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Un siècle et demi après la fin du Monde

De
512 pages
L’an 150 d’une nouvelle ère. Un siècle et demi après la fin du monde, un million d’êtres humains vivent répartis sur des côtes, le long de quelques océans. Ailleurs, toute vie animale ou végétale a disparu. L’humanité devenue folle a fait de la Terre son tombeau. Les descendants des survivants ont dû apprendre à vivre dans un monde hostile, en appliquant les leçons du passé. Comment repartir de zéro? Décriant un système courant à sa perte, Pierre Meyer développe toute une philosophie humaniste autour d’un utopique monde nouveau apte à réapprendre la sagesse. Cri d’alerte et message d’espoir à la fois, Un siècle et demi après la fin du Monde fait froid dans le dos et nous met face à nos responsabilités. Un bilan sans appel, qui nous laisse compter le temps qu’il reste avant l’inéluctable.
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après la fin du monde Pierre Meyer










Un siècle et demi
après la fin du monde




















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011





Roman

Vous pourrez constater, en lisant cet ouvrage prospectif, que
les personnages, notre postérité en fait, ces Hommes du futur,
tiennent aux majuscules devant : Mondes, Soleil, Lunes, Terre
Mère, Hommes, Femmes, Tradition Orales etc. lorsque ceux-ci
désignent ces différentes choses de leur Monde recréé…
Par contre ils tiennent à la minuscule du mépris pour ces
mots lorsqu’ils désignent des choses des temps passés, lors du
monde gâché. Également pour dieu, dieux… etc.
Leur parler franc, lorsqu’ils fustigent l’inhumanité, qui a
sacrifié la Terre Mère sur l’autel de son intempérance n’est pas
déclamatoire : ils disent les choses telles qu’elles sont, car ils
ont rejeté l’hypocrisie qu’ont tant cultivée les hommes les
siècles, et même des millénaires de contre évolution… !
L’auteur
Puis-je demander au lecteur, décidé à parcourir les rares
espaces de la Terre mère non désertifiés, aux côtés des
personnages de la postériorité d’homo barbaricus, redevenus
des homo sapiens, comme nos ancêtres du paléolithique, de se
vider l’esprit des images de ce monde, ravagé par les quelques
millénaires post-néolithiques de barbarisme ; cet antimonde qui
se mirait sans cesse dans ses miroirs déformants…
Quelles leçons à tirer auprès de ces si sages homos rationalis
de ce Monde recréé…

« Les signes de l’aube apparaissent à l’est, et c’est là que
réside le souffle de la vie nouvelle. La Terre Mère est la
première appelée à s’éveiller. Elle bouge, elle s’éveille, se lève,
elle sent le souffle de l’Aube qui vient de naître. Les feuilles et
9 les herbes remuent ; tout s’anime par le souffle du jour
nouveau ; partout la vie est renouvelée. Ceci est très mystérieux ;
nous parlons ici d’une chose très sacrée ; pourtant elle se
produit chaque jour »

Kurahus Tahirussawichi
Pawnee Vers 1900
Comment la Terre a-t-elle pu devenir humaine ?
Eh bien, c’était il y a des centaines et des centaines de
millénaires, lorsque l’ancêtre de l’homme, au Paléolithique, s’en est
allé peupler la totalité de la Terre Mère… Ce homo sapiens,
grâce à l’évolution, qui a fait de lui le mammifère le plus
intelligent, a métamorphosé la Terre Mère en planète humaine.
Pendant ces centaines de millénaires cet être astucieux et
inventif a progressé pour devenir une créature parfaite et
humaniste…
Quand la Terre Mère est-elle devenue inhumaine ?
Eh bien lorsque les homos sapiens sapiens se sont
transformés en homos debilis et ont accompli ce qui a été appelé la
Révolution Néolithique, lorsqu’ils ont transformé la Terre Mère
en géhenne !
Ces homos debilis n’ont-ils pas commis le plus grand
naturicide qui soit, à cause de leurs comportements dévastateurs et
exterminateurs, en contrecarrant l’évolution.
Cette évolution grâce à laquelle, de la planète aride du début
des temps, une merveilleuse Terre Mère paradisiaque est née…
Sur ce merveilleux Éden une faune et une flore ont pu se
transformer au cours des nombreux millénaires. Et les premiers
anthropoïdes sont apparus… De ces premiers homos habilis,
descendus de leurs arbres, sont nés nos lointains ancêtres, les
premiers hommes.
10 Quelle vie extraordinaire ils ont dû connaître ces heureux
ancêtres, jusqu’à l’arrivée inattendue du monstrueux homo
destructor…

Il n’y eut jamais d’animaux nuisibles sur la Terre depuis le
commencement. L’animal humain a été, pratiquement, la
dernière espèce accomplie.
Ces singes nus, comme tous ses cousins primates, eurent
traversé une multitude de millénaires sereins, jusque quand ils
eurent été gagnés, enfin certains d’entre eux, par le désir
d’appropriation et celui de la domination de leur prochain,
créant ainsi l’illogique bouleversement qu’eut connu le Monde,
et qui eut entraîné, dans sa folie, le reste des humains si
placides…
Dès la Révolution Néolithique, le singe nu est devenu l’être
le plus nuisible que la Terre Mère eut dû supporter…
Heureusement, la fin du monde a pu effacer ces parasites et
la Nature a sélectionné quelques humains, non pareils, de toutes
les races et sans tare, afin qu’ils poursuivent la survivance de
cette espèce à laquelle elle avait, après une évolution
remarquable, accordé une suprématie…

Dernière chance pour l’humanité… Si elle renonçait à sa
destinée, une fois encore, ce serait vraiment l’apocalypse…
Irrémédiable et sans rattrapage cette fois…
11


Prologue



Nous sommes en l’an 150 d’une nouvelle ère.
Les descendants des quelques survivants du terrible
maelström apocalyptique sont établis sur les très rares terres,
quelque peu préservées, que l’anéantissement désertificateur
n’a pas complètement annihilées.
Un siècle et demi après la fin du monde, un million d’êtres
humains vit sur les quelques bandes de terre, le long de
quelques océans : sur le grand continent, que l’antimonde, appelait
l’Europe, sur le continent Atlantica, qu’ils ont eu l’audace
d’appeler l’Amérique, cette ancienne île de la Tortue des
Hommes rouges, et sur le continent des Hommes noirs.
Ailleurs, ce qui était Asie, Océanie et toutes les nombreuses
îles, petites ou grandes, parsemées sur les étendues des Océans,
sont des terres entièrement désertiques. De nombreuses îles ont
été submergées. Toute vie animale ou végétale a disparu de ces
lieux.
Sur cette Terre Mère, qui avait été, depuis le commencement
du Monde, un merveilleux Paradis, où toutes les espèces
avaient leur place, une inhumanité s’est développée, à partir
des folles convulsions du Néolithique… Là, les hommes ont
abandonné la transhumance, qui faisait d’eux des Hommes
libres, ont cultivé la terre et élevé des animaux, ce qui, en soit,
pouvait être considéré comme un événement évolutif, s’ils
s’étaient satisfaits de ce que l’ont pourrait tenir comme un
processus mutationniste…
Pourtant ils ne se sont pas contentés de cette métamorphose
de leur destinée… Pourquoi donc ont-ils commis ces erreurs,
qui ont été fatales à leur postérité, en « inventant » des dieux,
qui ont été pléthoriques au cours des siècles suivants, des
grandes villes, dans lesquelles les premiers monarques, nés de la
naïveté de ces premiers sédentaires de l’histoire, ont imposé la
soumission à ceux qui étaient devenus leurs sujets. Et la
pro13 priété, cause de tant de conflits, avec les frontières, tracées
avec le sang des hommes, sacrifiés par les tyrans successifs, qui
ont fait de ce monde un abîme !
Puis pendant les millénaires suivants, n’ont-ils pas
transgressé l’humanisme, en faisant ériger par la ménagerie bipède,
qui s’accroissait à l’excès, leurs monstrueux monuments à leur
gloire, et n’ont-ils pas envoyé cette plèbe sur les champs de
batailles, si nombreux, sur cette Planète devenue un enfer… !
Cet irréalisme a transformé l’espèce bipède en une
inhumanité, qui a dégénéré progressivement à cause de la prolifération
et des unions, parfois bien trop endogames, où la consanguinité
a causé l’altération de l’espèce, qu’une longue évolution avait
pourtant perfectionnée.
Ne fallait-il pas, aux premiers monarques, déjà pour
guerroyer et s’approprier les terres voisines, bon nombre de ce
bétail humain abêti… Reproduisez-vous, sans compter, avaient
dit tous ces autocrates du monde, au long des millénaires. Et
elle n’a fait que ça l’inhumanité, des guerres tout au long des
nombreux siècles, et elle a pratiqué une hyper exorbitante
procréation ! Elle a aussi connu des tas de pandémies. Toujours
anthropiques ! Et, jusqu’au terme de leur fourvoiement, jusque
quand la Planète, cette merveilleuse Terre Mère des débuts est
presque devenu, à l’instar de ses voisines, une Planète morte.
14














Première partie
Sur le continent
des hommes rouges



1



Nous sommes dans le village du clan du grand Condor,
édifié à proximité d’un petit affluent de la rivière Claire, qui se
jette dans un grand fleuve, qui a gardé son nom d’antan : le
Mississippi. Un ensemble de petites maisons identiques, car,
dans ce Monde, l’égalité est de mise et il n’y a, nulle part,
quelque cacique, qui pourrait prétendre demeurer dans un
quelconque manoir.
Comme dans pratiquement tous les villages du Monde
recréé, un peu plus de cent personnes forment un clan fraternel, et
vivent dans un système communautaire. Aucun maître ni
despote ne dirige les communautés, si harmonieuses de l’humanité.
Seuls les anciens, de leurs conseils avisés, sont les guides des
clans. Toutes les maisons ont un jardin, les jouxtant, dans lequel
poussent des légumes et des fleurs.
Assis sur un banc, quelques petits nuages épars défilant
devant un Soleil qui allait vers son couchant, Rémi racontait à sa
compagne : Belette agile, quelques légendes du grand
Continent, sa terre natale. Dans la cuisine, chantant une mélopée du
Peuple rouge, auprès duquel sa famille a toujours vécu,
Bérengère, la compagne d’Adrien, qui était à leurs côtés depuis peu
de temps, préparait le repas du soir. Adrien, lui, était, en
compagnie de quelques jeunes chasseurs du village, à la chasse.
Un siècle et demi après la fin de l’antimonde, les Hommes
n’ont pu redevenir cueilleurs chasseurs. Sur cette Terre Mère
dévastée, dont plus de 98 % des terres sont désertiques, ils font
pousser les légumes et les graminées, nécessaires à leur
subsistance. Mais ils sont redevenus chasseurs. Ils sont juste
cueilleurs des différents fruits qu’offre une Nature mal en point,
après les déplorables atteintes que lui a fait subir l’inhumanité
des millénaires gâchés.
L’espèce humaine a décidé, partout dans ce Monde revivifié,
de ne plus tenir en captivité quelque animal que ce soit. Tous
17 les animaux, encore captifs des hommes à la fin du monde, ont
été relâchés dans la Nature, et s’efforcent de retrouver, depuis
leur affranchissement, la primarité de leurs lointains ancêtres,
avant que les hommes ne les aient asservis. Même les chevaux,
que les humains utilisent pour leurs longs déplacements, ne sont
point captifs.
Enfin les chasseurs revinrent. Ils étaient à cinq et
ramenaient, cette fois, deux sangliers. Leur peau, encore quelque peu
rosée, mettait en évidence le fait qu’il s’agissait de cochons, qui
avaient presque retrouvé la similitude de l’espèce, dont ils
étaient issus.
Belette agile, un panier en main, s’en alla sur la place du
village où, sur une table, les chasseurs découpaient, pour la
partager, la viande des animaux, fruits de leur chasse. C’était,
en général, les Femmes, qui venaient quérir la part de leur
famille, aussi Belette agile, aux côtés de ses sœurs, attendait que
l’un d’eux lui remette une part, prélevée sur l’un des gorets.
Adrien, d’un signe, fit comprendre à Belette agile qu’il allait
revenir à la maison avec elle, aussi l’attendit-elle. Puis ils s’en
allèrent, pendant que quelques Hommes, munis de seaux d’eau,
prélevés dans la rivière proche, lavaient le lieu de la boucherie.
Prévenant, le jeune Homme saisit le panier et le porta
jusqu’à la maison.
Bérengère, l’ayant vu arriver, se précipita pour l’embrasser.
Rémi et sa compagne se marraient, mais ils étaient ravis de voir
cette passion, si exaltée, entre ces deux tourtereaux, tellement
attachés l’un à l’autre.
Puis Adrien rejoignit son père, Rémi, sur le banc, et lui
raconta la chasse du jour, qui les avait obligés d’aller jusqu’à la
vallée de la Roche Plate, pour trouver ces proies. Le temps
chaud de la saison exhortait les animaux à se réfugier sous le
couvert des trop rares arbres de la région. Il lui parla des
quelques bisons, qu’ils avaient remarqués dans le lointain, et qui
tentaient de former un troupeau. Mais les Hommes se
défendaient d’en abattre, tant qu’ils ne seront pas plus abondants. Ils
espéraient que cette espèce, qui avait failli disparaître à jamais,
allait se retrouver en nombre plus important… Bien sûr, ils ne
pourront plus, avant d’assez nombreux siècles, se trouver, à
profusion, dans les immenses prairies, comme jadis, lorsque le
18 passage de leur grand nombre faisait trembler la Terre. Avant
que les barbares, venus d’Europe, ne les eussent anéantis.
Regardant son père, d’un air solennel, Adrien ajouta :
— Ces animaux avaient donné le plus d’eux-mêmes, pour
permettre aux Hommes de vivre : Quand ils avaient besoin de
viande, ils offraient leur viande ; quand ils avaient besoin
d’abri, ils offraient leur peau, pour faire des tipis ou des
vêtements. Et puis, dans la mythologie, le bison blanc avait été
considéré comme un messager sacré. Et ce fut, toujours dans la
mythologie, la Femme du bison blanc qui a offert la pipe sacrée
aux Hommes…
Rémi sourit, après ce discours philosophique, que venait de
faire son fils, sur le mythique animal. Il constatait que celui-ci
avait bien retenu ce que les anciens du clan du Puma, où, très
jeune, il développa ses qualités de chasseur, lui avaient enseigné
jadis.
Puis le jeune chasseur lui retraça le chemin parcouru et lui
dit qu’ils avaient croisé, à plusieurs reprises, des groupes de
chèvres et d’autres de moutons, mais qu’ils n’ont pas voulu en
abattre, car c’était la saison des chaleurs. Les boucs, d’une part,
et les béliers, d’autre part, étaient très actifs et saillissaient
âprement des femelles très ardentes. Tellement obnubilés par la
soif de se reproduire, tous ces animaux ne manifestèrent aucune
crainte, au passage des chasseurs.
Ces animaux leur avaient permis, il y avait quelques Lunes,
comme ils peuvent le faire chaque année, d’abattre, de leurs
flèches précises, pas mal de chevreaux et d’agneaux. Surtout
des mâles. Ils avaient l’habitude de préserver, le plus possible,
les femelles qui, chaque année, pouvaient mettre bas, ce qui
permettait aux troupeaux émancipés d’être plus importants.
Ainsi, pour permettre au village, mais cette pratique est
générale dans ce Monde, de pouvoir, pendant quelques Lunes,
profiter de la viande de ces jeunes biquets ou agneaux, leur
fallait-il préserver les reproducteurs, en action.
Mais ils n’étaient pas les seuls prédateurs. Un couple de
couguar, accompagné de deux jeunes, avait établi son repaire
dans le secteur. Quelques lynx roux étaient souvent de passage,
et leur repaire ne devait pas être bien loin. Il y avait aussi une
petite meute de loups, qui s’était formée, et qui venait chasser
par là… Un groupe de chiens égarés, de cette espèce qui a été,
19 depuis des millénaires, trafiquée, et donc altérée au plus haut
point, par les inhumains, qui en avaient fait leurs jouets et leurs
souffre-douleur, avait tenté de former une meute.
Bien sûr, il y avait, dans cet amas de dénaturés, que de
grands chiens. Les animaux de petites tailles avaient été, pour la
plupart, consommés par les inhumains qui, crevant de faim, ont
dû sacrifier leurs toutous révérés, lors du chaos
apocalyptique… ! Pourtant ces animaux, décidément bien trop dégénérés,
n’ont pu opposer de résistance aux loups, leurs éternels
adversaires, qui les ont mis en pièces. Il n’en restait que
quelquesuns, qui tentaient de survivre, cachés, et qui devaient se
contenter de rares mulots, échappés à la convoitise des renards ou des
chats harets, qui fréquentaient le secteur ou, surtout, des
cadavres, qu’ils pouvaient découvrir. Mais peut-être, et cela était à
souhaiter, retrouveront-ils, eux aussi, la primarité de ces
animaux, du très lointain passé, de cette espèce, que les hommes
ont eu l’outrecuidance de dominer, – eux, ils disaient
apprivoiser – qu’ils ont appelé chien…
En dépit de ce qui fut répandu pendant l’ère folle,
concernant les chiens, il est difficile d’imaginer que ceux-ci pouvaient
descendre du loup… Comme coyotes, chacals, dingos, par
exemple, le chien devait faire partie d’une espèce proche et
interféconde. Jamais le loup, animal fier et superbe, ne se serait
laissé dompter, jusqu’à devenir d’une servilité plus
qu’avilissante, comme le chien ! Ne serait-ce pas deux espèces
voisines, comme l’homme l’est du chimpanzé ou du gorille… ?
Quant à la stupide parabole d’un certain Hobbes, lors du
eXVII siècle de l’ère gâchée : « l’homme est un loup pour
l’homme », elle était d’un non-sens qui ne pouvait que dénoter
l’esprit, si terriblement déséquilibré de l’inhumanité… ! Les
humains du temps présent parlent de leurs cousins les animaux,
comme les Hommes rouges l’ont fait depuis la nuit des temps,
alors que les autres, ceux des mauvais jours anciens, étaient
frappés d’anthropocentrisme, à l’égard de certains animaux,
qu’ils avaient soumis, tandis qu’ils considéraient comme
nuisibles une bonne partie de ceux de la faune, qu’ils ont supprimés.
Les chèvres et les moutons, survivants des faibles troupeaux,
encore captifs lors de la fin du monde, qui ont retrouvé la
liberté, commençaient à changer. Ils se transformaient, petit à petit,
et étaient proches de l’état originel des cervidés ou des ovidés
20 inapprivoisés, que les premiers éleveurs humains avaient
asservis… Ils commençaient à marquer leurs territoires et ne vivaient
plus comme des troupeaux engourdis, dont la multitude était
guidée par des chiens. A présent, si un chien approchait du
troupeau, les béliers et les boucs lui feraient son affaire. De
leurs têtes aux cornes arrondies, ils auraient vite fait, grâce à
quelques coups, de mettre en fuite ces abâtardis, à qui il faudra,
si l’espèce survit, bien des millénaires, pour retrouver la
primarité des canidés des temps bien lointains !
Ils partent, en général, à cinq ou six chasseurs. Ils y vont à
tour de rôle. Sont chasseurs les jeunes Hommes du clan et,
munis de leurs arcs et de leurs flèches, ils procurent régulièrement
à la fratrie la viande nécessaire. Quelquefois aussi, pour
changer, munis de filets, vont-ils à la pêche.
Lorsque c’était au tour d’Adrien d’aller à la chasse, tous les
jeunes chasseurs se précipitaient et voulaient être à ses côtés. À
chaque fois, il fallait presque tirer à la courte paille, pour savoir
qui allait l’accompagner. Tous ceux qui étaient présents, sur la
place, lorsqu’ils décidaient qui allait à la chasse ce jour-là,
rigolaient de voir ces garçons se chamailler.
Mais ils savaient tous pourquoi ils avaient cet engouement à
vouloir être aux côtés d’Adrien.
C’était un tireur émérite. Personne, même parmi les
Hommes rouges les plus adroits, ne pouvait rivaliser avec lui.
Lorsqu’il visait une proie, même mouvante et très loin, il ne la
manquait jamais, et sa flèche, précise, atteignait, pratiquement à
chaque fois, pour éviter qu’il ne souffre, le cœur de l’animal.
Lors de leur arrivée sur le Continent Atlantica, il était encore
bien jeune. Ils étaient allés dans une autre région et, là, les
Hommes rouges de la communauté, où ils étaient, lui avaient
enseigné, comme aux autres jeunes du clan, le tir à l’arc. Et le
gamin était doué. Au cours des ans, il s’est encore bien
amélioré.
21


