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Un roman en 1915

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388 pages

— Moi, dit très haut, en traînant les syllabes sur ce mode spécial qui trahit le terroir parisien, un grand diable d’ouvrier à la mine réjouie, je vote pour la jolie femme.

— Je ne suis pas une jolie femme ! clama une voix indignée. De quel droit, alors que je vous apporte mon intelligence, mon dévouement, le fruit de ma pensée et de mes travaux : de quel droit, quand je mets au service de votre passion sociale un labeur incessant et toute l’ardeur de ma vie, ose-t-on me souffleter avec l’injure de ma beauté ?

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Alfred de Ferry

Un roman en 1915

Ceci est une fantaisie, mais qui ne se défend pas de toute intention prophétique. C’est, de plus, pour le contemporain attristé, une source indirecte de consolation : car, auprès des choses et des gens de 1915, les gens et les choses de 1888 ont chance de paraître fort agréables. Maintenant, que, dans vingt-cinq ans, ou quelque peu davantage, le monde soit plus laid que ne le fait ce livre, c’est assez probable ; qu’il soit autrement, c’est encore possible ; je ne pense pas qu’il soit plus joli... Si donc tu trouves, lecteur, mes personnages outrés, mon cadre invraisemblable, ne te hâte pas de me condamner ! ne m’inflige pas une raillerie non moins téméraire que ma prédiction même !... mais, si tu m’en crois, reportant la querelle au jour où les faits viendront nous départager, attendons l’un et l’autre, de pied ferme et sans rompre, l’an de grâce 1915. Surtout, bon lecteur, ne manque pas au rendez-vous, je tâcherai d’être exact...

I

 — Moi, dit très haut, en traînant les syllabes sur ce mode spécial qui trahit le terroir parisien, un grand diable d’ouvrier à la mine réjouie, je vote pour la jolie femme.

 — Je ne suis pas une jolie femme ! clama une voix indignée. De quel droit, alors que je vous apporte mon intelligence, mon dévouement, le fruit de ma pensée et de mes travaux : de quel droit, quand je mets au service de votre passion sociale un labeur incessant et toute l’ardeur de ma vie, ose-t-on me souffleter avec l’injure de ma beauté ?

Cette apostrophe obtint tout le succès qui lui était dû, et fut couronnée par un tonnerre d’applaudissements. Les yeux se tournaient, furieux, vers le libertin vulgaire dont le vote était acquis aux jolies femmes, puis se reportaient, brillants d’enthousiasme, sur l’orateur désintéressé qui reniait un si précieux apanage....

Deux mille personnes, hommes et femmes, tous électeurs, étaient entassées, le soir du 15 décembre 1914, dans la vieille église de Passy. Ce monument n’avait pas été épargné par la tourmente révolutionnaire de 1892. Les anarchistes l’avaient dévasté et mis à sac, comme beaucoup d’autres établissements de même usage, vengeant du coup leurs aïeux de l’esclavage où la superstition les avait tenus si longtemps enchaînés. La pioche, qui avait cherché les croix pour les briser, les statues des saints pour les décapiter, avait encore frappé, stupide, dans la masse même des murs ou des piliers, émietté la mosaïque du dallage. Depuis lors le délabrement était allé croissant, les mauvais antécédents de l’immeuble, si laïque et communal qu’il fût devenu, lui ayant mérité cet abandon. Il était vaguement question de le convertir en halle, et en attendant cette affectation, il servait à ces assemblées publiques où les vrais citoyens aimèrent de tous temps à retremper leur fraternité aussi bien qu’à essayer leurs muscles.

Ce soir-là donc, les hauts seigneurs élacteurs de Passy tenaient d’importantes assises. Ils procédaient à celte cuisine familière par laquelle il est préludé à la confection d’un député, besogne que la mutiplicité des appétits ne laissait pas de rendre peu aisée. Tous voulaient paître dans les pâturages de l’Etat. La forte génération élevée aux champs de l’enseignement civique montait à l’assaut du pouvoir que chacun estimait précisément fait pour lui ; les gens déjà en place défendaient leurs positions ; quelques anciens, qui avaient connu les jours tranquilles de la présidence Grévy, invoquaient leur vieille expérience. Enfin, pour la première fois, attrait inédit des luttes électorales, le sexe faible, breveté ou non breveté, institutrice garantie ou poissonnière, était admis à voter et à briguer les honneurs du parlement.

