Un mot sur l'expédition de M. le duc d'Aumont, par Mme Adelle R... de B...y . Histoire de ma première condamnation à mort, par le Cher R... de B...y

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L.-P. Sétier (Paris). 1817. France (1814-1824, Louis XVIII). 76 p. ; in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1817
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UN MOT
SUR L'EXPÉDITION DE M. LE DUC
D'AUMONT.
HISTOIRE
DE MA PREMIÈRE CONDAMNATION
A MORT.
DE L'IMPRIMERIE DES LANGUES ORIENTALES
DE L.-P. SETIER.
UN MOT
SUR L'EXPÉDITION DE M. LE DUC
D'AUMONT,
Par Mme. ADELLE R DE B...Y.
HISTOIRE
DE MA PREMIÈRE CONDAMNATION
A MORT.
Par le Chevalier R DE B...Y.
CHEZ
A PARIS,
L.-P. SETTER, Imprimeur-Libraire,
Cloître Saint-Benoît, N°. 21,
Et chez les Marchands de Nouveautés.
UN MOT
SUR L'EXPÉDITION
D E
MONSIEUR LE DUC D'AUMONT,
Faite en Normandie , avec cent trente
Volontaires Royaux, le 2 juillet
1815.
N E louer les belles actions qu'après la mort
de celui qui les a faites, c'est, pour fuir l'accu-
sation de flatterie , tomber dans un excès con-
traire, c'est n'être juste qu'à demi. Eh ! pour-
quoi l'homme qui a rempli ses devoirs , qui
s'est signalé par sa valeur, par son dévouement
à la plus noble , comme à la plus juste des.
causes , dont la vie a été un continuel sacrifice
de sa fortune et de son sang, ne receyrait-il pas
de son vivant la récompense qui lui est due ?
Quoi ! parce que cet homme généreux et fidèle
se trouve être un grand Seigneur, il me sera
I
(6)
défendu de lui rendre justice? Je ne pourrai
louer ses belles qualités, citer ses actions hé-
roïques, sans être soupçonnée d'un but secret ?
Mais si je n'ai besoin ni de sa protection, ni
de sa fortune; si je l'aime uniquement pour lui,
si je ne lui demande jamais rien; que direz-
vous , êtres malveillans, qui voyez la corrup-
tion partout et la vérité nulle part? que direz-
vous, méprisables envieux qui, semblables aux
harpies de la fable, souillez tout ce que vous
touchez? Ce que vous direz? que m'importe !
ce n'est pas à vous que je veux plaire; car ma
devise fut toujours l'Honneur, mes Princes
et ma Patrie.
La noblesse, qu'on tient de ses ayeux, n'est
dédaignée que par celui qui l'ambitionne sans
pouvoir y atteindre. Cependant, si un grand
Seigneur n'avait d'autre lustre que celui-là , ce
ne serait pas assez pour sa gloire et pour son
Roi. Grâce au ciel je vais parler d'un plas digne
sujet! Je me tairais si ma plume n'avait que
des traits communs à citer. Honte éternelle à
celui qui a déshonoré les héros de sa race; il
est plus coupable que le dernier des hommes.
Honneur à l'héritier des vertus et des hauts
faits de ses pères ; honneur à Monsieur le duc
d'Aumont.
Sa famille est une des plus anciennes de la
(7)
monarchie ; elle s'est toujours signalée dans nos-
guerrés civiles par sa valeur et sa fidélité. Etre
fidèle à son Roi, c'est l'être à sa patrie. Diviser
ces devoirs est une erreur fatale ; la patrie n'est
qu'un vain mot sans des Rois légitimes. Oui ,
ils ont trahi la patrie, ceux qui ont expulsé le
véritable chef pour y substituer des usurpa-
teurs. Vingt-six ans de malheurs et de crimes
en ont été le triste résultat,
Jean d'Aumont, Maréchal de France , fut
un des seigneurs qui les premiers reconnurent
en 1589 Henri IV pour Roi. Il est dit dans
l'Abrégé du président Hénault que : « Vitry se
» retira du parti de ce grand Roi, parce que
» les Maréchaux d'Aumont et de Biron avaient,
» eu le pas sur lui; » ce qui était de toute'
justice tant par leur rang , que par l'impor-
tance des services qu'ils avaient rendus au Roi.
En 1592, Jean d'Aumont fut nommé gouver-
neur de la Bretagne , pendant que le prince de
Conti et le duc de Mercoeur s'y faisaient la
guerre ; il y remplaça le prince de Dombes ,
nommé gouverneur de la Normandie par la
mort du duc de Montpensier son père. Jean
d'Aumont se signala surtout à la bataille d'Ivry;
il avait été fait Maréchal de France en 1579;
il fat blessé mortellement devant le bourg de
Comper, et mourut en 1595, à l'âge de 73 ans.
