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Un monde parfait. Géographies de l'Amérique imaginaire

De
248 pages
En vingt-deux chapitres ponctués d'éléments géographiques, minéralogiques, urbains, topographiques, l'auteur reconstruit un contre scénario de la culture post capitaliste en suivant une route de l'imaginaire nord-américain suspendue entre l'incessante demande d'émancipation politique, culturelle, raciale, de genre et les terribles rechutes sociales, économiques, symboliques et symptomatiques.
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post-capitalisme – de pâles héritiers des tramps chapliniens défiant la ville
Geografia Economica VI
Alessia J. MAGLIACANE
UN MONDE PARFAIT Géographies de l’Amérique imaginaire
Série Arts vivants
OUVERTUREPHILOSOPHIQUE
Un monde parfait
Géographies de l’Amérique imaginaire
Collection « Ouverture philosophique » SérieArts vivantsDirigée par Jean-Marc Lachaud, Professeur à l’Université de Strasbourg et par Martine Maleval, Maître de conférences à l’Université Paul Verlaine – Metz La sérieArts vivantsa pour objectif de publier des ouvrages individuels ou collectifs, affirmant des parti pris esthétiques se confrontant aux enjeux des théories et des pratiques scéniques qui e s’exprimèrent au cœur de la modernité du XX siècle et qui, plus particulièrement, se déclinent depuis quelques années dans les domaines de la performance, du théâtre, du théâtre de rue, du théâtre gestuel, du théâtre de marionnettes, de la danse, du cirque… Quelques champs seront en ce sens privilégiés, concernant : - le développement de pratiques transversales bousculant les repères établis et les normes à partir desquelles étaient jusqu’alors appréciée et évaluée la création scénique, et qui effacent les frontières reconnues tant entre les arts qu’entre ceux-ci et d’innombrables petiteset qui facilitent le déploiement d’un art scénique formes hors limites, - la représentation et la mise en scène de corpsindisciplinaires, qui s’insurgent contre les conventions dominantes et fomentent d’intempestifs débordements salvateurs, en bricolant sans modèles pré-établis et en dérobade constante, de troublantes et de provocatrices figures en tension, - les rapports complexes entre esthétique et politique, les nouvelles formes d’engagement et l’analyse de démarches, d’œuvres et de spectaclesradicaux qui, refusant la logique de la domination et la soumission aux aliénations contemporaines, participent à l’émergence d’uneesthétique de l’émancipation.Dernières parutions Dominique BERTHET et Jean-Marc LACHAUD,Jean-Michel Palmier. Arts et sociétés, 2012. Lydie REKOW-FOND, Paul-Armand Gette, la passion des limites, 2012.Jean-Marc LACHAUD et Olivier NEVEUX (dir.),Une esthétique de l’outrage ?, 2012.
Alessia J.Magliacane
Un mondeparfait Géographiesdel5Amériqueimaginaire
© L’Harmattan, 2013 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-00173-9 EAN : 9782343001739
As for a large number of the human beings expelled to make room for the game of the Duke of Atholl, and the sheep of the Countess of Sutherland, where did they fly to, where did they find a home? In the United States of America. MARX,The Duchess of Sutherland and Slavery, inThe Peoples Paper (1853) Asesinado por el cielo, entre las formas que van hacia la sierpe y las formas que buscan el cristal, dejaré crecer mis cabellos. Con el árbol de muñones que no canta y el niño con el blanco rostro de huevo. LORCA,Vuelta de Paseo, dansPoeta en Nueva York(1929-30)
Le monde naturel Dans son dernier travail sur leCapital, Fredric Jameson (re)présente les problèmes ontologiques de la transformation de la terre en propriété privée 1 par les figures spécifiques historiques de laséparation marxienne. La définition de la notion de capital présente des difficultés que lon ne rencontre pas pour largent : Le capital est essentiellement uncapitaliste; mais, en même temps aussi, un élément de lexistence du capitaliste distinct de celui-ci, ou encore on peut dire que cest la production en général qui est le 2 capital. Ainsi, Marx écrit à la fin de la première partie des grandes lignes de sa critique à lDans sonGrundrisse »). économie politique (« RepresentingCapital, une relecture du premier livre duCapitalla lumière notamment à des Grundrisse, Jameson peut donc écrire : In the case of capitalist, something of a mystery persists and will never wholly be explained away. We must return and follow an alternative route, that of the production 3 of the other half of the combination, namely the working population. Dans sonprincipium individuationis, qui constitue le moment philosophiquement déterminant dans le discours sur la valeur, le capital présuppose le procès historique de la séparation. Cest grâce à ce procès que le capitaliste vient sinsérer comme figure historique spécifique de la dominationidéaliste » du sujet, de même que le dans la prédication « travailleur salarié sinscrit comme figure historique spécifique de
1  JAMESON,RepresentingCapital [2011]. Incontournable, l’analyse de RosaLUXEMBURG, L’accumulation du capital[1913,pour une récente analyse détaillée, aussi David1976] ; HARVEY,Limits to Capital[2006]. 2 MARX,Manuscrits de 1857-1858[1980 : 452]. Les citations dans le texte sont reproduites dans la traduction française. Nous avons préféré la citation originale dans les cas suivants : 1) il y a une différence significative dans la version traduite ; 2) pour la complexité ou la sonorité du texte, la traduction perdrait le caractère même du texte (ex: la prose de Toni Morrison ou de Thomas Pynchon) ;3) il n’y a pas de traduction. Les citations ne sont pas utilisées comme un simple accompagnement au texte, mais font partie intégrante du rythme de cet ouvrage. Au moment del’impression de ce livre, des problèmes de droits d’auteur nous ont empêché d’introduire des photogrammes tirés des plusieurs films qui composaient également ce rythme. Nous avons donc préféré d’en laisser une trace dans la filmographie finale. 3  JAMESON,RepresentingCapital [2011 : 78, 80]. Aussi, JAMESON,The vanishing mediator[2009].Traduisant l’expérience de vie des travailleurs, le trope historique de la séparation permet de représenter la transition des modes de production antérieurs et des façons dont le travailleur se rapporte aux conditions de travail d’une manière nouvelle et plus productive, permettant également de venir à l’autre bout de l’histoire, à savoir aux« pré-conditions fondamentales qui concernent le capital aussi bien que les capitalistes ».