2



C’est en l’an 131 que Rémi, flanqué de Roseline, sa
compagne et d’Adrien, leur fils, sont arrivés sur le Continent
Atlantica, à bord de l’un des voiliers, qui assurent la navigation
entre les Continents.
Ainsi, comme il n’existe plus, dans ce Monde fraternel, les
immondes frontières, les êtres humains, quelle que soit la
couleur de leur peau, aiment à se rendre visite.
Après une longue traversée, ils se sont installés le long d’une
petite rivière, qui est un affluent du Río Grande. Là, auprès des
frères rouges du clan du Puma, qui les ont accueillis
fraternellement, ils se sont initiés à la culture et à la façon de vivre de
leurs hôtes : des descendants des rares rescapés de la région, où
était implantée, jadis, la Nation Apache.
Cependant les Hommes rouges, comme d’ailleurs les autres
humains, étant très peu nombreux, ont décidé, lorsque toute
l’humanité, tirée d’affaire, s’est réorganisée, de ne plus tenir
compte de la Nation de leurs ancêtres… A présent, ils sont, tout
simplement des frères rouges, blancs ou noirs. Des frères
humains.
Le terme Nation, chez les Hommes rouges, n’était que
synonyme de Peuple, mais il a été, et depuis des millénaires, en Asie
et en Europe surtout, le synonyme d’état ; ces états qui n’ont été
bâtis que dans le fer et le sang, et qui n’ont fait que guerroyer,
inhumainement, les uns contre les autres, pendant les nombreux
millénaires de l’ère des tourmentes ininterrompues ! Ainsi le
terme nation, qui ne pouvait qu’évoquer de bien tristes
souvenirs de l’antimonde, a-t-il été oublié à jamais, comme ont été
oubliées ces lignes, appelées frontières, tracées avec le sang des
hommes, sacrifiés aux désirs de domination des trop nombreux
tyrans, insociables et cruels…
Alors, bien, sûr, on peut de demander pourquoi un couple de
blancs, avec leur fils, est allé séjourner sur ce qui fut la
mythi22 que île de la Tortue, ce Continent des Hommes rouges et de
leurs si troublants voisins mexicas.
Eh bien Rémi est le fils de Valentin, l’un des dix sages
penseurs, qui tentent de mener ce Monde rescapé, vers la lumière
de Paradis Terrestre, qu’avait été, jadis, la Terre Mère. Sa mère,
Justine est l’une des éminentes Femmes médecine.
Rémi, qui était leur fils unique, accompagnait ses parents
1 2aux assemblées quinquennales de l’OHS à Cithomini , puis il
connut, en 120, Roseline, qui demeurait avec ses parents dans
un village, à une demi-journée de cheval de celui où était celui
de son clan.
Roseline, unie à Rémi, fut très enthousiaste, et flanqua son
compagnon et ses parents, à l’assemblée quinquennale de 120.
Ce fut sa première visite à Cithomini. L’année suivante, en 121,
elle a accouché d’un petit garçon, qu’ils ont appelé Adrien. Ce
fut d’ailleurs Justine, qui eut la joie d’aider la parturiente, du
sein de laquelle elle vit son petit-fils apparaître.
Valentin était très heureux, lui aussi, de la naissance de ce
nouveau né. Justine et lui n’avaient eu qu’un fils, Rémi. La
petite fille, née après lui, n’avait pas survécu, et Justine,
chagrinée, n’a pas eu d’autre enfant.
Rémi et Roseline ne se sont pas rendus à l’assemblée
suivante. Ils trouvaient qu’Adrien était trop jeune pour affronter le
voyage. Et ils avaient raison. Par contre, ils ont assisté à
l’assemblée de 130. Adrien, du haut de ses 9 ans, était en
mesure de découvrir Cithomini.
Cette fois-là, Rémi et sa compagne, qui s’étaient
enthousiasmés pour la culture des Hommes rouges, ont passé pas mal
de temps avec quelques-uns des sages, dont grand Cheval bai,
du clan du Puma. Celui-ci faisait partie, avec Valentin, du
groupe des dix sages penseurs. Ils ont pas mal conversé aussi
avec les délégués des différents clans, et la description que leur
a fait grand Corbeau, sur l’existence de son Peuple, les Hopis, a
exalté leur curiosité.

1 OHS : Organisation de l’humanité symbiotique
2 Cithomini : Lieu où se tiennent les assemblées quinquennales de l’OHS. Il a
été établi, à l’instigation dès Hommes rouges, dès la réorganisation du Monde,
à Rome, où se trouvait l’immense palais des « vice-dieux ».
23 C’était Rémi qui, ayant beaucoup lu, et ayant raconté ses
lectures à sa compagne, avait éveillé sa soif de mieux connaître
les Hommes rouges. Il lui avait expliqué que ces Peuples, grâce
auxquels le Monde recréé a pu s’organiser, leur sagesse et leur
philosophie y ayant contribué, avaient tout de même été les
martyrs des coupe-jarrets de la faune scélérate européenne,
venus commettre le plus grand génocide de tous les temps, pour
leur voler leur terre… Le plus grand naturicide aussi, puisqu’ils
ont anéanti un nombre impressionnant d’espèces, tel le bison ou
l’ectopiste migrateur, dont il ne reste aucun survivant de ce
dernier.
— Rends-toi compte, ma chérie, a-t-il tenu à lui préciser,
entre ce qui fut les années 1500 et 1900 de l’ère turbulente et
nuisible, les squatters, issus de la racaille européenne de cet
antimonde inhumain, venus de l’Europe conquérante, avaient
exterminé 98 % des Peuples rouges, qu’ils avaient appelés
indiens… !
Ils avaient discuté avec les 5 sages penseurs des Peuples
rouges : Aigle tacheté, un géant, grand Cheval bai, grand Ours,
Coyote rusé et Cheval rouge, qui étaient à Cithomini, pour cette
assemblée, aux côtés de leurs compagnes.
Roseline a eu de nombreuses conversations avec les
compagnes des sages, ces Femmes rouges âgées qui, en général, se
retrouvaient avec Justine et quelques autres Femmes ou
Hommes médecine, à qui elles avaient amené, comme à chaque fois,
quelques onguents qu’élaboraient, avec des plantes de leur terre,
certains Hommes médecine de leurs clans, suivant des recettes
qui avaient traversé les âges.
Pendant ce temps, Rémi était, en général, aux côtés des
sages penseurs qui, devant l’importante assemblée des délégués
de tous les Peuples du Monde, enseignaient les règles à
observer, qu’ils devaient faire connaître aux frères et aux sœurs de
leurs clans.
Quant à Adrien, il préférait être aux côtés de son père et de
son grand-père, et il était très attentif, malgré son bien jeune
âge, aux enseignements successifs des sages.
Roseline aimait se retrouver là, et elle partageait leurs
entretiens, au sujet de petits malaises. Leurs conversations, sur des
sujets graves, incriminant l’inhumanité, qu’ils abordaient
parfois, l’intéressaient. Et les griefs s’abattaient. Un jour, petit
24 Claude, un Homme médecine blanc, avait exprimé quelques
diatribes :
« De toute façon, un siècle et demi après la fin d’un certain
antimonde, le million d’humains, descendants des survivants,
désignés par une Sélection Naturelle pour perpétuer l’espèce, ne
connaît plus les innombrables maladies, qui frappaient une
inhumanité, des milliers de fois trop abondante ! La
dégénérescence, due à leur irrespect des lois Naturelles, dont ils
ont hélas plus qu’abusé, avait créé une décadence, de plus en
plus importante… ! »
Elle était très attentive Roseline, aux opprobres successifs,
jetés sur le comportement, si aberrants, de cette inhumanité ! Et,
après ces propos critiques, ce fut Loup solitaire, un éminent
Homme médecine qui, comme Justine et les autres présents à
l’assemblée, perfectionnant, grâce à leurs connaissances,
quelques méthodes de soins, pour penser quelques petits maux, qui
a extériorisé, à son tour, son irascibilité envers les inconscients,
à la matière grise si détériorée, qui ont osé se comporter comme
aucun autre animal, même parmi les plus insignifiants, ne
l’aurait fait.
« Les pandémies et les guerres, qui ont été constamment
présentes, au cours des millénaires, et qui décimaient une multitude
d’abrutis, qui s’étaient laissés soumettre par des despotes,
toujours avides de conquêtes, auraient dû réduire le nombre de ce
pullulement du bétail homo debilis… Eh bien non ! Homo
abruticus, s’accommodant d’arrangements contre Nature, a proliféré
dans des proportions, impossibles à comprendre dans notre
Monde, qui a, enfin, retrouvé la place primordiale, qui avait été
réservée à l’homo sapiens par la longue évolution… »
Ensuite, ce fut Jolie Fauvette, la compagne de grand Ours,
qui a tenu à s’exprimer :
« Ils disaient nos Peuples primitifs, pourtant ils avaient une
philosophie très différente des peuples conquérants… Eux ne
travaillaient pas pour produire, mais pour jouir de l’exultation
de la vie… La philosophie, si matérialiste de l’occident l’a
perdu… mais il a entraîné le monde à sa perte… ! »
Elle était troublée, cette pauvre Roseline, après tant
d’anathèmes, jetés par les membres de ce rassemblement.
Surtout ceux de Loup solitaire !
25 Ce soir-là, elle a raconté sa journée à Rémi, qui s’est mis à
rire. Il connaissait tout cela et il semblait heureux que sa
compagne, qui n’était jamais sortie de son trou, avant de le
connaître, prenne conscience des réalités.
Les jours passaient ainsi.
Lors d’une conversation avec grand Cheval bai, du clan de
Puma, dont le village est situé à l’ouest du Continent Atlantica,
où se trouvait l’un des états volés par les occupants, qu’ils
avaient appelé le Texas, ce dernier a suggéré à Rémi et à sa
compagne de venir passer quelque temps dans leur région.
Aigle tacheté, le géant, était venu les rejoindre et il avait
entendu la conversation. Il a ajouté qu’ils pourraient aussi venir
dans la région où est son clan, sur un affluent du Mississippi, où
se trouvait l’état volé, qu’ils avaient appelé Louisiane.
Rémi, qui connaissait l’histoire de cette région, qui avait été
monnayée pour une poignée de deniers, ne s’étendit outre
mesure. Par contre, Roseline, intriguée tout à coup par cette partie
du Monde, dont Rémi ne lui avait pas trop parlé, a posé des
questions :
— Mais, sur ce Continent, n’y a-t-il que des Hommes
rouges ?
Les deux sages se sont regardés en riant. D’un signe, grand
Cheval bai a invité son frère, Aigle tacheté, à répondre :
— Non, petite sœur blanche ? Sur ce qui était l’île de la
Tortue, le continent des Hommes rouges, il n’y avait, tout d’abord,
que des Hommes rouges, venus, dit-on, mais nous n’avons
aucune tradition orale qui nous en fait part, c’était il y a tellement
longtemps, au mois dix à quinze mille ans, d’une certaine
région de l’Asie. Ils se sont répandus sur tout le Continent, du
nord au sud… Pourtant, une race, tout à fait différente, s’était
installée sur une partie de ce Continent, peut-être bien avant nos
ancêtres, et ils ont institué une bien bizarre culture. Il s’agissait
des Mexicas… Dominateurs, ils sont venus dans certaines
régions, proches de leurs immenses cités, et ils ont fait des
prisonniers, pour en faire des esclaves, ou pour les sacrifier à
leurs dieux si cruels. Ils ont immolé, au cours des siècles, un
nombre considérable d’hommes de leurs peuples, et des
prisonniers esclaves. Justement, nous étudions, nous les dix sages
penseurs, dans les livres de la grande bibliothèque, qui se trouve
dans ce palais, où nous nous retrouvons, l’origine de ces
peu26 ples sanguinaires. Et nous comptons en parler, au cours de l’une
des assemblées. Mais il nous faut tout d’abord, faire ces
recherches, très compliquées, si longtemps après ! A présent, aux
côtés des Hommes rouges, il y a quelques clans des survivants
de groupes d’Hommes blancs, qui ont préféré, lors de la fin du
monde, et même avant, la culture des Hommes rouges. Bien
sûr, quand on dit Homme blanc, cela veut dire des descendants
d’Européens, mais ils ne sont pas nombreux ceux-là,
d’Asiatiques et de Moyen-Orientaux. Tous ceux-ci font partie
de la race blanche.
Ils ont formé des clans, et vivent comme nous. Et puis il y a
quelques clans d’Hommes noirs, descendants des esclaves,
eamenés inhumainement depuis le XVI siècle de l’ère gâchée.
Parmi le peu de survivants, certains ont voulu gagner l’Afrique,
le Continent de leurs ancêtres, mais très peu sont arrivés. Ils
étaient partis sur de petits bateaux, qu’ils avaient trouvés, et les
terribles tempêtes, qui étaient si nombreuses lors de la fin du
monde, ont eu raison de la vie de la plupart d’entre eux.

À peine arrivée, la famille a très bien su s’adapter à la vie,
quelque peu différente tout de même, de celle du grand
Continent.
Rémi accompagnait les Hommes du clan, pour effectuer les
différentes tâches, réservées aux Hommes. Il avait aussi, son
père étant l’un des dix sages penseurs, et il lui succéderait
probablement, de longues conversations, avec les anciens, certains
de ceux-ci ayant été délégués à Cithomini, avaient fait la
connaissance de Valentin.
Cet Homme avait acquis, au contact de l’auteur de ses jours
tout d’abord, une certaine érudition ; et aussi des tas de
connaissances, grâce à une importante bibliothèque, dans laquelle il
avait puisé une certaine érudition. Celle-ci avait été réunie,
avant la fin du monde, par sa famille, et se trouve dans la
maison où habitent ses parents.
Valentin est pratiquement le seul à avoir, dans la maison
qu’il habite, avec sa famille, des livres des siècles gâchés. Mais
ce ne sont que des livres d’histoire et de géographie ! Les
ouvrages de littérature du monde fou, n’ayant plus rien à voir avec
la culture des humains de ce Monde recréé, ont tous été détruits
il y avait bien longtemps.
27 C’est à Cithomini, où est le siège de l’OHS, que se trouvent
des tas de livres, utiles, dans lesquels les sages penseurs font
des recherches, pour conseiller les Hommes, afin que ne se
renouvellent jamais plus les erreurs du passé… !
Ces livres, en général, faisaient partie de la très imposante
bibliothèque vaticane, certains, datant de nombreux siècles,
étaient des incunables. Ils ont gardé leur place, dans les
importants rayons de la bibliothèque, où les sages penseurs viennent
les consulter.
Roseline, elle, participait, aux côtés des Femmes, aux
activités réservées à celles-ci. Souvent, elle partait en leur compagnie,
dans les sous-bois, récolter baies ou champignons. Sa mère lui
avait appris la broderie, et elle était très adroite, aussi avait-elle
inculqué cet art à quelques-unes des Femmes du village, et
même à d’autres, de clans voisins, qui le désiraient.
Adrien, qui avait dix ans à leur arrivée, s’entendait bien avec
les jeunes de la communauté. Avec eux, il assistait aux
réunions, organisées par l’un des anciens, quand ce n’était une
ancienne, qui leur enseignait la façon de vivre fraternellement et
les règles d’humanisme, mais aussi la tradition orale, tellement
indispensable à la survie d’une certaine sagesse ! On leur
apprenait aussi à écrire cette merveilleuse langue universelle, que
tous les humains survivants, en réorganisant le Monde, qui se
recréait, avaient mise au point. Et chaque jeune, sur son ardoise,
traçait les mots, qu’il apprenait à écrire.
Mais Adrien, de ce côté-là, était bien plus expérimenté. Son
père inflexible, s’était occupé de son instruction depuis
longtemps.
Elle est très simple la langue universelle, elle a été élaborée
pour l’humain ! Elle a tellement moins besoin de mots et ne
connaît plus ceux, si violents et cruels, qui étaient tellement
abondants et dont avait besoin la si intraitable inhumanité… !
En général, cela se fait dans tous les villages du Monde, et les
jeunes fréquentent ces enseignements, dès leurs sept ou huit
ans.
L’ardoise a été adoptée partout, car le papier n’est plus
utilisé que par quelques sages, et façonné seulement par deux clans
du grand Continent. Dans leur société, redevenue primaire, le
papier est pratiquement inutile… ! Ainsi tous les Hommes,
28 quelle que soit la région où ils vivent, utilisent la même
langue…