(8)
Sa bravoure, sa franchise et sa probité éga-
laient son intelligence et ses talens.
Antoine d'Aumont fut un excellent général.
En 1644, il fut chargé de sommer la ville de
Spire de se rendre à Louis XIV ; celte ville
envoya de suite ses clefs au duc d'Enghien. Il
commandait l'aîle droite de l'armée de Flan-
dre sous le Roi, en 1650. Il prit Armentières
le 28 mai ; Saint- Venox le 6 juin; Fumes le 12;
Courtrai le 18; et Oudenarde le 31. Le Maré-
chal de Turenne et le duc de Créqui comman-
daient les deux autres corps d'armée. Antoine
d'Aumont fut fait Maréchal de France en 1651,
gouverneur de Paris en 1662. Le marquisat
d'isles fut érigé en dnché-pairie , sous le nom
d'Aumont, en 1667; il fut nommé premier
gentilhomme de la chambre du Roi en 1669, et
mourut la même année à Paris, âgé de 68 ans.
J'aurais pu remonter plus haut pour hono-
rer la mémoire des aïeux de Monsieur le due
d'Aumont actuel , comme j'aurais pu conti-
nuer cette liste glorieuse pour arriver jusqu'à
lui ; mais mon coeur est si pressé de se reporter
à celte époque si chère où nos Rois nous
furent rendus, que je renvoie mes lecteurs à
l'histoire dont les pages sont remplies depuis
long-tems.
Monsieur le Duc d'Aumont, connu comme
(9)
duc de Pienne pendant la révolution , son
père n'étant mort qu'en 1814 ? est aussi brave
guerrier que fidèle sujet du Roi. Très-jeune
lorsqu'il émigra, son caractère actif et le gé-
néreux sang qui coulait dans ses veines, ne lui
permirent pas de rester spectateur oisif de ce
qui se passait en Europe. Il vole en Espagne,
y fait toute la première guerre, s'y distingue
par son intrépidité , est blessé dangereusement
au visage par une balle républicaine , près de
Saint-Jean-de-Luz , et regarde ce jour comme
le plus glorieux de sa vie. En effet, la cica-
trice qui lui en reste semble avoir imprimé
sur sa figure, naturellement agréable, an
caractère d'héroïsme tout-à-fait en rapport
avec ses manières simples , gracieuses et che-
valeresques.
A la paix d'Espagne il alla rejoindre le Roi
à Varsovie, et ne s'en sépara en 1805 que pour
le mieux servir; il se rendit en Suède où il
leva un corps de volontaires, avec lequel il fit
la guerre jusqu'en 1814.
Rentré en France avec son auguste maître,
il reprit les fonctions de premier gentilhomme
de la chambre, et fut nommé lieutenant-général
commandant les trois départemens du Cal-
vados , de la Manche et de l'Orne, dans les-
quels il se fit adorer par sa bonté. Son duché-
(10)
pairie étant le onzième qui ait été créé par nos.
Souverains, il entrait de droit dans la cham-
bre des Pairs, instituée sous la première res-
tauration de nos Rois légitimes.
La paix générale était faite, les armées étran-
gères avaient quitté la France, la vertu était
sur le trône, les troublescivils étaient appaisés ,
l'oïdre se rétablissait dans les finances, le com-
merce renaissait de ses cendres , les plaies de la
patrie se cicatrisaient, comme par enchante-
ment ; onze mois d'un règne paternel avaient
ravivé la France, quand un événement affreux,
unique dans l'histoire, vint la replonger dans
les horreurs de l'anarchie, et prouver au monde
épouvanté qu'il n'y a rien de sacré pour
l'homme profondément ambitieux et dont tous
les pas dans la vie ont été marqués par le crime;
que la clémence et la générosité ne peuvent
jamais rien sur l'être entièrement démoralisé
qui, avide de pouvoirs, ne peut le ressaisir qu'au
milieu du bouleversement général, et verrait
sans pitié s'écrouler l'univers, pourvu qu'il pût
régner, fût-ce sur des cadavres et des dé-
combres.
