Un prince à Casablanca - Prix WIZO 2014

De

Casablanca, début de l’été 1971.

Invité à l’anniversaire du roi Hassan II, Semtob, patriarche sage et bienveillant se rend dans le palais de Skhirat afin d’assister à la réception donnée par le roi. Le coup d’état meurtrier dont il est le témoin met fin aux certitudes de la vie idéale qu’il menait jusque là avec les siens à Casablanca.

Le sage décide alors de s’entretenir avec ses 2 filles et son fils. C’est ainsi que dans la chaude intimité de cet échange, il se confie, écoute, questionne, conseille ses enfants, sans jamais s’éloigner de l’ultime mission qu’il s’est fixé : leur transmettre les valeurs essentielles du judaïsme.

Ralph Toledano a obtenu le Prix WIZO 2014 pour Un prince à Casablanca.

« La forme est fluide ; la langue, métaphorique, sensuelle, goûteuse [...] Ce beau roman, qui a tout pour séduire et ce qu’il faut pour exaspérer, est celui d’un mémorialiste pour qui le passé n’est même pas passé. »

Pierre Assouline,de l’Académie Goncourt


Publié le : lundi 25 février 2013
Lecture(s) : 31
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791091416108
Nombre de pages : 436
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Ralph Toledano

Un prince à Casablanca

Casablanca, juillet 1971 : la sanglante tentative de coup d’Etat contre Hassan II menace la vie idéale menée par Semtob et ses proches. La communauté de ces juifs sépharades du Maroc aura-t-elle toujours sa place dans un pays où le roi ne sera plus là pour la protéger ? Un nouveau depart doit-il être envisagé ? Les protagonistes contemplent, effrayés, la perspective inéluctable de leur arrachement au paradis. Au cours d’un été où les lambeaux du rideau postcolonial se déchirent à jamais, Semtob, entouré de sa femme et de ses enfants, s’interroge sur les notions universelles d’identité, de foi et de destin.

 

Un style élégant et raffiné rythme cette fresque fidèle à l’attachement que l’auteur porte à la terre et aux valeurs de ses ancêtres.

 

Ralph Toledano naît à Paris en 1953 et grandit à Casablanca dans une famille sépharade originaire de Tanger. Aujourd’hui, il partage sa vie entre Jérusalem et Paris. Historien d’art, il est l’auteur de plusieurs monographies d’artistes italiens, ainsi que d’un ouvrage intitulé Voyage dans Ie Maroc juif. Un prince à Casablanca est son premier roman.