Cette innovation mettait tout le monde en joie. Aussi les grands esprits du quartier et les tapageurs assermentés se trouvaient-ils renforcés d’indifférents de profession dont les yeux s’ouvraient aux séductions de la politique.

Jamais, aux grands jours des fêtes carillonnées, le vieux temple ne vit pareille abondance de fidèles. Jusque sous le porche on s’écrasait ; transpercés par une brume glaciale, les retardataires faisaient rage, et les portes ayant dès longtemps flambé dans un feu de joie anticlérical, la poussée du dehors venait librement et sans répit assaillir les élus entassés dans les nefs. C’est là que la bagarre était à son comble : candidats, électeurs, emballés, malins, imbéciles et simples farceurs se démenaient, péroraient, injuriaient, applaudissaient. Jaloux de leurs nouveaux droits, les électeurs enjuponnés donnaient au tumulte ce caractére aigu propre aux excès du diapason féminin. Parfois une bonne bourrade d’un mari énervé, ou, dans une ombre de pilier, les familiarités d’un voisin entreprenant provoquaient des clameurs étrangères à la politique ; ou c’était un bébé qui, meurtri au sein de sa mère, poussait des cris patriotiques au nom des droits de l’enfant méconnus...

Tout au fond, sur les marches qui avaient supporté l’autel de marbre, étaient assis autour d’une table, pressés, débordés par la foule, les organisateurs de la réunion.

Le président manquait de prestige. Un paletot gras et troué, flottant, à l’aspect inhabité ; un foulard sans couleur, cachant le menton et presque la bouche ; nulle trace de chemise ; un couvre-chef volumineux, indécis de forme comme de teinte, d’où s’échappaient quelques mèches d’un blanc sale, voilà ce qui frappait l’œil tout d’abord. Puis, en cherchant bien à travers ces oripeaux, on découvrait une figure vieillotte, craintive et sans vie, dissimulée derrière une vaste pipe qui volcanisait sans relâche.

Cet être, minable et d’apparence négative n’en jouissait pas moins d’une considération spéciale. Il l’avait bien gagnée. Depuis quarante ans, il avait été de toutes les fêtes populaires, soit de toutes les émeutes, de tous les troubles, d’aucuns disaient de tous les pillages, bien que sa tenue négligée semblât protester contre cette dernière supposition. Condamné, amnistié, recondamné, réamnistié, il avait parcouru une honorable carrière dans l’anarchie, et conquis une situation de martyr parfaitement établie.

A sa droite siégeait un travailleur ; on appelait de ce nom, en 1914 et même auparavant les ouvriers qui ne voulaient rien faire, brisaient leur outils et ceux de leurs camarades, et ne s’adonnaient avec quelque suite qu’au travail des révolutions. Il avait un peu d’influence dans les ateliers, beaucoup dans les brasseries et les réunions publiques, où il prononçait trrravailleur avec trois r et un roulement d’yeux inquiétant.

Le second assesseur, de son état modèle pour peintres, de grande allure, était très demandé par les meilleurs artistes. Son esprit libre répugnait aux sujets ressortissant à la tyrannie ou à la superstition. Par suite, appelé à représenter César ou saint Jean-Baptiste, il demandait parfaitement cent sous de plus par séance. En revanche, il posait les Brutus à vil prix, et aurait payé pour Marat ; mais il était trop gras, et n’avait pas le masque suffisamment patibulaire. Le brave garçon, éminemment décoratif, donnait tout de suite un air à un bureau présidentiel. Aussi l’y portait-on toujours d’acclamation.

Ces trois personnages auraient eu fort à faire pour mettre de l’ordre dans la discussion ou plutôt dans les cris en sens divers qui en constituaient le fond. Ils ne l’essayaient même pas. Les candidats prenaient d’assaut la petite table qui jouait la tribune, hurlaient à la foule une profession de foi synthétisée autant que possible dans un mot d’extrême audace, étaient généralement conspués et disparaissaient dans le flot. Les meilleurs effets, consacrés par de longues années de succès, ne portaient pas ce soir-là. L’ignoble capital faisait rire ; la sueur du peuple provoquait des petits aboiements ; les rengaines centenaires, auxquelles on croyait à peine, débitées par des gens auxquels on ne croyait pas du tout, semblaient avoir perdu leur action sur le public.