La journée du 20 mars 1815, à jamais dou-
loureuse pour tous les Français à qui l'hon-
neur est cher, força Monsieur le duc d'Aumont
à quitter précipitamment la ville de Caen, chef-
( II )
lieu de sa division. Il vit avec chagrin qu'il ne
pouvait pas compter sur la garnison, et qu'en,
restant il exposerait, sans utilité , les généreux
habitans du Calvados qui, sans calculer leurs
moyens de défense, auraient tous Voulu re-
pousser l'usurpateur. Convaincu qu'il était plus
sage de préparer l'avenir , Monsieur le duc
d'Aumont se jetta dans la première barque
avec quelques-uns de ses officiers, abandonnant
tout ce qu'il possédait, et se trouvant encore
assez riche puisque l'honneur lui restait.
Il semblait que le ciel se plût à éprouver son
courage de toutes les manières ; un orage
épouvantable ne discontinua point de battre sa
nacelle pendant trois jours et trois nuits ; elle
se remplit d'eau plusieurs fois, et pour éviter
une mort, qui paraissait certaine, le Duc fut
obligé de travailler à la vider, unissant ses
efforts aux passagers et aux matelots au nom-
bre de 16. Enfin ce ciel qui le réservait à de
plus douces destinées , le jetta dans le port de
New haven d'où , après un repos nécessaire de
huit jours, il se rendit à Londres.
Bientôt nommé par le Roi commissaire ex-
traordinaire, il ne s'occupa plus qu'à organiser
un corps de volontaires royaux pour opérer
un débarquement en Normandie. Monsieur le
( 12 )
colonel Hyde-de-Neuville, (I) royaliste dévoué,
homme à talens , fut chargé de suivre cette
opération à Gand. Le chevalier Rochelle de
Brécy eut la mission de recevoir, à Londres ,
les officiers de bonne volonté qui se présente-
raient,. et de suivre cette affaire dans les minis-
tères et auprès de M.. le comte de la Châtre,
ambassadeur du roi de France près S. M. Bri-
tannique. M. le comte de Macnamara , gou-
verneur des pages de la chambre du Roi, eut
le commandement du dépôt, et partit le pre-
mier pour l'île de Jersey, lieu du rendez-
vous général, avec 50 hommes montés sur la
frégate l'Eurialus. M. Bourdé de Vilhuet,
ancien lieutenant de la marine royale, rem-
plit à Portsmoulh, comme commissaire, la mis-
sion de surveiller les embarcations des déta-
chemens de ce corps.
Enfin , M. le duc d'Aumont persuadé qu'il
serait bientôt suivi, comme on l'en avait assuré,
d'un régiment d'artillerie, composé des débris
d'anciens corps d'émigrés et de quelques offi-
ciers venant de Gand, s'embarqua lui-même
avec dix personnes, parmi lesquelles étaient son
premier aide-de-camp le comte de la Barthe,
(I) Aujourd'hui Ambassadeur du Roi près les États-
Unis d'Amérique.
( 13 )
le comte d'Escliniac , M. de Foulques, gentil-
homme Normand, le brave chirurgien-major
Minguet et l'auteur de cette notice qui fut la
seule femme qui eut l'honneur de s'unir au
sort de celle expédition.
Nous étions alors dans les premiers jours dé
juin, on avait donné à Monsieur le Duc l'un
des plus jolis bricks de la marine Anglaisé,
nommé la Cordelia, dont le capitaine nommé
Surgeon et ses officiers firent les honneurs de la
manière là plus délicate , la plus franche et la
plus généreuse. Ce fut à Portsmoulh que nous
nous embarquâmes à trois heures après midi ;
malheureusement le vent ne nous seconda
point, le pilote n'avait jamais navigué dans
ces parages et l'on se trouva le quatrième jour
renfermé au milieu des rochers qui avoisinent
les îles de Guernesey et de Jersey, et qui en
rendent l'approche dangereuse. On tira le canon,
pour appeler un pilote de Guernesey, et ne
pouvant être entendu il fallut se résoudre par
prudence à passer une nuit très-pénible sur
les ancres ; mais les procédés aimables du
capitaine Surgeon envers les Français qui
étaient sur son bord, et l'exemple de courage
et de gaîté que donnait Monsieur le Duc, qui
souffrait sans se plaindre, faisait tout sup-
porter aisément.
(14)
Je l'avouerai : j'observais ce Seigneur avec
une vive curiosité; je voulais me convaincre
par moi-même de tout le bien qu'on en disait.
Mais bientôt je ne ressentis plus que de l'ad-
miration quand je le vis s'oublier toujours
pour les autres , ne vouloir jamais qu'on s'oc-
cupât de lui, soigner les malades sans souffrir
qu'on le soignât lui-même. A force de com-
plaisance il était le plus mal logé et le plus mal
couché du bord ; pendant toute la route il fut
constamment d'une politesse franche , d'une
simplicité charmante, d'une discrétion unique
et d'une dignité parfaite; rempli d'instruction ,
causant bien , contant avec grâces, il rendait
les réunions des repas excessivement agréables.
