estèphe. Or, un jour,
l'abbé Langoiran étant allé visiter ce digne ami, celui-ci
crut devoir, en son honneur, faire servir sa table un peu
(1) Le P. Lacordaire. Panégyrique du B. Fourier.
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mieux que de coutume. Eh bien, le visiteur lui en fit amica-
lement des reproches ; il hésita même à accepter ce qu'il
traitait de superflu et de larcin fait aux pauvres.
Les pauvres ! 11 affectionnait particulièrement cette por-
tion du troupeau de Jésus-Christ. Regardant les biens de
l'église comme leur patrimoine, il employait au soulagement
des malheureux la plus grande partie de ses ressources. Le
titre de prieur de Mortagne, qui lui avait été conféré, lui
donnait des revenus considérables ; mais tout était scrupu-
leusement distribué en aumônes.
La réputation de M. l'abbé Langoiran ne tarda pas à fran-
chir les limites du diocèse de Bordeaux; elle alla lui cher-
cher des honneurs jusque dans les diocèses étrangers. En
1780, Pévêque de Dax, pour lui donner une marque de sa
haute estime, le nomma vicaire-général. Mais ee n'était là
qu'un titre honorifique. L'abbé Langoiran devait bientôt
remplir les fonctions de grand-vicaire dans son propre
diocèse. En effet, il fut appelé auprès de Mer Champion de
Cicé pour partager avec ce pontife les soins de l'administra-
tion. Son autorité s'étendit même sur toute la province
ecclésiastique de Bordeaux, en vertu du titre d'officialmé-
tropolitain dont il fut investi l'année 1788.
Que d'honneurs, Messieurs, que de dignités sur une seule
tête ! Mais aussi, qui les mérita jamais mieux que l'abbé
Langoiran 1 Laissez venir des circonstances solennelles, des
circonstances où les grandes âmes ont coutume de se mon-
trer, et il prouvera qu'on ne s'était pas trompé sur son
mérite.
Nous touchons à une époque néfaste, à des jours d'orage

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