Tout à coup, des profondeurs où s’agitaient les exilés du porche, vint une clameur, faible d’abord, puis plus nourrie, bientôt impérieuse, enfin formidable et dominant tout autre bruit. Cette marée montante jetait un nom : « Louise Méru ! » Les plus robustes orateurs durent cesser leurs vociférations. Le charivari s’était maintenant régularisé, et trois mille voix répétaient, en scandant les syllabes : « Louis’-Mé-ru ! Louis’-Mé-ru ! »

Sur un signe du président, dont l’œil mort s’était éclairé d’une courte lueur, une jeune femme, debout à quelques pas de lui, marcha délibérément vers la table à discours, en prit possession, y posa son petit chapeau d’homme que ne retenaient ni brides ni épingles, et attendit le silence. Il se fit bien vite, succédant à une explosion d’applaudissesements et de « Ah ! » sympathiques.

Rien n’a fait plus de tort à la campagne dès longtemps engagée pour l’émancipation de la femme que la disgrâce naturelle des vieilles demoiselles chargées de soutenir les revendications du beau sexe. Il ne restait rien, en 1914, de ces fâcheuses traditions ; mais l’idéal du genre, mais le plus fin régal pour les amateurs, était sans conteste l’apparition de Louise Méru.

Si les dieux s’étaient modernisés, si, dégoûtés par l’artillerie, de prendre part aux terrestres combats sous le bouclier d’un mortel, ils s’étaient rejetés sur les luttes politiques, un païen — il en est encore — eût juré que Diane ou Minerve était descendue de l’Olympe pour haranguer les électeurs de Passy. Une taille souple et élancée sans fragilité, un buste aux lignes irréprochables, aux fermes contours, se développaient librement, affranchis de la torture des cuirasses meurtrières. Moins harmonieusement proportionnée, Louise eût paru trop grande, mais le beau absolu n’a pas de dimensions, et les déesses ne se mesurent pas à un pouce près. La tête d’une pureté grecque, et dont les minois chiffonnés déclaraient le modelé trop régulier, se dressait avec une fierté incomparable. Les cheveux, d’un bronze qu’eût rêvé le Titien, relevés en torsades et couronnés d’un nœud à l’antique, jetaient comme un reflet fauve sur les tons un peu mats de la chair. Un artiste fût tombé à genoux devant le chef-d’œuvre... peut-être eût-il fallu encore, pour faire battre violemment un cœur humain, qu’un sourire vînt animer cette bouche d’enfant, réchauffer l’expression froide, presque immobile, qui parachevait la statue aux dépens de la femme. Mais le sourire venait rarement. Les yeux seuls, largement découpés, révélaient une vie intense, enfermée dans cette enveloppe de marbre. Il était dificile d’en soutenir le regard. Ils possédaient cette nuance incertaine que prend parfois la mer avant l’orage, lorsque fouettée déjà par la tempête elle boit un dernier rayon de soleil. Elle donne alors une sensation troublante de puissance et de profondeur...

Aussi déplacée au sein de cette réunion populaire que pourrait l’être une rose dans un buisson d’orties, mais ne paraissant pas gênée de ce contresens, Louise prit la parole, développa son programme, posant nettement sa candidature à la Chambre des représentants. Sa voix grave, mais d’un timbre généreux, portait jusqu’aux extrémités de l’église. Le geste, rare, juste toujours, procédait d’une grandeur et d’une sobriété d’attitude qui méritaient un milieu plus délicat.

Ce discours fût-il supérieur ou banal, très sensé ou très fou ? jamais on ne le saura. L’auditoire avait, dans son exaltation, perdu tous ses moyens critiques ; d’aucuns crurent à une langue nouvelle et à des idées géniales, qui avaient écouté la voix, regardé la femme, sans songer à comprendre.

Le peuple possède un sentiment du beau mal raisonné sans doute et instinctif, mais très intense. Il avait fait de Louise Méru son idole. Elle s’était révélée dans la lutte entreprise au nom des droits de la femme, et son ardente parole n’avait pas médiocrement contribué au mouvement d’opinion qui avait ouvert à son sexe les portes du parlement ; dans les assemblées, dans les conférences, elle s’était multipliée, provoquant partout de passionnés et furieux enthousiasmes. Elle ne séduisait pas, séduire était au-dessous d’elle ; elle s’emparait d’une foule, la dominait à son gré, moins encore par la vigueur de son éloquence que par sa violente beauté.