C'est dans le rapprochement que nécessitent ces
sortes de voyages, qu'on peut le mieux juger
les hommes ; aussi est-ce dans celui-là qu'outre
l'estime que méritent les principes politiques
et les faits militaires de Monsieur le duc d'Au-
mont , je me suis convaincue que l'excellence
de son caractère et de son coeur lui attirera
partout le respect général, et lui fera de vrais
amis , prêts à se dévouer pour lui dans toutes
les circonstances.
Le lendemain il nous vint un pilote qui, par
un bon vent, nous conduisit dans la rade de
Jersey. Il nous fallut faire deux milles jusqu'au
(l 5)
port par une pluie battante sur une petite bar-
que tellement chargée qu'elle n'avait pas six
pouces de bord hors de l'eau. J'en tirai un boa
augure, car j'ai remarqué pendant ma vie sin-
gulièrement agitée, que c'est toujours un com-
mencement de félicité que ce qu'on appelle le
comble du malheur , c'est avec ce système puisé
dans la religion et soutenu; d'une bonne cons-
cience qu'on peut tout supporter avec courage
et même avec gaîté.
En arrivant à Jersey , Monsieur le général
Duc, mouillé jusqu'aux os , mais très-satisfait
d'approcher du but, fut salué par, le comte de
Macnamara et les, volontaires royaux qui l'at-
tendaient avec impatience et le revirent avec
joie. Dès le même jour, il s'occupa sérieuse-
ment de son expédition , en se concertant avec
l'amiral Pimantel , le gouverneur général
Turner et le commissaire-major Pym. Quel-
ques jours après , il reçut de Gand un renfort
de cinquante-trois officiers, commandés par
le général St.-Simop, neveu du grand d'Es-
pagne de ce nom.
Cependant le Duc se brûlait le sang de ne
recevoir aucune nouvelle des officiers qu'il
avait envoyés secrètement de Londres en
France pour y sonder le terrain, préparer les
( 16 )
esprits et réunir sur la côte un noyau de roya-
listes qui pût protéger la descente.
Les gazettes françaises nous arrivaient par
Londres, après huit jours d'une dure attente ;
pas une seule barque de pêcheurs né s'échap-
pait des côtes de France que nous voyions de
Jersey ; les ports de Granville , de Cherbourg,
de St.-Malo tenaient pour l'usurpateur, malgré
le bon esprit de la masse des habitans que les
autorités militaires et les garnisons paraly-
saient. Enfin les envoyés revinrent après avoir
inutilement tenté la descente sur plusieurs
points, et avoir été repoussés de partout à coups
de fusil par les douanniers. Ce contre-tems ne
découragea personne ; au contraire, Monsieur
le général duc d'Aumont se détermina à ne
point attendre le régiment d'artillerie qu'on
disait retenu à Portsmouth par les vents con-
traires , et à choisir pour le lieu dé son débar-
quement le point le plus rapproché de Bayeux,
de préférence à celui de Coulances, auquel il
avait pensé d'abord par la raison que le pays
est plus couvert ; ruais le Calvados l'emporta à
cause du bon esprit de ses habitans et qu'on
supposait qu'il y avait moins de troupes de
ligne.
Il fut résolu qu'on ne prendrait que cent
(17)
trente volontaires choisis et qu'on partirait sur*
le-champ. L'amiral et le gouverneur de Jersey
regardaient ce brusque départ comme un coup
dé tête, mais le général St.-Simon s'écriait que
n'eût-il que vingt hommes , il marcherait droit
à Paris. Le brave major Pym , seul étranger
attaché à l'expédition , partageait cet enthou-
siasmé et prétendait bien , quoique destiné seu-
lement à surveiller lès opérations et à fournir
aux besoins de cette petite troupe, prendre sa
part des lauriers qu'on espérait cueillir.
La marquise d'Aumont, belle-fille de Mon-
sieur le Duc arriva très à propos de Londres,
pour achever d'électriser les coeurs ; elle ap-
portait de la part de son Altesse Royale Ma-
dame la Duchesse d'Angoulême un drapeau
blanc brodé en or, orné de fleurs de lys , d'une
couronné de lauriers et de celte belle devise.
Le Roi, l' Honneur, et la Patrie.
Avec ces mots qui consacraient l' expédition:
Marie-Thérèse aux braves Neustriens.
