Un missionnaire en Californie (2e édition) / par M. Lavayssière

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E. Ardant et C. Thibaut (Limoges). 1868. Californie (États-Unis) -- Descriptions et voyages. 1 vol. (119 p.) ; in-12.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1868
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RELIGIEUSE MORALE, LITTÉRAIRE,
ROUR L'ENFJINCE ET LA JEUNESSE,
PUBLIÉS AVEC APPROBATION
DE MP L'ARCUËVÉaUE DE BORDEAUX.
MISSIONNAIRE
ÉDITION.
LIMOGES,
EUGÈNE ARDANT ET C. THIBAUT,
Imprimeurs-Libraires-Editeurs.
1868'
INTRODUCTION.
LA terre et les trésors qu'elle renferme à sa
surface et dans son sein ont été donnés par la
bonté de Dieu à l'humanité entière; mais cet
inépuisable apanage leur impose une condition,
un devoir, une loi. Dieu dit à l'homme Tu cul-
tiveras la terre à la sueur de ton front; autrement
elle ne te produira que des épines et des chair-
dons. Cette loi fut imposée à l'homme déchu de
sa pureté, de sa grandeur primitive.
La bonté de Dieu se manifestait même dans la
punition du coupable; s'il lui imposait un rude
labeur, il lui laissait la force, l'intelligence pour
râccoiUplir, et lui livrait les richesses hrépuisa-
Yi INTRODUCTION.
sables du vaste domaine qu'il avait à exploiter.
Mais, dès leprincipe, l'humanité fit fausse route;
au lieu de suivre les traditions divines, elle se
livra aux caprices, aux entraînements de ses
aveugles passions, et mérita une seconde fois de
devenir un exemple terrible de la punition
céleste. Le déluge fit disparaître de la surface de
la terre une race coupable et obstinée. La famille
du juste survécut seule à ce cataclysme, dont
l'histoire est restée écrite en caractères ineffa-
çables sur le sol et dans les entrailles de la terre.
Ce que devint l'humanité, après cette épou-
vantable punition, son histoire écrite par elle-
même le dit assez elle passa d'erreurs en
erreurs, de tyrannies en tyrannies, de misères,
d'oppressions et de calamités de toute nature,
sans pouvoir améliorer son sort.
L'humanité avait encore fait fausse route. Le
Christ vint, et lui enseigna la voie qui conduisait
au seul bonheur possible sur la terre. Les pas-
sions égarées ont élevé la voix, ont disputé le
terrain pied à pied. Qu'ont-elles enfanté? la con-
tinuation des désordres, des troubles, des guer-
res, ces grandes hécatombes humaines, le mépris
des droits les plus sacrés, et en définitive eues
INTRODUCTION. m
ont ensemencé les tempêtes dans les champs de
l'avenir.
Dans le récit suivant, nous'avons voulu dé-
montrer que le christianisme seul pouvait réunir
les hommes, assujétir les natures les plus op-
posées au joug le plus facile à supporter, et, en
définitive, préparer l'union de la grande famille
humaine. Si l'on peut comparer les petites choses
aux grandes, nous démontrerons dans notre
récit qu'une petite association d'hommes, com-
posée des éléments les plus contraires, dont la
combinaison a été reconnue presque toujours
impossible, s'est constituée, dans un état pros-
père et paisible, sous l'influence du christia-
nisme.
Qu'on ne prenne point ce récit pour un roman
dont l'imagination a fait seule les frais; s'il en
eût été ainsi, sa marche, ses développements
eussent été disposés pour produire de l'effet.
Non, ce n'est point un roman, c'est un épisode
du drame qui se développe au-delà des mers, dans
ces contrées où. l'or a appelé toutes les cupidités
de la terre, toutes les soifs inextinguibles et tous
les éléments du désordre et de la confusion.
L'Europe est trop tourmentée pour s'occuper de
ce qui se passe au-delà des mers, dans un petit
coin de terre, qui tôt ou tard produira sa mois-
son et apprendra encore aux hommes ce que peut
et ce que produit le christianisme.
Les noms seuls ont été changés, par respect
pour une famille honorable qui recherche l'ob-
scurité et la paix dans la pratique de la religion,
et surtout celle des bonnes œuvres qu'elle recom-
mande
1.
UN
BISSIOMNAIRE EN
1. SAN-FRANCISCO. AVENTURES.
JE suis arrivé depuis huit jours à San-Francisco;
ma famille a voulu me suivre et partager avec
moi ma bonne ou ma mauvaise fortune. Plaise au
ciel que cette terre, où tant de gens maltraités
par la fortune viennent demander une meilleure
existence, me soit plus favorable que la terre
natale, où les miens et moi n'avons trouvé que
des amertumes et des malheurs
Ma famille se compose de ma femme, déjà sur
le retour de l'âge, mais encore forte et résignée
aux décrets de la Providence; de trois garçons
robustes et laborieux, et d'une fille, qui est la
plus jeune de la famille.
Les débris de ma fortune que j'ai apportés sur
cette terre de l'or, ne, me conduiront pas bien
loin ici tout se vend à un prix fabuleux. Il faut
que j'utilise ce qui me reste, et que je lutte encore
une fois contre le malheur. Mes premières démar-
ches n'ont pas été heureuses; ici, plus encore
10 UN MISSIONNAIRE
qu'en Europe, chacun ne songe qu'à soi; il faut
aussi que je songe à ma femme et à mes enfants.
C'était dans une petite chambre remplie de
malles et de caisses, que monsieur Durànd, nia-
guère riche armateur, mais ruiné par la perte de
plusieurs vaisseaux chargés de denrées coloniales,
faisait ces réflexions accablantes lorsque son fils
aîné, Georges, entra tout effaré et annonça à sa
famille que la rue qu'ils habitaient était en feu,
et qu'ils n'avaient que le temps de sauver leurs
effets, car l'incendie s'avançait rapidement 10 long
dn ces maisons toutes construites en bois. Ils se
mirent activement en devoir de soustraire au feu
ce que leur avait laissé la mer; mais, au milieu,
de la confusion et du tumulte, ils ne savaient de
quel côté se diriger, ni où chercher un asile.
Cette population de la nouvelle ville, composée
en grande partie d'aventuriers de toutes les par-
ties du monde, inspirait à Durand trop peu de
confiance pour ne pas prendre toutes les précau-
tions possibles afin de n'être ni dévalisé, ni peut-
être assassiné. Après des efforts inouïs ils par-
vinrent dans un autre quartier; mais ils tombè-
rent dans une nouvelle confusion; les chercheurs
d'or, revenus des placers (nom donné aux lieux
où l'on creuse la terre pour y chercher de l'or),
ces hommes revenus des placers pour acheter à
la ville les choses dont ils avaient besoin, s'étaient
pris de dispute et se livraient un véritable com-
bat. La mêlée était si terrible, l'acharnement si
grand que la famille Durand fut dispersée; les
malles et les caisses furent renversées, brisées,
et leurs effets livrés au pillage d'une populace
sans probité et sans frein.
EN CAL'iFORHIE. 11
Le père et les trois fils parvinrent à se réunir,
à disputer aux voleurs leurs malles et leurs effets.
Là partie n'était point égale privés d'armes, ils
battirent en retraite devant des hommes armés de
revolvers, emportant tout ce que lui et ses trois
fils purent arracher aux pillards; ce ne fut pas
leur plus grand malheur. La mère et la fille
avaient disparu dans le tumulte.
Durand fut un instant accablé de ce nouveau
malheur; mais, reprenant courage, il retourna
dans le quartier témoin de la lutte des aventu-
riers, abandonnant à la probité d'un petit mar-
chand chinois le peu qu'ils avaient sauvé du
pillage. Leurs recherches furent inutiles; la rue
se trouvait débarrassée des combattants; la po-
pulation y circulait, mais était trop occupée de
ses propres affaires pour répondre à leurs ques-
tions. Les voisins, dès le commencement du com-
bat, avaient fermé leurs portes, et personne ne
put donner de renseignement qui les mît sur la
voie des recherches.
Que faire dans une ville sans lois, sans forces
suffisantes pour réprimer le brigandage, où l'in-
dividu se trouve réduit à ses propres forces?
Ils retournèrent accablés chez le marchand
chinois. Les portes du petit magasin étaient fer-
mées ils eurent beau heurter, frapper; on ne les
ouvrit point enfin un voisin eut le temps de
leur répondre; ils apprirent que le marchand
venait de s'éloigner, traînant, à l'aide de trois
autres Chinois, une petite charrette chargée de
malles et d'effets, et que probablement il chan-
geait de quartier. Ce dernier coup les anéantit;
12 UN MISSIONNAIRE
leur douleur toucha le voisin du petit magasin, il
sortit de sa maison et les fit entrer chez lui. Il
était Français et né dans les environs de Bor-
deaux.