Et le temps passait agréablement, dans cette communauté
avec laquelle, tous les trois, ils se familiarisaient.
Un jour, à l’instigation d’un jeune chasseur, qui était le frère
d’un camarade de jeu d’Adrien, le petit Homme blanc se mit à
tirer à l’arc. Le chasseur lui en fit un à sa taille et, peu de temps
après, le néophyte insistait pour accompagner les chasseurs. Il
avait, à cette époque, douze ans et, déjà, un certain instinct de
prédateur le stimulait. Ceux-ci se sont rendu compte qu’il avait
des dispositions et lui ont permis de se perfectionner. Il est
devenu, rapidement, très précis, et il réussissait, avec des flèches
qu’il confectionnait lui-même pour cela, à faire des pêches
miraculeuses, atteignant, d’un trait précis, quelques poissons qui
se croyaient pourtant à l’abri, dans l’élément liquide.
Aucun de ces trois exilés n’avait la nostalgie de leur village
du grand Chêne, sur le grand Continent. Souvent, montés sur
des chevaux, dont une harde demeurait dans la région, et dont
les mustangs ne rechignaient pas à trimbaler les bipèdes, ils
partaient, en groupe, pour rendre visite à des clans lointains,
après avoir traversé plusieurs villages.
Une fois, ils sont allés, tous les trois, en compagnie de
plusieurs couples, qui désiraient rendre visite à quelques clans, qui
survivaient dans une région qui a été, de tout temps, une région
aréique. Ils voulaient, en même temps, visiter un peu cette
contrée, et ont dû parcourir de grandes régions désertiques, et
traverser, pour éviter de franchir une montagne, une ville du
monde fou, dans laquelle ne subsistaient que des ruines, avant
de parvenir au but de leur périple.
Il s’agissait des tirés d’affaire du peuple hopi, dont les
lointains ancêtres, les Anasazi, s’étaient installés dans cette région
stérile, où poussent, sur ces terres exhérédées, de nombreux
yuccas, et n’ont jamais voulu, à l’instar des Peuples voisins, qui
étaient allés s’installer sur des terres plus hospitalières, s’établir
sur d’autres sites !
Ce sont les seuls clans au Monde qui tiennent à subsister
sous le nom qui désignait leur Peuple. Réduits à deux villages,
les 150 descendants des survivants de cette ancienne Nation,
29 représentent le peuple hopi. « Hopitu » signifiait, dans la langue
utilisée par leurs ancêtres, les « pacifiques »…
Sur une terre aride disposent-ils seulement d’un ruisselet, qui
serpente entre les deux villages, dans lesquels résident ceux de
leur Peuple, et de quelques puits, assez souvent taris… Bien sûr,
ce Peuple original a gardé un tas de coutumes insolites, venues
de la nuit des temps. Certains de leurs ancêtres avaient dû, un
temps prisonniers des Peuples si étranges, installés depuis des
siècles sur cette terre, qui fut appelée le Mexique et, dit-on,
réchappés d’une catastrophique submersion, introduire, dans
leur culture, quelques habitudes culturelles de leurs gourous,
qui subsistent toujours.
Rémi et Roseline étaient ravis de découvrir ce Peuple, si
singulier.
Comme ils avaient rencontré, à Cithomini, grand Corbeau, le
délégué de ces clans, qui leur avait parlé, ils constataient, de
visu, cette si drôle de culture.
Ils ne sont restés que huit jours dans l’un des villages, dont
les maisons, exiguës, sont faites d’adobes. Ils ont partagé la vie
austère de leurs hôtes, qui leur ont fait découvrir les kivas, ces
lieux cérémoniels de leurs ancêtres, dont ils ont abandonné le
cérémonial. Mais ils ont pourtant toujours, et dans chacune des
maisons, des kachinas, ces masques et statuettes de bois
sculpté, qui peuplaient la mythologie de leurs aïeux.
Et puis, dans la maison de leur Homme médecine, comme
partout dans le Monde recréé, puisque tout le monde s’est rallié
à ce parangon de médecine, enseignée par les Hommes rouges,
une roue de médecine, ce cercle sacré, qui représente les forces
naturelles, qui sous-entendent et harmonisent le Monde, était
suspendue au mur…
Rémi, l’Homme blanc, s’est rappelé de celle qui se trouve
dans la maison, au village du Grand Chêne, dans la pièce, où
viennent se faire soigner de quelques petites incommodités, par
sa mère, ceux du voisinage.
Puis ils sont allés vers le sud-ouest, rendre visite à deux
clans, anciens voisins des Hopis, qui ont préféré quitter cette
terre, où étaient les quatre montagnes sacrées, et où s’étaient
installés leurs ancêtres, car l’aridité, qui avait frappé cette
région, ne permettait pas d’y subsister.
30 Ils sont restés quelques jours au village du clan des Nuages
de pluie et quelques autres jours à celui du Mouton… Au
moins, ces villages ressemblaient à tous les villages de Monde
recréé, et ne connaissaient pas le dénuement que, seuls,
puisqu’ils le souhaitaient ainsi, avaient choisi les Hopis…
Les Hommes de ces clans continuaient, leurs ancêtres ayant,
depuis de nombreux siècles, exploité cette céréale, la culture du
maïs. Mais ils avaient abandonné, depuis la recréation du
Monde, le culte du pollen, superstition si chère à leurs aïeux.
Adrien, qui avait amené son arc et son carquois, rempli de
flèches, qui ne le quittaient plus, surtout lors des déplacements,
a eu du succès auprès des différents hôtes, lorsqu’il a abattu, de
ses traits précis, lors des chasses, où il avait tenu à accompagner
les chasseurs, quelques proies. Ce jeune garçon blanc, il devait
avoir 13 ans à cette époque, a surpris, par la précision de ses
tirs, les chasseurs chevronnés des villages.
Puis ils s’en sont allés sur le chemin du retour, en évitant,
mais les Hommes de ce Monde ont tous le même réflexe, les
anciennes villes du monde gâché, dont les hauts clapiers
bétonnés, dans lesquels vivaient les hyper populations lapinistes,
s’écroulaient.
Bien sûr, dans les villes, qui se trouvaient à proximité des
villages, où étaient établis les frères humains de ce Monde
nouveau, des groupes d’Hommes allaient régulièrement, après avoir
brûlé le plus possible, au début du Monde, planter des arbres
qui devaient, grâce à leurs racines profondes, déstabiliser, pour
les anéantir, ces constructions d’un monde fou !
La vie fraternelle des Hommes de ce Monde nouveau n’avait
plus rien à voir avec la vie de fous des inhumains de l’ère
préapocalyptique !
Quelques lettres de Rémi et de Roseline, destinées à leurs
parents, dont les villages, sur le grand Continent, ne sont pas
trop éloignés, étaient confiées à l’un ou à l’autre des voiliers qui
se rendaient là-bas et, à l’escale, remise au clan qui avait son
village en bord de mer. Il se trouvait toujours quelqu’un qui,
pour se balader et rendre visite à ces villages, allait remettre ce
courrier aux intéressés.
C’était pareil dans l’autre sens, et les exilés recevaient, ainsi,
des nouvelles des leurs. Bien sûr ces missives mettaient
quelques Lunes, avant que les destinataires ne les aient, mais, dans
31 ce Monde, plus de précipitation… La vie est si différente ! Et
les humains vivent fraternellement en paix, alors plus de
mauvaises nouvelles à envoyer.
Pourtant, hélas, ils étaient là depuis trois années, Rémi a dû
apprendre aux parents de Roseline le décès accidentel de
celleci… Dans une lettre à ses parents, il annonçait aussi la mort de
sa compagne, et Adrien, triste d’avoir perdu sa maman, clamait,
sur ses lettres, sa tristesse à ses grands-parents.
Mais, bien entendu, ces faire-part sont arrivés bien des Lune
après.
Cela avait été un accident stupéfiant, qui aurait dû être évité
si Roseline ne s’était éloignée et n’avait pas osé braver le gros
animal… !
Ce jour-là, le temps était beau, les Femmes du village
avaient décidé de se rendre, ensemble, dans la forêt couvrant le
coteau, qui surplombait le village, au couchant, afin d’aller
récolter des fruits des bois : framboises, mûres, prunes, pour faire,
en commun, comme elles le font d’habitude, confitures ou
marmelades, et de partager ces subsistances avec les familles du
clan.
Il n’y avait aucun risque ! On n’avait noté aucune présence
d’un gros animal dangereux, dans la région. Quelques lynx et
une petite meute de loups, survivants de l’éradication forcenée
de cette espèce, pendant les millénaires maudits, passaient dans
les parages, en quête de proie. Mais ces différents animaux
n’ont jamais été dangereux et n’ont jamais attaqué l’Homme !
Ah ces loups… Rémi se remémorait souvent les paroles de
son père, qui disait souvent, lors de réunions, en parlant de cet
animal, que si l’infernale inhumanité, exterminatrice d’une
multitude d’espèces, au lieu de combattre, jusqu’à l’annihiler, ce
mythique animal, elle l’avait observé, elle aurait pu prendre de
la graine de son comportement, bien plus avisé que celui des
effrayants bipèdes qu’ils étaient, et qui avaient fait de l’hyper
reproduction leur illogisme dogme…
Souvent, au cours de soirées, Rémi rapportait-il ce
raisonnement, plein de logique… !
Pourtant, peut-être à cause des craintes ancestrales, les
Femmes restaient, en général, assez groupées. Ce jour-là,
comme elle le faisait d’habitude (les Femmes blanches
seraientelles plus inconscientes que leurs sœurs rouges ?), Roseline, en
32 chantonnant, s’était écartée du groupe des cueilleuses. Elle se
trouvait assez loin de ses compagnes, qui ne la voyaient plus.
Mais n’avait-elle pas l’habitude de remarquer que leur sœur
blanche, particulièrement solitaire, était encore une fois à l’écart
de l’équipe !
Un petit panier dans chaque main, dont l’un contenait des
framboises et l’autre des mûres, elle avait jugé qu’elle avait fait
une bonne cueillette et allait rejoindre ses coéquipières,
lorsqu’elle aperçut un avocatier, qui offrait quelques petits fruits
mûrs, aussi a-t-elle posé ses paniers et est allée sous l’arbre, en
vue de tirer les branches et de cueillir le plus possible de
fruits… C’est une fois sous l’arbre que, ne l’ayant pas vu, elle a
mis le pied, et tout son poids reposait sur ce pied, les bras étant
tendus pour attraper les branches, sur un animal, dissimulé dans
les hautes herbes, qui s’est mis à crier. C’était le cri
assourdissant d’un jeune animal et elle s’est vivement retirée.
A quelques pas, son imposante silhouette apeurait ce jeune,
qui continuait à pousser des cris horrifiés…
La pauvre n’a pas eu le temps de reprendre ses paniers et de
quitter les lieux, un instinct lui ayant suggéré de prendre la
poudre d’escampette. Une forme gigantesque et impressionnante
s’est présentée, en hurlant, à quelques pas d’elle, un rictus
laissant découvrir des dents effrayantes. C’était une femelle
grizzli… !
Roseline, au lieu de se tenir immobile, pour que la mère
rejoigne son petit, a ramassé des pierres, pour les lancer sur la
bête en colère.
Que s’est-il donc passé dans la tête de cette inconsciente,
pour ainsi braver si stupidement un pareil fauve… La moindre
des lucidités aurait persuadé qui que ce soit de se faire tout petit
et de ne pas bouger, pour ne pas exciter l’ourse, inquiète pour
son jeune, qui gueulait.
L’un des cailloux, qu’elle a lancé avec vigueur, a atteint
l’ourse au museau, et cela l’a mise encore plus en colère. Elle
s’est jetée sur la pauvre Femme et l’a mordu à la gorge puis, le
goût du sang ayant attisé son courroux, elle a dilacéré et dévoré
quelques lambeaux du corps de sa victime, puis s’en est allée,
son jeune derrière elle et, à une dizaine de pas, elle s’est assise
et regardait la dépouille de la Femme blanche, en poussant
33 quelques grognements de satisfaction, d’avoir protégé son
ourson.
Le groupe de Femmes, les paniers bien pleins de fruits,
s’apprêtait à retourner au village. Elles ont appelé, en criant de
plus en plus fort : Roseline… Roseline, mais celle-ci ne se
montrait pas. Elles ont alors déposé leurs paniers, les plus âgées
d’entre elles ne s’en éloignant pas, et elles sont allées, à
quelques-unes, à la recherche de leur sœur blanche égarée.
Elles appelaient, tout en avançant, ne sachant pas trop vers
quel endroit celle-ci était allée. Soudain, elles ont tressailli en
voyant une ourse gigantesque, un ourson à ses côtés, qui s’est
mise à grogner, en voyant arriver ces quelques Femmes, qui
tempêtaient, ne trouvant pas celle qu’elles recherchaient… Elles
se sont arrêtées, toutes en même temps, et ont regardé l’ourse,
surprise de voir, là, une femelle grizzli, ce genre d’animal
n’ayant plus été vu dans la région depuis des siècles… !
Là encore, un réflexe ancestral leur a suggéré que, devant ce
grand plantigrade, il ne fallait point faire de grands gestes… !
Elles restaient là, immobiles, mais elles ne pouvaient rester
ainsi éternellement. Elles avaient vu le corps déchiqueté de leur
compagne, et des larmes inondaient leurs visages. Que faire ?
Ce fut l’ourse qui a pris la décision. : Poussant quelques cris,
en se levant, pour inviter son jeune à la suivre, elle s’en est
allée, de son pas lourd et saccadé, vers le nord.
Elles se sont approchées de la victime, et elles sont restées à
deux à ses côtés, pendant que les autres ont couru au village,
pour prévenir les Hommes, afin qu’ils viennent, avec une
civière, chercher le corps de Roseline.
Rémi, qui était là à leur arrivée, est devenu d’une blancheur
cadavérique, en apprenant cette terrible nouvelle. Il a
accompagné une dizaine d’Hommes, qui s’étaient munis de leurs arcs, et
ils sont allés à l’endroit du drame.
Pendant que quatre d’entre eux coupaient des perches et
façonnaient une civière, les autres inspectaient le secteur, pour
voir si la femelle grizzli ne risquait pas de venir les attaquer.
Mais la bête s’en était allée.
Arrivés au village, les anciens, qui avaient été prévenus, sont
venus au-devant d’eux, et ont demandé à ce que le corps de
Roseline, comme cela a toujours été la coutume, soit déposé
dans la petite pièce, à l’extrémité sud de la maison longue – (la
34 maison commune) – où, en général, étaient déposés les corps
des morts, avant que ceux-ci ne soient inhumés.
Adrien, qui revenait, avec quelques jeunes, de la rivière,
dans laquelle ils allaient nager, avait appris, par l’un des
anciens, qui l’avait appelé, en voyant revenir la bande
d’adolescents, le drame affreux… Il a rejoint son père,
qu’assistaient quelques couples, dans le reposoir où était le
corps de sa mère, couvert, complètement, d’un drap, pour celer
son corps déchiqueté, à la gorge et à la poitrine.
Tous les anciens, Hommes et Femmes, se sont rendus dans
la maison longue et l’un d’eux est allé chercher Rémi.
C’était un Homme affligé qui s’est présenté à eux ! Après
quelques paroles d’encouragement, surtout venant des
anciennes, le groupe a fait savoir qu’ils avaient décidé, car ils
considéraient sa famille comme faisant partie du clan, que
Roseline devait être enterrée dans le champ du repos éternel, où
étaient ensevelis tous les morts de la communauté, depuis que le
clan était né, lors du renouveau du Monde.
Le plus ancien, d’une voix rauque, a dit :
— C’est la première fois, depuis la recréation du Monde et
que nous avons formé notre clan, que nous devons enterrer
quelqu’un qui ne soit pas mort de vieillesse… La Tradition
Orale, qui est notre mémoire, ne peut nous apporter un seul cas,
où un être humain aurait été tué par un animal ou par accident.
Une inhumation, dans cette ère humaniste, n’avait plus rien à
voir avec les comédies hypocrites, organisées par des
ensoutanés antiphrasiques ou autres pontifes sectaires, des
enterrements de ces si curieux siècles gâchés… !
Tout le village suivait le corps de Roseline, enveloppé d’un
drap et déposé sur une civière, que portaient deux Hommes du
clan, à l’avant, et Rémi et Adrien, qui avaient tenu à porter, l’un
le corps de sa compagne, l’autre celui de sa mère, à sa dernière
demeure, à l’arrière.
Lorsqu’elle a été déposée au fond du trou, Rémi et Adrien,
les premiers, ont jeté, sur le corps, quelques poignées de terre,
en sanglotant, et ils ont été imités par tous les frères et sœurs de
la communauté, car c’était la coutume…
Ainsi installaient-ils les trépassés dans leur dernière
demeure.
35 Quelques Hommes ont terminé de combler cet hypogée, puis
ils ont placé, comme cela se faisait, sur toutes les tombes, une
pierre, sur laquelle l’un d’eux avait gravé : ROSELINE.
Pendant quelques jours, Rémi et Adrien sont restés confinés
à la maison. Ils pleuraient la mort, si stupide, de Roseline.
Quelques voisines, aux heures des repas, venaient leur apporter
de quoi se restaurer.
Et puis un jour, au petit matin, c’était quatre jours après
l’inhumation de sa compagne, Rémi, qui avait ruminé une
vengeance envers l’ourse, voulait organiser une battue. Il voulait
entraîner, à ses côtés, tous les Hommes du village, pour aller
tuer la femelle grizzli.
Mais les anciens, alertés, ont réuni tous les Hommes, et
quelques Femmes avaient tenu à assister à cette rencontre, tout
à fait inhabituelle.
Groupés à l’une des extrémités de la maison longue, comme
ils l’étaient toujours, lors des réunions et lorsqu’ils ont à
discuter, faire des recommandations et conseiller ceux de leur clan,
les anciens, avec les anciennes à leurs côtés, ont interpellé
Rémi, avec lequel ils avaient pourtant l’habitude d’avoir de
longues conversations.
Cette fois c’était différent… !
Ce fut grand Loup rusé, le plus âgé des anciens, qui lui a
demandé pourquoi, lui, d’habitude Homme sage, extériorisait-il
une telle colère.
D’un ton rageur, Rémi a répondu que l’ourse avait tué sa
compagne, et qu’elle risquait de recommencer, aussi fallait-il
l’éliminer !
Et c’est Lynx hardi qui, au nom des anciens et de tout leur
Peuple, lui a répliqué :
— Ta peine, mon frère, te ferait faire n’importe quoi ! Le
grizzli a toujours été un animal sacré pour nos ancêtres, et ces
animaux n’ont jamais, et nous le savons par la Tradition Orale,
attaqué les Hommes, sauf quand ceux-ci les ont excédés, d’une
façon ou d’une autre ! C’est malheureux, mais Roseline aurait
dû rester auprès des autres Femmes ; cela ne serait pas arrivé, et
nous sommes persuadés, vu la façon dont l’ourse s’est acharnée
sur elle, qu’elle n’est pas restée immobile, et qu’elle a dû taper
sur la bête, ou lui a jeté des pierres. Les chasseurs n’ont jamais
vu de grizzli dans notre région, et celle-ci, avec son jeune et
36 peut-être un mâle, qui n’est probablement pas loin d’elle,
viennent sûrement d’arriver du nord ; de ces régions que les
Hommes ont dû quitter, à cause des dégâts, causés lors de la fin
du monde, mais où il doit rester quelques forêts, dans lesquelles
ont peut-être réussi à survivre ces plantigrades ! A moins qu’ils
ne viennent du sud, des montagnes de ces régions, qu’ils
appelaient le Mexique ! Ces contrées n’ont pas été tout à fait
anéanties, comme l’ont été le nord et l’extrême sud de ce
Continent, annihilé par les folies des squatters, qui occupaient les
terres, volées à nos ancêtres, et qui se sont fait appeler
Américains !
— Ce que dit mon frère est vrai, reprit grand Loup rusé, et
nous serions très heureux si des grizzlis venaient s’installer dans
la région. Tout le monde devrait être prudent, mais il n’y a
aucun risque… Peut-être devrions-nous réapprendre la danse de
l’ours, que dansaient nos ancêtres en son honneur ! Cet animal,
comme l’Homme et tous les animaux, sans exception, ont tous
leur place sur la Terre Mère. Tant d’espèces ont disparu,
pendant la longue et désastreuse période, qui mena à la fin du
monde ! Que reste-t-il des espèces, qui côtoyaient nos lointains
ancêtres, avant le vol de leurs terres, par les monstrueux
envahisseurs européens, qui ont fait de ce Continent, comme de
toute la Terre Mère, un intolérable néant !
L’Homme est un prédateur, cela ne signifie pas qu’il doit
tuer n’importe quoi ! Au contraire, étant l’être le plus évolué, il
doit mettre sa subtilité au service de ses cousins les animaux,
ainsi qu’à celle de la flore, et protéger au mieux, avec eux, cet
environnement. Il faudra que, dans des millénaires, – hélas la
régénération, après un tel chaos, nécessitera du temps – nos
lointains descendants puissent connaître le merveilleux Paradis
terrestre qu’était l’île de la Tortue, jusqu’à l’arrivée des hordes
ebarbares qui, depuis le début de leur XVI siècle, ont commencé
à occuper ce grand Continent, qu’ils ont osé appeler
l’Amérique, et qui ont désigné nos ancêtres sous le nom
d’Indiens…
Rémi, troublé par les diatribes des sages anciens, baissait la
tête. Il savait, dans son for intérieur, que ces indulgents libéraux
avaient raison. Lui-même, si cet incident était arrivé à
quelqu’un d’autre, aurait eu la même façon de penser que ces
anciens. Pourtant, le fait que cela avait été sa compagne, qui
37 avait subi l’assaut meurtrier du plantigrade, il était désorienté et
son comportement, du fait de son exaspération, était incongru !
Quelques larmes, ruisselant de son visage buriné et triste, il a
fait amende honorable. Il a prié tous les anciens et tout le clan,
de bien vouloir lui pardonner cette irascibilité, qui l’aurait
amené à anéantir un animal, d’une espèce que tout le monde croyait
disparu.

La vie reprit normalement. Les chasseurs allaient,
dorénavant, à la chasse à huit. Trois ou quatre d’entre eux, pendant que
les autres chassaient, épiaient discrètement les alentours, afin de
découvrir le gîte des grizzlis.
Ils pensaient que, après cet événement, qui a obligé l’ourse à
assaillir cet être humain, qui avait voulu la défier, la femelle,
probablement ébranlée, parce qu’il s’agissait peut-être du
premier être humain qu’elle voyait, suivie de sa progéniture, avait
dû aller s’établir ailleurs… Ils en étaient tous quelque peu
assombris…
Cependant, quelque temps plus tard, dans le groupe de
chasseurs, qui étaient allés assez loin cette fois-là, l’un d’eux
aperçut, devant lui, une déjection, qui ne pouvait être que celle
d’un grizzli. Il inspecta l’arbre, à côté, et constata que la bête
avait frotté son corps contre ce sorbier, et qu’elle avait même
arraché certaines branches, pour déguster quelques grappes de
petits fruits mûrs… La bête devait être par là !
Et, trois jours plus tard, étant allés dans le même secteur, les
huit jeunes chasseurs, auxquels s’était joint Adrien, qui avait
insisté pour les accompagner, ont vu l’ourse, aux côtés d’un
mâle, et le jeune se tenait auprès d’eux.
Chacun est resté sur ses positions. Les huit jeunes Hommes
rouges, sans bouger d’où ils étaient, se trouvaient émerveillés
devant le couple d’animaux, qui étaient si présents dans les
légendes de leurs ancêtres, que la Tradition Orale ne manque
d’évoquer.
Adrien maugréait. Il était un peu à l’écart de ses frères
chasseurs. Des larmes inondaient son visage. Il regardait cette
femelle ourse, qui avait tué sa mère et, tout à coup, il a bien
regretté d’être venu, aux côtés des chasseurs !
Et puis ce fut comme si cette femelle, qui était mère, avait
pu se rendre compte de la douleur de ce petit d’Homme. Elle a
38 poussé quelques grognements, que son jeune et le mâle ont très
bien compris, et ils se sont éclipsés précipitamment.
Ce jour-là, ce fut un cerf, de taille respectable, et avec des
bois gigantesques, ainsi que quatre dindons, qu’ils ont ramené
au village. Puis ils ont fait savoir aux anciens qu’ils venaient de
découvrir le gîte des grizzlis et ont indiqué l’endroit : de l’autre
côté du mont du guetteur.
On était à la Lune des cerises rouges, la neuvième de
l’année. Ces ours resteront là, ont-ils pensé, car ils pouvaient
trouver des fruits, pour se nourrir. Et quand arrivera la Lune où
les feuilles tombent, ces bêtes trouveront bien une grotte, il y en
a plein dans le secteur, où ils pourraient, éventuellement,
hiverner… Mais le climat de la Terre Mère s’était tellement
réchauffée, depuis bien avant l’apocalypse, les ours ont
peutêtre oublié l’hibernation… !
Quelque temps plus tard, Rémi est devenu de plus en plus
taciturne. Il parlait souvent à son fils de partir. Lorsque celui-ci
lui demandait s’il voulait repartir, avec lui, vers le grand
Continent, au village du grand Chêne, retrouver ses parents, il
bafouillait tout d’abord, car il était indécis, et puis, après
réflexion, il répondait qu’il préférait encore rester auprès des
Hommes rouges… « Et toi, qu’en penses-tu » lui demandait-il
toujours.
Mais le jeune garçon laissait son père décider. Lui aussi
aimait la vie auprès des frères rouges. C’était ici, auprès d’eux,
qu’il avait acquis son statut de jeune Homme…
Pourtant ils avaient reçu plusieurs lettres de Valentin et
Justine, qui se désespéraient de leur longue absence et qui leur
demandaient quand comptaient-ils revenir auprès d’eux.
Puis, après avoir reçu cette lettre, qui leur faisait connaître la
disparition de Roseline, ont-ils répondu de suite, pour inviter
Rémi et son fils à les rejoindre sur le grand Continent.
Lorsqu’il eut ce courrier, Rémi manifesta un certain
agacement. D’un côté, il aurait voulu se soumettre au souhait parental
mais, d’un autre côté, il estimait qu’ils auraient, lui et son fils,
d’autres régions, le long de la côte du Golfe du Mexique, qui
était, hélas, le seul endroit habitable pour l’Homme, sur tout le
nord de ce Continent, à découvrir.
Il était obstiné et voulait rester encore quelque temps, auprès
des Hommes rouges, dont il admirait tant la philosophie !
39 Un jour grand Cheval bai, faisant partie du clan, avait rejoint
le village, et tout le monde fut très heureux de le voir revenu. Il
passait la plupart de son temps, quand il n’était pas à Cithomini,
lors des années des assemblées, à rendre visite aux anciens des
clans de la région. Cela faisait quatre Lunes qu’il était parti.
C’était à la Lune où les poneys muent.
Il était allé vers l’ouest et avait organisé des réunions, avec
les anciens de plusieurs clans. Ils devaient choisir un délégué,
pour représenter leur clan, à la prochaine assemblée
quinquennale, dans à peine une douzaine de Lunes, aussi le sage les
avait-il exhortés.
Bien sûr, dès son arrivée au village, les anciens lui ont fait
part de l’accident, qui a coûté la vie à la Femme blanche, et du
courroux de son compagnon, qui voulait tuer la femelle ourse,
mais qu’ils avaient réussi à raisonner.
Alors le sage penseur est allé voir Rémi, qui l’a accueilli
avec joie, dans la maison, où ils résidaient Adrien et lui. C’était
après le repas de la mi-journée et Adrien était, en compagnie
des jeunes, parti se balader le long de la rivière.
Là, jusqu’à la nuit tombante, le sage a remonté le moral,
assez bas, de l’Homme blanc. Ils ont parlé de tout un tas de
choses, et grand Cheval bai était très heureux de pouvoir
discuter avec Rémi, si érudit lui aussi, qui lui donnait presque
l’impression de discuter avec son père, Valentin.
Pourtant, avant que son hôte ne prenne congé, Rémi lui a fait
savoir qu’il désirait partir vers l’est, avec son fils, et qu’ils
tenteraient de trouver refuge, dans un clan, le long du Mississippi,
ou dans cette région. Il s’était souvenu de l’invitation d’Aigle
tacheté.
A la question de grand Cheval bai, qui voulait savoir s’il
serait à la prochaine assemblée de l’OHS., il répondit non, mais
qu’à la suivante, en 140, à moins que des circonstances ne le
retiennent, il y serait.
Le vieux sage l’embrassa et lui dit qu’il ne devait pas
oublier, et tous les sages penseurs l’espéraient, qu’il devrait, plus
tard, remplacer son père, Valentin, à l’OHS.