Ce présent d'une Princesse adorée, d'une
Princesse illustre par ses vertus, ses malheurs
2
( 18 )
et son courage, qui venait d'étonner l'Europe,
de s'assurer l'immortalité par son héroïque
conduite à Bordeaux , de se placer au premier
rang dans les fastes de l'histoire, ce présent
porta l'ivresse et la confiance au plus haut degré.
Vaincre pour le Roi parut facile , mourir pour
lui, la première des gloires.
Monsieur le Duc, décidé à partir le lende-
main, dépêcha pour la côte de Cou lances, dans
une barque de pêcheurs, le vicomte de Bérenger
l'un de ses aides-de-camp, le colonel Moulins
et le capinaine Lenoir , tous trois déguisés en
paysans. Les deux premiers devaient lancer des
proclamations , réunir des royalistes et faire la
jonction par Coutances, Saint-Lô et Bayeux
avec leur général ; le dernier qui depuis vingt-
cinq ans servait la correspondance royaliste de
Jersey à la côte de France , devait choisir, le
point de leur débarquement, l'assurer , leur
servir de guide et venir rendre compte de celte
mission à Jersey.
Mais la gloire n'a que de faux brillans et
s'éclipse quand elle n'est secondée ni par la
religion , ni par la vertu. Monsieur le due
d'Aumont, convaincu de cette grande vérité
par des exemples trop récens, quand il ne l'aurait
pas été déjà, par son généreux coeur , voulut
attirer la faveur du Ciel sur une expédition
( 19)
digne des anciens tems de la chevalerie par la
noblesse de sa cause, le danger qu'elle présen-
tait et le petit nombre de braves qui en faisaient
partie.
On se rendit aux casernes de Grouville, avec
toute la pompe que ce lieu permettait. Le gou-
verneur et l'amiral, le corps des officiers du
57e. régiment anglais formant la garnison de
l'île et toutes les personnes marquantes , étran-
gères et du pays , s'y trouvèrent, Le drapeau
blanc fut béni par Monsieur l'abbé de Gri-
mouville aux cris mille fois répété de vive le
Roi , vive Madame , vivent les Bourbons ! et
aux sons des airs chéris du god save the king
et de vive Henri quatre. Un discours qui re-
traçait aux Français leurs devoirs, les droits ,
les malheurs et les vertus de nos princes et les
dangers d'une patrie qu'il fallait arracher à la
tyrannie, completta cette scène et fit verser des
pleurs à tous ceux qui en furent les objets et les
témoins.
Dans la nuit de ce jour solennel, Monsieur
le Duc s'embarqua avec ses cent-trente volon-
taires. Jamais expédition ne se fit avec autant-
de gàîté ; tous les équipages restèrent à Jersey,
chacun n'emportait avec soi que son courage,
l'espérance et ses armés.
Le comte de Macnamara se vit condamné à
rester dans l'île pour recevoir les officiers en
retard et continuer à commander le dépôt ; une
chûte de cheval extrêmement dangereuse qu'il
avait faite deux jours auparavant le départ, le
privait de partager les dangers et la gloire de
Monsieur le duc d'Aumont, et celte pensée
fâcheuse aggravait encore ses maux. Jamais
jours ne s'écoulèrent aussi lentement que les
dix qui précédèrent celui où l'on reçut à Jersey
des nouvelles de l'expédition ; enfin une cor-
vette qui en faisait partie apporta les dépêches
suivantes à l'amiral Pimantel, dont j'envoyai
plusieurs copies à Londres aux journaux le
Times et le Courrier.
His Majesty's sloop BER-
MUDA of Calvados ,
3 july 1815 :
I have the honor to
inform yon that i arrived
upon this part of the
coast at a late hour last
night, having with me
the clincker, and two
transports containing
french officers attached
to the house of Bombon,
With arms stores and
ammunitionns the whole
under the command at
A bord de la Corvette la
BERMUDA , près la
côte du Calvados, 3
juillet 1815.
J'ai l'honneur de vous
informer que je suis ar-
rivé sur cette partie de
la côte fort tard la nuit
dernière , escortant ■ le
Raisonneur, et deux bâ-
timens de transports sur
lesquels étaient les offi-
ciers français dévoués à
la maison de Bourbon,
ainsi que leur magasin
( 21 )
général the duke Au-
mont :
At the success of the
expédition dépended u-
pon the secrecy and ce-
lerity with which the
deistnbarcation should
be effected, i lost notime
in conjonction wilh ma-
jor Pym , of the royal
artillery in reconnaite-
ring the beack, and in
making the necessary
his préparations :
By down of day the
troops were in the
boats and ready to puch
off for the shore when
unfortunately the Ber-
muda througt, by the
ignorance of the pilot
and ray anxiety to get
as near as possible to
cover the landing, lou-
ched the, grouud upon
the Calvados rocks, and
a batery of two guuns
near the village of aro-
manche opened upon us.