L’admiration qu’elle inspirait n’allait pas sans un certain orgueil ; cette superbe fille, qui semblait tenir à quelque race privilégiée, était sortie des rangs du peuple, elle était peuple elle-même, et peuple dans l’âme, vibrait à l’unisson avec le peuple, tressaillait de ses colères et buvait ses triomphes. Et le peuple, dont elle était l’honneur et l’éclat, se sentait vain de sa Louise...

 

Dans les parages extatiques où étaient entraînés les auditeurs, l’interruption terre à terre qui commence ce récit avait détonné, comme une fausse note dans un accord parfait. Peu à peu, cependant, l’émotion s’était apaisée, et Louise avait continué :

 — Je veux, disait-elle, que mes électeurs suivent et aiment ma pensée, qui sera leur comme leur pensée sera mienne... C’est leur cri qui s’échappera de ma bouche, ils parleront en moi et je leur prêterai mes lèvres !

 — Tout de même ! ponctua avec une nuance do timidité la voix gouailleuse qu’avait étouffée déjà la réprobation publique.

Le scandale de cette réflexion voulait un châtiment. Le tumulte recommença, plus menaçant. Tous criaient : « Enlevez-le ! à la porte la brute !... il faut le tuer !... »

Louise, cette fois, ne s’émut pas ; un pli de lèvres dédaigneux, et ce fut tout. A la fin, la crise se prolongeant, et comme l’interrupteur courait risque d’être assommé sur place, elle frappa de la main sur le bureau du président, qui semblait dormir derrière sa grosse pipe, et dit tout haut :

 — Voyons, papa, présides-tu ou ne présides-tupas ?

Le vieux tressauta,, fit un signe incertain, sur lequel le mauvais plaisant fut saisi, enlevé, ballotté, houspillé, passé de main en main par-dessus les têtes. Il se retrouva dans la rue, meurtri et saignant. Là, il contempla avec mélancolie l’affiche écarlate collée au mur, qui invitait toutes les opinions à se produire librement, fit jouer non sans peine ses muscles froissés, et s’éloigna en boitant des deux jambes.

 

Louise Méru parlait encore, dans le silence rétabli. Le ton de son discours s’était élevé avec la pensée, et sa voix presque inspirée semblait, au milieu du recueillement de tous, dans la vieille église où les bruits conservaient de religieuses sonorités, comme un écho des homélies d’antan...

Tout là-haut cependant, à la voûte délabrée, un petit ange mal gratté écoutait avec stupeur la prêtresse nouvelle, pleurait sur son sanctuaire profané et songeait aux parfums de l’encensoir...

 

Quand Louise eut fini, éclatèrent les transports. On l’acclama, on trépigna, on la célébra de mille manières. De continuer la séance, il ne pouvait plus être question. Bureau et tribune, président et candidats mâles avaient été engloutis par le flot. Elle, l’œil brillant, un peu nerveuse, sérieuse toujours dans son animation, donnait çà et là des poignées de mains et remerciait, parlant à présent sur un ton de conversation cordiale. — C’était entendu, elle comptait sur tous ces dévouements qui s’offraient si généreusement à elle ; elle ne doutait pas du succès, avec tant de braves cœurs battant pour sa cause. Et certes elle ne serait point ingrate ni oublieuse ! Si, comme elle en avait la confiance, la politique lui réservait une brillante carrière, les amis des anciens jours, ceux qui l’auraient placée sur la première marche de l’édifice, lui resteraient unis par un lien étroit et particulièrement cher ; c’est auprès d’eux qu’elle chercherait ses inspirations, et ils seraient associés à son rôle dans le pays.

Elle semblait sûre d’elle-même en parlant de ses hautes destinées, sincère en promettant d’entraîner dans son orbite les électeurs de Passy ; et eux, certains de la future apothéose de leur idole, savouraient d’avance le parfum des mets qu’elle leur abandonnerait ; c’était tout un prestige de places alléchantes et de séduisantes grandeurs. A la voir, naturellement supérieure, au milieu de ces gens qui l’entouraient d’un respect inconscient, qui mendiaient de l’œil une parole ou un regard, on eût pensé son rêve réalisé déjà et ses mains pleines de grâces à répandre sur ses fidèles.