Puis un jour, cela faisait onze Lunes que Roseline avait
disparu, ils ont pris congé du clan du Puma, auprès duquel ils
étaient depuis leur arrivée et, laissant Roseline reposer dans
40 cette terre des Hommes rouges, ils s’en allèrent, accompagnés
de quelques jeunes, qui avaient tenu à les escorter jusqu’à la
mer, à bord de pirogues, sur le Río Grande.
Arrivés à l’embouchure, ils furent reçus, une fois encore,
dans le village du littoral, par le clan du Dauphin, et les frères
de l’escorte sont repartis.
Ils ont attendu, là, qu’un voilier longeant la côte, les emmène
jusqu’à l’estuaire du Mississippi.
Au bout d’une dizaine de jours, un petit voilier, qui longeait
cette côte, est venu faire provision d’eau, avant de se rendre à la
dernière escale, sur la côte de ce Continent, à l’embouchure
d’un fleuve, au nord de l’état volé, qu’ils appelaient la Floride.
Péninsule totalement désertique… Ils n’avaient rien de spécial à
faire ou à transporter. Ils se baladaient. Ils ont accepté
d’embarquer les deux Hommes blancs, pour aller les débarquer
à l’escale habituelle, dans l’estuaire, si submergé, du
Mississippi.
Un bon vent d’ouest avait gonflé les deux voiles de la petite
goélette, et ils furent rapidement dans le delta, où ils désiraient
se rendre.
En fait, le niveau des océans étant tellement remonté et cette
région étant entièrement inondée, l’escale se faisait sur la rive
droite du fleuve, après avoir dépassé une ville du monde fou,
qu’ils appelaient nouvelle Orléans…
Ils ont aperçu quelques sommets des hauts buildings
qu’avait construits l’inhumanité, pour son effarante multitude,
et qui ne s’étaient pas encore effondrés. Ils dépassaient des
ruines inondées de ce qui était cette ville gigantesque, que la mer,
lors de mauvais temps, tentait d’effacer ! C’était devenu un
immense delta et les villes, que l’inhumanité appelait Marrers,
Morgan City et de nombreux villages sont sous les eaux.
Les monstrueuses pollutions de l’infernale inhumanité, qui
ont causé la montée des océans et l’anéantissement de presque
toute vie, étaient tellement redoutables et abondantes que le
niveau de toutes les mers du Monde n’est pas prêt à
redescendre, même après tout ce temps ! Ainsi, des tas de villes du
monde nuisible, construites sur les littoraux, érodées par la mer,
s’effaceront plus facilement de l’environnement des régions
habitables pour l’Homme !
41 Ils ont accepté l’hospitalité fraternelle, que leur offrait le
clan de l’Orque, qui a installé son village à proximité du rivage
du fleuve, en face de ce qui avait été bâton rouge, que leurs
ancêtres, au début de ce Monde, en créant ce village, aidés par
des tas de frères, venus des environs, ont complètement mis à
bas.
Mais la Nature, excédée par le comportement anéantisseur
des inhumains, les avait aidés. Un des tremblements de terre,
comme il y en eut pas mal lors de la fin du monde, avait bien
culbuté les constructions, ainsi que les raffineries de pétrole, qui
ne servaient plus, depuis longtemps. Les inhumains avaient
abusé de l’extraction du pétrole, duquel ils tiraient des tas de
matières, et celui-ci avait été, en grande partie, responsable de
la fin des temps gâchés…
Cette matière fossile était devenue introuvable, bien avant
que ne survienne l’apocalypse, qu’ils eurent si scrupuleusement
organisée…
C’était l’un des anciens du clan, où ils venaient d’arriver, qui
avait raconté l’histoire de cette région, mentionnée dans la
Tradition Orale de leur Peuple.
Rémi qui avait, grâce à ses nombreuses lectures, quelques
connaissances des temps pré apocalyptiques, leur fit savoir que,
elors de ce qui fut le XX siècle de l’ère terrifiante, et même
avant, quelques vaticinateurs du monde fou avaient présagé un
grand tremblement de terre, qui devait détruire de grandes
villes, comme Los Angeles. Et qu’ils ne s’étaient point trompés !
Un grand tremblement de terre avait bien eu lieu. Celui-ci,
comme d’autres, similaires, avaient dû pas mal ébranler la Terre
Mère égrotante et passablement excédée de supporter
l’inimaginable pléthore d’homuncules débiles, qui
l’anéantissaient ! Des tas de villes avaient été entièrement
détruits, leur a-t-il précisé.
Les jeunes furent saisis par ses connaissances. Ils étaient
ébahis. Les anciens, eux, surtout ceux qui avaient déjà été
délégués, aux assemblées de l’OHS, connaissaient un peu ces
chroniques pré-apocalyptiques. Ils en avaient parlé entre eux.
Après quelques instants, il ne put se retenir de leur apprendre
que ces illuminés de l’ère calamiteuse, attribuaient ces séismes
à des punitions divines, alors que l’inhumanité n’avait pas
besoin de l’un de ces dieux, de la kyrielle qu’ils avaient osé
42 inventer, pour les punir… ! Ne s’étaient-ils pas punis
euxmêmes, en faisant de la Terre Mère une machine infernale…
Ils se sont installés au village, dans l’une des maisons, à la
disposition des frères de passage, dès leur arrivée.
Là, ils ont écrit à Justine et à Valentin, pour leur faire savoir
qu’ils étaient dans cette région et que, quand ils seront installés
quelque part, ils leur feront savoir.
Rémi faisait part à ses parents de son désir de demeurer
encore quelque temps auprès des Hommes rouges. Sur une feuille
de papier, qu’il avait pliée et qui allait être confiée au prochain
voilier en partance pour le grand Continent, et qui ne parviendra
que dans deux ou trois Lunes aux destinataires, Rémi a inscrit,
comme d’habitude :
Valentin et Justine
Clan du Blaireau
Village du grand Chêne
eà déposer à la 5 escale du grand Continent
Et puis, une quinzaine de jours plus tard, à bord d’un canoë,
que les Hommes du clan avaient mis à leur disposition, Rémi et
Adrien ont remonté le courant du fleuve.
La région était un peu plus florissante que celle qu’ils
avaient quittée.
Le père souriant en voyant l’exubérance de cette contrée, dit
à son fils :
— On peut constater, un siècle et demi après la fin d’un
monde que, même si l’être humain, qui fut, pendant une
multitude de siècles, un annihilateur virulent, surtout lors du dernier
millénaire, avec son honteux pullulement, la Terre Mère, avec
sa Nature même mutilée comme elle l’a été, a su se perpétuer.
Enfin dans cette région et quelques autres, sur ce Continent et
aussi sur l’autre, le grand, et une toute petite partie de celui des
Hommes noirs… Et nous espérons tous qu’elle va se perpétuer
à jamais, maintenant que le vacarme de la fourmilière
d’homoncules débiles n’est plus là à tonitruer…

Ils arrivèrent enfin au confluent du Mississippi et d’une
rivière, dans laquelle ils ont engagé le canoë.
Des peupliers blancs et une prairie assez verdoyante
s’offraient à leurs yeux émerveillés. Quelques chevaux et, plus
loin, quelques cervidés, semblaient ravis de pouvoir paître en
43 toute quiétude. Puis, à une certaine distance de ces animaux si
quiets, et cela a attendri le père comme le fils, quelques ânes,
qui formaient une petite harde, semblaient goûter à une sérénité
méritée. Puis quelques cochons, déjà pas mal mâtinés de
sangliers, creusaient de sol de leur groin, à la recherche de racines
ou de vers.
— Tu vois Adrien, eh bien ces cochons-là, dans un siècle, et
même sûrement avant, ils seront devenus de vrais sangliers…
Ces cochons, « fabriqués » par les hommes, qui voulaient tout
dominer, ont bien le droit de retrouver leur état originel. Non ?
dit Rémi à son fils, attentif à son exposé.
Tout en ramant et en continuant d’admirer le paysage,
celuici lui a répondu :
— Comme tous les autres animaux survivants, y compris
ceux du genre humain…
Le père fut ravi d’entendre cette repartie de son fils.

Ils sont arrivés, enfin, en vue d’un village. Ce lieu
ressemblait à celui que leur avait décrit, lors de l’assemblée de 130, à
Cithomini, le sage Aigle tacheté.
44


3



Ils abordèrent, fourbus. Le village se trouvait à proximité et
quelques enfants, ayant vu le canoë arriver, sont venus
audevant des visiteurs.
C’était bien le village du clan du grand Condor. Un totem,
représentant ce rapace, était érigé à l’entrée de la localité. La
communauté d’Aigle tacheté.
Adrien sauta sur la berge et, à l’aide d’une corde, que venait
de lui lancer Rémi, a amarré l’embarcation à un arbre. Son père
lui a passé ensuite leurs sacs et a débarqué à son tour. Puis ils se
sont dirigés, précédés des quelques enfants, ravis de guider ces
visiteurs blancs, vers le village.
Il est, bien entendu, inutile de parler de la réception. Dans ce
Monde recréé, la fraternité humaine est effective. Le jésuitisme,
si patent dans l’antimonde, il y a bien longtemps qu’il a été
oublié…
Reçus par quelques anciens, que des gamins étaient allés
prévenir en courant, ils furent invités à entrer dans la maison
longue.
Rémi s’est présenté, puis a présenté son fils Adrien, et leur a
dit d’où ils venaient, puis il leur a raconté la navrante aventure
advenue à sa compagne Roseline, qui reposait dans la terre des
Hommes rouges, aux côtés des morts du clan du Puma.
L’un des anciens, un vieux sage a souri. D’une voix fluette –
c’est vrai qu’il semblait très âgé – il a dit à Rémi :
— Je suis allé à de nombreuses assemblées de l’OHS, à
Cithomini. J’ai, tout d’abord escorté le délégué de notre Peuple, à
plusieurs reprises, et puis j’ai été désigné comme délégué à mon
tour. J’ai aussi accompagné Aigle tacheté, et nous partions une
Lune avant les délégués des clans. J’ai très bien connu Valentin,
ton père, ainsi que les huit autres sages philosophes, le dixième
étant Aigle tacheté, qui est de chez nous !
45 Ils savent si bien nous conseiller, pour conduire les nôtres
sur le chemin de la sagesse ! Il me semble bien, c’était il y a si
longtemps, mais je me souviens, t’avoir vu, aux côtés de ton
père. Enfin, je pense que c’était toi. Mais tu étais encore
gamin… !
Rémi est resté quelques instants désorienté. Il réfléchissait. Il
est vrai que cela remontait à un sacré bout de temps… !
Il a réussi, enfin, à se remémorer ces assemblées, auxquelles
il avait assisté, étant tout jeune, aux côtés de ses parents. Les
premières étaient celles de 110 et 115. Il avait 12 et 17 ans !
— Oui, je me souviens, à présent. Tu es, si mes souvenirs
sont exacts, Celui-qui-crie et tu as accompagné le délégué de
votre Peuple mais, cette fois-là, je me souviens que vous êtes
venus avec Aigle tacheté, le géant, et sa compagne jolie
Pâquerette, à l’assemblée de 115 où, effectivement, j’étais aux côtés
de mon père, Valentin, et de ma mère Justine.
Les dix sages penseurs se réunissent toujours au moins une
Lune, avant que ne commence l’assemblée et, cette fois-là,
Aigle tacheté n’avait pu les rejoindre, et c’est pour cela qu’il est
arrivé avec vous !
Le vieillard en est resté pantois ! Puis, souriant, il lui
répondit :
— Tu as une sacrée mémoire, dis-moi, petit frère blanc… Tu
t’es même souvenu de mon nom. Dire que mes parents m’ont
appelé ainsi car, quand j’étais petit, je braillais à m’époumoner,
paraît-il. Et dire qu’à présent je suis presque devenu aphone… !
Il est vrai qu’à mon âge… J’ai tout de même 103 ans… Ensuite,
donc, j’y suis allé comme délégué à celles de 120 et 125.
— C’est vrai, je me souviens à présent que tu étais délégué,
en 120. C’est cette fois-là que l’un des délégués du Peuple noir,
Agabondo, venu du Continent des Hommes noirs, est mort au
cours de cette assemblée. Il est d’ailleurs enterré à Cithomini.
Cette fois-là, ma compagne, avec laquelle je venais de
m’unir, était à mes côtés. Mais je n’étais pas à celle de 125,
frère doyen. Cette fois-là, je suis resté auprès de ma compagne
et de notre fils, qui avait 4 ans. Nous avions jugé qu’il était trop
petit pour affronter le voyage jusque là-bas.
— Et c’est celui-là, alors, ce fameux fils, dit le vieillard, en
désignant Adrien.
46 — Oui, c’est lui. C’est Adrien. Si ma compagne n’avait pas
été tuée par l’ourse, nous en avions parlé un peu avant, nous
aurions été ravis d’avoir un deuxième enfant.
Aigle tacheté n’est pas là, demanda Rémi à l’ancien.
— Non. Il est parti, il n’y a pas longtemps, à la Lune de
l’engraissement. Il fait le tour des clans de la région, et il
reviendra, a-t-il dit, à la Lune du veau noir.
Ils ont discuté ainsi quelque temps sur la situation du
Monde, et Rémi a étonné, là encore, ces anciens par ses
connaissances.
Puis l’une des anciennes a entraîné l’Homme blanc et son
garçon vers une petite maison, dans laquelle ils allaient pouvoir
s’installer.
Dès qu’ils furent sortis, Celui-qui-crie a assuré au groupe
qu’à son avis Rémi était appelé à remplacer, plus tard, car il
n’était pas si vieux que ça, son père Valentin, dans le groupe
des sages penseurs.
Chaque jour, au moment de prendre les repas, l’une ou
l’autre Femme de la communauté, quand ce n’était pas son
compagnon, ou son fils, ou sa fille, venait inviter Rémi et
Adrien à prendre le repas en leur compagnie.
Rémi prenait part, aux côtés des Hommes, aux différentes
activités du village et tenait à accompagner les jeunes chasseurs,
auxquels il tenait à démontrer qu’il n’était pas si mauvais que ça
au tir à l’arc.
Bien sûr, pour la chasse, ils n’y allaient pas en grand nombre
et ne tuaient pas tout ce qui bougeait, comme le faisaient les
hordes de massacreurs de l’ère exterminatrice ! Ils allaient, là
comme dans toutes les fratries du Monde, à cinq ou six
chasseurs, souvent accompagnés d’un ou deux jeunes, qu’ils
éduquaient, et n’abattaient un animal qu’après s’être assurés
qu’ils n’allaient pas tuer une femelle pleine, ou allaitante…
Leur activité prédatrice était rationnelle… ! De toute façon
ils ne consommaient que raisonnablement de la viande !
L’Homme de cette nouvelle ère a conscience de sa
prééminence sur toute la faune, et il s’efforce, car c’est son devoir, de
la sauvegarder… Tant d’espèces avaient été anéanties… !
Lorsqu’Adrien accompagnait un groupe de chasseurs, ce
jeune garçon blanc les étonnait toujours ! Sa précision, qui
s’affinait de plus en plus, était difficilement égalée par les
meil47 leurs tireurs du clan… Il réussissait à atteindre, presque à
chaque tentative, quelques cibles mouvantes, sur le sol et dans
l’air… Pourtant, très altruiste malgré son jeune âge, il laissait
toujours l’un ou l’autre chasseur tirer le gibier convoité et
n’intervenait, d’une flèche précise, que lorsque l’animal n’avait
été que blessé et risquait d’aller périr, plus loin, après maintes
souffrances. Et puis, après une chasse, même fructueuse, il lui
arrivait souvent, lorsqu’ils longeaient un cours d’eau, de
prélever, à l’aide de quelques flèches adéquates, quelques poissons,
et même des truites, si rapides, qu’ils se faisaient un plaisir de
ramener au village, pour les offrir à la famille qui les invitait ce
jour-là.
Cette prédation halieutique, si inhabituelle de cette façon,
car pratiquée généralement avec des nasses, tentait bien ses
compagnons de chasse, mais ils avaient bien du mal à égaler ce
jeune frère blanc, si prompt à darder la faune aquatique de ses
traits précis.
La vie, dans ce village du clan du grand Condor, était
identique à celle de toutes les autres collectivités du Monde recréé.
Partout, dans tous les villages des clans de ce nouveau Monde,
ils avaient pris modèle sur celui, si fraternel et si pragmatique
de ces frères rouges…
Malgré ses dons de tireur, Adrien était un garçon comme
tous les autres. Cette vie, dans ces collectivités de frères rouges
lui plaisait beaucoup. Il s’était merveilleusement bien adapté à
ces coutumes, quelque peu différentes de celles du grand
Continent. Il est vrai qu’il était bien jeune lorsqu’ils étaient partis, et
il n’avait plus que d’assez vagues souvenirs de ses premières
années au village du grand Chêne, où était le clan de Blaireau,
auprès de ses grands-parents… Il assistait, aux côtés des jeunes
du clan, aux enseignements, assurés par les anciens ou les
anciennes. Puis les garçons accompagnaient les Hommes, qui les
initiaient aux différentes activités, qui leur étaient réservées
dans la communauté.
Quant aux filles, elles accompagnaient leurs mamans et les
autres Femmes du village, dans leurs occupations quotidiennes.
La vie suivait son petit bonhomme de chemin… !
Pourtant, Rémi jugea qu’il était temps pour lui d’enseigner à
son fils, lorsqu’il eut quinze ans, l’ancienne langue, que l’on
48 disait française, abandonnée, comme toutes les si nombreuses
autres langues de l’antimonde babélien des millénaires gâchés.
Leurs ancêtres, du monde dévoyé d’avant, étaient originaires
d’un petit pays, sur le grand Continent, nommé Europe à
l’époque, qui s’appelait la France, où la culture, dite latine, a
longtemps été primordiale. Ainsi tous les livres, conservés dans
la bibliothèque, de la maison où résidaient Valentin et sa
famille, provenaient de ces ancêtres. Certains de ces ouvrages
edataient du XX siècle, et il y en avait même de plus anciens. Ils
avaient été sauvegardés par la famille depuis ces temps
immémoriaux, le premier ancêtre, un érudit, qui avait été professeur,
ayant commencé cette collection vers les années 1950, après
une terrible guerre mondiale, qui avait été horrifiante… ! Et, de
cette famille, un seul rescapé avait réussi à passer au travers de
l’extinction, presque totale, de l’espèce bipède, comme des
autres aussi, d’ailleurs, et c’était celui-là, l’ancêtre à la sixième
génération de Valentin, qui avait tenu à ce que ces livres soient
conservés pour les générations futures.
C’est, dans cette maison où réside Valentin, le seul endroit
au Monde où des livres ont été conservés. Pendant les affres
abominables, qui eurent duré de nombreuses années,
l’inhumanité, moribonde, avait d’autres soucis que de
collectionner des bouquins !
Mais une très importante bibliothèque, groupant un nombre
considérable d’ouvrages, que les sages penseurs peuvent
consulter, se trouve à Cithomini.
Lorsque les sages des premiers temps du Monde recréé
eurent mis au point la langue universelle, qu’ils eurent créé l’OHS
et décidé de tenir les assemblées à Cithomini, qui avait été,
pendant plus de deux millénaires la ville éternelle de Rome, où
se trouvait le siège des successifs prête-noms d’une certaine
divinité, affabulée par quelques illuminés, et dont la secte avait
été impliquée dans les cruautés et les persécutions annihilatrices
de Peuples incomparables et si parfaits d’un Continent inconnu
jusqu’alors, ils ont décidé qu’il leur fallait conserver, dans ce
lieu, qui était devenu le sanctuaire de la nouvelle humanité,
certains des livres du temps des mauvais jours anciens !
Ils ont, à cette époque, décidé de ne conserver que les
ouvrages en langues latines : italien, espagnol, français, mais aussi
grec, les seules, avaient-ils pensé, qui pouvaient leur être de
49 quelque utilité… Et c’est cette fois-là, au cours de cette
première réunion entre les vieux sages du Monde réchappé, que
Cheval debout, un frère rouge, l’un des premiers organisateurs
de cette alliance fraternelle entre tous les frères humains, a
suggéré de faire, partout où il pouvait y en avoir, un autodafé de
tout ce qui était écrit en langue anglaise… !
Cette langue perfide de ces dominateurs, qui eurent décimé
les si paisibles Hommes rouges des différentes Nations, devait,
et à jamais, être effacée de la mémoire des hommes… !
Cet opprobre à peine lancé, Ours brun et Loup agile ont fait
chorus à cette décision, imités aussitôt par les cinq autres
Hommes rouges présents. Les deux émissaires des Peuples
mexicas, qui étaient, depuis quelque temps déjà, en contact avec
leurs voisins du nord, eux, faisaient grise mine.
Les sept Hommes blancs et les trois Hommes noirs, qui
faisaient partie de cette première réunion, aux côtés des dix
émissaires du Continent Atlantica, n’ont pu qu’approuver cette
détermination.
Les arguments des Hommes rouges n’étaient-ils pas
justifiés ?
Pour eux, cette langue était maudite, car elle était celle des
détrousseurs des terres de leurs ancêtres, qui avaient osé appeler
les états unis, ces terres, qui n’étaient que des états volés !
Et depuis, ce premier protocole, qui liait, à jamais, les frères
humains, d’un Monde qui avait été anéanti, mais qui était en
train de renaître, est mémorisé dans la Tradition Orale des
Peuples, que les anciens exposent à chaque génération.
Pourtant, ayant remarqué que les deux mexicas semblaient
exaspérés, Cheval debout leur a demandé :
— Pourquoi avez-vous cet air chagriné, vous deux ?
Et c’est Zurita, le plus âgé des deux, dont le visage était
raviné par les ans, et les traits burinés, qui lui a répondu :
— C’est normal que vous avez eu cette réaction, et que vous
avez pris cette décision d’annihiler tout ce qui est écrit dans
cette langue, qu’utilisaient les envahisseurs des terres de vos
ancêtres, qui ont été les geôliers de vos Peuples. Mais nous,
nous devons avoir la même réaction, en ce qui concerne
l’espagnol ! Bien avant vos ancêtres, les nôtres ont dû subir
l’invasion des hordes espagnoles, qui avaient, eux aussi, comme
les autres l’ont fait sur vos terres, décimé une multitude d’êtres
50 humains, et détruit la culture des Peuples, installés depuis de
nombreux millénaires… !
— Mon frère Zurita a raison, a tenu à confirmer Mazatl.
Et c’est Samson, l’ancêtre de Valentin, qui a, après ces
exposés, tenu à exprimer son avis :
— Dans un sens, vous avez raison, frères mexicas, mais il
faut vous rendre à l’évidence que l’espagnol, comme l’italien, le
français et aussi le grec, si différent, étaient des langues latines.
Et nous en avons besoin, pour nos recherches dans l’histoire.
C’étaient de très anciennes langues, alors que la langue
américaine n’avait aucune valeur historique. Elle venait de l’anglais,
cette langue de ce qu’ils appelaient la perfide Albion. Et son
histoire n’a toujours fait état que de guerres. Les autres aussi, je
vous l’accorde, n’ont fait état que de guerres et de conquêtes,
mais elles étaient issues d’anciennes civilisations, venues de la
Rome et de la Grèce antiques, et c’est dans tout cela que nous
pouvons faire quelques recherches.
Rassurez-vous, ces langues sont et resteront des langues
mortes, comme toutes les autres, celles de très nombreux
peuples, qui n’existent plus. Seuls quelques bouquins resteront…
Les deux Mexicas ont souri et Mazatl a répondu, en riant :
— Nous comprenons, mes frères. Notre réaction était
ridicule, et nous sommes d’accord au sujet de l’autodafé de tout ce
qui est écrit en anglais et dans les autres langues inutiles. Ceux
qui s’appelaient américains avaient fait beaucoup de mal aussi
aux Peuples de nos ancêtres, comme ils en ont fait au monde
entier…