At this instant, the duke
Aumont in the readiest
and most galand ma-
nèr proposed the make
a dash at the for t, audas
nothing but its capture
would insure a safe lan-
ding, i gratfully accepted
his offer ; in a few minu-
tes the boats peached the
d'armes et de munitions,
le tout sous les ordres de
M. le général duc d'Au-
mont, Le débarquement
s'est effectué avec le se-
cret et la promptitude
qu'exigeait le succès de
celte expédition. Je n'ai
point perdu de tems
pour me réunir à M. le
major Pym en reconnais-
sant la côte et en faisant
toutes les dispositions né-
cessaires.
A la pointe du jour,
la troupe était placée
dans les chaloupes et
prête à s'élancer sur le
rivage, lorsque malheu-
reusement la Bermuda
échoua, par l'ignorance
que te pilote avait de la
côte, sur les rochers du
Calvados ; car j'avais at-
téré le plus près possible
afin de protéger le débar-
quement par mon feu,
ayant devant moi une
batterie de deux canons
près le village de l'Aro-
manche ; alors le duo
d'Aumont proposa de la
manière la plus galante
et la plus brave de fondre
sur le fort ; et comme il
fallait le prendre pour
assurer le débarquement,
j'acceptai cette offre avec
plaisir et reconnaissance?
(22)
beack, the troops adven-
ced and took possession
of the fort and establis-
hed them selves these
while they prepared to
advance:
By six clock the
duke being ready to
mardi, the spessoredr
the guns and set out for
Baveux: since which, is
yet heard nothing far -
ther of his progress. I
have not landed any of
thearms and stores, be-
cause i perceived the en-
nemy are collecting a
considerable forceat this
point, but share lose no
time infulfilling your ins-
tructions to that effect,
as soon as i find the com-
munication with Bayeux
open : i beg to says that
i have received every as-
sistance from major Pym
who is gone with the
duke; and captain Su-
clidie of the Bluncker
in the performance of
this small piece of ser-
vice which i trust has
been executes to your
satisfaction :
WILLIAMS WALREGE.
aussitôt les chaloupes
abordèrent au rivage. La
troupe s'avance, s'em-
pare du fort et s'y établit
tout le tems nécessaire
pour terminer nos opé-
rations.
En six heures le Duc
fut en état de continuer
sa marche; il fit enclouer
les canons, et il partit
pour Bayeux.
Mais n'ayant rien ap-
pris d'ultérieur sur ses
progrès, je n'ai fait dé-
barquer ni armes ni mu-
nitions , attendu que je
remarquai que l'ennemi
se réunissait en force sur
ce point; mais ensuite je
m'empressai d'exécuter
vos instructions à ce su-
jet, aussitôt que je dé-
couvris que la communi-
cation de Bayeux était
Ouverte. Je dois dire que
j'ai reçu tous les secours
possibles du major Pym ;
il est parti avec le Duc.
Le capitaine Sudclidje ,
commandant le Bluncker,
s'est servi d'une manière
satisfaisante pour vous de
l'artillerie de campagne
que je lui ai confiée.
GUILLAUME WALREGE.
(23)
At sir FREMANTEL,
chevalier du Bain, com-
mandant en chef les for-
ces maritimes de S. M.
Britannique à l'île Jersey.
P. S. Sir, addition to
the forgoing report of
captain Walrege i have
the honor to inform you
that on the evening of the
ye an officer with a flag
of truce came off to the
Bermuda apportant a
letter from the officer
commanding the nadon-
nai troops at Aroman-
ches, accompanied by a
copy of an armistice in-
timating that hostilities
would cease thereon; the
officer informed captain
Walrege that the duke
Aumont had reached
Bayeux after a small
affair with some nation-
nal cavalery , in which
the duke Aumont himself
with four of his officers
has been wounded, the
party had howewer rea-
ched Bayeux and were
free from further an-
noyance, in consequence
of the cessation of hosti-
lities.
I have honor, etc.
JAMES STIRLING.
P. S. Monsieur, j'au-
rai l'honneur d'ajouter au
rapport du capitaine wal-
rege qui va partir, qu'à
sept heures du soir il vint
à la Bermuda un officier
parlementaire, porteur
d'une lettre du comman-
dant des troupes natio-
nales stationnées à l'Aro-
manche, renfermant la.
copie d'un armistice por-
tant que les hostilités
avaient cessé.