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4 lexploitationDans le processus dumatérialiste ».  dans sa prédication « 5 discours capitaliste, il sagit de différentes stratégies du jouir. Par cette insistance foncièrement temporellele principe sur dindividuation, ce qui se réalise nest pas seulement une unité de ce qui est séparé. Par ailleurs, comme lexplique Theodor W. Adorno dans son dernier 6 cours donné à l, cuniversité de Frankfort en 1968 est précisément une unité qui se réalise, se conserve vive et se reproduit dans les soupirs et les gémissements et le coût dinnombrables sacrificespar le mécanisme de la séparation, de labstraction, en tant que seule force de médiation parmi les 7 hommes, une force totalitaire interne à la société etdela société elle-même. Le capitalisme encourage, oblige en effet à lauto-évolution mais, comme lécrit Marx, uniquement dune façon limitée et déformée,sopposant de ce fait à une communication structurée comme émotion, oùacceptation et intériorisationles composantes d constituent une réorientation émotionnelle vers le monde intérieur et extérieur à un niveau supérieur 8 dorganisation.
4 Éclairantes sont lesSpéculations éparses sur la question de la valeurdans SPIVAK,En d’autres mondes[1987, 2009 : 279]. Dans la mesure où les deux prédications sont des concepts du sujet, « elles sont des présentations-substituts métaphoriques non reconnues du sujet ». 5 La lutte qui a pour enjeu la distribution de cette plus-value « induit seulement les exploités à rivaliser sur l’exploitation de principe, pour en abriter leur participation patente à la soif du manque-à-jouir ». LACAN,Radiophonie [1970, 2001 : 434-435]. Pour Lyotard,économiste libidinal’, l’exploitation était généralement vécue, y compris par les premiers ouvriers de l’industrie, comme une forme de jouissance érotique.LYOTARD,Économie libidinale[1974 : 136-138]. Pour une discussion, voir ANDERSON,Les origines de la postmodernité[1998, 2010]. Dans les termes de l’analyse esthétique du postmodernisme développée par Fredric Jameson, nous ne pouvons pas saisir l’esprit et le dynamisme de l’imaginaire post-capitaliste, si nous ne concevons pas cette augmentation de l’intensité comme une simple compensation, comme un moyen de (se) persuader, de faire de la nécessité, plutôt qu’une vertu, un plaisir réel, unejouissance qui transforme la résignation en émotion et nous accoutume « à la présence menaçante du passé et de sa prose ». JAMESON,Le postmodernisme [1991: en particulier la conclusion, 2007 « Élaborations secondaires »]. 6 ADORNO,Einleitung in die Soziologie[1968, 1993]. 7  Alors que le « social »est l’antithèse même du« commun » et donc du monde chez Hannah Arendt. Voir ARENDT,Condition de l’homme moderne[1958, 1983]. Pour une version récente de l’antithèse, voirNEGRI,Inventer le commun des hommes[2010]. 8 Dans le processus d’individuation, l’incorporation du monde extérieur, dont l’individu est une réaction aussi bien qu’une manifestation, est essentielle en tant que partie du moi-même. « This was how I began to build an individual » dit Nick Shay, le protagoniste du romanUnderworldde Don DeLillo, dans ses souvenirs du Bronx et de ses dix-sept ans vécus dans ce quartier. Adulte, après avoir commis un meurtreà l’âge de 17 ans, sans prédétermination ni culpabilité, presque porté par le flux (énergétique) des êtres et des choses familières et sans relâchedérangeantes de son petit univers, Nick répond par une formule à celui qui lui demande d’où il venait : «Je mène une vie paisible dans une maison sans prétention d’une banlieue de Phoenix. Pause. Commequelqu’un dans le programme de protection des témoins». DELILLO, Outremonde[1997, 1999 : 72]. Joanne Gass observe : « Nick chooses not to devote hiscomplete attentionto his history ; he chooses instead toescape the things that made [him]by learning words. Language, and Nick’s mastery of it, creates the coherent, orderly ‘Imoves west, who until he finally ends up in Phoenix ».GASS,In the Nick of Time[2002 : 124-125].Underworldest ainsi une mise à jour du motif américain du « hero in space » (voir le classique de LEW IS,The American Adam[1955, 1959]), plongeant le personnage en unequest, infinie et insatisfaisante, du sens qui se déroule dans l’espace extérieur jusqu’à atteindre l’hyper-réalité de l’espace virtuel. Voir aussi WEST,The American evasion of philosophy[1989].