VILLA DES ÎLES

Semtob avait revêtu son vieux peignoir d’éponge blanche légèrement effilochée. Il avait délicatement plaqué avec une pointe de brillantine ses rares cheveux blancs sur sa belle tête ronde. Ses joues lisses au contour fatigué mais au grain de peau uni exprimaient le profond respect porté aux conventions sociales dont il avait imprégné sa vie. Sa façade honorable, harmonieuse et rationnelle de bourgeois occidental se remettait en place comme un masque inconscient, par un miracle chaque jour renouvelé Un moment plus tôt, il avait réajusté son dentier avant de procéder au rituel méticuleux du rasage. Celui qui l’aurait surpris alors que sa bouche était encore plissée et rétrécie autour de ses gencives roses et nues aurait ressenti un trouble devant la fragilité de sa physionomie. Aux premiers instants de la matinée, Semtob avait retiré son pyjama de coton gratté bleu ciel pour entrer dans la baignoire. Son corps blanc ramolli et décharné, ses longs membres grêles témoins de son manque d’exercice physique, sa coiffure non encore disciplinée et sa mâchoire vide révélaient alors la crudité de l’existence quand elle est privée des ornements par lesquels l’homme civilisé tente, avec une application instinctive, de masquer l’emprise progressive de la mort. Au moment de cette immersion quotidienne, la nudité originelle restituait Semtob à l’éternité implacable du cycle de la vie. Car sous son aspect de vieillard soigneux transparaissait le souvenir du corps de l’enfant sensible, vulnérable et rêveur qu’il avait été. Les aspects superposés de notre apparence recomposent l’unité de notre trajectoire, de même que les dizaines d’images gravées sur un film cinématographique reproduisent le mouvement. Au-delà des constantes de sa personnalité, le dépouillement permettait d’entrevoir la discrétion des générations pieuses qui avaient précédé Semtob. Cette pudeur était perceptible dans la modestie de la posture de ses pieds légèrement tournés l’un vers l’autre, à la différence des orgueilleux qui les écartent dans une humeur conquérante. L’économie de ses gestes attentifs, la légère inclinaison de son cou y contribuaient. D’ailleurs, l’absence d’apprêt physique et de références vestimentaires, à commencer par le col de chemise blanc raidi par des baleines et la cravate de soie bleue tricotée, rattachaient les traits de son visage, dont l’expression avait adopté les conventions objectives de l’esprit européen, à l’antique famille des juifs du Maroc. Dans le sang de ce groupe coulent parfois quelques gouttes aux origines mystérieuses qui sont celles des Berbères. Ces gènes se manifestaient chez Semtob par la délicatesse des attaches, par la finesse des mains nerveuses et le vert pâle de ses yeux au regard intense. Une invasion circassienne ayant fécondé la nature africaine à l’aube de l’histoire humaine ou la mémoire physique d’une union entre un Wisigoth et une juive ibérique, lors de la désagrégation de l’Empire romain d’Occident, survivaient en lui. Nos corps résument des histoires millénaires. Les fines pellicules de la nacre du temps se superposent en se contredisant dans une lutte continuelle entre notre patrimoine génétique et notre acquis culturel. Cette bataille de notre identité s’achève avec notre mort. Chez le vieillard, ce passage déjà perceptible laisse à notre histoire l’opportunité de s’exprimer. Le zénith de l’âge adulte nous offre l’illusion de dominer les composantes de notre destin et gomme momentanément les angles saillants de notre héritage.

 

De retour dans sa chambre, Semtob sonna la cuisine afin que son petit-déjeuner lui soit porté, avec le quotidien du matin. Il s’assit devant la grande porte-fenêtre, face au jardin, et ajusta consciencieusement les plis de sa robe de chambre, soucieux de dissimuler ses jambes. En effet, de Habiba ou de Brahim, il ne savait lequel des deux serviteurs monterait le plateau. Face à lui, dans le jardin, la rangée d’hibiscus roses, orangés et rouges se détachait sur le vert sombre des pins et des cyprès qui marquaient la clôture. Sur sa gauche, il apercevait les pinacles des deux palmiers phénix en forme de bouquets harmonieux remuant avec une lenteur majestueuse et qui indiquaient aux visiteurs le départ de l’allée carrossable menant au perron. À droite, la villa mitoyenne était délimitée par une haie haute et compacte de bougainvilliers. Sur leur feuillage serré, des grappes de fleurs pourpres ou mauves explosaient dans un désordre naturel que la dictature du jardinier ne parvenait jamais à contraindre. Avec un mélange de satisfaction et d’inquiétude, Semtob admira l’ordre de son royaume. Combien d’années encore lui serait-il donné de compter parmi les privilégiés qui vivaient sur la petite colline d’Anfa ? Loin de la rumeur de la ville dont il entrevoyait au loin les hauts bâtiments baignant dans la clarté vaporeuse de la matinée de juin, près de l’océan aux horizons et aux vents infinis, servi et révéré par des domestiques intelligents et dévoués, son existence protégée ressemblait au paradis.