Le petit vieux qui avait présidé la séance et que Louise avait appelé papa s’était écroulé sous son bureau, puis, non sans peine, rétabli en équilibre sur ses jambes grêles. Lui aussi maintenant était très fêté. Il répondait d’une voix cassée et falote aux compliments sans fin qui lui étaient adressés sur la splendeur et le génie de sa fille.

 — Sans doute elle était belle ! Sans doute elle avait du génie ! Et elle aimait tant le peuple ! en cela comme son pauvre père... Dire que, lui aussi, il avait été jeune, et brillant, et plein de vigueur ! Mais ses luttes de toute la vie contre les oppresseurs, ses prisons, l’exil et le besoin l’avaient terrassé avant l’âge... Il semblait au moins quatre-vingts ans, n’est ce pas ? Eh bien il n’en avait que soixante deux, pas une année de plus, et il ne lui restait que le souffle... Enfin, il revivait dans sa fille, qui verrait, plus heureuse que lui, le grand jour du triomphe définitif, et y serait peut-être pour quelque chose... Et alors, les vieux auraient un souvenir pour le bonhomme qui lui avait appris à aimer les simples et les déshérités. etc., etc...

Il parlait ainsi sans arrêter, faiblement, d’une façon monocorde, et ce son mince faisait penser au dernier filet d’eau d’une fontaine épuisée, qui tombe, discret et ralenti, dans la vasque déjà pleine, et dont la dernière goutte est vainement attendue...

Autour de lui, on était attendri et l’on s’indignait contre ses bourreaux. On rappelait les plus beaux faits de sa vie : sa déportation à Nouméa, après la commune de 1871, pour laquelle, âgé de vingt ans à peine, il avait glorieusement combattu ; ses constantes incarcérations, mais surtout ses exploits lors des grands mouvements révolutionnaires de 1892, — Ah ! voilà un temps où l’on vivait ! c’était bien vraiment l’aurore du grand jour ! Paris avait appartenu au peuple, et les bourgeois avaient fui chez leurs complices de l’étranger. Et, comme on s’était mis vaillamment à la grande œuvre de l’expropriation de ceux qui possèdent au profit de ceux qui n’ont rien ! Mais alors est arrivé ce soudard, ce buveur de sang, ce monstre infâme de général Boucher, qui a massacré le peuple, en choisissant de préférence les femmes et les enfants ! Il n’a pas bu le sang de Méru, c’est vrai, mais il l’a jeté dans un cachot humide, et c’est merveille que le pauvre vieux n’y soit pas mort ! Son existence n’a été qu’un long martyre !

 — Et c’est nous tous, Méru. que les misérables ont martyrisé en ta personne ! cria une voix puissante accompagnée d’un terrible geste, celui-là même de Julien l’Apostat menaçant le ciel, succès du salon de l’année précédente...

C’était le modèle patriote dont la face rubiconde et l’aspect généralement sain et bien nourri témoignaient en effet qu’il n’avait dû être martyrisé que par procuration.

 — Vois-tu, Méru, ajouta-t-il, et je ne dis pas cela à tout le monde, tu es un héros !

Et de fait il se connaissait en héros, les ayant presque tous posés dans leur attitude de postérité.

Le vieillard exécuta une grimace qui pouvait passer pour un sourire, puis, modeste en son héroïsme, se glissa à travers la foule, fuyant et timide, s’effaçant, s’excusant à chaque pas ; il gagna ainsi le groupe dont sa fille était le centre, la contempla deux minutes avec une sorte d’étonnement ravi, comme s’il l’eût admirée pour la première fois, et put enfin lui murmurer à l’oreille :

— Filons-nous ?

Louise distribua ses dernières poignées de main, donnant à tous rendez-vous devant l’urne électorale, et sortit avec son père.

A leur suite on se précipita sur la petite place où attendait déjà, dans l’épais brouillard, une foule compacte de fanatiques et de curieux. Quelques élus du premier rang purent seuls distinguer le couple populaire, mais leur enthousiasme eut promptement gagné ceux qui ne voyaient rien. Des mains d’ombres chinoises battirent ; des mouchoirs invisibles s’agitèrent ; des milliers de voix enrouées par la brume hurlèrent :

 — Vive Louise Méru !

L’héroïne salua deux ou trois fois en soulevant son petit chapeau, se déroba non sans peine à quelques forcenés qui voulaient la porter en triomphe, et, suivie du père Méru qui trottinait derrière elle, se perdit dans l’obscurité.