Rémi a profité qu’il plût, cet après-midi-là, après le repas
qu’ils venaient de prendre aux côtés de la famille de Lynx hardi,
des voisins proches, pour inviter Adrien à venir s’asseoir près
de lui, afin de lui faire découvrir, sur l’un des livres, parmi les
quelques-uns qu’il avait pris dans la bibliothèque familiale,
lorsqu’ils étaient venus sur la terre des Hommes rouges, et qu’il
a trimbalés avec lui depuis.
Il se souvenait que son père, Valentin, lui avait appris cette
langue dès qu’il a eu huit ans. Il gardait en mémoire ces paroles
que l’auteur de ses jours lui avait dites cette première fois :
« Il faut que tu puisses comprendre cette langue. Ensuite,
nous verrons, un peu plus tard, l’italien, l’espagnol et le grec,
51 qui étaient aussi des langues anciennes, mais qui nous sont
utiles, pour découvrir les tares de ces peuples hyper abondants,
aux idées hégémonistes, qui ont voulu dominer le monde, lors
des nombreux millénaires passés. Il y en eut des tas d’autres,
hélas, mais, pour des raisons pratiques et logiques, nous nous
en tenons à celles-ci, qu’ils ont appelées les langues latines. En
partant de ce qu’ils appelaient les premières civilisations, dont
les chroniques les concernant sont toutes traduites dans des
livres, et qui furent les premières responsables de la décadence
de l’humanité, nous pouvons, après avoir bien noté les erreurs,
en les guidant, éviter aux Hommes de prendre à nouveau le
mauvais chemin, et rester, à jamais, en nombre raisonnable,
une fratrie universelle… »
Il ne pourra jamais oublier ces premiers enseignements,
Rémi. Et il se souviendra aussi de ce que, deux ans après, son père
lui a dit :
« Il faudra, mon fils, que tu puisses un jour, aux côtés des
sages penseurs, car il faudra bien nous remplacer, prendre ma
place à l’OHS. »
Celui qu’il avait en main était un livre sur l’histoire du
monde, qui avait été écrit en l’an 2010 de l’ère folle… Il voulait
un peu lui apprendre à maîtriser, un dictionnaire à leurs côtés,
car une multitude de mots, on pourrait même dire la presque
totalité, utilisés lors du monde perdu, n’était pas traduisible et
ne voulait rien dire, dans cette société humaine ! Cette langue
du passé avait recours à une infinité de mots, beaucoup trop
péjoratifs et devenus inutiles dans le langage universel… La
plus grande majorité, (ils utilisaient tant de mots et
d’expressions corrompues !) n’a jamais été traduite, aussi un
dictionnaire, et encore, était indispensable.
Ils ont consacré un après-midi, de temps en temps, et Adrien
s’est très vite familiarisé avec cette ancienne langue, dont se
servaient leurs ancêtres, du monde homonculaire…
Après quelques séances, le potache s’est rendu compte que
quelques mots, utilisés dans la langue universelle du Monde
recréé, étaient les mêmes que certains de l’ancienne langue,
qu’il découvrait.
— Mais, dis-moi, dit dit-il à Rémi, j’ai remarqué que
quelques mots, de cette langue morte, existent dans l’universelle.
52 — Bien sûr ! Je découvre que tu es assez observateur, et
c’est très bien.
Lorsqu’ils ont mis au point cette langue unique, pour que
tous les frères humains se comprennent et s’entendent, c’était
lors de la première réunion des sages anciens qui, à l’instigation
des humanistes frères rouges, plein de bon sens, se sont
assemblés à Cithomini, dans ce lieu qui est devenu, et qui avait été
suggéré par les frères rouges, le siège de l’OHS, qu’ils venaient
de créer, ils ont dû puiser des mots dans quelques-unes des
principales langues précédentes, sauf l’anglais, banni à jamais.
Ainsi tu as découvert que quelques mots provenaient de
l’ancien français. Certains autres sont issus des anciennes
langues espagnole, italienne et même arabe, mais il y a, pour la
plupart des mots, et ils sont tellement plus vrais, car leurs
différentes langues étaient tellement conformes à leur destinée
exemplaire, jusqu’aux incursions des hordes barbares, qui sont
tirés des nombreux idiomes des différentes anciennes Nations
d’Hommes rouges, et même de Mexicas.
— Les Hommes s’y sont mis facilement ?
— Mais oui. Tu sais, dans l’état qu’était le Monde, si peu de
temps après cette terrible conclusion, tous les tirés d’affaire, si
peu nombreux, se sont raccrochés et ont tous adhéré à cette
nouvelle organisation, qui a tout de même vu le jour grâce aux
Hommes rouges, si pragmatiques !

Quelquefois, dans son for intérieur, Rémi songeait qu’il
avait été bien égoïste d’être venu résider auprès des Hommes
rouges… Certes, il admirait leur merveilleuse philosophie, et
ces Peuples évoquaient en lui cet altruisme, qui les a incités,
eux qui étaient les rescapés du plus grand génocide de tous les
temps, à aider les quelques survivants, égarés, après l’effrayante
conclusion…
Bientôt une nouvelle assemblée de l’OHS devait avoir lieu,
mais il n’avait pas l’intention de s’y rendre. Pas encore ! Il
confira à l’un des sages penseurs, Aigle tacheté, par exemple, qu’il
s’empressera de voir avant son départ, un message pour son
père, ce pauvre Valentin, qui se morfondait à attendre le retour
de l’enfant prodigue…
Ils étaient là depuis déjà une bonne année, et Rémi était
toujours seul, avec son fils. Il pensait à Roseline mais, quelquefois,
53 la perspective de rencontrer une compagne, même parmi le
Peuple rouge, le hantait.
Et puis, un jour, quelques couples ont décidé, comme cela
leur arrivait assez souvent, de projeter une visite, en compagnie
de leurs enfants, assez grands pour les accompagner, – les plus
jeunes seraient gardés par les grands-mères – au clan de la
Fauvette, à une bonne demi-journée de cheval.
Adrien n’était pas d’accord pour accompagner les
randonneurs. Il avait prévu d’aller, en compagnie des jeunes du
village, qui devaient être rejoints par d’autres de clans voisins,
dans ce qui avait été une ville du passé, dans la région, où, déjà
leurs grands-pères, à leur âge, il y avait longtemps, étaient allés
planter des arbres. Ils tenaient à aller voir si les érables à
grandes feuilles, de leurs puissantes racines, avaient bouleversé les
hauts clapiers des biens trop prolifiques occupants des terres
volées. Mais des épicéas et des cèdres, probablement envahis de
plantes épiphylles, faisaient aussi partie des ravageurs de ces
espaces, d’un monde à oublier ! Le comble n’était-il pas que ces
terres ont, tout d’abord, été accaparées par les Français ! Un de
leurs souverains ne les a-t-il pas vendues, en 1803 de l’ère
corrompue, aux envahisseurs ; cette pègre qui s’était
autoproclamée américaine, et qui était née des combats
fratricides entre les puritains et d’autres usurpateurs, issus de la lie
européenne, si abondante, qui n’avait rien à perdre, et dont la
morale devait laisser à désirer !
Dès les débuts de la squatterisation, dans les premières
villes, bâties sur ces terres soustraites aux Peuples rouges, les
groupes de bandits mafieux n’ont-ils pas été les premiers à
s’installer, et à faire la loi…
Et n’ont-ils pas continué, pendant la durée éphémère qu’a
subsisté cette nation d’états volés, affidés bien souvent au
pouvoir, à faire la loi…
Comment ces importuns eurent-ils osé concevoir une fête de
l’indépendance… ? Indépendance de quoi ? N’ont-ils pas été, et
depuis les débuts, que de vils détrousseurs… !
Les sages Hommes rouges parlent souvent, entre eux, cela
fait partie de leur Tradition Orale, de cette faune hégémoniste
qui, après avoir décimé presque la totalité de leurs ancêtres,
qu’une bévue colombienne a fait appeler « indiens », et confiné
le peu de survivants de leur affreux carnage dans d’immondes
réserves, installées depuis peu de temps sur ces terres volées,
54 n’a eu de cesse que de vouloir conquérir le monde. Le monde
florissant. Cette société d’alors, tellement niaise, n’avait même
pas vu que ces pillards, dont l’ambition était de régner, par tous
les moyens, même homicides, surtout homicides, sur le monde,
comptaient les soumettre ! Par contre ils ont négligé les pays,
dits, à l’époque, du sud, généralement pauvres et qui ne
pouvaient leur apporter quelques bénéfices que ce soit… Ceux-ci
ont dû survivre, sur des terres de plus en plus arides, à cause du
réchauffement planétaire, causé par les inconséquences d’une
multitude de nantis.

Le jour prévu pour le départ vers le village où est installé le
clan de la Fauvette, au petit matin, Adrien, accompagna les
quelques jeunes, qui sont allés en quête de chevaux pour les
randonneurs. Ils ont vite fait de trouver la harde, qui n’était
jamais bien loin.
Cette fois-là, les mustangs, profitant de la rosée matinale,
broutaient l’herbe tendre, au bord de la rivière, à trois jets de
flèche du village. Et, comme d’habitude, les Hommes ont sifflé
un certain air, auquel ils ne manquaient jamais de répondre. En
hennissant, les plus vieilles femelles sont arrivées près des
bipèdes, suivies du reste du groupe, qui comptait seize
quadrupèdes. Une bien petite harde !
Comme il était prévu que neuf promeneurs devaient s’en
aller, ils ont passé le licol à autant de femelles, bien moins
caractérielles que ne le sont, en général, les entiers, et ont
rejoint le village, où ils ont confié les montures aux promeneurs.
Et ceux-ci, quatre Hommes, dont Rémi, trois Femmes et
deux jeunes d’une douzaine d’années, s’en sont allés.
Le temps était beau en cette Lune des cerises rouges. À
peine quelques minuscules nuages, semblables à quelques
moutons échappés, flottaient paresseusement à l’horizon. Ils avaient
prévu de rester quelques jours auprès des sœurs et frères du clan
de la Fauvette.

Quant aux jeunes, c’est le lendemain qu’ils s’en sont allés,
mais à pied, eux, vers cette ville du passé. Et, en plus de leurs
arcs, comme ils comptaient rester deux ou trois jours parmi les
ruines, ils ont pris quelques couchages. Peut-être auront-ils
besoin d’outils ? Eh bien ils en trouveront probablement sur place,
55 parmi tout ce que ces villes pouvaient receler comme
vestiges… !
Après une bonne marche, derrière une petite colline, qu’ils
ont escaladée, ils sont descendus vers cette agglomération des
temps révolus, couverte, en partie, par des arbres, qui
semblaient croître régulièrement. Les racines s’étant bien infiltrées
dans le sol, avaient réussi à faire ébouler pas mal de
constructions. Des panneaux de cet aggloméré, avec lequel ils avaient
construit leurs villes, se désagrégeaient… Atteintes par le
cancer du béton, ces lapinières bipèdes allaient, dans peu de temps,
n’être plus qu’un tas de plâtras, sur lequel, grâce aux arbres, qui
jouxtaient ces tas de débris, la Nature allait pouvoir reprendre
ses droits.
Seules dépassaient, comme une multitude de pieux rouillés,
les nombreuses ferrailles du béton, que la rouille allait se
charger de désagréger rapidement.
C’était sur la partie haute de cette ville qu’un arboretum était
né.
Mais c’était à la partie de la ville, où les arbres n’avaient pas
pu pousser, qu’ils se sont intéressés.
Il y avait longtemps, les jeunes de l’époque étaient venus
planter des arbres, dans toute la ville. En constatant quelque
temps après que, sur toute cette partie basse, les arbres plantés
périssaient, leurs anciens, qui les avaient accompagnés, pour
tenter de comprendre, leur ont dit que cette ville avait
probablement été, en partie, bien trop abusivement polluée… !
Cette partie basse, qu’une overdose de monstrueuses toxines
avait empoisonnée, recelait, dans les maisons, et ce sont ceux
qui, à l’époque, sont allés planter ces arbres qui les ont vus, un
nombre assez important de squelettes. Il y en avait dans les
maisons, mais aussi dans les cours et même, parmi des tas de
détritus de ce monde gangrené, dans les rues.
Mais ils ont laissé ces ossements où ils étaient. Leurs
anciens, à qui ils avaient fait connaître ces macabres découvertes,
leur avaient bien dit de ne rien toucher. Ils n’avaient rien à voir
avec ces restes des occupants des terres de leurs ancêtres, à
cause desquels les Peuples rouges ont été confinés dans les
sinistres réserves… !
Les arbres n’avaient pu pousser, sur cette terre empoisonnée,
et le cancer du béton, peut-être aidé par l’extrême pollution,
avait désagrégé les grands édifices. Il ne restait presque plus de
56 hauts murs ! L’ensemble des étages – certains immeubles en
avaient de nombreux – s’étaient éboulés, et formaient des tas de
décombres importants.
Il n’y avait pas grand-chose à faire. Cela aurait été
dangereux de pénétrer dans ces ruines, desquelles dépassaient, là
aussi, les ferrailles, mais bien plus altérées encore que les
autres. Après réflexion, ils ont décidé de se rendre dans un
boqueteau, pas trop éloigné de ce lieu, et de prélever quelques
brouts et des scions, de différentes variétés d’arbres, et de venir
les planter, à quelques rares endroits où ils pouvaient le faire,
pour voir si la toxicité avait pu disparaître…
La pauvre Terre Mère était encore bien malade… ! Sur ce
petit territoire feuillu, où ils sont allés, ils ont pu constater que
les différentes essences avaient bien du mal de se développer.
Et l’herbe était rare. Ce secteur, près de cette ville, avait dû
subir une grave altération, à cause des infernales pollutions… Il
est vrai que, un peu plus au nord, c’est un véritable désert. Et
sur tout le Continent ! Les Hommes ne peuvent y aller.
Qu’iraient-ils donc faire dans un néant ?
Les humains de cette Terre Mère, anéantie, sur les quelques
rares parcelles où ils peuvent survivre, n’ont, comme horizon,
que la mer, d’un côté et, de l’autre, à quelque distance des côtes,
tout juste habitables, et où ils ont pu trouver refuge, les vastes
étendues désertiques, ravagées par une infernale et bien trop
prolifique inhumanité, qui avaient fait du merveilleux Éden un
infernal enfer… !
Ils ont planté les petits arbustes à quelques endroits qui le
permettaient, se promettant de revenir, à la Lune du changement
de saison, pour voir si, cette fois, ils allaient pouvoir survivre.
Et ils sont repartis vers le village.
Arrivés, ils se sont empressés de faire savoir à leurs anciens
ce qu’ils avaient vu. Lorsqu’ils leur ont dit qu’ils avaient
replanté quelques arbres, ils ont été complimentés pour leur
initiative.
Pendant ce temps, Rémi et son escorte étaient au village du
clan de la Fauvette. C’était une excursion habituelle. Les frères
humains aimaient se rendre visite, d’un clan à l’autre, et
partageaient, pendant leur séjour, la vie du clan.
Pourtant, cette fois, ils étaient là depuis déjà huit jours et
souhaitaient regagner leur village, Rémi, qui semblait
préoccupé, leur a demandé de retarder le départ.
57 Il a avoué à ses frères et sœurs qu’un lien s’était créé entre
lui et l’une des Femmes du clan, et qu’il désirait rester encore
un peu près d’elle.
Tour le monde a ri ! Les visiteurs et leurs hôtes. Ce n’était
un secret pour personne que Rémi était, presque depuis leur
arrivée, constamment aux côtés de Belette agile, qui semblait
tenir l’Homme blanc en estime et n’était pas insensible à son
charme.
La Femme rouge, qui n’avait pas, et qui n’avait jamais eu de
compagnon, paraissait âgée d’à peine une trentaine d’années.
Son père, Renard furtif, avait été tué, deux ans auparavant, par
un caïman, alors qu’il était dans l’eau, pour retirer une nasse
contenant des poissons.
Sa mère, Prairie bleue, initiée dès son plus jeune âge par son
père, Homme médecine, était à présent Femme médecine de la
communauté.
Elle avait une sœur : petite Antilope, de trois ans sa cadette,
qui avait été choisie, car elle était très vigilante, pour être initiée
à son tour par sa mère, afin de l’assister et, après, de la
remplacer. Petite Antilope, elle, avait un compagnon : Loup hardi.
Finalement, avec plaisir, ils ont tous été d’accord, pour
prolonger un peu le séjour…
Cinq jours plus tard, le soupirant, qui avait réussi à conquérir
la jeune Femme rouge, leur a annoncé qu’ils allaient pouvoir
regagner le village du clan, et que Belette agile était d’accord
pour les accompagner et s’unir à lui.
Le jour avant leur départ, tous les membres de la
communauté y avaient pris part, une fête a été organisée, en l’honneur
de l’union de l’Homme blanc avec la fille de leur Femme
médecine. Un pow-wow, comme au bon vieux temps d’avant
l’accaparement des terres de leurs ancêtres, a duré une partie de
la nuit.
Et, bien entendu, comme à chaque fois qu’un festin était
organisé, et dans chaque clan d’Hommes rouges, quelques-uns
ressortaient les tenues d’apparat, comme celles des ancêtres, et
exécutaient des anciennes danses, comme le faisaient leurs
aïeux depuis la nuit des temps.
Et puis, après cette nuit blanche, il était temps de prendre
congé des frères du clan de la Fauvette. Les jeunes du village,
au petit matin, ont accompagné les hommes, qui étaient allés
quérir les chevaux. Ceux-ci avaient rejoint une petite harde
58 locale, dans laquelle ils ont prélevé un vieux mâle, car ils
repartaient à dix. ! Celui-ci était, en permanence, conspué par le mâle
dominant, leur ont dit les jeunes, qui connaissaient, pour
l’observer lors de chasses ou de promenades, ce groupe équin.
Il allait donc pouvoir, ils en étaient certains, se joindre à la
harde, établie dans la région de leurs hôtes.
Au retour, Rémi menait le cheval qu’il montait à côté de
celui sur lequel était Belette agile, et il était très attentif à sa
sécurité. Pourtant elle semblait être à l’aise sur le dos de ce
vieux mâle, qui avançait d’un pas assuré.
Les compagnons de randonnée, même les deux jeunes,
riaient de voir l’Homme blanc, amoureux, s’empresser ainsi
auprès de leur sœur rouge, qui allait vivre à leurs côtés.
Dans l’après-midi, ils furent rendus au village où, sans
perdre de temps, et là aussi tout le monde a tenu à participer à la
préparation, d’autres agapes ont été organisées, en l’honneur de
leur retour mais, surtout, pour fêter l’union de Rémi avec
Belette agile.
Adrien, à qui Rémi est venu présenter, en arrivant, Belette
agile, a été très heureux d’accueillir cette Femme rouge, que son
père venait de prendre pour compagne. Il a été très gracieux et
très aimable et a embrassé affectueusement la jeune Femme, qui
allait vivre à leurs côtés.
Puis il a pris son père à part, pour lui raconter leur
exploration de la ville du passé, et l’état où ils l’ont trouvée. Mais
celui-ci, fasciné par cette nouvelle compagne, devant laquelle il
était en admiration, n’a guère prêté attention…