On frappa doucement à la porte ; Brahim portait la collation, qu’il déposa sur une petite table basse, auprès du fauteuil de son maître. Le jus d’orange encore mousseux d’avoir été tout juste pressé n’avait pas un seul pépin. La théière pointue en métal argenté fabriquée à Manchester pour le marché marocain rutilait, exhalant un parfum de menthe et d’absinthe. Les tranches de pain de seigle grillé et les petits pots de verre contenant le beurre et la confiture d’abricots étaient disposés, selon l’habitude, devant l’assiette de faïence anglaise, sur le napperon de lin blanc. L’absence du journal du matin, Le Petit Marocain, à sa place accoutumée sur le bord droit du plateau, interpella Semtob. Brahim expliqua qu’il avait tenté de l’acheter sur le chemin de la maison à tous les carrefours où les vendeurs s’installaient. L’édition semblait épuisée. Cette situation, d’apparence inoffensive, éveilla un cortège d’appréhensions dans l’esprit toujours inquiet de Semtob. Une indiscrétion, imprudemment exprimée dans les pages et concernant l’agitation régnant au sein du parti d’opposition avait-elle été interceptée par le service de presse du Palais royal ? Celui-ci aurait aussitôt ordonné de retirer l’édition de la circulation. À moins qu’une photographie du monarque en tenue voyante de golf, le visage barré par une paire de lunettes de soleil, n’ait trouvé grâce à ses augustes yeux. Le roi, aimant le faste et l’effet, les choisissait pour leur aspect clinquant, puis son intelligence les lui faisait haïr une fois qu’il observait son image. Le spectre du désordre, de la révolution et de l’autocratie porta son ombre sur le soleil qui traçait une large ligne oblique sur le fond pourpre du tapis de Rabat. La perfection de ce début de journée en fut ternie. Semtob et Brahim se regardèrent à la dérobée, feignant de ne pas s’épier, conscients l’un et l’autre de nier les fondements de leur crainte. La dépendance très étroite qui les liait, ennoblie par un respect et une affection mutuels, se situait à l’opposé de l’autocratie et de la révolution.

 

Brahim n’était pas un domestique, dans le sens où cette fonction rattache physiquement un employé à la demeure de ses maîtres. Il était absolument dévoué à Semtob auquel il servait de valet, de chauffeur, de coursier. Il était pour ainsi dire son ordonnance. Il vivait dans sa propre maison, au Derb Rallef, se présentait le matin au domicile de son employeur, et se rendait disponible dès que cela était nécessaire. Lorsque Semtob souffrait d’une de ses bronchites répétitives, Brahim appliquait sur la blancheur de son dos parcouru de grains de beauté, dont la maigreur rendait l’ossature apparente, les ventouses de verre passées à la flamme d’alcool, que l’on rangeait d’ordinaire dans un coffret capitonné de velours gaufré rouge galonné d’or. Le feu et les couleurs cérémoniales donnaient à cet antique procédé, censé aspirer le refroidissement du thorax dans le vide des petits pots transparents, le caractère d’une célébration religieuse. Brahim s’y livrait avec une concentration sacerdotale. Quand une crise de lumbago saisissait Semtob, c’était encore la tâche de son factotum de lui masser longuement les reins avec un baume chinois, confectionné à partir d’un mélange de camphre et de poivre, afin de réchauffer ses vertèbres lombaires grippées par l’humidité de la plaine atlantique. En cette magnifique journée de juin, Semtob se portait bien. Il libéra Brahim, lui demandant de l’attendre en bas pendant qu’il s’habillerait.

Assise dans la cour de la cuisine, entretenant à l’aide du soufflet le crépitement des charbons disposés dans un brasier, Habiba grillait des poivrons qui serviraient à préparer une salade cuite. La peau des fruits rouges et verts formait des cloques brunes qui explosaient dans un épanchement frémissant de liquide, libérant une odeur âcre et sucrée. Lorsqu’une abondance de taches noires commençait de parcourir une de ces cloches pulpeuses, la servante la retirait du feu d’un doigt agile et l’enveloppait dans une triple épaisseur de papier journal (ceux des jours précédents), pour la faire suer et en retirer la fine membrane. Elle interpella le valet de son maître :

« Coquin de tigre, puisque tu es assis une cigarette à la bouche à ne rien faire en attendant monsieur, vas vite voir si tu es capable de réparer le robinet du lavabo de ma chambre. Il fuit, et le bruit de la goutte qui tombe chaque minute me tient éveillée toute la nuit.