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Dans ses nombreuses tentatives de déconstruire et libérer une psychologie de la profondeur de ses tendances introverties et subjectivistes, le psychologue marxien, freudo-jungien, James Hillman, a toujours souligné que la réponse esthétique niée estl’expression d’une idée dun Soi immanent poussé vers un destin individuel fondé sur une force invisible ou sur une argumentation introvertie, voire paranoïde, qui se manifeste dans ses multiples variantes depuer æternus, complexe maternel, arrogance américaine, privilège de lhomme blanc, personnalité narcissique. Nous sommes inconscients de nos réponses esthétiques mais cest dans nos ajustements à un monde soffrant esthétiquement que linconscient collectif 9 politique se cache aujourdhui. En suivant une tripartition désormais classique des phases historiques du capital, contemporaines des trois périodes esthétiques définies par Jameson  le réalisme, le modernisme et le postmodernismemarché »,, « « empire », « réseau global » sont ici considérés comme lemonde naturelde l’Amérique démocratique, de ses espaces pour la vie et la survie et de ses correspondances normatives. Cest le monde naturel comme figure de dissolution de lensemble, de la totalité dans laquelle lhomme se reproduit « en une dimension déterminée » qui revêt son caractère de phénomène 10 démocratique de la « forme bourgeoise limitée » par quelque chose qui demeure en retrait et ne se montreque dans des circonstances particulières. Parmi les effets les plus persistants de ce formalisme bourgeois, lillusion de la temporalité linéaire, sur laquelle lespace se déplace, a irréversiblement conditionné les sciences de la nature, de lunivers physique, de lhomme. Ce symptôme dinvisibilité, comme nous pouvons le lire « en transparence » 11 dès les premières pages deLire le Capital, est exclu par définition des différents niveaux de la domination structurelle et engendre, par chacune des phases historiques du capital, un type despace qui lui est propre, un Unheimlichkeit spécifique, dans sa double acception dun espace familieretcaché, crypto-typiqueetLe projet de changer le monde, énoncé karstique.
9  Comme on lit dans la préface italienne au volume contenant certains de ses écrits qui conjuguent esthétique et politique, beauté et ville : « Questa svolta in direzione del profondofuori’, fu di lì a poco rinforzata dal mio trasferimento, nel gennaio 1978, dall’Europa a Dallas, nel Texas. In questa città, così fortemente estroversa, era in corso la costruzione dei più importanti luoghi pubblici, e le relazioni fra politica, bello e brutto, erano negli occhi di tutti, nella mente di tutti ». HILLMAN,Politica della bellezza [2005 :City and Soul (1978) ;The practice of beauty(1998) ;The natural, the literal and the real(1996)]. 10  Dans le manuscrit de 1857-1858 (Grundrisse), qui aurait constitué, avec de nombreuses différences, la base thématique duCapital, Marx distingue entre l’«époque moderne », le « monde moderne » et sa « forme bourgeoise limitée ». La bourgeoisie moderne est « vulgaire », parce qu’elle« apparaît satisfaite de soi », ne saisissant pas les possibilités humaines révélées par ses propres activités.Tout le reste, ce qui ne peut pas être commercialement exploité, est radicalement refoulé, se dessèche par désuétude ou n’a jamais la moindre chance d’être mis en lumière. Tout leresteest un potentiel qui briserait le pouvoir de la bourgeoisie. 11 « Certes, nous avons tous lu, nous lisons tousLe Capital. Depuis près d’un siècle bientôt, nous pouvons le lire, chaque jour, en transparence, dans les drames et les rêves de notre histoire, dans ses débats et ses conflits, dans les défaites et les victoires du mouvement ouvrier, qui est bien notre seul espoir et destin. Depuis que nous sommesvenus au monde, nous ne cessons de lireLe Capital». ALTHUSSER,Du « Capital » à la philosophie de Marx[1965, 1996 : 3].
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