Quand il eut appris ce qui était arrivé à ses
malheureux compatriotes, il resta quelque temps
en silence, puis s'adressant à Durand, il lui de-
manda quel était l'âge de sa femme et de sa fille.
Il parut un peu rassuré lorsqu'il eut appris que la
jeune Durand n'avait encore que dix ans. Ne
désespérez de rien, leur dit-il; dans la mêlée on
aura épargné la mère et la fille. Votre sort m'in-
téresse suivez mes conseils et vous pourrez sa-
voir ce qu'elles sont devenues. Le plus pressé est
de courir après le Chinois qui a, je n'en puis
douter, emporté ce que vous lui aviez confié.
Il ouvrit un grand coffre solidement ferré, en
retira quatre revolvers, deux sabres et trois
baïonnettes.
Prenez ces armes, dit-il, et suivez-moi. Il
était lui-même bien armé, car à San-Francisco
on sort avec des armes, et on couche environné
d'armes. C'est une population qui de la civilisa-
tion est tombée à l'état des sauvages.
Ils descendirent rapidement une rue boueuse,
où les traces des roues étaient aussitôt effacées
par le passage des nombreux piétons, et se ren-
dirent au quartier où les Chinois s'étaient can-
tonnés. Il y avait encombrement dans la rue, on
y entendait des cris, des vociférations, et de
temps en temps des coups d'armes à feu.
Ne nous effrayons pas de ce tapage, leur dit
leur guide. Tenez vos armes à la main; faites
bonne contenance et avançons.
EN CALIFORNIE. ls
Ils s'ouvrirent un chemin à travers une popu-
lace qu'à son langage ils reconnurent composée
d'Américains, et purent connaître la cause du
tumulte. Des matelots américains s'étaient plaints
d'avoir été volés dans un marché fait avec des
Chinois, et venaient les armes à la main leur de-
mander réparation de leurs friponneries,
Ah s'écria leur guide, qui se nommait
Givel, nous trouvons ici du renfort; nous n'au-
rons qu'à reconnaitre votre voleur, et nous lui
ferons rendre gorge, avec les intérêts.
Givel parlait très bien l'apglais il s'adressa
aux Américains et leur dit
Camarades, nous aussi avons un compte à
régler avec les porte-queues, et nous allons vous
donner un coup de main solide.
En parlant ainsi il indiquait ses quatrecompa-
gnons dont l'extérieur annonçait des hommes
résolus et bien armés. Les Américains poussèrent
un. grand cri et hurlèrent des menaces de mort
contre les Chinois.
En avant! cria Givel, et s'avançant lui-même
suivi des quatre Durand et de la foule, ils brisè-
rent de petites barricades de bambous dont les
Chinois avaient fermé l'entrée de leur quartier, et
se jetèrent comme un torrent dans cette rue
étroite.
Tout-à-coup Givel saisit le bras de Durand père,
et lui montrant dans un enfoncement obscur une
petite charrette encore chargée, il lui dit
Voilà la charrette de votre fripon, que vos
enl'ants aillent s'en emparer, et laissez-moi faire.
Camarade dit-il en se tournant vers les
14 MISSIONNAIRE
Américains, la restitution commence, voilà le bien
de mes amis, laissez passer, et allons trouver les
autres fripons. Quelques matelots voulurent s'op-
poser au passage de la charrette, Givel leur dit
Si vous êtes venus ici pour piller les porte-
queues, et non pour obtenir restitution d'une
friponnerie, je me retire avec mes amis; mais
sachez que nous saurons défendre notre bien
contre quiconque s'opposera à ce que nous nous
rendions justice.
Laissez passer cria la foule, et allons aux
autres voleurs.
Elle s'ouvrit, et Givel dit à Durand père
Suivez vos fils, vous ne serez pas trop pour
protéger votre marche. Rendez-vous à mon logis
et attendez-moi quelque temps. Si avant une
heure je ne suis pas de retour, vous reviendrez
ici pour savoir ce que je suis devenu.
Ils purent revenir au logis de Givel, non sans
maint et maint encombre, mais enfin sans trop
fâcheux accidents.
La charrette fut cachée sous un hangar par
deux associés da Givel, et aussitôt déchargée.
Quel fut l'étonnement de Durand, en reconnais-
sant presque tous les objets qui leur avaient été
enlevés dans la bagarre du matin
Que cela ne vous étonne point, leur dit-on
ce Chinois est un recéleur qui s'est établi dans le
voisinage où sont ouvertes les tavernes fréquen-
tées par les aventuriers qui arrivent des placers,
et il reçoit et paie, à vil prix, tous les objets
volés durant les luîtes dont vous avez été les
témoins ce matin. Quand il croit avoir fait une
EN CALIFORNIE. 18
bonne journée, il emporte tous les objets dans le
cantonnement chinois. Il serait revenu vers la
nuit dans son petit réduit, dans l'espoir de voir
encore arriver des vendeurs d'objets dérobés.
Durand laissa ses fils s'occuper des effets re-
trouvés et prit des renseignements au sujet de
l'enlèvement de sa femme et de sa fille
-Si nous ne nous disposions pas à partir pour
l'intérieur des terres, lui dit l'associé de Givel,
nous aurions pu vous aider dans vos recherches;
mais nous sommes ici pour faire fortune, notre
temps vaut de l'or. C'est malheureux, ajouta-t-il
d'un ton qui marquait de l'intérêt, ici l'autorité
est impuissante. Cependant il faut que vous alliez
porter votre plainte. mais voici Givel.
Il. LES DEUX AVENTURIERS ET LES OURS.
Givel entra, ses habits étaient en désordre et
sa figure ensanglantée.
Il y a eu du tapage là-bas, leur dit-il, et les
Chinois ont défendu leurs bourses avec plus de
courage que je ne l'aurais cru. Ils ont bien fait
ces maudits Américains n'ont pas voulu se con-
tenter de la restitution de ce qu'ils disaient leur
avoir été escroqué, et ont demandé une somme
énorme. J'ai voulu leur faire entendre raison, et,
après les gros mots, sont venus les coups; les
Chinois se sont rangés de mon côté et la mêlée
devenait chaude, quand il nous est arrivé du se-
16 UN MISSIONNAIRE
cours je suis sorti de la bagarre un peu mal-
traité, comme vous le voyez, mais c'est peu de
chose, ici la vie est sans cesse en péril; puis
s'adressant au père Durand, il lui demanda s'il
avait retrouvé tous ses effets.
A peu près tous, lui répondit celui-ci, mais
il y en a plusieurs qui ne m'appartiennent point
et que je veux rendre au Chinois, tout fripon
qu'il est.
Givel réfléchit un instant, puis tendant la main
à Durand, il lui dit
Vous êtes un homme de probité, je vous
avais bien jugé, j'ai une proposition à vous faire
dans la situation où vous vous trouvez, elle vous
paraîtra on ne peut plus convenable. Nous n'ha-
bitons, mes associés et moi, San-Francisco que
momentanément et pour y faire provision de ce
dont nous avons besoin dans les placers, car nous
sommes ce que l'on appelle des chercheurs d'or.
Si vous trouvez que l'on n'est guère en sûreté
dans cette ville, je vous assure qu'elle n'est pas
aussi dangereuse que les contrées où l'on trouve
de l'or; il faut y travailler rudement, souvent
ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Ce n'est pas
tout, il faut aussi travailler armé, car on y est
souvent exposé aux attaques des naturels du
pays, de véritables sauvages, et ce qui est plus
dangereux qu'eux, 0' y est exposé aux attaques
des autres chercheurs d'or, et à leurs voleries.
Comme vous le voyez, la vie y est rude, sans cesse
en danger, voilà pourquoi j'ai pensé qu'en vous
associant, vous et vos trois fils, à nos recherches,
nous serions eu état de repousser le dauber de
EN CALIFORNIE. 17
quelque côté qu'il vienne; mais je regrette infini-
ment la perte que vous avez faite une femme et
une jeune fille nous seraient utiles dans nos cam-
pements, et notre ordinaire se ressentirait du
secours de deux femmes. Nous avons encore
besoin de quelques jours pour que nos prépa-
ratifs soient achevés, employez-les à la recherche
de votre femme et de votre fille; un de mes as-
sociés, qui connaît très bien la ville et ses mœurs,
vous aidera. Ayons confiance et mettez-vous à
l'ceuvre; ici la vie se mène grand train, et comme
le disent les Américains, le temps c'est de l'argent.