Cet officier informa le
capitaine Walrege que le
duc d'Aumont avait ga-
gné Bayeux après avoir
eu une escarmouche avec
de la cavalerie nationale,
dans laquelle le Duc avait
été blessé, ainsi que qua-
tre de ses officiers. Ce-
pendant sa troupe était
arrivée à Bayeux sans
éprouver d'autres évé-
nemens, en conséquence
de cette cessation d'hos-
tilités.
J'ai l'honneur, etc.
JAMES STIRLING ,
commandant le Blunker.
( 24 )
Ces lettres causèrent un autre genre de
trouble à Jersey, bien plus cruel que nos pre-
mières inquiétudes. Le duc s'y était fait aimer
sans aucun effort, plusieurs officiers y avaient
laissé leurs familles ; le capitaine Stirling ne
s'expliquant ni sur la gravité de la blessure du
Général, ni sur les noms des quatre officiers,
l'intérêt particulier s'unit alors à l'intérêt de la
cause , ce qui n'était encore entré dans la tête
de personne avant comme après le départ de
l'expédion ; les partans pas plus que les restans
n'avaient pas eu l'idée qu'aucun des premiers
eût quelques dangers à courir.
Il n'est aucun des amis de Monsieur le Due
qui puisse se flatter de l'aimer davantage que
Monsieur le comte de Macnamara , cependant
il montra , en lisant cet article de la lettre offi-
cielle, une jalousie d'une espèce neuve' et qui
peint bien son caractère ; peu satisfait de neuf
blessures , il s'écria en apprenant celle de
Monsieur le Duc : que cet homme là est
heureux ! Mais revenant aussitôt à l'idée qu'elle
pouvait être dangereuse, il se livra à descraintes
dignes de son excellent coeur et de son imagi-
nation vive.
Le fait est., que Monsieur le duc d'A amont
afin de ménager ses ressoueces , ne prit avec
lui pour attaquer le fort de l'Aromanche que
(25)
13 hommes d'élite; qu'après avoir conclu une
armistice et encloué les canons, il réunit sa
troupe et continua sa route sur Bayeux ; avant
d'y arriver il fut salué à coups de fusil par un
petit détachement de cavalerie qui décampa
très-vîte en le reconnaissant, persuadé qu'un
aussi grand Seigneur ne marcherait pas sans
cire appuyé de forces considérables.
Quand il se vit près de la ville, il envoya le
général St.-Simon la sommer de se rendre au
Roi. Mais Bayeux, où règne le meilleur esprit,
n'avait d'autre garnison que sa garde nationale
et n'hésita point à faire son devoir. Le Duc y
fut reçu avec enthousiasme et chacun s'em-
pressa de célébrer le retour d'un Monarque
dont la perte avait fait couler tant de larmes.
Le duc d'Aumont voyait avec joie que le
Calvados s'était conservé pur', il n'était plus
qu'à sept lieues de Caen, ville si renommée par le
royalisme dont elle avait toujours fait profession
ouvertement. Mais le Duc venait d'apprendre
que le général Védel y commandait encore ,
que la garnison était forte , les fédérés bien
armés et le fort occupé par 400 hommes de
troupes de ligne. Il envoya en reconnaissance
le général St.-Simon , Messieurs Tartaras et
de Missi et le major Pym qui voulut partager
ce péril. Ils furent surpris par l'avaut-garde de
Védel et faits prisonniers.
( 26 )
M. le duc d'Aumont ayant su que ce général
marchait sur Bayeux avec 2000 hommes et six
pièces de canon et se voyant trop faible , quoi-
qu'il eût été renforcé par les habitans du pays,
pour protéger celte ville qu'il ne voulait pas
sacrifier, se retira sur Livri, village à deux
lieues de là, sur lequel il assit son camp; alors
tous les royalistes des environs vinrent se ran-
ger sous le drapeau blanc que l'auguste main
qui l'avait donné rendait encore plus cher. Des
villages entiers, armés de tout ce qu'ils trou-
vaient , venaient offrir leurs bras et leurs coeurs
au Roi et défendre leur brave commandant dont
la bonté leur était connue.