II

Tous deux s’éloignaient en hâte, marchant sans mot dire, pressés d’échapper à la froide enveloppe qui les étreignait. Par instant, un rayon électrique perçait l’ombre humide et jetait sa lueur un peu blafarde sur les placards multicolores qui tapissaient les murs. De larges bandes, d’un rouge vif, portaient en hauts caractères :

LOUISE MÉRU

et dessous, en signes plus petits :

CANDIDAT DES COMITÉS POPULAIRES.

Le vieux clignotait alors de l’œil, d’un air satisfait, tandis que le candidat des comités populaires passait droit et sans un regard.

Après dix minutes de celte allure accélérée, ils s’engagèrent dans une rue étroite et mal bâtie, vraie rue de pauvres, et s’arrêtèrent devant une porte basse et mal jointe, à laquelle donnaient accès deux marches en ruine. Cette porte était percée vaille que vaille dans le mur à demi effrité d’une maison à un étage, dont la seule fenêtre apparente s’arrondissait en forme de lucarne. La triste habitation avait un je ne sais quoi de lamentable et de chétif bien en harmonie avec la personne même du vétéran de la révolution.

 — C’est ça la turne de ce pauv’Méru ! disaient avec attendrissement les tares camarades qui passaient dans cette rue déserte. En voilà un vrai tout de même ! et un pur ! bien sûr qu’il n’a pas gagné des mille et des cent dans la politique ! Oh ! non, alors !

Et ils allaient, sympathiques et apitoyés.

Méru tira de sa poche une lourde clef de cave, l’introduisit dans la serrure, qui grinça lugubrement, puis, ayant ouvert, fit passer sa fille et la suivit.

L’intérieur de la masure répondait au délabrement du dehors. Une seule pièce, qui devait à l’absence de meubles de paraître spacieuse, occupait toute la largeur ; elle avait dû être carrelée naguère, à en croire quelques débris plus résistants qui, çà et là, rendaient témoignage de cet ancien luxe. Six chaises et une table, qui comptaient ensemble un nombre de pieds des plus réduits, une vieille armoire aux battants démolis, laissant voir des choses sans nom, une horloge veuve de son balancier, et au-dessus de la cheminée des ustensiles de cuisine paraissant hors d’usage ; dans un coin à terre, une chose vague, allongée, disparaissant sous une couverture rapiécée, peut-être le grabat du vieux démocrate : tel était l’ameublement.

A la suite, une seconde pièce, sorte de cabinet sombre, qui contenait un lit : la chambre de Louise sans doute.

Et il semblait que les maîtres de cette habitation désolée ne se fussent pas même souciés de se défendre contre l’indigence par la propreté. Les tristes objets étaient livrés à la poussière, tandis que les araignées avaient créé dans tous les coins des établissements respectés. Quelle misère ! Comment ce vieillard et cette jeune femme pouvaient-ils vivre dans un pareil taudis ?

Ils n’y vivaient pas du tout. Ils se contentèrent ce soir-là de le traverser rapidement. La seconde pièce ouvrait sur une allée entre deux murs qui semblait d’abord une impasse ; mais, lorsqu’on se croyait au bout, elle tournait à angle droit pour s’arrêter devant une grille, et la grille laissait voir, gaie et pimpante, une fraîche maisonnette tout environnée d’arbustes, qui devait se réveiller au printemps dans un nid de verdure.

Le père et la fille suivirent celte allée. Au bruit de la grille se refermant, apparut en haut du perron une vaste silhouette ; la lune se plut à chasser le brouillard et la nuit pour éclairer une sorte de boule que son costume révélait femme et, qui mieux est, cuisinière.

Cet être sphérique roula le long des marches, roula encore, dédaigneux des allées, au travers même de la pelouse, rappelant, à mesure qu’il s’offrait mieux à l’analyse, la course de la bille sur le tapis vert d’un billard, et s’arrêta en face des Méru, haletant, soufflant, tentant de vains efforts pour articuler un son. Vu de près, ce corps étonnant se prolongeait sans apparence de cou, pa une véritable figure, un peu plus large que haute et de ton cramoisi, qui descendait jusque sur la poitrine par les nappes du menton.

 — Prends garde, la Grosse, dit le vieux, si tu cours comme cela, tu te feras maigrir !