– Et depuis quand une vieille femme a-t-elle besoin d’eau courante dans sa chambre ? D’ailleurs, j’étais certain que tu étais déjà sourde. »

Habiba avait une quarantaine d’années, son visage ambré, tatoué au menton et au front des signes verts distinctifs des femmes de sa tribu, rayonnait encore de séduction. Veuve depuis des années, elle avait refusé de se remarier avec le cousin de Brahim, le tenant à juste titre pour un paresseux et un incapable. Vexé dans les régions irrationnelles de son honneur familial et de sa solidarité masculine, son collègue vengeait à chaque occasion le dédain subi par son parent. Par irritation, par dépit, puis par une sorte de jeu auquel il ne croyait plus entièrement, il avait rangé la belle servante dans la triste catégorie de ces femmes qui ont achevé leur mission d’épouse et de mère. Dans les sociétés archaïques, passé l’accomplissement de la reproduction, il ne leur demeure que la mort pour perspective. C’est ainsi que Brahim cueillait ou provoquait les occasions de rappeler à Habiba combien il trouvait absurde son souci de bien paraître, raillant ce matin son besoin élémentaire de se laver. Sans doute faisait-il une allusion sournoise aux ablutions qui suivent le partage de l’intimité. La fière Habiba n’était pas douée pour l’autodérision et percevait chaque flèche verbale de Brahim comme un trait imprévu et inédit. Elle lui parlait d’emblée avec une agressivité que son ton prétendait ludique, mais sa voix étranglée et son débit rapide trahissaient son exaspération.

« Je suis veuve, c’est vrai… Mais au moins, mon mari – que Dieu l’ait en miséricorde – m’a aimée, puisque nous avons eu quatre enfants dont trois fils… Tandis que l’épouse que tu prétends chérir… »

Elle porta les yeux au ciel, en ouvrant les paumes de ses mains dans une attitude d’oraison et de compassion…

« La pauvre femme… Chacune a sa chance… Dieu est le maître des destinées… Elle ne t’a donné qu’une fillette… Pour l’instant ou pour toujours ? »

Brahim, fuyant avec sagesse la confrontation qui prenait une tournure dangereuse pour son honneur, était déjà dans la chambre de service. Armé d’une pince, il tentait de resserrer les joints du vieux robinet de cuivre.

 

Semtob, élégamment vêtu d’un costume croisé en gabardine de coton tabac, descendait lentement l’escalier de la Villa des Îles. Chacun de ses pas le rapprochait de la voix de sa femme. Émilie, blottie avec nonchalance dans les coussins de velours bleu roi du cosy-corner qui meublait le fond du hall d’entrée, était encore en déshabillé. Elle passait les communications téléphoniques du matin en balançant sa mule de chevreau doré au bout de son pied. Son visage régulier, oint de crèmes nourrissantes aux effluves de rose, exprimait le contentement et la jouissance d’un confort physique et moral. Semtob détestait cette voix de mijaurée qu’elle adoptait certains jours. Il savait que le théâtre de boulevard, qui représentait la référence culturelle suprême de sa femme, lui inspirait ces bavardages exprimés d’une voix faussement ingénue.

« Ma chérie, tu nous veux sur notre trente et un ce soir ou préférerais-tu que nous réservions nos feux d’artifice pour la semaine du mariage ? Au fond, il ne s’agit que d’un dîner intime, le tralala n’est pas indispensable. »