Pendant ce tems, le général Védel avançait
toujours, mais avec précautions , car il con-
naissait l'esprit du pays, la haine qu'inspirait
l'usurpateur et celle qu'on lui avait vouée à lui-
même. A peine était-il à moitié chemin de Caen
à Bayeux qu'une députation de cette dernière
ville vint lui annoncer que le peuple, allait s'y
lever en masse pour le repousser s'il osait y
entrer, et que les campagnes s'unissaient à M.
le duc. d'Aumont pour le combattre. Au même
instant un courrier vint lui annoncer la nou-
velle que la, ville de Caen venait de se déclarer
pour le Roi, que les couleurs prétendues na-
tionales avaient été foulées aux pieds et la co-
(27)
carue blanche reprise avec transport, que M.
d'Hautefeuille à la tête de la garde nationale
avait repris le fort et chassé la garnison.
Le général Védel, effrayé sans doute de se
voir cerné de tous côtés , n'eut d'autre parti à
prendre que de congédier sa troupe et de se re-
tirer lui-même; alors tous les obstacles dispa-
rurent avec lui ; Monsieur le duc d'Aumont
qui se préparait à soutenir une affaire sérieuse
n'eut plus qu'à se rendre à Caen où spn entrée
fut un véritable triomphe, puisqu'on l'y re-
gardait, à juste litre, comme le libérateur de
celle belle partie de la Normandie, expédition,
qui influa sur toutes les villes maritimes de la
côte et sur les départemens voisins.
La position du comte de Macnamara dans
l'île de Jersey était bien faite pour augmenter sa
vivacité naturelle. Chargé de ramener quelques
officiers que le prompt départ de Monsieur le
Duc ne lui avait pas permis d'attendre, de sur-
veiller le retour des équipages de la troupe, des
chevaux et de la suite du général , voulant
partir à quelque prix que ce fût, quoique malade
encore, il semblait être prisonnier. Il n'y avait
pas un seul bâtiment alors , soit dans la rade ,
soit dans le port de l'île, même de transport;
Tous les vaisseaux de guerre étaient allés
sommer Cherbourg, St.-Malo et Granvillle
( 28 )
de se rendre au Roi légitime , de sorte que
nous étions dans la plus profonde ignorance de
ce qui se passait en France d'où il ne s'échap-
pait pas un seul petit bateau pécheur pour venir
nous apporter des nouvelles ; enfin Granville
secoua le joug de sa garnison ; le maire et son
adjoint, le commandant de la place et M. Gazin,
garde-marine, le drapeau blanc à la main,
proclamèrent le Roi dans les rues, sur les places
et le port. Par une invention sans exemple, qui
ne pouvait émaner que du génie infernal de
Bonaparte, la garde nationale d'une ville allait
servir de garnison dans une autre, en échange de
la sienne ; c'était le vrai moyen de révolu-
tionner la France et de relever bientôt le bonnet
rouge : en effet quel intérêt la garde nationale
de Valogne ( composée de la lie du peuple de
cette ville, car les propriétaires et les négocians
refusaient de marcher sous un drapeau desho-
noré par la trahison la plus odieuse ) , quel in-
térêt, dis-je , cette garde fédérée avait-elle de
ménager le sang, de respecter les propriétés des
habitans de Granville dont elle détestait les
opinions? Dans son d'élire effréné son chef osa
faire tirer sur les autorités au moment où elles
proclamaient le meilleur des Rois. Le dimanche
9 juillet à 6 heures du matin, elles furent
obligées de se disperser, mais l'inspecteur des
douanes M. Rigaud de la Sablière, excellent
royaliste, rassembla 150 douanniers tous bien
armés et bien disposés; il tomba sur la gar-
nison avec eux, la fit prisonnière et rendit
ainsi à la ville la liberté de suivre l'impulsion
de son coeur.
Celte nouvelle nous fut apportée à Jersey
par une chasse-marée de Granville qui nous
apprit en même tems l'entrée du Roi dans Paris
le 8. Aussitôt le canon se fit entendre de tous
les forts de l'île, le gouverneur donna un bal,
tous les Jerseyens et les Anglais prirent part à
la joie des émigrés comme ils avaient pris part
à leurs malheurs, le général Turner avec une
obligeance sans égale et pour servir l'impatience
du comte de Macnamara lui prêta son propre
Cutter, seul bâtiment qui ne dépendit pas de
l'amirauté; mais un brick nommé le Picton qui
rentra fort à propos dans la rade la veille de
notre départ fut chargé par l'amiral de nous
escorter comme garde d'honneur.
Nous quittâmes avec regret cette charmante
île où nous laissions d'excellens amis, des coeurs
vraiment hospitaliers ; mais la vue des côtes
de France nous causait une ivresse , une agita-
tion impossible à décrire.
Celte traversée de 14 lieues se fit en 6 heures.
A neuf nous étions à Granville, nous y fûmu

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