Était-ce bien la première fois que Méru essayait cette délicate plaisanterie ? Du moins aurait-on pu le présumer à l’énorme rire qui distendit jusqu’aux oreilles la bouche de la Grosse, et se termina dans un grondement sourd, rappelant celui du torrent au fond du gouffre. Après quoi elle se remit à rouler à côté de ses maîtres pour gagner la maison, plus lentement cette fois, et en suivant l’allée, dont le sable criait douloureusement.

 — Comme vous rentrez tard ! parvint-elle à dire entre un étouffement et un pénible hoquet. N’avez-vous pas pris froid (Un reniflement) dans cet affreux brouillard ? (Un long soupir.)

 — Eh eh ! fut-il répondu, j’en ai vu bien d’autres à Nouméa !

La réflexion, s’agissant du brouillard, était d’un à propos contestable ; mais quel que fût, ou à peu près, le sujet de la conversation, Méru en avait toujours vu bien d’autres à Nouméa ; à moins que ce ne fût sur la barricade, où il n’avait dû voir que du feu, ou bien dans les cachots, où il n’avait pas vu grand’chose. Il disait cela en l’air, par habitude de langage, sans y attacher la moindre importance, de même que l’on a vingt fois par jour à la bouche : Comment vous portez-vous ?

Le perron franchi, tous trois entrèrent dans la salle à manger où les attendait, flambant dans la haute cheminée, un feu bien clair, dont la vue seule était déjà un repos et un réconfort. Sa joyeuse lumière et celle de deux grosses lampes en bronze japonais éclairaient des panneaux de tapisserie à personnages, encadrés de boiseries sévères qui en accusaient l’effet. Le reste de la pièce était à l’avenant. Egalement vêtues de veilles tapisseries, les chaises Louis XIII, aux jambes torses, portaient haut leurs dossiers ornés de fins médaillons. Sur d’antiques bahuts s’étageaient de curieuses faïences. Le plafond, aux solives en saillie, copié sur un bon modèle de la Renaissance, couronnait un ensemble d’un goût heureux. Méru lui-même, l’infortuné Méru, attachant une importance particulière à la destination de sa salle à manger, en avait soigné les moindres détails avec amour. C’était sa chose, sa consolation et son orgueil, après sa fille bien entendu. Il s’y retrouvait toujours avec un petit frisson de volupté, chagrin seulement de l’indifférence dont Louise avait accablé ses plans, et qu’elle continuait de témoigner à leur heureuse exécution.

 — Il fait bon ici ! s’écria-t-il, le dos tourné à la cheminée, enveloppant d’un regard de complaisance son œuvre favorite.

Et quel accent pénétré, convaincu, dans ce simple « Il fait bon ! » — L’on voyait bien qu’il n’avait pas constamment fait bon pour le vieillard ! Ses rudes souvenirs, les privations et les souffrances d’antan, enfin sa jouissance tardive tenaient dans cette exclamation.

 — Allons, la Grosse, prépare le souper. Pendant ce temps-là, je vais faire un brin de toilette.

Et il sortit d’un pas allègre. Il semblait que la chaleur l’eût dilaté. Sa figure était moins ratatinée, et dans le vieux paletot se dessinait un corps humain.

Louise resta près de la cheminée, chauffant ses pieds humides en attendant son père. Elle se retrouvait là machinalement ; sa pensée était ailleurs : au triomphe qu’elle venait de remporter, à sa popularité, au rôle d’émancipation que lui réservait l’avenir, aux grandes choses qu’elle avait la volonté d’accomplir. — En vain la Grosse, qui roulait autour d’elle, mettant le couvert, lui parlait de ceci et de cela, du froid aux pieds et de la gelée du pâté qui était un peu claire, hachant ses mots et entrecoupant ses phrases ; elle manquait positivement d’action sur Louise, qui ne témoignait par aucun signe qu’elle eût remarqué sa présence.

Au bout de vingt-cinq minutes, Méru rentra, un autre Méru, inconnu, celui-là, des camarades de révolution, lavé, peigné, habillé, propret au possible, avec un linge éclatant et un veston trop jeune. Ce Méru-là, de vingt ans moins âgé, frais, ragoûtant et fleurant bon, ressemblait à celui de tout à l’heure comme la jolie salle à manger au bouge donnant sur la rue.