Point de remercîments, ajouta-t-il envoyant
que Durand allait lui témoigner sa reconnais-
sance, je vous oblige parce que vous nous serez
utiles. Ici, moins qu'ailleurs, rien ne se fait sans
calcul, mais mon calcul s'accorde avec vos in-
térêts nous devons donc être tous satisfaits les.
uns des autres.
Les recherches, dirigées par l'associé de Givel,
aboutirent, dès le soir même, à ces seuls rensei-
gnements une compagnie d'Américains était
partie le matin même de la ville, on avait remar-
qué un de leurs quatre chariots, parce qu'il était
soigneusement fermé et recouvert en outre d'une
toile de campement, mais il avait été impossible
de savoir la direction qu'ils avaient prise. Cha-
que jour, de pareilles compagnies partaient ou
rentraient en ville. On n'y faisait pas attention.
Nous en savons assez, dit Givel, il ne nous
faut plus que du temps et de la patience, et si les
deux femmes n'ont pas péri au milieu de la lutte,
ce que je ue croies pays, elles sout yuuuyuuojs duus
18 UN MISSIONNAIRE
l'intérieur des terres, où nous les trouverons;
hâtons notre départ.
Givel et ses deux associés avaient déjà travaillé
dans les placers et amassé une forte somme;
mais la soif de l'or les possédait, comme tous ceux
qui se rendaient dans ce nouvel Eldorado. En
s'associant quatre hommes vigoureux et de leur
nation, ils augmentaient leur sécurité, leurs for-
cesj et ainsi couraient plus de chances de faire
une rapide fortune. Ils se munirent de tous les
instruments nécessaires, de vivres, de munitions
et surtout d'armes. Ils ajoutèrent deux chariots
aux deux qu'ils avaient déjà, se munirent d'une
grande toile pour leur tente, et ces préparatifs
faits, ils se dirigèrent vers les contrées qu'ils
connaissaient pour les plus productives. Leur
petite troupe, augmentée d'un serviteur, s'élevait
à huit hommes.
Jusqu'à ce jour, Durand père était resté dans
une situation d'esprit voisine de l'apathie. Il avait
sans cesse présente à l'esprit la perte qu'il avait
faite; mais, pour ne pas désespérer ses fils, il af-
fectait dans ses paroles plus d'assurance, plus de
confiance qu'il n'en avait au fond du cœur; dès
que le jour du départ fut arrivé, il se montra em-
pressé de quitter une ville où sa mauvaise fortune
l'avait suivi et l'avait si douloureusement frappé.
Il eut un retour subit de courage, et s'adressant
à ses fils, il leur dit.:
-Mes enfants, ne désespérez point de la bonté
de Dieu si le malheur nous a poursuivis jusqu'à
ce jour, Dieu ne s'est-il pas montré secourable
envers nous, eu nous faisant rencontrer sur la
EN CALIFORNIE. 19
terre étrangère, dans une ville plutôt peuplée de
sauvages que de chrétiens, des amis tels que ceux
que nous y avons trouvés. Prenons donc courage,
tout dépend de notre force à supporter le mal-:
heur, et si votre mère et votre sœur sont encore
vivantes, nous les trouverons à force de recher-
ches je sens en moi quelque chose qui me donne
de l'espérance ma confiance en Dieu est revenue.
Remercions-le, ô mes fils, et espérons en son
inépuisable bonté.
Le père et les trois fils tombèrent en même
temps à genoux, et adressèrent au ciel une fer-
vente et silencieuse prière; puis se relevant, ils
se mirent en route avec un nouveau courage.
Déjà depuis quelque temps ils n'entendaient
plus les rumeurs de cette yille turbulente, où
bouillonnait la soif de l'or, et ils suivaient une
route bien battue, mais pleine d'ornières et de
cailloux, lorsqu'ils furent atteints par deux hom-
mes à pied et dont l'extérieur n'était rien moins
qu'engageant. L'un d'eux portait une mauvaise
casaque de matelot, un chapeau ciré qui pendait
en déchirures, et une chaussure plus qu'usée. Il
eût été difficile de donner un nom à la partie de
vêtements qui couvrait le reste de son corps. Mais
il n'eût pas été aussi difficile d'assigner un nom
aux objets qui se montraient à travers ses hail-
lons. C'était un long poignard et deux forts revol-
vers. Son compagnon était un peu mieux équipé,
mais on pouvait s'apercevoir que sa garde-robe
n'avait pas, été faite pour le même individu. Il
était armé comme son camarade, et avait en ou-
tre un long fusil en bandoulière, et une poire à
poudre en corne.
SO UN' BîtSSlÔNNAIRE
De pareilles rencontres né surprennent point
ceux qui, comme Givel et ses associés, vivaient t
depuis plus d'un an dans ce pays, où accouraient
de toutes les parties de la terre tous les hommes
avides de s'enrichir promptement, tous les aven-
turiers des quatre parties du monde. Aussi ne
parurent-ils nullement étonnés et répondirent
aux questions de ces deux nouveaux venus com-
me on répondrait à des personnes déjà connues.
Cependant ces questions n'étaient pas des plus
polies et prouvaient des hommes grossiers et
abrutis en apparence.
Vous allez aux placers, dit un Italien, le pre-
mier des deux hommes dont nous venons de par-
ler le camarade et moi y allons aussi. Il faut
que la pépite (morceau d'or) répare ce que les
chances du jeu ont déconfit. Nous avions pour
plus de cent mille francs d'or, le camarade et
moi. Tout cela a été englouti dans cette ville in-
fernale qu'on nomme San-Francisco.
Voilà les restes de notre fortune, ajouta-t-il
en ricanant et montrant ses haillons et ceux de
son camarade; nous avons encore ceci, dit-il en
écartant ses haillons, et si dame Fortune ne-nous
donne pas bonne chance dans nos recherches,
nous saurons corriger ses caprices. Si cela vous
convient comme à nous, la route se fera de com-
pagnie, et vous ne vous repentiriez point d'avoir
deux gaillards comme nous.
En disant ces mots, il dépOsa sur le chariot le
plus près de lui un petit paquet suspendu à soh
bras, et cela comme si les propriétaires du cha-
riot l'eussent engagé à le foire, ou comme si le
EN CALIFORNIE. 21
chariot lui appartenait. Son camarade en fit au-
tant, puis tous les deux ils sautèrent dans le se-
cond chariot.
Givel était né dans le midi de la France, c'ést
dire qu'il avait le sang vif; cependant il contint
son mécontentement, et arrêtant le cheval qui
traînait le premier chariot, sur lequel il se trou-
vait avec ses deux associés, il dit aux deux aven-
turiers Vous ne vous gênez pas, mes maîtres;
mais moi, Francis Givel, propriétaire de ce cha-
riot,,et devant en disposer à ma guise, je vous
déclare en bon français que je l'ai destiné à por-
ter les provisions de mes associés et de moi, et
vous prie d'abord d'en descendre aussi lestement
que vous y êtes montés; si cela ne suffit pas je
vous en ferai descendre à ma manière.
Ne nous fâchons point, dit celui des deux
aventuriers qui n'avait point encore parlé, ne
nous fâchons point, je vous prie; nous sommes
dans une contrée où il faut pousser loin l'obli-
geance ou la violence. Croyez-moi, laissez-nous
sur ce chariot et suivez les renseignements que
,nous vous donnerons sur les gisements les plus
riches de la contrée ces indications vaudront
bien le service que vous nous rendrez. Ces paro-
les furent dites en très bon français et d'un ton
fort calme et presque digne.
Givel consulta du regard ses deux associés; il
parait qu'ils penchèrent pour l'obligeance, car
l'air un peu impérieux de Givel devint plus bien-
veillant il leur dit
Restez à vos places, noua causerons à la
première balte.
22 UN MISSIONNAIRE
Il remonta sur son chariot et se mit en mar-
che. Mais il jetait souvent les regards en arrière,
et ne paraissait pas complètement tranquille du
côté de leurs provisions. Durand et ses fils avaient
tout vu, tout écouté, sans dire un mot; ce genre
de procéder leur paraissait étrange ils étaient
depuis trop peu de temps dans la Californie pour
en connaître les habitudes et le laisser-aller de la
population qui courait de toutes parts vers les
lieux où 17on découvrait de l'or, et on en revenait
riche ou dans l'abattement, et n'ayant nul souci
des formes les plus simples de la civilisation.
Il approchaient du lieu où ils devaient faire
halte, et laisser les chevaux se reposer et paître.