Le nouveau couple formé a pris l’engagement de ne point
procréer. Belette agile allait devoir prendre les plantes
contraceptives nécessaires.
Adrien, qui les avait entendus parler de cet engagement, lui
qui aurait été très heureux d’avoir un frère ou une sœur, a posé
pas mal de questions.
Et son père lui a répondu :
— Dans ce Monde nouveau, où survivent de rares humains,
il est inhabituel que se présente une liaison, entre deux êtres de
races différentes. Aucun interdit n’existe à ce sujet, pas plus que
pour d’autres, car le mot interdiction n’a plus aucun sens !
Pourtant, au début du Monde, dès l’avènement de l’OHS, les
sages des quelques groupes rescapés ont imaginé que, tous les
59 frères humains étant égaux, et liés par une affinité idéale,
pouvaient s’unir sans équivoque. Ainsi les races n’existeraient
plus ! Peut-être avaient-ils espéré qu’au cours des millénaires,
les couleurs de peau s’effaceraient pour créer un être humain
unique.
Avaient-ils oublié, les inconscients, que la Sélection
humaine était prééminente… Bien sûr, lors de l’ère gâchée, des tas
d’insensés ont rêvé d’un métissage universel… Et ils n’ont
même pas été capables de concevoir une langue universelle… !
Un réflexe Naturel avait-il recommandé aux humains de
faire fi de ce souhait des sages anciens ? Certainement car, au
contraire, ils ont refusé de mélanger les races, et nous
continuons à faire comme eux, pour que nos lointains descendants,
dans des siècles, naissent dans une humanité, comme l’avait
élaboré l’Évolution, d’Hommes noirs, rouges et blancs. Les
Hommes jaunes, qui ont survécu à l’apocalypse, faisaient partie
des immigrés, qui s’étaient établis dans quelques régions de
l’Europe. A présent, les humains de souche asiatique font partie
de la race blanche, avec laquelle ils n’ont plus tellement de
différence.
Après ce long commentaire, que venait de lui faire son père,
Adrien a réfléchi et, après quelques instants, il s’est manifesté.
— Mais alors, la race blanche serait, si je t’ai bien écouté,
composée d’Hommes blancs, d’Hommes jaunes et d’Arabes,
puisque tu m’as dit qu’ils faisaient partie de la race blanche ?
— Les Arabes, mon fils, ont toujours fait partie de la race
blanche. Maintenant, pour les Asiatiques, tout le monde a
décidé qu’ils pouvaient se joindre à la race blanche. De toute façon
ils sont blancs. Ils n’ont que les yeux bridés, c’est tout, a ajouté
Rémi en riant.
La sélection humaine, poursuivit-il, a-t-elle voulu contenir
cette race jaune, bien trop prolifique, dont certains avaient déjà
quitté les terres qui les avaient vus naître, pour aller peupler de
grandes îles, il y a des dizaines de millénaires… ! Et puis
d’autres ont aussi quitté leur Continent, il y a 10 ou 15 000 ans,
pour venir peupler ce qu’ils ont appelé l’île de la Tortue, que les
envahisseurs ont appelée Amérique. Puisque ceux que l’on
appelle les Hommes rouges sont venus de ces régions.
Cette partie du grand Continent, qu’ils ont appelé Asie,
malgré les nombreuses épidémies et les guerres, était en éternelle
explosion démographique… !
60 Mélangés à la race blanche, sur ces petits territoires que nous
a laissés l’épilogue d’un antimonde, et en si petit nombre, ils ne
pratiqueront plus le lapinisme qu’ils ont pratiqué pendant de
trop nombreux millénaires. De toute façon ils ont tous adopté
les souhaits de l’OHS et ont deux enfants par couple. Et ils ne
cherchent pas à s’unir entre eux. Ils font tous, hommes et
femmes, partie d’un couple mixte, et leur type commence à
s’effacer.
C’est tout juste si on les remarque encore !
— Mais sait-on combien il y a d’hommes blancs, rouges et
noirs ? a demandé Adrien, curieux, après cette explication
paternelle.
— Évidemment, puisqu’à chaque assemblée les délégués
rapportent aux dix sages penseurs, parmi lesquels siège ton
grand-père, la population recensée dans les différents clans. Et
ils tiennent la comptabilité ces dix libéraux ! Il y a, mais je vais
te donner des chiffres approximatifs, environ 75 000 hommes
noirs, sur le continent des hommes noirs, 75 000 sur le grand
continent, et 40 000 sur le continent Atlantica, aux côtés des
hommes rouges. Ce qui fait en tout 190 000 hommes noirs. Les
hommes blancs, eux, sont à 365 000 sur le grand continent et
25 000 sur le continent Atlantica. Ce qui fait, en tout, 390 000
hommes blancs. Maintenant, pour les hommes rouges et les
Mexicas, ils ne sont que sur leur continent et sont, en tout, un
peu plus de 420 000. Remarque bien que quand on parle des
hommes blancs, il y a surtout des descendants des peuples
arabes. Ils avaient commencé à gagner ce qui était l’Europe au
XXe siècle. Au cours du XXIe siècle, ils ont continué à affluer
vers les frontières de l’Europe, alors que les Européens se
reproduisaient beaucoup moins, et étaient devenus en partie
stériles ! Ils ne voulaient plus rien faire. Leurs rangs se sont
amenuisés de plus en plus. Ainsi les immigrés du Maghreb, très
prolifiques, eux, se sont installés et ont eu tout en main. Un
grand nombre d’hommes noirs, qui fuyaient l’Afrique, qui se
désertifiait de plus en plus, sont venus les rejoindre. C’est
seulement dans les quartiers dits « défavorisés », que le
repeuplement des hommes blancs d’origine européenne était
assuré. Pourtant cette progéniture assistée n’a eu aucune
prérogative, dans ce monde qui se métamorphosait, mais dont l’issue
proche était programmée. Mais ce n’était pas normal ! Les
Européens, coupables des nombreuses invasions conquérantes, qui
61 ont déstabilisé tout le monde, étaient au bout du rouleau. Ainsi
les anciens asservis sont-ils devenus les maîtres… ! Alors
quand je mentionne 375 000 hommes blancs, sur le grand
continent, il y a, en fait, très peu de descendants d’Européens. Au
moins 60 % d’entre eux sont de souche arabe et 20 % de souche
asiatique. Par contre, sur les 35 000 dont je t’ai parlé, qui vivent
sur le Continent Atlantica, 60 % sont des descendants des
conquérants ou ceux des migrants qui ont envahi les terres des
hommes rouges, et 40 % sont d’origine arabe ou asiatique.
— Mais il n’y a pas de descendants arabes, parmi les dix
sages penseurs ?
— Bien sûr que si ! Roland et Gros Jean en sont. En fait, ton
grand-père est le seul descendant de ce qu’ils ont appelé les
Européens… ! Alors tu penses bien qu’il tient à ce que je le
remplace, plus tard, et que toi, par la suite, tu me remplaces à
ton tour. Tu sais, la plupart des descendants des immigrés,
venus essentiellement d’Afrique du nord, ont vite décidé, au début
edu XXI siècle, de choisir, comme je te le disais, des noms
communs en Europe. Adama, lui, est le seul descendant des
peuples d’hommes noirs, qui est issu d’un clan installé sur le
continent des hommes noirs. Quant à Lo Lang, il est le seul
descendant des peuples d’hommes jaunes, qui fait partie d’un
clan, à l’est du grand continent. À présent nous sommes un
million d’humains et il ne faudrait pas que ce nombre
augmente... !
Ainsi, quelques humains, installés sur de petits territoires
exigus, préservés de la désespérante désertification, tentaient de
vivre le mieux possible… Certes, on ne pouvait pas dire que
c’était un Monde merveilleux… Pas encore ! Pas avant
quelques millénaires !
Reparti de zéro, le monde d’avant s’étant anéanti, en
entraînant dans sa disparition ses règles, pleines d’injustices et de
mauvais sens, les Hommes ne connaissent que les valeurs d’un
Monde recréé… Ainsi, les couples se forment et ne sont point
esclaves de vaines observances ! Ils sont fidèles et rares sont les
séparations. Les déviations iniques, dont certaines ont été
suggérées par quelques religions ou coutumes, plus ou moins
occultes, comme la polygamie, la polyandrie, n’existent plus et
les humains sont, à présent, par choix, tous monogames.
62 Elle était bien au bout du rouleau l’inhumanité ! Elle ne
pouvait aller plus loin, et la fin du monde a fait disparaître homo
destructor de la surface de la planète Terre…
La Nature, bonne mère, qui a voulu redonner une chance à
l’espèce bipède, a sélectionné, lorsque l’apocalypse annihilait la
multitude, quelques tirés d’affaire, afin que se perpétue
erectus…
Depuis la création du Monde, la sélection humaine a éliminé
les moins aptes, aussi bien dans l’espèce humaine que dans les
autres espèces animales… Les inhumains de l’ère gâchée, qui
ont depuis longtemps refusé cette sélection humaine, avaient
une conception tout à fait incongrue et révoltante de la vie… !
Lors de cette ère déraisonnable, certains illuminés, de
pédants scientistes, ont tenté de remettre en question la théorie
darwinienne de l’évolution… C’était surtout une idée de ceux
que se disaient américains. Bien sûr, ces inconditionnels de
l’illogisme, qui ne voulaient par entendre parler de darwinisme,
étaient convaincus que le créationnisme était la seule doctrine
valable… C’est dieu qui a créé l’homme à son image
claironnaient-ils… Comment l’imaginaient-ils donc ce dieu ? S’il les a
faits à son image, celui qui les aurait créés, n’était-il pas plutôt
e eun espèce de démon… ? Comment ces gens des XIX , XX et
eXXI siècles pouvaient-ils mettre en doute ce qu’il faut
considérer comme la meilleure hypothèse du processus évolutif.
Sur cette Planète, dont ils ont occupé tous les espaces et
laissé que quelques petits réduits à la faune, qu’ils appelaient
sauvage, qui a, à cause de son nombre réduit et de la
promiscuité, connu la détérioration et, par-là même, la dégénérescence,
certains de ces animaux, que la longue Évolution avait fait
parfaits, ont peut être eu des comportements anormaux. N’ont-ils
pas claironné, dans les premières années ce qui avait été leur
eXXI siècle, que plus de 15 500 espèces animales et végétales
étaient menacées d’une extinction imminente, alors qu’au siècle
précédent, une multitude avait déjà été anéantie ? Comment
devaient réagir les rares survivants de ces espèces, qui avaient
été, de toute façon, décrétés nuisibles par l’inhumanité, sur des
espaces de plus en plus réduits.
C’est bien l’inhumanité qui a détruit tous les différents
milieux… Au cours des millions d’années, durant lesquels leurs
différents genres se sont harmonieusement développés, sur
l’Éden qu’était la Terre Mère, sur des espaces
incommensura63 bles, que n’avaient pas encore violés les hordes d’homoncules
débiles… !
Elle a vraiment tout gâché, en peu de millénaires, l’espèce
bipède ! Dès que quelques fous ont entraîné la multitude
d’homo destructor, ils ont saccagé et anéanti la merveilleuse
Terre Mère.
L’inhumanité avait choisi une mauvaise voie !
Chez les animaux, l’évolution Naturelle s’était aussi arrêtée,
pour toutes les espèces qui ont été domestiquées par les
hommes. Ces bêtes avaient dû subir des mutations forcées et des
croisements inadéquats et contre Nature, pour satisfaire une
inhumanité, irrespectueuse des règles Naturelles…
Et les autres, qu’ils ont appelés « sauvages », ne les ont-ils
pas décrétées « nuisibles » ? De toute façon, à part les déserts,
les Continents étaient couverts de routes, de clôtures et les
espaces, sur lesquels ces animaux, encore libres, auraient dû vivre
n’existaient plus…
Combien d’espèces animales et végétales l’inhumanité
eutelle osé annihiler, sur le gigantesque autel de sa monstrueuse
extravagance… ?

Tous les sages penseurs, qui avaient fait des recherches dans
les bouquins de ces temps dénaturés, s’accordaient sur ce point ;
ils partageaient tous cette philosophie au sujet des nihilistes de
l’ère gâchée…

Les illuminés accapareurs des terres des hommes rouges,
qui n’étaient que des squatters, étaient persuadés, les
perfides,
Que ce pays, devenu l’empire du crime, pouvait apporter.
Le salut au monde ! En fait, il a apporté l’anéantissement !
64


4



Belette agile semblait se plaire aux côtés de Rémi. Lui était
très heureux avec cette jeune Femme rouge. Leur entente était
parfaite. Très gentille avec Adrien elle le considérait comme un
fils.
Le temps passait agréablement, dans ce Monde, sans
contrainte d’aucune sorte. Il est vrai que les temps ont bien changé.
L’Homme n’a plus à travailler pour manger… !
La si honteuse exploitation de l’homme par l’homme est
bien abolie… Fini cette ère, qui a tout de même duré des
millénaires, où des hommes abusaient d’autres hommes ! Ces
derniers menaient une vie de dépendants, que l’on pouvait
considérer comme de l’esclavage, toute leur vie, et le dénuement
était leur destinée ; pendant que les autres, les honteux
exploiteurs, menaient des vies sybaritiques et résidaient dans de
gigantesques demeures, servis par une nombreuse domesticité.
N’était-ce pas honteux cette exploitation de la multitude abêtie,
sans réaction, dépersonnalisée par les différentes religions,
auxquelles elles s’étaient si niaisement soumises… !
Un siècle et demi après la fin de ce monde néfaste, qui était
au bout du rouleau, et qui avait organisé le suicide collectif, les
hommes mènent une vie ressemblante à celle des premiers
Hommes, nos lointains ancêtres, cueilleurs et chasseurs.
Hélas, pourtant, ils ne disposent pas, comme ces lointains
prédécesseurs, d’une vaste Terre Mère, vierge de dénaturation,
mais d’une Terre Mère, ravagée par les immondes pollutions
anthropiques de l’hyper multitude crétiniste.
Mais enfin il espère, l’Homme ! Dans quelques millénaires,
la Terre Mère aura retrouvé la perfection des débuts du
Monde…

65 Aigle tacheté, le géant, allait devoir prochainement s’en aller
à Cithomini, rejoindre les sages penseurs. La prochaine
assemblée allait bientôt avoir lieu.
Avant ce départ, il tenait à rendre, une fois de plus, visite à
quelques clans de la région. Quelques anciens et, bien sûr, aussi
des anciennes l’accompagnaient. Mais il avait insisté auprès de
Rémi, pour que celui-ci se joigne à eux… Il encourageait les
anciens, dans les villages, à désigner l’un des leurs, pour les
représenter, comme délégué, à Cithomini, et à suggérer à
quelques frères et sœurs de se préparer à chaperonner leur envoyé.
Laissant, pendant ces déplacements, Adrien aux bons soins
des femmes du clan, Rémi, qui tenait à ce que Belette agile soit
à ses côtés, suivait, en sa compagnie, le vieux sage et son
escorte.
Pendant tout ce temps, Adrien avait pris goût à la lecture.
Grâce au dictionnaire, qui l’aidait à comprendre quelques mots,
écrits dans cette ancienne langue, que l’on disait française.
Lorsque son père n’était pas aux côtés du vieux sage, ils
avaient, ensemble, d’assez longues conversations.
Rémi avait remarqué l’enthousiasme de son fils à vouloir
découvrir ce qui était devenu une langue morte, et il l’a félicité.
— C’est très bien, mon garçon. A ton âge, moi aussi je lisais
déjà beaucoup. Tous ces livres que j’ai lus, mais seulement
ceux que mon père permettait que je lise, m’ont fait découvrir
l’horreur de ce monde, inhumain, de ces millénaires gaspillés…
— Il ne voulait pas que tu lises certains livres ?
— Oui, bien sûr. Ceux concernant certaines périodes, les
plus épouvantables, de leur si terrifiante histoire et sur les
religions ! Il m’a dit que je pourrais lire ces horreurs plus tard. Et je
les ai lus. J’ai constaté alors, que, finalement, l’histoire de cette
ère a toujours été aussi abominable ! Dans ceux que j’avais pris
avec moi, quand nous sommes venus sur la terre des Hommes
rouges, il y en a un que je préfère que tu laisses de côté, pour le
3moment. C’est « La véritable histoire des papes » Ce livre avait
eété écrit à la fin de leur XX siècle. Tu pourras le lire dans
quelques années. Moi je l’avais lu, au retour de l’assemblée de 120,
au début de ma liaison avec ta mère. Mais je l’ai pris, pour le