Émilie, le combiné agrippé à deux mains, observait un silence très attentif pour recueillir la réponse de son interlocutrice. Son visage étincelait autant de pommades que de supériorité amusée. Ses cils battaient sans cesse, voilant un regard se voulant indifférent qu’elle perdait dans la perspective rassurante du salon au parquet de marbre poli et du jardin. S’agissant d’un dîner le soir même et d’une série de festivités imminentes, Semtob savait que sa femme parlait avec Phoebé Attia, sa propre cousine, dont la fille se mariait dans quelques jours. Il imagina l’ambiguïté de la réponse, qui se mesurerait à l’intention maligne de la question de son épouse. Le dîner était donné en l’honneur des futurs beaux-parents de la fiancée. Il s’agissait d’anciens Casablancais émigrés à Paris où ils avaient amassé une fortune spectaculaire dans la construction immobilière. Il fallait montrer à ces nouveaux Parisiens intimidants, convaincus de leur supériorité, mais ignorés de tous à l’époque où ils vivaient au Maroc, que le milieu des Attia n’avait rien de provincial. Phoebé, auréolée de son prénom hérité d’une tante née à Manchester, du prestige mystérieux de son goût pour les lettres et de son talent sophistiqué pour le jardinage, avait toujours considéré comme naturel de détenir le premier rang dans la société juive casablancaise. Son amitié avec les femmes de la maison régnante lui avait valu de la part de sa cousine Vivette, laide, pauvre et cultivée, le surnom d’Oriane. Vivette se plaisait à dire, quand les Attia donnaient un dîner en l’honneur d’un membre de la famille royale : « Ce soir, ils reçoivent la princesse de Parme, ou n’est-ce pas plutôt la grande-duchesse Wladimir ? » Ces allusions ésotériques, dans un temps encore récent où l’œuvre et la vie de Marcel Proust étaient totalement ignorées de la bourgeoisie casablancaise, la faisaient soupçonner de déraison. Par le mystère insondable qu’elles véhiculaient, elles contribuaient cependant à l’aura sociale de Phoebé. Ceux que le sort place dans une position élevée bénéficient toujours de l’énigme, tandis que les êtres au destin modeste recueillent injustement la moquerie. Phoebé aimait que l’élégance de ses invitées embellisse ses réceptions. Elle disait parfois à Flora, sa très belle amie d’enfance, quand celle-ci souffrait d’une de ses fréquentes crises de langueur qui la tenaient au lit pour des semaines : « Allons, ma chérie, fais un effort pour venir à mon dîner. Je suis certaine que cela égaiera ton humeur. Sans compter que j’ai besoin de toi, tu habilles une fête. »

Elle redoutait pourtant que le luxe excessif des toilettes de ses invitées ne contraste avec sa propre idée du raffinement, éclipsant la subtilité des siennes. Émilie était une cliente fidèle de Mme Joste, chez laquelle elle commandait en chaque début de saison deux ou trois modèles sobres de Dior ou de Madame Grès. Son souci des conventions la limitait aux couleurs et aux formes discrètes. Elle avait hérité de sa grand-mère algéroise de beaux joyaux sertis de diamants et d’émeraudes de belle taille. Semtob comprit avec agacement l’allusion de sa femme aux feux d’artifice. Elle se rapportait à l’usage de son écrin, ce soir puis lors des festivités du mariage. Sachant que les bijoux de sa cousine Phoebé ne rivalisaient pas avec ceux d’Émilie, il en conçut du ressentiment vis-à-vis de sa femme. Par ce badinage féminin d’apparence innocente, Émilie exerçait un pouvoir que Semtob jugeait affreusement vulgaire. Les jardins se conquièrent, transformant la nature en rêve. L’érudition est le fruit d’une application continuelle. Les amitiés princières sont la conséquence du charme. Les bijoux s’achètent avec de l’argent. Semtob n’avait pas de sympathie pour la matière. Il souffrait souvent de la vanité de son épouse et des piques qu’elle tentait régulièrement d’infliger à ses amies. Les blessures qu’elle lui réservait n’avaient plus désormais aucun effet, car il s’était admirablement aguerri. Mais quand la mesquine volonté de domination d’Émilie se portait sur des membres de sa parenté, l’irritation de Semtob se transformait en une haine passagère mais brutale à son égard. Il jugeait alors sa bassesse détestable et se demandait comment il avait pu l’épouser. Semtob passa avec une feinte indifférence devant le divan profond où Émilie jouissait mentalement de la possession de ses parures. Respirant profondément, il surmonta sa contrariété et lui lança dans un soupir : « À plus tard. »

 

Dehors, Brahim faisait chauffer la Citroën crème qui montait lentement sur sa suspension pneumatique, en produisant un ronflement puissant et doux. Semtob prit place sur la banquette avant. La voiture descendit avec souplesse la rampe d’Anfa et emprunta l’avenue du Président-Wilson. Au milieu du trottoir central, les lits de cannas jaunes ou rouges alternaient avec les oléandres blancs et roses.