La contrée était étrangement accidentée et offrait
un sol riche à la culture; des plaines de peu
d'étendue brusquement interrompues par de pro-
fonds ravins où coulait une eau rapide-et d'une
admirable limpidité; des masses de forêts de
toute hauteur, de toute étendue laissaient de
grands vides par où la vue se prolongeait dans
un lointain terminé par de hautes montagnes
dentelées, ou terminant leurs cîmes en cône, ou
en mamelons irréguliers. De tous côtés des cours
d'eau, des broussailles, de hautes herbes, et sur
la tête un ciel d'une brillante pureté, quand les
nuages descendus du haut des montagnes ne
troublaient point cette pureté en tempérant l'ar-
deur des rayons du soleil. Soudain le cheval qui
traînait le dernier chariot s'arrête et s'agite sous
son harnais.
Attention! cria l'aventurier au long fusil, il
y a aux environs quelque bête dangereuse.
EN CALIFORNIE. 23
Puis s'élanC.ant à terre, il se jette dans un mas-
sif d'arbres, où son camarade ne tarda pas à le
suivre.
Nous sommes volés, s'écria à son tour
Givel; ces drôles nous emportent nos provisions.
Puis s'adressant aux Durand, il leur dit
Veillez sur les chevaux, mes deux amis et
moi allons courir après ies voleurs.
Ils s'élancèrent à leur tour dans le massif d'ar-
bres, où ils disparurent. Il s'écoula un certain
temps sans que la famille Durand entendit le
moindre bruit, quand tout-à-coup une forte déto-
nation retentit, puis fut suivie d'autres moins
fortes mais plus rapides, puis d'un bruit étrange,
effrayant et prolongé.
Enfants, s'écria Durand d*une voix émue,
courez au secours de nos amis, le valet et moi
suffirons pour garder les chariots.
Les trois jeunes hommes saisirent leurs armes
et coururent en toute hâte vers la partie du massif
d'où étaient sortis ces divers bruits. Resté seul,
Durand se mit en observation, l'oreille tendue du
côté des bois; mais pas un bruit ne lui parvint;
il lui sembla que tous avaient péri, ou s'étaient
éloignés.
Les plus cruelles anxiétés commencèrent à le
tourmenter; il se reprochait d'avoir envoyé ses
fils et de ne pas les avoir accompagnés pour par-
tager les dangers qu'ils pouvaient courir; puis se
rappelant les services qu'il avait reçus de Givel,
il comprit qu'en cédant aux premiers élans du
cœur, il n'avait fait que remplir son devoir
d'homme et d'ami. Mais le temps s'écoulait et il
n'eiiteadait rien, ne voyait personne revenir.
24 UN MISSIONNAIRE I
Ah s'é'cria-t-il, dans l'amertume de son
cœur, ils auront tous péri, et en quelques jours
j'aurai perdu dans cette malheureuse contrée ma
famille entière! mon Dieu, ayez pitié de moi;
retirez la main de votre colère qui pèse sur nous
depuis si longtemps
Le valet, touché de sa douleur, chercha à le
consoler; mais c'était un homme ignorant et
grossier, et ses paroles de consolation devinrent.
pour le malheureux père des motifs de nouvelles
craintes.
Il y a, lui dit cet homme, des sauvages qui •
viennent quelquefois rôder sur le passage de
ceux qui se rendent aux placers; ils s'emparent :̃
de tout ce qu'ils trouvent, mais non par cupidité,
car ils vont tout nus et dédaignent les habits et
les autres choses que nous envions, nous autres
plus civilisés ils se retirent dans les arbres creux
et dans les fentes des rochers, et il n'en manque
pas dans ce pays; quand ils s'emparent des blancs,
ils les entraînent quelquefois dans les montagnes
et les forêts; ils ne les massacrent pas toujours;
plusieurs en sont revenus. j;
Ce genre de consolations augmenta les anxiétés i
du pauvre père; un nouveau danger. lui était ré-
vélé. Il allait tout abandonner sur la route à la
seule garde du serviteur, et s'enfoncer dans '.e J
fourré, quand il entendit un bruit de voix et vit
presque aussitôt déboucher d'entre les arbres
tous les hommes qui composaient leur petite
troupe, même les deux aventuriers qui les avaient
rejoints en route. Une chose excita sa curiosité
ils. portaient sur une espèce de brancard com- |
EN CALIFORNIE. 25
2
posé de branches un long corps qu'il ne pouvait
distinguer à cause de la distance. Si c'était un
blessé oa un mort, du moins ce coup du malheur
n'avait frappé ni ses fils ni ses amis. Il connut
bientôt qu'un être humain n'avait pas été fra,ppé,
mais un ours de forte taille, contre lequel les
deux aventuriers avaient bravement lutté et qu'ils
n'auraient peut-être pas abattu sans recevoir des
blessures, si le secours de Givel et de ses associés
ne leur était arrivé à temps.
Tout fut alors expliqué au père inquiet; cepen-
dant, il ne put calmer son émotion et embrassa
ses enfants en pleurant de joie. L'aventurier
italien, qui se nommait Giacomo, expliqua leur
départ, que l'on avait pris pour une fuite.
Le mouvement du cheval, leur dit-il, l'avait
averti qu'un animal dangereux rôdait dans les
environs, et il avait découvert en même temps
un petit ourson qui traversait une clairière.
C'était trop tentant, ajotita-t-il, pour ne pas
courir à la proie assurée; j'ai d'ailleurs passé
bien des années à ne m'occuper que de chasse.
Je suis parti comme un véritable étourdi. Le
camarade, plus sage que moi, ne pensa pas que
ce petit ourson fit ses promenades sans surveil-
lant, et comprit que j'allais avoir affaire au père
ou à la mère, peut-être à tous les deux en même
temps; c'est ce qui est arrivé. Le mâle et la femelle
étaient couchés à quelque distance; au premiér
bruit, la femelle a rappelé l'ourson par un petit
grognement et s'est éloignée, le mâle s'est dressé
sur ses pattes de derrière et nous a regardés,
puis s'est retiré lentement, tournant de temps en
26 UN MISSIONNAIRE
temps la tête de notre côté. Cette retraite nous a
alléchés après avoir fait l'inspection de nos ar-
mes nous avons suivi ranima!, qui a changé toute
à-coup son allure lente, et après un trot allongé
le camarade lui a envoyé une balle qui a glissé
sur la peau du dos; c'est alors que l'affaire a
changé de face d'un mouvement brusque l'ani-
cnal s'est retourné et nous a fait face.
Garde à.vous ai-je dit au camarade, c'est
nous qu-i allons être attaqués.
En trois ou quatre sauts, l'ours s'est trouvé à
dix pas de nous, à bonne portée de la balle du
revolver. C'est alors que nous avons rapidement
fait feu. L'ours est tombé sur le côté, puis s'est
retourné, et la gueule sanglante, les yeux étince-
lants, il se jette sur le camarade, qui n'avait plus
pour le recevoir que la crosse de son fusil. Je lui
rends la justice de dire qu'il s'en est admirable-
ment servi, mais le crâne de ces animaux est un
peu plus dur que celui de l'homme. La crosse
s'est brisée: l'ours a saisi le canon et l'a tordu,
comme vous pouvez le voir de vos propres yeux;
lt a fallu battre en retraite l'ours s'est attaché
nnx trousses du camarade, qui tournait autour
!J'un gros arbre. J'ai eu le temps de garnir un de
mes revolvers, et me suis approché du champ de
bataille; j'ai eu le bonheur de loger deux balles
dans la gueule déjà sanglante de l'animal. Il est
tombé, et allait se relever encore quand le se-
cours nous est arrivé. Ce n'est qu'à force de coups
que l'animal a été achevé, et vous pouvez voir à
sa peau que les coups n'ont pas été ménagés.
Effectivement, le corps, la tête surtout étaient
EN CALIFORNIE. 27
couverts de meurtrissures, et ce qu'il y, a d'éton-
nant, c'est que les balles avaient à peine entamé
la peau, et que celles qui avaient pénétré dans la
gueule s'étaient aplaties en brisant les dents, et
n'avaient fait que de légères blessures.
III. LE PÈRE DE FAMILLE RETROUVE SA FEMME ET SA FILLE.
La journée était déjà avancée, nos chercheurs
d'or firent halte dans un ravin sous l'ombrage de
grands arbres qui les protégeaient contre les
rayons d'un soleil ardent. Les chevaux furent
dételés et lâchés dans le pâturage, sous la sur-
veillance du serviteur. Ensuite les deux aventu-
riers s'occupèrent de dépouiller l'ours de sa peau,
de tailler dans les chairs du dos de longs filets de
chair, et de préparer les jambons.
Givel et les autres associés ne restèrent pas
sans occupation ils allumèrent un grand feu
contre un rocher, et préparèrent tout ce qui était
nécessaire pour la cuisson du mets, dont les
Durand n'avaient point encore mangé. Durand
père seul restait à l'écart, plus préoccupé de son
malheur qu'il ne voulait le laisser paraître. Il fut
invité par Givel à s'approcher du lieu de ce festin
sauvage, et comme il ne mangeait point, l'aven-'
turier au long fusil lui fit quelques plaisanteries,
ignorant la cause de sa tristesse et de son man-
que d'appétit.