3 La Véritable Histoire des papes, par Mathieu-Rosay Jacques Granger
Éditeur.
66 relire. La vie de ces êtres diaboliques, qu’ils appelaient des
papes, m’a beaucoup choqué… De toute façon l’histoire, depuis
qu’ils ont commis la révolution néolithique, bien avant ça,
n’était faite, comme je te disais, que de stupres et de guerres…
Si nous ne sommes que quelques-uns, à lire ces horreurs, je te
dis ça parce que j’aurai le devoir de remplacer mon père et que,
toi, tu devras me remplacer, c’est que nous avons la charge de
mener ce Monde vers un avenir incomparable et éviter, en
rabâchant la Tradition Orale, dans laquelle nous faisons apparaître
toutes les abjections, de plus en plus considérables de
l’inhumanité, au cours des millénaires, pour éviter que quelques
débiles, dans quelques siècles ou millénaires, réitèrent les
criminels desseins des créateurs de cet infernal chaos. En
abandonnant les merveilleuses conditions de vie que
connaissaient les humains, grâce aux progrès qu’avaient faits les
ancêtres, pendant des millénaires précédents, ils ont, dès le
commencement de l’anti-évolution, lors des convulsions de ce
qu’ils ont appelé le néolithique, programmé cette apocalypse,
qui a tout anéanti ! Enfin presque.
Tiens, il y en a un sur l’invasion de ce qu’ils avaient appelé
l’Amérique, tu pourrais le lire. C’est un petit bouquin illustré.
— C’est intéressant ?
— Bien sûr. Tu découvriras, sur l’un des chapitres, comme
la conscience de ces inhumains était immonde. Pour le
massacre de ceux qu’ils appelaient les « Indiens », ils disaient : « Ces
gens doivent mourir, on n’y peut rien ! dieu a donné cette terre
à ceux qui la maîtriseront et la cultiveront. Il est vain de se
battre contre son juste commandement… ! »
On peut se demander, un siècle et demi après la fin de ce
monde, de quel dieu il pouvait s’agir… S’il existait, leur dieu,
qui les avait soi-disant créés, quelle divinité criminelle !
— Mais nous, nous savons qu’il n’y a jamais eu de dieu, et
que c’est la Nature qui a tout créé.
— C’est vrai, mon garçon. Mais, tu sais, dans ces époques,
la multitude, complètement dépersonnalisée, superstitieuse et
abêtie, croyait aux différents dieux qu’avaient inventés
d’aucuns souverains, ou d’autres parasites de ces temps
infernaux, pour les asservir…
Oui, pour en revenir à l’avenir, mais tu dois être au courant
de cela, notre famille, depuis longtemps, est engagée dans le
67 groupe, que l’on appelle, depuis le début, les sages penseurs.
Un de nos ancêtres, déjà en 2020, était venu prendre contact
avec les Hommes rouges. Il avait fait, à cette époque, le voyage
en quelques heures, en avion.
La planète était déjà bien mal en point et les Hommes rouges
commençaient à s’organiser ? Certaines tribus, très riches
puisqu’ils avaient créé des casinos, pour prendre l’argent des blancs,
complètement inconscients et dégénérés, qui venaient jouer et
laissaient, là, des fortunes incommensurables, qu’ils avaient dû
extorquer aux nombreux asservis, qu’ils exploitaient si
honteusement, mettaient cet argent à la disposition des groupements
du nouvel ordre rouge et c’est grâce à cet argent des casinos
qu’a pu être créé, à Washington, à la fin de leur année 2004, le
Musée des Peuples premiers. C’est à partir de cette époque, que
cette communauté autochtone a pris conscience qu’elle
reprenait du poil de la bête, et que les anciens ont ébauché des
engagements d’avenir !
Depuis longtemps, des prophéties avaient prévu le terrible
cataclysme, qui a tout anéanti. Mais elles suggéraient aussi que
les Nations rouges, qui avaient été sauvagement traitées,
retrouveraient la grandeur des temps des sages ancêtres… ! Et c’est à
partir de ces temps, de plus en plus inquiétants que, grâce aux
conseils des sages aînés, les différentes tribus se sont entraînées
à survivre, dans des conditions difficiles, afin d’affronter
l’anéantissement, qui allait atteindre la Terre Mère, avec sa
faune et sa flore… !
J’ai une bonne mémoire, et je me souviens de mes lectures.
Surtout celles qui concernaient les Peuples rouges… Un
illumiené, à la fin de ce qui avait été leur XX siècle, avait présagé que
les Hommes rouges, qu’ils appelaient « indiens », de pure race,
devaient avoir entièrement disparu en 2080… Pauvre crétin
qu’il était !
La fin du monde, due à l’ignoble comportement de
l’inhumanité, a commencé par un terrible réchauffement de la
planète, qui a transfiguré au mois 90 % des terres et a, du même
coup, provoqué l’exhaussement des océans puis, lors de cette
apocalypse, une ère glaciaire, que le cycle de la planète dans
l’Univers avait favorisée, qui n’a, heureusement, pas duré bien
longtemps, a tout de même un petit peu assaini cette Terre
Mère, si intoxiquée.
68 On pense que la fin du monde, programmée depuis
longtemps par la multitude bipède suicidaire, a vraiment commencé
eau tout début de leur XXI siècle, parce que, à cette époque, les
premiers signes cataclysmiques ont commencé à se manifester.
Puis cela a été en s’aggravant. Nous pensons que la glaciation
est arrivée vers 2045 ou 2050, et elle a duré une vingtaine
d’années. Il y a eu une assez longue période où les rares
rescapés ont survécu, sans trop savoir comment, dans un abîme
chaotique, et ils n’ont plus tellement tenu compte du temps !
C’est pendant ce siècle, qui a connu la conclusion d’une
inhumanité, qu’a eu lieu cette Sélection Naturelle, qui a permis à
quelques humains, nos ancêtres, de survivre, afin de pouvoir
perpétuer le genre humain… !
— Mais sait-on combien il y avait de survivants, après la fin
du monde ?
— Pas exactement. Comment pourrait-on le savoir ? La vie,
pour ces survivants, a dû être terrible pendant quelque temps.
Enfin, d’après des estimations des anciens, il devait y avoir
quatre ou cinq cent mille humains. Tu te rends compte ? Cela
faisait quelque chose comme plus de quatorze ou quinze mille
fois moins de ce qu’ils étaient, lors de l’ère maléfique !
Au début, dit-on, ils ont hésité à se reproduire. Ils n’osaient
mettre au monde, après un tel chaos, sur une Terre Mère
anéantie, des marmots ! Pourtant, incités par un réflexe Naturel pour
perpétuer, malgré tout, l’espèce, des couples se sont formés et
des enfants sont nés. Mais c’était une procréation très
hésitante !
Ainsi, après quelques générations, le Monde, grâce aux
Hommes rouges, renaissait et tout allait mieux. Les humains ont
pris conscience qu’ils devaient vivre sur une Terre Mère
anéantie, mais que l’avenir était devant eux. Les sages penseurs,
c’était lors de l’assemblée de 85, compte tenu des faibles
espaces où les humains pouvaient vivre, ont conseillé de se
maintenir au nombre d’un million qu’ils étaient à cette époque.
C’est pourquoi les couples ont deux enfants.
— Mais toi, tu n’en as eu qu’un, puisque tu ne veux pas en
avoir avec Belette agile !
— C’est vrai qu’il y a quelques couples mixtes, et que
ceuxci se sont engagés à ne point procréer. Cependant, il arrive que,
par accident ou par oubli d’avoir pris les plantes contraceptives,
69 ici ou là, c’est rare mais cela arrive, un troisième enfant naît
dans une famille, cela compense. A présent les humains,
conseillés par les anciens de chaque clan, sont conscients que
l’Homme, qui n’a point de prédateur, et ne risque donc pas
d’être une proie, doit, et à jamais, ne se reproduire qu’en vue du
remplacement. Certes, dans quelques millénaires, quand la
Terre Mère sera redevenue un merveilleux Paradis, les anciens,
dans ces temps à venir, jugeront sûrement que les êtres
humains, qui disposeront de toute la Terre Mère, pourraient être à
deux millions ! Le double d’aujourd’hui… Mais jamais
l’humanité ne devra, si elle ne veut, à nouveau, connaître une
ère destructrice, dépasser les deux millions… Un peu moins que
ce qu’ils étaient, il y a 10.000 ans, lorsqu’ils ont commencé leur
fol engagement du néolithique… ! L’être humain n’est pas seul.
A ses côtés, ses merveilleux cousins les animaux doivent
pouvoir vivre eux aussi. Et sans qu’aucun d’eux ne soit asservi par
l’animal humain…
— On sait combien ils étaient, il y a 10.000 ans ?
— Eh bien, d’après des estimations, on a découvert ça dans
edes encyclopédies de leur XX siècle, deux millions et demi !
Ainsi l’odyssée de l’espèce, interrompue pendant les
quelques millénaires post-néolithique de barbarie, a-t-elle pu
reprendre, sur les quelques lambeaux de terre, préservés par la
Nature.
Dans les vases océans, dont la faune, par la faute de
l’inhumanité, a failli disparaître, certaines espèces ont pu
survivre et les mers se repeuplent petit à petit.
Alors, tu vois, tout d’abord l’apocalypse puis l’ère glaciaire.
C’est sûrement après ça que nos ancêtres ont commencé à
s’organiser et à créer une nouvelle ère, après un certain temps
de battement.
— Mais, dis-moi, tu me disais qu’en leur année 2020, l’un
de nos ancêtres était allé voir les Hommes rouges en avion.
Pourquoi n’ont-ils pas continué à se rendre visite, de cette
façon, parce que, comme je l’ai lu, ce qu’ils appelaient des
avions, ces espèces de gros oiseaux de fer, volaient très vite.
Beaucoup plus vite que les vrais oiseaux !
— Eh bien, après 2020 ou 2025, il n’était plus question de
prendre l’avion, pour traverser l’océan. Il n’y avait d’ailleurs
plus grand-chose comme moyen pour se déplacer. Quelques
70 anciens voiliers avaient repris du service et ils en ont mis en
construction. Mais les océans, dans ces temps apocalyptiques,
étaient très agités, les tempêtes et les ouragans fréquents, aussi
pas mal de ces esquifs ont été engloutis avec leurs passagers.
Jamais la Terre Mère n’avait connu autant de tornades de
bourrasques, de raz de marée et de typhons !
Eh oui ! Les puits de pétrole, dont ils ont abusé l’extraction,
étaient complètement taris ! Les gaz de ce carburant fossile,
causés par les échappements des milliards de moteurs, ont tué,
en provoquant des maladies, inconcevables dans ce Monde, des
milliards de minus de cet antimonde débile, qui avait bâti sa
culture sur la vitesse, sur terre, dans les airs ou sur l’eau, de la
multitude d’engins à moteurs… !
Ils avaient bien essayé d’autres carburants, mais, pour faire
ceux-ci, ils ont encore plus pollué, accélérant, du même coup,
l’arrivée de l’effrayant dénouement !
La vie, au village, suivait son cours. Belette agile, aux côtés
des Femmes du clan, participait aux différentes activités. Rémi,
aux côtés des Hommes, faisait de même. Il est vrai que, pour les
Hommes, il n’y avait que le jardin, dont ils avaient à s’occuper,
et il leur fallait entretenir les maisons du village, mais ils
faisaient cela ensemble, puis, aux côtés des Femmes, avec le
métier à tisser, façonner les tissus, surtout de coton, pour ceux
de leur clan et aller chercher du bois, pour faire cuire la
nourriture.
Quelle vie merveilleuse pour ces humains ! Plus
d’affameurs ! Finie la si honteuse exploitation de l’homme par
l’homme… La plus belle chose au Monde, n’est-ce pas cette
vraie égalité ? Mais aussi cette vraie fraternité ? Ces qualités qui
contribuent tant à unir les frères humains.
Adrien, avec les jeunes chasseurs, allait, lorsque c’était son
tour, quêter, de ses flèches précises le gibier nécessaire à la
communauté. Il allait aussi à la pêche, pour s’amuser, avec ses
flèches, mais aussi en relevant les quelques nasses, posées dans
le cours d’eau, de temps en temps, et dont les prises
permettaient de remplacer la viande par le poisson.
Et puis, n’abandonnant pas la lecture, il était tombé sur un
livre, tout à fait inattendu : « La vie quotidienne des
Aztè71 4ques ». Il a été très surpris par ce qu’il découvrait et le
dictionnaire ne pouvait lui apporter certains renseignements.
Son père, le voyant quelque peu dubitatif devant ce livre,
dont il venait de tenter de découvrir les premières pages, lui dit :
— Laisse tomber, Adrien. Tu n’y comprendras rien. De
toute façon je l’ai lu, il n’y a pas si longtemps, et cela m’a
donné l’idée que nous pourrions aller là-bas, découvrir ces terres,
sur lesquelles vivent les survivants de ce Peuple, ainsi que
d’autres, d’ailleurs, qui sont appelés Mexicas.
— Je serais très heureux que nous allions là-bas. Belette
agile viendrait avec nous ? Et quand pourrons-nous y aller ?
— Oh mais pas tout de suite. Nous irons un jour. Plus tard.

Tous ceux du village, sauf, bien sûr les jeunes, qui
préféraient jouer ou se balader, se réunissaient dans la maison
longue. Et les anciens racontaient des histoires. Des histoires
venues du fond des âges et que la Tradition Orale a menées
jusqu’à eux. Et puis, bien sûr, à chaque fois, l’un d’eux
fustigeait le comportement, si contre Nature de ceux qui avaient
occupé ce Pays… Ils parlaient de ces temps, qui ont été
maléfiques pour l’humanité, où les hommes ont dû se dévêtir de leur
amour-propre… !
Petit à petit, assurait l’un ou l’autre, nous retrouverons la
sublimité de nos ancêtres. Et nous oublierons l’exécrable
intermède des siècles gâchés…

Ces premiers combats, mières guerres laissaient
bien mal augurer ce que seraient
les millénaires suivants
jusqu’à la catastrophe !!!

4 La Vie quotidienne des Aztèques, de Jacques Soustelle Librairie Hachette.
72


5



Le temps était passé. Rien n’avait perturbé la vie tranquille
des habitants de ce Monde survivant.
Aigle tacheté était de retour. Après sa longue absence, il
était parti à la Lune où pousse l’herbe rouge et revenu à celle où
les feuilles tombent. Tout le monde était très heureux de le voir
revenu. Il faut dire que le voyage est long pour traverser l’océan
Atlantique !
Rémi et sa famille n’étaient pas là lors de son retour. Ils
étaient partis, tout d’abord, rendre visite au clan de la Fauvette,
où Belette agile a été très heureuse de retrouver sa famille.
Ils comptaient rester une huitaine de jours mais, la veille du
jour où ils avaient prévu de prendre congé, petite Antilope a
ressenti les premières douleurs et a accouché, aidée par sa mère,
et Belette agile était très heureuse d’être à ses côtés. C’était son
premier enfant.
Ils sont donc restés dix jours de plus.
Les jours qui ont suivi l’accouchement, Rémi s’est aperçu
que Belette agile semblait désespérée. Il l’a même surpris, une
fois, qui essuyait son visage, ocellé de larmes…
Elle a avoué à son compagnon que, le fait d’avoir vu sa sœur
nager dans le bonheur, avec son enfant dans les bras, l’a
beaucoup attristé. Elle a réalisé qu’elle ne connaîtrait jamais cet
enchantement, car ils avaient choisi de ne pas mettre au monde
un enfant de sang mêlé.
Rémi l’a consolée. Elle s’est blottie contre lui.
Mais Adrien, qui avait entendu leur conversation et vu la
tristesse de Belette agile, est venu près d’elle, l’a prise par le
cou et l’a embrassée affectueusement.
Puis, en riant, il lui a dit :
— Mais, ma chère Belette agile, tu m’as, moi !
Elle a souri et l’a embrasé à son tour.
Puis, reprenant son sérieux, il a ajouté :
73 — Je sais qu’un grand escogriffe comme moi ne peut
remplacer un bébé. Je rigolais, Belette agile. Mais ne t’en fais pas,
la vie est parfois bizarre ! Un jour, peut-être, auras-tu la chance
de recueillir un jeune enfant perdu.
Elle a souri. Quelques larmes ont inondé ses beaux yeux
verts. Puis elle l’a serré une nouvelle fois contre elle et l’a
embrassé à nouveau.
Rémi était aux anges de voir cette entente entre son fils et sa
compagne.
Ils ont enfin fait leurs adieux et, comme Rémi savait qu’il y
avait, dans cette région, quelques clans d’Hommes blancs, qui
avaient choisi, bien avant la fin du monde, parce qu’ils
admiraient leur philosophie et leur désir de vivre en respectant les
lois Naturelles, de rejoindre les Hommes rouges. Certains
étaient même allés vivre dans les réserves. C’était quand la
Terre Mère allait devoir affronter le terrible maelström
apocalyptique…

Ils sont arrivés, à bord du canoë, par la rivière, depuis le
village du clan de la Fauvette, après s’être engagés dans l’un des
affluents, en vue d’un village, qu’un totem, érigé à l’entrée,
désignait comme étant celui du clan du Butor.
Ils ont débarqué, et la réception qui leur a été réservée était
identique à celle de tous les villages des clans du Monde !
Ils se sont, tout d’abord, présentés aux anciens, qui
semblaient ravis de leur visite.
Trois villages, habités par des clans d’Hommes blancs,
étaient installés sur le bord de cette rivière. Ces gens
pratiquaient, d’habitude, des unions endogames et, se connaissant,
ne risquaient absolument pas les liaisons consanguines !
Ils connaissaient Belette agile, et l’une des femmes du clan,
comme l’avaient fait Rémi et sa compagne, faisait partie d’un
couple exogamique ! La Femme blanche avait un Homme rouge
pour compagnon et, eux aussi, s’étaient engagés à ne point
enfanter…
C’est Belette agile qui a présenté Rémi et Adrien à Diane et
à grand Castor, son compagnon rouge.
Comme dans tous les villages du Monde, ces invités ont été
menés vers la maison, où ils allaient résider pendant leur séjour,
que leurs hôtes souhaitaient long.
74 La vie n’était pas différente de chez les Hommes rouges. Les
discussions, qui avaient lieu dans la maison longue, étaient les
mêmes. On parlait des mêmes choses que chez les Hommes
rouges !
L’un des anciens, très âgé, a apostrophé Rémi et lui a
demandé des nouvelles de son père, dont il avait la connaissance
lorsqu’il a été, trois fois de suite, aux assemblées à Cithomini,
alors qu’il avait été délégué des trois villages.
Bien sûr, Rémi lui a répondu qu’il avait quitté le grand
Continent, après l’assemblée de 130, et qu’il n’avait pas vu son père
depuis. Puis il leur a parlé de leur séjour, pendant trois années,
auprès du clan du Puma, et la terrible fin de Roseline, qui
reposait là-bas.
Ils ont séjourné dix jours aux côtés de ces frères blancs puis,
reprenant le canoë, ils ont remonté le courant et se sont rendus
au village du clan du Crotale.
La même réception que dans le village précédent leur a été
réservée. Ils ne sont restés que quatre jours mais, là, c’est
Adrien qui a tenté de faire prolonger le séjour.
Pourtant Rémi et Belette agile, qui désiraient, enfin,
rejoindre le village du clan qui les avait adoptés, n’ont rien voulu
entendre. Ils s’étaient aperçus, tous les deux, et ils en ont bien
ri, qu’Adrien, qui avait rejoint un groupe de jeunes de la
communauté, dès leur arrivée, ne quittait pas l’une des filles, qui
semblait avoir son âge.
— Il est un peu jeune, tu ne crois pas, Belette agile, pour
commencer à séduire une fille, a dit Rémi, en riant.
— Mais c’est de l’enfantillage. Et puis j’ai remarqué que
c’est un jeune très affectueux, alors il cherche quelqu’un à
aimer, lui a-t-elle répondu avec un sourire désinvolte.
Et ils ont fait leurs adieux au village et ont redescendu le
courant, pour rejoindre le leur… Il n’y avait pas d’effort à faire
en pagayant, aussi ont-ils pu discuter, pendant que le canoë,
porté par le courant, les emmenait chez eux.
— Mais dis-moi, Adrien, pourquoi tenais-tu tant à rester au
village du clan du Crotale ? Belette agile et moi, on ne
comprenait pas…
Il a dit cela en faisant un clin d’œil à sa compagne. Il voulait
voir ce que son fils allait lui répondre.
75 — Dans le groupe de jeunes, j’ai fait la connaissance, en
particulier, parce que les autres ne m’ont pas intéressé, d’une
fille, qui s’appelle Bérengère. Je lui ai promis, quand nous
sommes partis, que je tâcherais de la revoir.
Rémi et sa compagne n’ont pu se retenir de rire.
— Pourquoi vous riez ?
— Eh bien cela nous fait rire de te voir ainsi, à ton âge, déjà
tomber amoureux, lui a répondu son père, en riant de plus belle.
Il est resté songeur pendant quelques instants. Il baissait la
tête et, se reprenant, a dit à son père :
— Je ne peux pas savoir ce que cela veut dire tomber
amoureux. Cette fille Bérengère, est différente des autres filles, que je
côtoie d’habitude. J’aurais été très heureux si nous étions restés
plus longtemps, aux côtés des gens de ce clan.
Personne ne lui a répondu. Le canoë poursuivait son petit
bonhomme de chemin. Pourtant Rémi, méditant sur cet
événement, était persuadé que son gamin, inconsciemment, vivant de
puis des années aux côtés des Peuples rouges et n’ayant que des
rapports avec leurs enfants, a dû ressentir un besoin, en
côtoyant ces enfants blancs, surtout cette fille, avec laquelle il
devait ressentir une certaine affinité, de se retrouver aux côtés
d’êtres de sa race !
Pourtant il paraissait si comblé de vivre aux côtés des frères
rouges.
Ils sont enfin arrivés au village.
À peine ont-ils débarqué que quelques jeunes sont venus leur
annoncer qu’Aigle tacheté était dans la maison longue, en
réunion avec les anciens de quelques villages.
Rémi a accompagné Belette agile et Adrien jusqu’à la
maison, puis les a abandonnés, après s’être changé et leur avoir fait
savoir qu’il allait rejoindre le philanthrope, pour quêter des
nouvelles de ses parents.
Passablement âgé, le sage penseur, malgré sa taille
démesurée, paraissait, après ce long voyage, assez fatigué. Il a souri en
voyant s’amener Rémi, qui est venu près de lui et qui l’a
embrassé comme on embrasse un père, dont on a été privé de la
présence pendant longtemps.
— Alors, Rémi, on était parti se balader ? J’ai été très surpris
de ne pas te voir, lorsque j’ai débarqué de bateau. Cette fois,
76 après cette assemblée, je suis très fatigué. Je deviens vieux.
Beaucoup plus fatigué, en tout cas, que les autres fois !
Je préfère que tu viennes demain, dans la matinée, je te
raconterai comment s’est passée cette assemblée et ce que m’ont
dit tes parents. Ils pètent toujours la forme, eux ! Il est vrai
qu’ils n’ont pas un océan à franchir… La traversée de la petite
Méditerranée est vite faite. !
— Bon eh bien, c’est entendu, mon frère l’ancien. Que
dirais-tu de venir, avec jolie Pâquerette, ta compagne, bien
entendu, dans la maison où nous habitons. Belette agile se fera
un plaisir de préparer un repas, en votre honneur. Ainsi nous
pourrons discuter tranquillement.
— Avec plaisir petit frère. J’emmènerai avec moi les
quelques livres que ton père m’a confiés. Il y en a pour toi et pour
Adrien.
Rémi a pris congé.
Le lendemain c’est un Aigle tacheté ragaillardi, suivi de sa
compagne, qui est venu, assez tôt, rejoindre l’Homme blanc et
les siens, et ceux-ci l’ont reçu avec un vif plaisir.
Belette agile est venue embrasser leurs hôtes et s’en est allée
à ses occupations.
Puis tous ensemble, ils ont pris le repas, pendant lequel ils
ont déjà pas mal discuté.
Dès qu’ils ont terminé, les trois Hommes se sont installés
pour bavarder. Les deux femmes ayant rejoint le coin cuisine,
discutaient entre elles.
Adrien était très heureux de découvrir les quatre livres, que
venait de lui remettre leur hôte. Une lettre y était jointe, mais
écrite dans la langue universelle. L’ancienne langue ne pouvait
plus servir pour la correspondance ! Ce n’était plus qu’une
langue morte, dans laquelle on cherchait à découvrir les erreurs des
inhumains d’une autre ère ! Il manquait tellement de mots
superbes, qu’utilisait l’humanité, et il y avait tellement de mots
horribles, qui ne pouvaient rien vouloir dire, pour de vrais
humains d’un Monde recréé… !
Rémi était très heureux d’apprendre que ses parents allaient
bien. L’ancien lui a fait part du souhait de ses parents de le voir
venir, avec Belette agile et Adrien, à la prochaine assemblée.
Ému par l’anxiété, causée à ses parents par leur absence, il a
répondu qu’il allait faire une lettre à ses parents, qu’il confiera
77 au prochain voilier en partance pour le grand Continent et qu’ils
se rendraient, tous les trois, avant la prochaine assemblée, au
village du grand Chêne, auprès de ses parents.