 

Par une règle tacite ayant souffert peu d’exceptions jusqu’aux dernières années du protectorat, le séjour sur la colline d’Anfa avait été réservé aux grands colons et aux administrateurs français de l’Empire chérifien. En 1957, un an après l’indépendance du Maroc, Semtob avait fait l’acquisition de la Villa Finistère, d’un couple de hobereaux d’origine bretonne. Dans un désir de compromis avec sa femme, dont les termes demeuraient inconnus de la majorité de leurs relations, il l’avait rebaptisée Villa des îles. Il aurait beaucoup aimé lui donner le nom de Mogador, sa ville natale, mais Émilie s’y était opposée, le trouvant excessivement exotique, ou évocateur du monde séduisant mais douteux des salles de spectacle. Par cette appellation poétique et vague, Semtob était parvenu à concilier sa nostalgie des récifs déchiquetés par les vagues de l’Atlantique situés devant le port du berceau de sa famille maternelle et le souvenir enchanté conservé par Émilie d’un été d’enfance passé sur l’île du Levant, au large d’Hyères. Les ancêtres maternels de Semtob avaient établi à la fin du XVIIIe siècle leur fortune sur l’extraction et le négoce de la pourpre contenue dans les coquillages qui prolifèrent sur les îles dites Purpurines, situées face à la rade de Mogador. L’allusion générique à des îles imprécises avait convenu à la discrétion de Semtob, qui n’était pas ennemi du mystère. Renonçant à Porquerolles, Émilie s’était accommodée de l’énigme.

Brahim conduisait la DS 21 à une allure mesurée mais énergique vers le boulevard de la Gare, où se trouvait le bureau de son maître.

 

Sa licence de droit passée à Paris en 1923 n’avait pas ouvert à Semtob les portes de la carrière de magistrat, ambitionnée au cours d’une jeunesse baignée de la lumière éclatante des valeurs occidentales où il avait caressé le rêve d’être juge. L’équilibre élaboré par le protectorat français au Maroc entre les aspects laïques et humanistes de son autorité politique et le respect rigoureux de l’islam, sa religion dominante, ne prévoyait pas que les sujets juifs du sultan détiennent de hauts postes administratifs. En fait, les juges d’instances supérieures étaient tous français. Les musulmans se contentaient du premier échelon de la magistrature publique, leurs cadis occupant le rang de juges de paix. Aux juifs était réservé de siéger au tribunal rabbinique. Par concession millénaire de la souveraineté califale, le dayan  et ses adjoints y tranchaient les affaires d’ordre privé et successoral de leurs coreligionnaires, à l’exclusion de tout litige public ou commercial les opposant aux fidèles des deux autres religions. Pour sa part, le barreau était monopolisé par des avocats français de souche qui avaient intégré parmi eux de rares juifs algériens descendant de familles naturalisées par le décret Crémieux. Semtob avait pourtant voulu y tenter sa chance. Au terme d’un stage d’une année auprès d’un lointain parent d’origine oranaise, il avait compris qu’il ne serait jamais pleinement admis dans le sérail. Sa carrière demeurerait un parcours semé d’embûches. N’ayant pas l’esprit de contradiction, Semtob décida de ne pas s’insurger contre une situation blessante. Il ne voulait surtout pas que son histoire d’amour avec la France soit ternie par des offenses répétées. Avec une tristesse profonde et dissimulée, il éviterait les heurts et les commentaires publics. Sa fée demeurerait alors suave et aérienne, telle que les enseignants appointés par les conquérants de l’Afrique du Nord la lui avaient représentée. Son oncle maternel avait amassé une fortune considérable en spéculant sur les terrains qu’il avait achetés à la fin du XIXe siècle à l’un des chefs de la tribu des Zenata, en manque de liquidités. Ces propriétés champêtres acquises pour deux sacs de louis d’or se situaient, par le fait de la providence, là où le centre urbain de Casablanca viendrait à se développer. Les plus-values exceptionnelles opérées par la revente des parcelles à des prix démultipliés lui avaient permis de construire successivement une dizaine de beaux et vastes immeubles du meilleur rapport. La santé de son oncle déclinait. Il n’avait qu’une fille, mariée au propriétaire d’un comptoir de denrées coloniales avec lequel il ne s’entendait pas. Il cherchait un administrateur. Semtob devint l’homme de la situation. Sa réputation de gestionnaire s’établit rapidement. Par un mouvement naturel, les familles de la classe marchande juive casablancaise, qui achetaient ou vendaient des terrains sur lesquels se construisaient chaque jour villas et bâtiments, lui confièrent progressivement le soin de leurs transactions et le suivi de leurs rendements locatifs. Le cabinet immobilier de Semtob devint en peu d’années un carrefour incontournable de la vie foncière de la capitale économique.