Laissez mon père à sa douleur, lui dit
28 UN MISSIONNAIRE
Georges Durand, la cause en est trop respectable;
si vous la connaissiez vous la respecteriez comme
nous.
Alors il lui raconta leur dernier malheur; mais
i eut à peine parlé de l'enlèvement de sa mère et
de sa sœur que l'aventurier italien, qui répondait
au nom de Giacomo, fit un mouvement brusque
eL lui dit
-Jeune homme, je vais vous instruire du sort
de votre mère et de votre soeur.
Cette déclaration tira le père de sa tristesse,
ses yeux brillèrent un instant d'espérance.
–.Oh! s'écria-t-il, parlez, parlez, et que Dieu
\'ou récompense, si vous dites vrai. Mais ont-
elles été blessées ou maltraitées?.
Ni l'un ni l'autre, répondit Giacomo; écou-
tez-moi j'étais dans la bagarre au milieu de la-
quelle elles se sont trouvées mêlées. Je vis deux
ou trois Américains, contre lesquels nous nous
battions, entraîner deux femmes qui poussaient
des cris; il nous fut impossible de leur por ter
secours; les Américains étaient plus nombreux et
mieux armés que nous; mais je suis persuadé
qu'ils ne leur ont fait aucun mal; dans les cam-
pements des placers, les services des femmes
sont trop précieux pour que des hommes comme
les Américains se privent de cet avantage. Votre
femme et votre fille doivent avoir été conduites
vers les campements de l'ouest, car une compa-
gnie d'Américains, ceux-là mêmes contre lesquels
nous nous battîmes, partirent le jour suivant et
prirent la direction de l'ouest.
Allons tour poursuite, crièrent en môme
temps les DuiuuU.
EN CALIFORNIE. 29
Doucement, doucement, dirent les deux
aventuriers; ils sont en nombre, et ces gens-là ne
rendent point ce qu'ils ont enlevé ou volé. Ce soril,
eux qui, par ruse, nous friponnèrent Je peu d'ar-
gent qui nous restait, et ce fut pour cela que la
lutte s'engagea. Nous avons aussi à nous venger
d'eux, et nous étions partis, le camarade et moi,
dans-l'intention de trouver une occasion de récu-
pérer ce qu'ils nous ont brutalement volé.
Les chercheurs d'or s'étaient mis en cercle au-
tour des interlocuteurs, et prêtaient la plus
grande attention à leurs paroles.
Combien sommes-nous éteignes des placers
où se rendent probablement les Américains, de-
manda Givel, et quel est leur nombre?
-Je crois, répondit Giacomo, qu'ils se rendent
aux placers nouvellement découvertsvers l'ouest;
mais je ne saurais dire à quelle distance ils sont
de ce !ieu; nous sommes bien certainement sur
leurs traces, car j'ai remarqué, avant de vous
avoir atteints, des empreintes de roues de cha-
riots beaucoup plus larges que celles des vôtres,
et plus anciennes ils doivent être rendus au lieu
où ils comptent camper. Quant à leur nombre, il
dépasse trente hommes, et il sera encore aug-
menté d'autres bandes de gens de leur nation.
S'ils ne veulent pas vous rendre votre femme et
votre fille, ajouta-t-il en s'adressant à Durand., il
ne faut pas songer à employer la force, mais la
ruse, et elle est permise contre de pareils brigands.
Givel réfléchissait. Il demanda encore à
Giacomo s'il avait la certitude que c'était cette
bande d'Américains qui avaient enlevé les deux
30 UN MISSIONNAIRE
femmes, et s'il était bien convaincu qu'elle avait
pris la direction des placers de l'ouest.
Je ne puis en douter, répondit-il, et c'est
pour cela que nous suivions la trace de leurs
chariots.
Cela suffit, dit Givel; nous allons aux mêmes
placers, et Dieu aidant, nous vous rendrons vos
parentes, brave Durand. Mais il faut, ainsi que
le dit Giacomo, que nous ayons recours plutôt à
l'adresse qu'à la force. Voici le plan que je pro-
pose et qui, je l'espère, nous conduira à de bons
résultats: bionassociéGillan prendra les d'evants,
il n'est point connu des Américains ni des deux
femrr.es; il se présentera aux placers comme dis-
posé à louer ses services, s'assurera de la prié-
sence des deux femmes, s'abouchera avec'elles,
et nous, campés à distance, attendrons les résul-
tats de cette première démarche. Une fois bien
renseignés, nous nous retirerons plus avant dans
le pays et y chercherons des gisements, car il ne
faut pas songer à s'établir dans le voisinage des
aventuriers venus d'Amérique, quand on veut
travailler honnêtement et paisiblement à faire sa
fortune.
Ce plan fut approuvé, mais Durand père insista
tellement pour accompagner l'associé avec ses
trois fils, que Givel allait céder à ses vives ins-
tances, quand Giacomo leur fit observer que, si
les Américains se trouvaient bien du service des
deux femmes, ni les larmes ni les prières ne
pourraient les amener à une restitution.
Ils vous enverraient une balle dans la tête,
mes amis; le plan doit être mis à exécution tel
EN CALIFORNIE. il
qu'il a été proposé. Jugez donc, ajouta-t il, de
l'émotion qu'éprouveront votre femme et votre
fille en vous voyant dans le campement de leurs
ravisseurs. Tout serait perdu dès que vous
seriez connus.
Au moins, dit Durand d'une voix pleine de
larmes, nous pouvons, sans rien déranger au
plan, suivre Gillan jusqu'à une petite distance du
campement. Je saurai plus tôt quel est le sort
de ma femme et de ma fille.
Je comprends les sentiments qui vous font
ainsi parler, dit Givel, mais loin d'assurer la
réussite de notre plan, vous pourriez le compro-
mettre. En effet, les Américains font bonne garde
autour de leurs campements, et si vous êtes dé-
couverts, ils vous prendraient pour des marau-
deurs et vous enverraient une balle pour to:it
qui vive.
Il fallut bien se rendre à ces raisons, et Gillan,
après s'être entretenu en secret avec Givel, partit
pour cette mission, dont il ne prévoyait pas tout
le danger.
Il serait difficile de dépeindre les anxiétés qui
s'emparèrent du pauvre Durand; il était si habitué
à recevoir coup sur coup les adversités, qu'il
s'attendait aux plus fâcheuses nouvelles; mais il
était revenu aux premiers sentiments de son en-
fance, et il éleva son âme vers le Dieu que le mal-
heureux trouve toujours pour consolateur aux
jours de son affliction. Il pria en silence ses fils
se joignirent à lui; mais leur prière était plus
pleine d'espérance que celle de leur père, car ils
étaient à cet âge où l'espérance sourit toujours,
32 UN MISSIONNAIRE
parce que les illusions de la vie brillent encore
aux yeux de ceux qui commencent leur carrière.
Les renseignements de Giacomo leur avaient re-
donné courage. lis espéraient. Ainsi que nous
l'avons déjà dit, la contrée qu'ils traversaient
était entrecoupée de nombreux filets d'eau, cou-
lant dans de petites valiées plus ou moins tor-
tueuses. Durand et ses enfants s'étaient retirés
derrière un coude fait par la vallée et qui les
mettait à l'abri des regards.
-Père, dit l'ainé des enfants, nous avons été
obligés de céder aux raisons que nous a fait valoir
Givel, mais quelque chose me dit qu'il faut que
l'un de nous suive Gillan s'il lui arrivait un
malheur., nous resterions dans une inquiétude
d'autant plus accablante que personne ne vien-
drait nous en tirer; ne vaut-il pas mieux que je
suive de loin Gillan et que je voie de mes propres
yeux ce qui va se passer?
Le père était trop disposé à suivre cet avis
pour en détourner son fils; aussi se contenta-t-il
10 lui lîire un signe d'assentiment; et le jeune
11 aime, dont le parti était pris à l'avance, de-
manda à son père sa bénédiction, saisit ses ar-
mes, un .sac de provisions, et s'éloigna rapide-
ment dans la direction qu'avait prise Gillan.
Durand était trop honnête et trop franc pour
cacher à Givel la cause du départ de son fils, et
celui-ci, après un instant de silence, dit
-Cela vaut peut-être mieux. Nous allons lais-
:;or les hommes du campement faire leurs prépa-
ratifs pour le départ, et suivre Gillan et Georges
I)urand qui s'avancent, à peu de distance l'un de
EN CALIFOHKIE. 33
2.
l'autre, vers les lieux où ils supposent que lés
Américains se sont établi.