La petite tête soupçonnée, plutôt qu’aperçue, derrière la pipe, entre l’énorme chapeau qui en absorbait la partie supérieure et le cache-nez qui mangeait le menton, émergeait maintenant, avait un masque fin, méconnaissable. Les cheveux encore abondants, tout argent, étaient coquettement redressés en arrière ; aucune trace des mèches jaunâtres qui bouclaient sur le col gras du paletot. La bouche, relevée d’un côté, très dégagée dans le visage rasé de près, semblait faite pour l’ironie : une bouche de sceptique déplacée chez un apôtre. L’œil s’était rallumé et pétillait de satisfaction, allant de la joyeuse flamme du foyer à la table servie.

Louise, habituée sans doute à ces avatars, ne parut même pas s’apercevoir que la chrysalide était devenue papillon ; elle se mit à table, sans parler, en face de son père, qui se frottait les mains et trouvait visiblement que l’existence humaine, avant môme la grande régénération sociale, avait déjà un peu de bon.

Sur la nappe blanche s’étalait un souper délicat : des huîtres, un perdreau froid, une croûte mystérieuse et appétissante. A portée du maître de céans, deux bouteilles d’aspect bienfaisant, qui laissaient deviner, sous leurs robes de poussière, l’une des tons de rubis, l’autre des reflets de topaze.

Méru, tout en mangeant et en buvant, bavardait avec entrain, et pour deux, la jeune fille demeurant muette et absorbée. A la longue, il se fatigua de monologuer, et après de vains efforts pour obtenir toute autre réponse qu’un oui ou un non distraits, il se rabattit sur la Grosse, qui ne le quittait pas du regard, riant des yeux, de la bouche et de toute sa rotondité quand son maître souriait, et, vînt-il lui-même à rire pour de bon, éclatant bruyamment.

 — Non, la Grosse, tu n’as pas idée de ça, vois-tu ! Elle leur aurait dit, à tous, de marcher sur la tête, qu’ils l’eussent suivie au bout du monde dans cette posture-là ! On voulait la porter ! On a failli en tuer un qui faisait l’imbécile et ne voulait pas crier « Vive Louise Mérul » Aussi l’affaire est dans le sac ; elle passera dimanche comme une muscade. Ce sont les canailles de la bande à Boucher qui vont enrager !

Puis, s’arrêtant de boire comme s’il eût découvert tout d’un coup la chose la plus extraordinaire du monde :

 — Tiens, mais au fait, la Grosse, tu vas voter, toi aussi !... Hé Loulou ! — et il appela plus fort : Loulou ! écoute donc, la Grosse qui est électeur !... est-ce assez drôle ? nous n’avions pas pensé à cela !...

Et certes, ce devait être très drôle, car le visage de Louise dégela, et elle se mit à rire en regardant la bonne fille. — Quant à celle-ci, soit que l’idée lui apparût effectivement du dernier comique, soit qu’elle ne put contenir sa joie devant l’éclat de gaieté de sa maîtresse, elle partit elle-même d’un rire fou, inquiétant, presque terrible, qui fit trembler les bouteilles sur la table et les faïences au haut de leurs bahuts, s’étrangla, eut un spasme, et dut boire deux verres d’eau coup sur coup pour se remettre.

La glace était rompue. Louise, décidément égayée par cet incident, gagnée par la bonne humeur communicative du père Méru, ressentant sans doute aussi, à son propre insu, l’influence du bien-être ambiant, fut causante jusqu’à la fin du souper. On parla de la soirée écoulée, l’un des plus grands succès de la jeune fille, on fit des pronostics concernant les élections, on dauba sur la clique des adversaires. Si l’on en venait à parler du peuple, Louise s’animait, avait des éclairs dans les yeux et des expressions ardentes ; son père la suivait plus mollement sur ce terrain, mais évitant toute contradiction, visiblement dominé et heureux de l’être.

La Grosse servait et roulait. Le tumulte de son souffle allait en décroissant, rappelait les vagues de l’Océan à l’heure où descend la marée ; mais sa bouche restait puissamment fendue, et cette baie insondable exprimait un contentement intime poussé à son plus haut point. Suivant une vieille habitude, son maître la prenait, entre temps, pour plastron à ses saillies, affirmait à Louise que, vingt ans auparavant, la Grosse était un Rubens, un vrai Rubens, un peu luxuriante déjà, mais séduisante et riche d’appâts. — Et la Grosse avait des rougeurs virginales et exhalait de retentissants soupirs à l’adresse de son jeune temps.