Semtob prospéra, tandis que sa probité et ses qualités diplomatiques faisaient pleuvoir sur lui de nombreuses charges communautaires et caritatives qui avaient été traditionnelles chez les siens. Sa famille maternelle mogadorienne – était-ce un effet du contact avec la pourpre qui l’avait enrichie ? – avait toujours aimé le faste. En revanche, l’esprit qui régnait dans la maison de son père était le contraire de l’ostentation. Cette noble lignée de rabbins et de chefs spirituels, installés à Tétouan depuis l’expulsion de 1492, et dont la généalogie remontant au XIIIe siècle était pieusement récapitulée dans leurs contrats de mariage, retraçait son origine dans l’ancien royaume d’Aragon. Son patronyme était celui d’une bourgade des environs de Gérone. Il évoquait une Espagne raffinée et savante, vivant au rythme de la poésie mystique et de l’étude sacrée, dans une romance ponctuée d’époques sombres entre chrétiens et musulmans. Le couperet des rois catholiques avait définitivement décapité le mythe de cette idylle, déportant les sépharades qui n’avaient pas voulu se convertir au catholicisme aux quatre coins de la Méditerranée. Ils étaient partis vers un exil où l’amertume et l’idéalisation du passé se combattaient dans une ambiguïté jamais résolue. Était-ce la force et la beauté musicale de ce nom ou la profondeur inspirée de ses détenteurs depuis des siècles ? Était-ce leur conscience historique renouvelée à chaque génération par leurs charges sacrées ? Il apparaissait aux yeux de ceux qui le portaient, telle une couronne de syllabes étincelantes, comme à ceux de leurs relations, juifs et musulmans confondus, qu’il résumait l’essence la plus pure de cette famille étrange et fière que sont les juifs originaires d’Espagne. Les reflets prestigieux dont il scintillait n’avaient pas de connotation matérielle. En harmonie avec la poésie du roi David, la discrétion et une profonde modestie caractérisèrent toujours les membres de cette lignée. Les ancêtres paternels de Semtob avaient connu des fortunes matérielles fluctuantes. Quand ils étaient pauvres, ils appliquaient le vieux principe des hidalgos qui préconise au gentilhomme de rester maître de sa faim, sans la commenter avec autrui. Lorsque la richesse, suivant le mouvement de balancier d’une pendule capricieuse, revenait les gratifier, ils conservaient une retenue sincère devant la tentation de l’apparat ou de l’orgueil. Semtob avait toujours connu l’aisance. Son père, Señor Moses, avait été l’un des négociants en céréales les plus respectés de Casablanca. Sa compagnie représentait par ailleurs la banque d’Espagne, pour le compte de laquelle les intérêts économiques détenus par Madrid à Casablanca étaient gérés. La mère de Semtob avait grandi dans le faste d’un palais de la casbah de Mogador, quartier où les seuls juifs admis à résider étaient les membres de la caste très restreinte des grands commis de l’État. Une aile ouvrant sur le patio d’entrée y abritait une somptueuse synagogue, fondée au XVIIIe siècle, au moment de la construction de la vaste demeure. Leur opulence avait été telle que les entrées de serrures, et les gonds eux-mêmes de la haute armoire sainte en bois des îles contenant les rouleaux de parchemin calligraphié de la Torah, étaient d’argent ouvragé et poinçonné à Londres. Les cinq lampes monumentales de style néo-mauresque suspendues à sa voûte décorée de stucs polychromes et les chandeliers de la chaire servant à la lecture de la Bible brillaient du même métal. Dans les cuisines mystérieuses qui ouvraient sur les cours secondaires, des esclaves noires s’activaient chaque jour à la préparation de repas comprenant des successions de services. Cette élaboration gastronomique se déroulait sous le sceptre impérieux de Mammo, la cuisinière juive la plus accomplie, mais aussi la plus caractérielle de la ville. Malgré les habitudes de splendeur princière de sa femme, le père de Semtob avait imposé des principes de rigueur dans sa propre maison. Les jours ordinaires, jamais plus de deux plats n’étaient servis à chaque repas. Il avait aussi exigé que l’on donne souvent le soir les restes accommodés de ce qui avait été présenté à midi. Les clefs de la dépense contenant les réserves alimentaires domestiques étaient exclusivement détenues par son épouse et par lui-même. Avec un ricanement moqueur, certains membres de leur entourage qualifiaient d’avarice son horreur du gaspillage. Elle témoignait plutôt d’un sens profond de la mesure, d’un contrôle de soi et du respect d’ordre religieux porté aux dons du ciel. En effet, Señor Moses était d’une générosité large et discrète quand les œuvres sociales que la communauté juive de Casablanca créait et développait avec un élan soutenu dans les premières années du XXe siècle le sollicitaient. Il avait fait don du terrain où s’élevait le dispensaire de l’Œuvre de Secours à l’Enfance. Il était trésorier d’Em Habanim, une école primaire qui fournissait aux plus démunis, en plus de l’instruction, le couvert, l’hygiène des douches quotidiennes et le vestiaire. Il s’était porté volontaire pour cette fonction, sachant qu’elle impliquait le devoir traditionnel de compenser chaque année l’inévitable déficit financier de l’institution.