Georges Durand avait vingt-six ans, était d'une
taille élevée et doué d'une force de corps peu or-
dinaire. Son courage était à l'épreuve du danger,
et la trempe de son caractère des plus énergiques.
Il portait à sa mère et à f a sœur une affection si
profonde qu'il eût tout bravé pour opère? leur
délivrance. Dès qu'au détour d'un monticule il
eut aperçu Gillan, il poussa deux ou trois grands
cris et attira son attention. Gillan l'attendit, et
dès qu'ils se furent réunis, Georges exposa à
Gillan la cause de sa course après lui. Gillan s'en
réjouit; il avait réfléchi aux accidents qui pou-
vaient lui survenir en route, et ne fut pas fâché
d'avoir un camarade de la force et du courage de
Georges.
Les larges traces des chariots américains se
retrouvèrent for:ement imprimées sur un sol
humide elles décrivaient plusieurs circuits dans
les lieux montueux. Après une heure de marche,
ils s'arrêtèrent dans un lieu qui avait dû leur
servir de halte; on y voyait çà et là les débris qui
annonçaient que des hommes y avaient pris leur
repas. Tout-à-eoup Georges poussa un cri, se
baissa et releva des cendres et des charbons
éteints une paire de ciseaux.
Ce sont ceux de ma sœur, dit-il avec une
profonde émotion. Dieu soit loué, elle vit, et
j'espère aussi que ma mère est avec elle et vivante.-
Marchons, ne perdons pas un instant la trace des
roues; et il se mit en marche avec tant de rapi-
dité que Gillau avaiL de la peine à le suivre.
34 UN MISSIONNAIRR
Ils descendaient une colline toute ombragée
de grands arbres, quand, dans une clairière que
les chariots avaient suivie, ils découvrirent à en-
viron un demi-mille un chariot autour duquel
quatre ou cinq hommes paraissaient occupés.
Attention, dit Gillan, qui connaissait les
mœurs des aventuriers; ne nous montrons pas
éto,urdiment, mais reconnaissons ces hommes
auparavant.
Georges eut peine à modérer son ardeur, mais
il fut impossible à Gillan de le retenir, quand il
eut découvert deux femmes qui sortaient d'un
abri et que les hommes aidaient à monter dans
le chariot. 11 s'élança comme un trait, en criant
de toutes ses forces
Ma mère, ma soeur me voici, arrêtez!
Le bruit de sa voix fut entendu, les deux hom-
mes sautèrent à terre, regardèrent un instant
vers le lieu d'où arrivaient ces cris. La mère
reconnut son fils, et prenant la main de sa fillc,
elle se mit à com ir, autant que sa faiblesse le lui
permit, vers Georges, dans les bras duquei elle
tomba évanouie. Amélie, sa fille, s'était pendue
au cou de son frère; mais en voyant la pâleur et
l'évanouissement de sa mère, elle se hâta de la
soutenir de son côté.
Georges la souleva entre ses bras comme un
enfant, et reprit sa course vers le lieu où il avait
laissé Gillan. Malgré son émotion, il entendit
derrière lui le bruit des pas de plusieurs hom-
mes. Il dépose rapidement sa mère derrière un
arbre, Amélie se met près d'elle; ensuite se tour-
nant vers les hommes qui le poursuivaient, il mit
EN CALIFORNIE. 35
son revolver à la main, il fit quelques pas en
avant, puis s'arrêta dans une attitude si ferme,
si menaçante, que les deuxhommes qui couraient'
s'arrêtèrent tout-à-coup. Au même instant Gillan
apparut aux côtés de Georges. Ils se trouvaient
donc deux contre deux. Les Américains se con-
certèrent un instant, puis remettant leurs revol-
vers à leur ceinture, ils s'avancèrent avec une
apparence de calme qui n'annonçait point l'in-
téàtion d'attaquer.
Tenons-nous sur nos gardes, dit Gillan à
demi-voix; ils veulent sans doute attendre leurs
compagnons. La partie ne serait plus égale pour
nous. Attendez, je vais aller m'aboucher avec
eux. S'il y a lutte, il faut qu'elle ait lieu aussi loin
que possible des deux femmes.
Il s'avança alors, après avoir aussi remis son
arme à la ceinture. Un des Américains resta en
arrière, c'était faire preuve de courtoisie. Dès
qu'ils furent à portée ordinaire de la voix, l'Amé-
ricain, toujours calme, demanda à Gillan quel
droit-son compagnon avait sur ces deux femmes,
pour les soustraire à leurs protecteurs. Gitlan
lui répondit en anglais, langue que l'interroga-
teur avait employée, qu'il aurait dû reconnaître
ce droit à l'action de la mère et de sa fille.
s Mon camarade, ajouta-t-il, est le fils de cette
dame, le frère de cette jeune fille.
La paix est entre nous, dit alors l'Américain,
et nous félicitons ces pauvres femmes d'avoir re-
trouvé leurs protecteurs naturels elles les
croyaient tués.
Ih s'approchèrent alors l'un de l'autre et se
serrèrent la main.
36 UN MISSIONNAIRE
L'explication fut courte et franche. Après le
véritable combat au milieu duquel la famille
Durand s'était trouvée engagée, comme on le sait,
les membres de la famille Durand s'étaient trou-
vés dispersés; les fils, chargés de leur bagage,
avaient eu à lutter pour le préserver et n'avaient
pu veiller sur leur mère et leur soeur celles-ci,
poussées par la foule dans une autre direction
que celle qu'ils avaient prise, furent entraînées
dans un quartier éloigné, et dépouillées de .ce
qu'elles portaient. Réduites au désespoir et ne
pouvant obtenir d'une populace turbulente ou
affairée aucun renseignement sur leurs parents,
elles crurent qu'ils avaient péri dans la bagarre,
et ne sachant où se retirer, dans une ville où peu
de personnes parlaient le français, elles s'étaient
trouvées presque heureuses de l'offre que fit un
Américain déjà âgé, de les retirer chez lui et de
les conduire aux placers, où cet Américain allait
se rendre avec une troupe de compatriotes. L'aide
de deux femmes qui paraissaient intelligentes
leur serait profitable. Du reste, elles avaient été
traitées avec plus d'égards qu'on ne devait en at-
tendre d'aventuriers tels qu'ils étaient. Ce témoi-
gnage fut rendu par les deux femmes, et la paix
était donc assurée des deux côtés. Georges ne
pouvant laisser sa mère et sa sœur sous la garde
;du seul Gillan, reprit lentement avec elles le
chemin du campement de Givel, mais il promit
aux Américains de leur conduire son père et ses
frères pour les remercier de la protection qu'ils
avaient accordée à des personnes qui leur étaient
3i chères.
EN CALIFORNIE. si
Ce ne fut que vers le milieu du jour suivant
qu'ils rejoignirent Durand père et les associés.
Il serait impossible de décrire la joie et le bon-
heur du reste de la famille quand Georges revint
et leur annonça à l'avance que sa mère et sa soeur
se trouvaient à une très petite distance sous la
protection de Gillan, Durand parut nomme
frappé de stupeur, puis des larmes tombèrent de
ses yeux, et ne pouvant articuler aucune parole,
il saisit son fils dans ses bras et fondit en larmes.
Allons les trouver! telles furent les pre-
mières paroles qu'il prononça; et il se mit en
route, suivi de ses deux autres fils et dirigé par
Georges. Celui-ci fut accablé de questions et
raconta ce qu'il avait appris des Américains et
ce qui avait été confirmé par sa mère et par sa
soeur. A la vue de son mari et de ses autres fils,
madame Durand se jeta entre tous leurs bras ou-
verts et fondit en larmes, mais ces larmes étaient
de joie et de bonheur ce fut un spectacle vrai-
ment attendrissant de voir ce groupe, compose
des membres de la même famille, se prcsser dans
les bras les uns des autres, prono ..oer des paroles
sans suite, pleurer, puis s'embrasser encore,
Femme, enfants, dit le père qui avait repris
un peu de calme, il nous reste un devoir à rem-
plir remercions la divine Providence qui nous
a si miraculeusement réunis, quand nous devions
nous attendre à ne plus nous revoir.
Ces paroles furent comprises, et tous au mère
instant tombèrent à genoux et répétèrent l'action
de grâce que le père adressait au ciel. Cet acte
religieux rendit le calme à tous ces cu:urs si pro-
38 UN MISSIONNAIRE
fondément émus. Ce fut avec un ton calme, mais
les yeux rayonnants de bonheur, qu'ils revinrent
aux chariots où Givel et ses amis les attendaient
avec impatience.
Madame, lui dit Givel avec respect, notre
campagne dans les placers sera heureuse, car
elle commence sous les auspices les plus favora-
bles. Notre vie sera plus douce, et, quand à la fin
d'une pénible journée nous reviendrons fatigués,
nous rentrerons tous en famille.
IV. DISPARITION DES DEUX AVENTURIERS. RECIT DE
MADAME DURAND.
La petite troupe des chercheurs d'or se trouve
donc augmentée de deux personnes qui leur se-
ront- bien utiles, et qui rendent le calme et le
bonheur à la famille Durand. Ce fut après quel-
ques heures de repos que le père demanda à la
mère de famille le récit de ce qui leur était arrivé
depuis le jour de leur douloureuse séparation;
mais il lui fit cette demande en tremblant et à
l'écart.
Je puis faire mon récit en présence de tous
vos amis, lui répondit doucement madame Du-
rand il ne faut pas que le plus léger nuage
obscurcisse la réputation de la mère et de la fille.
Appelez vos amis, il est nécessaire qu'ils m'en-
tendent.
Aü grande étonnement de tous, les deux aven-
EN CALIFORNIE. 39
tuners, les derniers admis dans la société,
avaient encore disparu; ce qui avait empêché
qu'on l'eût remarqué, c'est que la scène touchante
du retour de la mère et de la fille avait captivé
tous les esprits. On les appela en vain, on les
chercha du regard de tous les côtés. Il fut bien
prouvé qu'ils avaient quitté la société. Ce qui le
prouva encore mieux, c'est qu'on reconnut qu'ils
avaient emporté deux fusils, un sac de balles et
de poudre. En faisant des recherches, on trouva
un chiffon de papier sur lequel étaient tracés ces
mots au crayon
« Nous nous retirons, parce qu'avec vous nous
» ne pouvons plus accomplir notre projet. Ce
» que nous emportons nous est strictement né-
» cessaire, mais nous vous le payerons avant
n qu'il se soit écoulé bien du temps. »
Cette déclaration ne rassura pas complètement
la société qu'ils quittaient si inopinément; mais
enfin ils comprirent que si ces deux hommes
avaient voulu leur nuire par méchanceté, ils au-
raient pu leur faire un tort plus considérable que
celui qu'ils leur avaient fait. Ils se rassurèrent
donc et vinrent entendre le récit de madame
Durand.
« Quand nous fumes engagées dans la mêlée,
dit-elle, ma, lille se trouva arrachée de mes côtés,
je me jetai à sa poursuite, traversai au milieu des
combattants une foule furieuse. Je fus jetée tantôt
d'un côté tanlôt de l'autre, mais je ne perdis pas
de vue la coiffure de ma fille que j'entendais
m'appeler. Poussée par le désespoir je trouvai
une force surhumaine, je me lis un passage et
40 UN MISSIONNAIRE
parvins auprès de ma pauvre Amélie, qu'on n'en-
levait pas, mais que la foule emportait, et de la-
quelle elle ne pouvait se dégager. Ce fut alors,
n.on ami, ajouta-t-elle en s'adressant à son mari,
que je pensai à vous et à mes fils. Mais où vous
retrouver? les rues étaient encombrées de gens
dont les uns se retiraient en hâte du théâtre de la
lutte, et les autres y couraient, heurtant, renver-
sant tout ce qui se trouvait sur leur passage.
Nous nous réfugiâmes sous un hangar, d'où un
homme nous chassa brutalement. Eperdue de
douleur, perdant la tête, je saisis Amélie par la
main et me mis à courir pour m'éloigner de ces
lieux. Un homme âgé vint à passer, il était suivi
d'un nègre qui portait un fardeau; il fut touché
de ma douleur et m'adressa la parole, mais je ne
compris point son langage; de son côté il ne
comprit pas le mien. Enfin il me fit signe'de le
suivre, et nous conduisit dans une grande maison
de bois, où il nous fit signe de nous asseoir et
sortit aussitôt. Je fus tentée de sortir aussi, mais
ce que j'avais vu et souffert m'épouvantait encore
tellement que je résolus de rester, espérant que
vos recherches finiraient par nous faire retrou-
ver. Environ une heure après, l'homme qui nous
avait introduites dans sa maison revint. Il était
accompagné d'un petit homme qui parlait le
français. Alors je.pus lui faire connaître me posi-
tion. Il en parut touché.
» Votre mari, me dit-il, doit se rendre aux
placers, mes associés et moi partons demain pour
nous y rendre aussi le temps me manque pour
faire prendre des renseignements sur son compte;
EN CALIFORNIE. 41
cependant j'ai détaché à l'instant mêmes un homme
pour aller aux informations; il disait vrai;
s'il parvient à découvrir votre famille., vous lui
serez rendue; s'il n'y parvient pas, je vous pro-
pose de nous accompagner, vous serez traitée
vous et votre tille avec tous les égards et tout le
respect que votre sexe et votre position exigent
si cela vous convient, dites-le-moi, franchement
et comptez sur moi.
» Je ne pus que le remercier de ses bonnes dis-
positions, et attendre le résultat des renseigne-
ments cherchés. Le soir même, j'eus la douleur
d'apprendre qu'il était resté beaucoup de morts
sur le terrain, et de voir plusieurs objets qui nous
appartenaient entre les mains de l'homme envoyé
aux renseignements mais pas une seule nouvelle
de ma famille.
» Elle aura péri dans la bagarre, me dit
tristement Jones Kalmen, acceptez ma propo-
sition.
» Le lendemain nous partîmes; Jones eut la
bonté de nous faire préparer un chariot bien
abrité, et depuis que nous sommes en route, je
n'ai eu qu'à me louer de ses attentions et de celles
de tous ses compagnons. Si nous sommes restés
en arrière, c'est qu'une des roues de notre chariot
s'est brisée j'en remeroie le ciel, car c'est à cette
circonstance que je dois le bonheur d'être réunie
avec vous. a
Après ce récit, tout le monde comprit que l'on
devait aller trouver l'Américain Jones, et lui
prouver qu'il n'avait pas obligé des ingrats.
Durand et ses fils partirent et n'eurent pas beau-
42 UN MISSIONNAIRE
coup de chemin à faire pour rejoindre les Améri-
cains, qui marchaient lentement, à cause de la
difficulté que trouvait leur chariot pour s'ouvrir
un passage dans une contrée où les ch.emins
n'étaient point encore suffisamment tracés. Ils
furent amicalement accueillis, et quand Joncs eut
vu trois jeunes gens vigoureux, il songea à ses
propres intérêts et proposa au père Durand de
l'associer à ses recherches.
-Je le ferais avec d'autant plus de plaisir, lui
répondit celui-ci, que je vous dois une reconnais-
sance éternelle; mais je suis déjà associé à plu-
sieurs compatriotes qui m'ont rendu des services
que je ne puis oublier, et d'ailleurs je suis engagé
par iaa parole.
Jones resta un instant en silence, puis il dit à
Durand
Mais pourquoi vos associés ne se réuni-
raient-ils pas à nous, nous y gagnerions tous?
Allez leur faire cette proposition; s'ils l'acceptent
vous viendrez m'en prévenir, nous marcherons
avec lenteur et nous pourrons nous entendre
avant d'arriver aux placers.
Durand le quitta satisfait de sa franchise et très
disposé à accepter sa proposition; mais Givel ne
fut pas si facile à entraîner.
Nous sommes assez nombreux, dit-il, pour
nous défendre, et les associations nombreuses ne
réussissent jamais nous pouvons voir cet Améri-
cain, nous entendre avec lui pour nous établir
dans les mêmes gisements et nous secourir au
besoin, mais ne formons pas avec lui d'autre as-
sociation. Les intérêts brouillent les meilleurs
EN CALIFORNIE. 43
amis, à plus forte raison pourraient-ils brouiller
des hommes étrangers par la nation et par les
mœurs.
Givel avait raison, Durand le comprit et n'in-
sista plus; seulement il retourna promptement
vers Jones et lui fit part des intentions do ses as-
sociés. Jones en parut contrarié, mais il ap-
prouva le plan de Givel, indiqua la route qu'il
devait suivre et donna tous les renseignements
sur la contrée où il voulait établir ses recher-
ches, afin qu'on pût l'y aller rejoindre. Ce qui
venait de se passer avait retardé la marche, et les
chercheurs d'or avaient hâte de se .mettre à l'œu-
vre. Ils pressèrent donc leur marche et parvin-
rent au commencement de la nuit dans une petite
plaine où ils voulaient établir leur campement;
mais l'eau manquait; il fallut avancer plus loin
et en chercher; le voisinage d'un bois leur fit es-
pérer qu'ils y trouveraient quelque ruisseau ou
quelque source. Un des fils Durand et le serviteur
pénétrèrent dans ce bois et y ayant découvert un
filet d'eau, ils revinrent en prévenir le reste de la
troupe. On établit donc le campement de la nuit
sur la lisière du bois, là où le cours d'eau descen-
dait dans un petit ravin. Quel ne fut pas leur
étonnement quand, ayant barré le passage à
l'eau pour que les chevaux pussent boire, ils vi-
rent briller dans le lit du ruisseau, à l'endroit où
il était à sec, des parcelles brillantes.