Semtob avait le souci permanent de sa dignité. Il le manifestait par le soin méticuleux consacré à son apparence discrète, par le rythme lent de son discours admirablement articulé, par l’attention très courtoise qu’il portait aux autres, en particulier aux humbles. Sa retenue, sa circonspection et ses fréquents silences contribuaient au respect qui l’entourait.

Brahim arrêta l’automobile devant le cinéma Empire. Les bureaux se trouvaient au troisième étage de l’immeuble adjacent. Il y régnait l’atmosphère d’ordre et de respectabilité caractérisant tout ce qui se rapportait à Semtob. Le long des murs du hall étaient disposées de longues banquettes 1930 garnies de cuir fauve verni légèrement craquelé. Les murs peints de couleur crème étaient ornés de photographies en noir et blanc des costumes marocains musulmans et juifs immortalisés par Jean Besancenot à la veille de la seconde guerre mondiale.

Lors d’une exposition au studio Marti, Semtob avait acheté à l’exquis anthropologue un grand dessin au pastel représentant une femme berbère de la casbah de Telouet, le nid d’aigle du Glaoui situé au cœur de l’Atlas, près du col du Tizi n’Tishka. Allant personnellement en prendre livraison quelques jours plus tard, il s’était attardé à feuilleter des cartons de tirages représentant des hommes ou des femmes en costumes traditionnels des campagnes, des villes ou des montagnes de l’Empire chérifien. Ces images faisaient partie du reportage commandé à Besancenot par le ministère des Colonies. Semtob avait été séduit par la splendeur de ces documents au grain riche et contrasté, par la beauté des types physiques, par l’intensité des expressions et des regards des sujets, par leur distinction naturelle. Il avait toujours proclamé que la noblesse authentique se situe dans la tradition. C’était une de ses nombreuses affirmations théoriques. Ce jour-là, il en avait ressenti pleinement la profondeur. Il en va ainsi d’axiomes que nous répétons inlassablement, pêchés dans le souvenir d’une lecture ou d’une conversation intelligente, conçus dans un instant d’intuition. Ils demeurent abstraits comme une règle grammaticale rarement appliquée, jusqu’au jour où une confrontation émotionnelle ou artistique nous révèle la puissance de leur vérité. Ces témoignages visuels d’une culture immémoriale, dont il déplorait depuis la fin de la guerre la disparition inexorable et prochaine, l’avaient bouleversé.

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