C'est de l'or, s'écria Givel tout joyeux; nous
n'aurons pas la peine d'aller en chercher plus loin.
En même temps, il remplit une sébile du pré-
cieux métal mélangé à un sable très fin et à des
44 UN MISSIONNAIRE
molécules terreux, et la balançant dans sa main,
il dit à ses associés
Mes amis, notre fortune est faite, n'allons
pas plus loin. Ce n'est pas du sable et de la terre
qui ont ce poids.
On l'entoune avec empressement; chacun sou-
lève la sébile et reconrraît que son poids prouve
la présence de l'or, mais est forte proportion.
Ce fut avec joie qu'on établit le campement qui
ne devait plus être seulement pour une nuit, mais
pour toute la durée de la campagne. Ils s'assirent
en cercle autour du brasier qui cuisait les
aliments du soir, en se félicitant de leur bonne
fortune.
Tenons conseil général, dit gaiement Givel;
que chacun émette son avis, car nous avons plus
besoin de précautions que jamais. Nous nous
trouvons ici sur le passage des aventuriers qui,
comme nous, viennent chercher fortune de toutes
les parties du monde. Si notre découverte est
connue, ils accourront comme des loups pour
partager le butin. Mon avis serait d'établir ici, à
quelques distance du bois, une posada, comme
disent les Américains du sud, et de faire semblant
de nous,livrer au défrichement du sol. Nous re-
cevrons des visites fréquentes. Ëh bien! joignons
une autre industrie qui nous deviendra presque
aussi profitable que la recherche de l'or. Notre
posada servira de lieu de halle, et nous y tien-
drons toutes les choses nécessaires aux cher-
(,lieurs les bénéfices seront énormes; celui qui
trouve en un jour une valeur supérieure à celle
qu'il obtiendrait en un mois du travail le plus
EN CALIFORNIE. 4S
productif, paie l'objet le prix qu'on lui en de-
mande d'ailleurs, le payât-il un tiers plus cher
qu'à la ville, il gagnera toujours deux journées de
marche pour aller et deux pour revenir, et les
Américains, qui occupent ces contrées, disent
toujours que le temps est de l'argent.
Tout en ayant l'air de nous occuper à !a posada,
du défrichement du sol, nous travaillerons à la
recherche de l'or; mais avant tout il faut que
nous remontions à la source de ce cours, c'est là
qu'est le gisement précieux.
Tous comprirent que Givel avait ouvert le seul
avis qu'il était convenable de suivre, et la recher-,
che proposée fut fixée au lendemain, car les
événements de la journée et la fatigue de la mar-
che avaient rendu le repos nécessaire. Une .sen-
tinelle fut placée auprès des chariots que l'on
,avait établis de manière à ce qu'ils formassent
un carré dans lequel les chevaux se trouvaient
renfermés. Les hommes couchaient dans les cha-
riots tout habillés, et l'arme à la portée de la
main. Les songes seuls purent troubler le som-
meil du petit camp.
U. ALARMF DÉCOUVERTE MYSTÉRIEUSE.
Dès le point du jour, Givel et deux des fils
Durand prirent leurs armes, et remontant le
cours du ruisseau, arrivèrent, après deux heures
de marche, à travers des buissons eL des plantes
46 UN MISSIONNAIRE
aquatiques, au pied d'une montagnes dénudée,
sans apparence même d'aucune végétation. Le
rocher s'offrait tout nu, d'un rouge sombre et
dentelé dès sa base. La source du ruisseau sor-
tait entre des blocs énormes et bouillonnait à la
surface d'une petite nappe d'eau d'environ trois
mètres d'étendue. Givel poussa des cris de joie
en voyant, à travers la limpidité de cette eau, un
sable tapissé de parcelles brillantes; il y plongea
la main et en retira une poignée de parcelles
d'or.
Voilà le véritable Eldorado! s'écria-Ul,
tâchons de le conserver pour nous,
Ils en retirèrent une grande quantité qu'ils la-
vèrent dans le ruisseau même, selon l'ancien
usage, et revinrent au campement avec environ
un kilogramme d'or pur.
Givel était actif, intelligent et d'une adresse
admirable. En peu de jours, la posada fut cons-
truite et les instruments propres à l'extraction
de l'or mis en état d'être employés. Le travail fut
ainsi divisé trois membres de la famille Durand,
avec le serviteur que l'on n'avait pas voulu initier
à la découverte, furent laissés à la posada le
reste de la troupe, avec une tente et deux chiens,
se rendit à la source avec des provisions et bien
armés. Ils devaient y rester jusqu'à ce qu'ils eus-
sent recueilli assez d'or pour le mettre en sûreté,
en cas d'attaque ou de surprise.
Nous allons donner une idée de la posada, afin
que le lecteur puisse mieux comprendre ce qui
va suivre. Sur un plan de vingt pieds de longueur
et de quinze enlargeurt on avait élevé des parois
EN CALIFORLYIT. 4?
en troncs d'arbres; le corps des chariots formait
la toiture, et les roues les deux extrémités de la
muraille. Deux cheminées étaient pratiquées des
deux côtés de la parai du côté du nord, et ser-
vaient l'une à faire cuire lès aliments, et l'autre
à l'usage intérieur de la société. Un petit nppar-
tement avait été ménagé dans le fond pour la
famille Durand. Le père de cette famille acheva,
avec le serviteur, les travaux intérieurs, tandis
que les autres étaient occupés à la recherche de
l'or. Sous l'appartement de la famille, on avait
ménagé une cave recouverte des planches qui
avaient formé les côtés de deux chariots, et c'est
dans cette cachette que l'on devait entasser l'or
apporté de la source du ruisseau.
Comme cet établissement devait recevoir les
pionniers qui allaient et revenaient, leur fournir
ce que l'on fournit dans les hôtelleries, et en plus
des instruments de travail, des provisions de
toute espèce, ils avaient élevé un hangar et une
vaste salle, afin de n'introduire aucun étranger
dans l'intérieur de l'habitation principale. Cet
établissement avait donc tout l'aspect d'une
hôtellerie et d'un magasin. Tandis qu'ils étaient
encore occupésà ces travaux, ils reçurentlavisite
de Jones et de deux autres Américains.
Nous sommes revenus sur nos pas, dirent
ceux-ci, parce que ne vous voyant point arriver,
nous avons craint qu'il ne vous fût arrivé quelque
accident.
Ils furent parfaitement accueillis par la petite
société, qui se garda bien de leur faire part de sa
découverte, et dès qu'ils eurent' connu lesiateu-
48 UN MISSIONNAIRE
tions des associés, ils retournèrent à leurs tra-
vaux dont ils racontaient merveille, peut-être
pour déterminer Givel et Durand à se joindre à
eux, car ils sentaient la nécessité d'avoir des
amis dans les riches placées où ils travaillaient,
et qui pouvaient leur être disputés par de nou-
veaux aventuriers, ordinairement peu scrupu-
leux.
Depuis huit jours la société est établie; les
travaux les plus urgents sont terminés, et les
hommes qui travaillent à la source du ruisseau,
sont parvenus à y découvrir deux veines d'or
puissantes, mais d'une extraction pénible, car il
fallait briser le rocher qui les renfermait. Les
parcelles d'or extraites, du cours d'eau formaient
déjà un monceau assez considérable, et tout pro-
mettait une riche moisson, quand une découverte
imprévue vint jeter l'inquiétude parmi les travail-
leurs. Un soir, du.haut d'un rocher, ils aperçurent
un feu brillant à une assez grande distance, mais
à l'écart de la route que suivaient ceux qui se
rendaient auxplacers de l'ouest. Avait-on décou-
vert de nouveaux gisements et allaient-ils avoir
des voisins peut-être dangereux? Ce furent les
premières questions qu'ils se firent. Cependant,
comme ils ne voyaient que la lueur d'un seul feu,
ils en conclurent que, si des aventuriers s'étaient
établis dans leur voisinage, ils ne devaient pas
être nombreux. Cette réflexion les rassura un
peu; néanmoins, ils se tinrent sur leurs gardes
et envoyèrent chaque soir un homme sur le
rocher, afin de surveiller et de s'assnrer si If fpn
avait encore brillé. Le rapport de cette espèce de

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