Mais n’était-ce pas une parole en l’air et un engagement
imaginaire ?
Les saisons se sont écoulées, sans qu’une quelconque
perturbation n’ait bouleversé ce merveilleux Monde.
Trois ans plus tard, Adrien avait presque 18 ans, et il
vadrouillait, avec les jeunes de son âge. Il partait souvent, à leurs
côtés, faire de longues balades et, ensemble, ils rejoignaient
d’autres clans des environs.
C’était un bien grand jeune homme. Il est vrai que les
humains, sur les bien maigres reliquats de terre épargnés, mènent
une vie saine, conforme à ce que devait être la vie des
humains… Fini les incartades contre Nature, qui ont tant avili une
certaine inhumanité !
La vie, aux côtés des Hommes rouges a, par mimétisme, fait
de lui un Homme rouge. Il a appris, grâce aux anciens, lors des
soirées où ils leur contaient, la longue histoire de ces Peuples
qui, depuis des millénaires, étaient établis sur ce Continent !
Mais il était curieux. Il avait tellement discuté, avec son père
et lu quelques livres, qu’il posait souvent des questions aux
doyens : Pourquoi, par exemple, lors des guerres, que les
occupants de ce Pays, qui s’étaient déclarés américains, étaient
allés faire en Europe ou même en Asie, puisqu’ils se prenaient
pour les maîtres du monde, des Hommes rouges aient pu
s’engager aux côtés des perfides sicaires, qu’ils appelaient soldats…
Cela, insistait-il, était tout à fait en contradiction avec la culture
et les valeurs chères aux Peuples rouges !
Un des anciens, lui a répondu :
— Dans ce monde, complètement gangrené par la
promiscuité cosmopolite des envahisseurs, certains des Hommes
rouges, souvent, hélas, quelques sangs mêlés, plutôt que de se
tourmenter dans les réserves, qui étaient de véritables camps de
concentration, s’étaient laissé attirés par les sirènes immorales
de ce monde indigne, auquel ils ont adhéré…
Il y en a pas mal aussi qui s’étaient compromis, en se faisant
enrôler dans ce qu’ils appelaient des administrations. Nous, à
présent, on ne peut comprendre que des Hommes rouges aient
78 pu se mêler aux envahisseurs ! C’était pareil pour les Hommes
noirs, en plus grand nombre dans les rangs des soudards, de ce
qu’ils ont appelé l’armée, alors qu’ils étaient les descendants
des esclaves… !
C’était Renard vigilant, du clan du Cerf, où ils avaient passé
quelques jours, qui lui avait fait ces réponses. Et il avait même
ajouté :
— Si, au début de l’occupation, les esclaves avaient rejoint
ce qui était encore, à l’époque, les Nations d’Hommes rouges,
ils auraient pu, ensemble, fiche dehors ce bétail blanc, si
inhumain… !
Un autre ancien, qui n’avait pas été très loquace jusqu’alors,
dit à son tour :
— Mon frère dit n’importe quoi ! La destinée du Monde
était déjà écrite… Et cette fin du monde, qui a remis les choses
en place, avait déjà été programmée depuis bien avant
l’invasion des terres de nos ancêtres… !
Il n’était plus souvent aux côtés de Rémi et de Belette agile.
Pourtant son père, quelquefois, le retenait, lui donnait un livre à
lire et discutait avec lui.
Et puis, un jour, cela le travaillait depuis quelque temps, il a
entraîné quelques jeunes, en balade, vers le village du clan du
Crotale. Il ne leur avait rien dit à ce sujet, mais il désirait revoir
Bérengère, dont il avait fait la connaissance trois ans plus tôt.
Ils étaient un groupe de six jeunes gens et, dans deux canoës,
ils ont remonté le courant de la rivière.
Ils ont fait une halte lorsque le soleil était à son zénith et ont
fait griller quelques poissons, que les flèches précises d’Adrien
avaient dardés.
Ce village était tout de même assez loin.
Puis, l’astre du jour avait franchi un bout de chemin dans le
ciel, où se baladait un groupe de cirrus, lorsqu’ils sont arrivés
au village où ils désiraient se rendre.
La réception fut celle habituellement réservée à tous les
frères Humains. Le fait qu’il s’agissait de quelques jeunes garçons
ne changeait rien. Une maison, réservée aux hôtes de passage,
leur a permis de s’installer.
Puis, sur la place du village, où Adrien a entraîné ses frères
de voyage, ils ont retrouvé les jeunes de cette communauté et
ont fait connaissance. Mais Adrien, dans le groupe, a reconnu
79 Bérengère… La petite fille, qui devait avoir dans les 13 ans,
lors de leur dernier passage, était devenue une bien belle jeune
Femme. Elle paraissait avoir, environ, 17 ans. Grande, un joli
corps et un sourire rayonnant, elle a reconnu, elle aussi, Adrien
et lui a souri.
Le jeune Homme, ravi de revoir, enfin, cette fille, qui l’avait
tant fasciné, lors de leur premier contact, s’est avancé vers elle,
l’a prise par la main et, après l’avoir embrassée, l’a entraînée un
peu à l’écart, sous les quolibets des autres jeunes.
— Je suis très content de te voir, tu sais, Bérengère. Nous
étions des gosses, lorsque nous nous sommes connus, mais j’ai
beaucoup pensé à toi, après cette visite et, maintenant que je
suis un grand garçon, je vais avoir 18 ans, j’ai décidé,
accompagné de mes frères rouges, pour ne pas voyager seul, de venir
te voir.
Est-ce que tu te souviens de moi, Bérengère ?
— Oh mais oui, Adrien. Comme toi, après ton départ, j’ai
aussi pensé à toi. Comme tu dis, on était que des gosses,
pourtant une certaine affinité nous avait rapprochés. J’en ai parlé à
mes parents, après votre départ, cette fois-là. Ils ont tout
d’abord rigolé, puis ma mère m’a dit que, plus tard, si nous
devions nous retrouver, pour nous unir, cela se ferait. Ce serait
la destinée ! Ma mère est férue de destinée…
— Mes parents, enfin mon père et sa compagne rouge, se
sont aperçus de ma tristesse, lorsque, cette fois-là, nous sommes
repartis vers le village du clan, auprès duquel nous so
depuis longtemps. Et ils m’ont tenu à peu près le même
raisonnement que ta mère.
Heureux de s’être retrouvés, ils ont rejoint, la main dans la
main, les autres jeunes et, tous ensemble, ils ont bavardé jusque
quand la Lune, qui était pleine, est apparue à l’horizon.
Ils sont restés dix jours dans ce village. Adrien a retenu ses
copains qui, eux, voulaient repartir. Ils ont bien vu que leur
frère blanc était charmé par Bérengère et ils en riaient.
Ils ont passé beaucoup de temps ensemble et Bérengère a
emmené Adrien dans la maison qu’ils habitaient, ses parents,
son petit frère, Alix, qui avait 13 ans, et elle-même. Ses
procréateurs semblaient ravis de voir leur fille ainsi passionnée de
ce jeune Homme blanc !
80 Les six jeunes randonneurs ont pris enfin congé. Le ciel était
noir ce matin-là. Le Soleil ne pouvait percer cette couche
épaisse de nuages. C’était comme si le ciel prenait part à la
tristesse d’Adrien, de devoir quitter la belle…
Ils ont fait leurs adieux, aux anciens tout d’abord, puis à tout
le village et, comme il était de coutume, ils ont remercié pour
l’accueil fraternel que leur avait réservé le clan.
Bien sûr, des inhumains de l’ère du chaos auraient vu une
telle fraternité et une telle convivialité, ils auraient traité ces
humains-là de sauvages… !
Les jeunes ont accompagné leurs hôtes jusqu’à la rivière.
Cinq des visiteurs ont embarqué dans les canoës et ont attendu
Adrien qui, un peu à l’écart, faisait ses adieux à Bérengère. Il
lui a promis qu’il reviendrait bientôt et l’a embrassée, puis a
rejoint ses frères.
Mais ce n’était pas un petit bisou de gamin ! Il l’avait
embrassé amoureusement…
Ils avaient à peine quitté le village du clan du Crotale et ils
descendaient le courant de la rivière, lorsqu’une pluie
diluvienne s’est abattue sur la région. Ils étaient heureux de voir
tomber cette eau, que le ciel offrait à la Terre Mère assoiffée.
Enfin rentrés au village, ils ont rejoint leurs familles
respectives.
Lorsqu’Adrien a pénétré dans la maison, son père a ri de le
voir ainsi trempé, mais Belette agile, après l’avoir embrassé,
s’est précipité pour lui donner de quoi se changer.
Il leur a raconté ensuite cette petite virée et leur a parlé de
Bérengère.
— C’est marrant, lui dit son père, que tu te sois souvenu de
cette gamine ! Nous étions passés dans ce village, il y a
quelques années, et nous n’y sommes pas retournés. Il est vrai que
l’on ne va pas tellement dans cette région, vers le nord ; on va
plutôt au sud. Pourtant, là-bas, il y a trois villages d’Hommes
blancs, comme nous, et on devrait les fréquenter plus souvent.
On est devenu de vrais Hommes rouges, nous deux ! Et j’ai
même une compagne rouge, a ajouté Rémi, en riant.
— C’est bon, on les fréquentera à l’avenir ! Enfin, au moins
moi, parce que j’ai l’intention de retourner là-bas, pour voir
Bérengère.
— Mais tu es amoureux, toi, mon fils ?
81 — Cela m’en a tout l’air, a ajouté Belette agile.
Adrien souriait. Il regardait son père et Belette agile puis,
après un temps de réflexion, leur dit :
— Si c’est cela être amoureux, eh bien oui, alors, je suis
amoureux. Je me sens bien auprès de cette fille et je voudrais en
faire ma compagne.
— Tu es un peu jeune, Adrien ! Enfin, pourquoi pas ? Nous
irons, ensemble, dans quelque temps, faire un tour chez ces
frères du clan du Crotale.
Et puis Adrien changea. Il allait chasser, certes, lorsque
c’était son tour, mais il rejoignait moins les jeunes. Auprès de
son père, il le questionnait sur tout un tas de choses, et Rémi
répondait à ses questions, dans la mesure où il le pouvait.
Un jour, s’étant souvenu de ce que Rémi lui a appris, au
sujet des trois races d’Hommes, il lui a demandé :
— Mais, alors, comment se fait-il qu’il y ait plus d’Hommes
rouges que d’Hommes blancs ou d’Hommes noirs, qui sont,
eux, si peu nombreux, alors que j’ai toujours entendu dire que
les détrousseurs, qui ont occupé les terres des Hommes rouges,
les avaient presque tous éliminés et que les Hommes blancs
étaient innombrables ?
La question était assez complexe. Rémi a réfléchi quelques
instants et, en souriant, lui a répondu :
— Cela allait vraiment très mal, surtout depuis le tout début
ede ce qui a été leur XXI siècle. Cela allait déjà très mal avant,
mais, là, c’est devenu odieux… Pollution, épidémies et autres
abominations ont frappé la multitude insensée, pour laquelle
certains gouvernants, – (ces gens dont on ne peut concevoir
l’existence dans notre Monde) – par leurs méfaits, ont
programmé cette fin apocalyptique… Les hommes ne tombaient
pas encore comme des mouches, mais, enfin, cela commençait !
Et puis la Nature, tellement néantisée et empoisonnée par la
faune bipède, commençait à réagir : des tremblements de terre,
des cyclones, des tsunamis et le Gulf Stream, d’une part, qui
commençait à ne plus fonctionner et El Niño, d’autre part, qui
réchauffait tellement l’océan que toutes les espèces pélagiques
ont connu des pertes importantes et cela a favorisé la
désertification de nombreux espaces. En plus, la Nina, par-dessus tout
ça, qui a provoqué du froid. Et puis il y avait aussi le Humboldt,
dans le Pacifique. Ce courant, qui était froid, depuis les débuts
82 du Monde, s’est réchauffé, et les côtes du sud du Continent
Asiatique, mais aussi celles du Continent Atlantica, ont dû subir
un réchauffement, qui a tout désertifié, vers les années 2030.
Les populations, exorbitantes, de ces parties de ces Continents
n’ont pu survivre.
Inutile de te dire dans quel état était la Terre Mère !
Les Hommes rouges qui, depuis des siècles, alors qu’ils
voyaient leurs terres de plus en plus envahies, avaient présagé
cette décadence et cette fin du monde. Ils ont commencé à
réagir vers leurs années 2020… N’importe qui, à cette époque, et
même bien avant, aurait dû se rendre compte que la fin était
proche… ! Mais les inhumains de ces temps-là, complètement
dépersonnalisés, et depuis des lustres, semblaient attendre,
comme une délivrance cet aboutissement ! Ils auraient dû se
rendre compte que leur comportement était dangereux, pourtant
ils continuaient à massacrer la Nature.
Nous savons tout ça par la Tradition Orale des Hommes
rouges, mais aussi par celle de certains de nos ancêtres, éclairés
par les Hommes rouges, qu’ils avaient pu rencontrer, qui ont
laissé, comme notre ancêtre à nous, des tas de notes à ce sujet.
Quand nous retournerons là-bas, je te les montrerai. Elles sont
bien protégées, avec les livres, dans une pièce.
À cette époque, les Hommes rouges et leurs familles, qui
demeuraient, à cause de leurs activités, dans des villes de cet
antimonde, les ont quittées et ont rejoint leurs frères, dans les
réserves. Ensemble, ils ont fait ce qu’ils ont pu pour protéger, le
plus possible, les leurs et ont préparé, en guidant leurs pas, leur
descendance à cet imparable aboutissement, car ils ont présumé
que l’espèce pourrait, après l’inévitable cataclysme, se
perpétuer et retrouver la vie, si conforme, des véritables humains de
l’ère pré apocalyptique…
Et on peut dire que c’est grâce aux Hommes rouges que
l’humanité a su se réorganiser. Si ces sages philosophes
n’avaient pas été là, où serait-on ?
— Je ne comprends pas. Tu m’avais dit, une fois, que les
Hommes rouges étaient venus, il y avait dix ou quinze mille ans
de l’Asie. Et les autres, là-bas, en Asie, m’as-tu dit, étaient très
prolifiques ! Il me semble que les Hommes rouges, d’après ce
que j’ai entendu, ne l’ont pas été… !
83 — C’est vrai. Tu sais, mon garçon, il y a dix ou quinze mille
ans, l’humanité n’avait rien à voir avec celle qui, un peu plus
tard, a fait ce qui a été appelé la révolution néolithique.
C’est-àdire, mais je t’en ai déjà parlé, en fait, elle a programmé, en
raison de son comportement arbitraire, la fin des temps… !
C’est à ce moment-là que l’humain est devenu l’inhumain !
C’était comme s’il s’était agi de deux espèces bien
distinctes… !
Ceux qui devinrent les Hommes rouges étaient probablement
originaires d’une certaine région, qui avait peut-être été frappée,
(on ne peut savoir ce qui s’est passé dans ces temps si lointains)
par quelques bouleversements, comme en a connu la Terre
mère. On sait tout de même que, dans des régions
montagneuses et steppiques d’Asie, sur les contreforts de ce qu’ils ont
appelé l’Himalaya, des peuples, assez primitifs, qui vivaient
sous des tipis, comme les frères rouges jusqu’à l’invasion,
exisetaient encore au début de ce qui avait été le XXI siècle.
Si la physionomie des Hommes rouges n’est plus tout à fait
identique à celle des Hommes jaunes, c’est que pendant ces
nombreux millénaires, isolés sur ce Continent qu’ils ont peuplé,
ils ont sûrement subi une transmutation. Et puis, dans ces temps
si lointains, l’espèce humaine, qui vivait dans ces régions qu’ils
avaient dû quitter, n’était peut-être pas de type asiatique…
Ceux qui ont créé ce qu’ils ont appelé l’espèce des Hommes
rouges, retirés sur ce Continent inconnu, qu’ils avaient appelé
el’île de la Tortue, jusqu’au début ce qui était le XVI siècle,
avaient établi une merveilleuse culture qui, si le monde de
l’époque avait adopté la même, aurait peut-être permis de
perpétuer, dans des conditions normales, l’odyssée de l’espèce
bipède… ! Les Hommes rouges, pendant ces nombreux
millénaires, ont eu la sagesse de ne point proliférer, comme l’a fait le
reste du monde, à part quelques groupes, restés primitifs, isolés
sur des terres lointaines, comme dans ce qui était la forêt
amazonienne, mais qui ont été, eux aussi, délogés par des
envahisseurs, venus transformer cette immense forêt en désert !
Il ne reste de cette gigantesque sylve, qui couvrait une grande
partie du Continent, que quelques lambeaux, altérés, et la très
grande majorité de la flore a, à tout jamais, disparu… Nos très
lointains descendants, dans quelques millénaires, retrouveront
peut-être une forêt immense, comme celle du début du Monde.
84 Enfin espérons-le… Mais tu sais, Adrien, il y eut d’autres
Peuples, qui sont restés primitifs, à certains endroits de la Terre
Mère, tant que les Hommes blancs n’ont pas été les perturber et
les occire… !
Adrien était très attentif. Il semblait réfléchir, sur ce que
venait de lui dire son père. Celui-ci était d’ailleurs très heureux de
voir son fils, d’habitude assez pétulant, commencer à
s’intéresser à tout.
Comme il n’a pas commenté ces réflexions, le père a
poursuivi :
— En fait, Adrien, il faut que tu saches que la race blanche a
eu une chance inouïe d’avoir eu quelques rescapés… Car on
doit avouer qu’elle a été l’espèce la plus responsable de la
destruction du monde ! N’ont-ils pas été les seuls conquérants, qui
ont commis, depuis la nuit des temps, les plus monstrueuses
hécatombes de par le monde, pour s’approprier, et ce n’était
même pas pour eux, ces abrutis, mais pour leurs différents rois
ou princes, les territoires de certains Peuples, qu’ils
considéraient comme sauvages.
Les Jaunes aussi ont constamment essayé de conquérir des
terres, mais, eux, c’était pour que puisse s’installer la multitude,
incommensurable, de leurs successives explosions
démographiques, et non comme les blancs, pour posséder des terres et
toutes les valeurs qu’elles renfermaient…
D’ailleurs, à chaque assemblée quinquennale, à Cithomini,
ton grand père le rappelle aux Hommes blancs, et il leur
raconte, à chaque fois, la chronologie des exactions de nos
ancêtres. Il leur demande de s’en souvenir, toujours, et de le
rabâcher à ceux de leurs clans, afin que l’espèce blanche ne
réitère les monstrueuses forfaitures de leurs ancêtres… !
— Mais ici, sur ce Continent des Hommes rouges, étant
donné l’importance des populations d’Hommes blancs, qui
squattaient ce Continent, et les noirs, comment se fait-il qu’il en
reste si peu ?
— Eh bien, lors de la fin du monde, il y a eu une véritable
hécatombe, qu’ils avaient tout de même programmée ! Des tas
de maladies dégénératives, des empoisonnements, à cause de
leurs si singulières manières de vivre… Ils avaient, à cause de
leur monstrueux trafic sur les gènes, transformé des tas de
choses, qu’ils consommaient, en poison ! Et puis, et cela a
85 beaucoup contribué à la quasi-disparition de la presque totalité
de ceux qui se disaient américains, mais aussi les Européens,
làbas sur leur Continent : Leur reproduction était devenue presque
impossible. La stérilité avait frappé dans leurs rangs… Mais ne
l’avaient-ils point cherché… ?
La dégénérescence les a pas mal décimés ! Je ne connais pas
trop bien la question, mais, quand nous serons sur le grand
Continent, ta grand-mère t’expliquera ça, mieux que moi. Ils
eparlaient, au début de leur XXI siècle de plus de six mille
maladies génétiques ! N’étaient-elles pas des maladies
dégénératives ? La longue évolution avait fait de l’homme un
être parfait et il est resté parfait, tant qu’il a respecté la
Sélection Naturelle… Aucune déficience génétique ne touchait
l’animal humain, jusque quand il est devenu l’inhumain, qu’il
s’est engagé, au néolithique, sur une voie incohérente et qu’il a
pratiqué l’irrationnelle procréation, qui n’a pu que créer homo
debilis !
Enfin, les quelques rescapés, sur ce qui était devenu leur
piste des larmes, ont eu la trouille et ont essayé de partir, à tout
prix, vers l’Europe, d’où étaient venus leurs ancêtres. Mais, en
ces temps apocalyptiques, les océans empoisonnés par
l’inhumanité, se démenaient, comme je te l’ai déjà dit à
plusieurs reprises. Il n’y avait certainement jamais eu autant
d’ouragans de tsunamis et j’en passe, depuis les débuts du
Monde ! Ils sont partis quand même, sur de petits bateaux et ne
sont, probablement, pas allés bien loin ! On sait que, sur les
nombreux volontaires pour l’exil, dans lesquels il y avait des
blancs, mais aussi des jaunes et des noirs, trois bateaux
seulement sont arrivés jusqu’aux côtes sud, de ce qui était la
péninsule ibérique, et dans lesquels il y avait, en tout, quinze
Hommes blancs, cinq jaunes, dix Femmes blanches et deux
jaunes et sept enfants, dont trois blancs et deux jaunes…
Ils n’ont pas tous survécu, loin de là, mais les quelques
descendants des rares survivants de ces égarés vivent à présent
dans les clans installés sur la côte est de cette péninsule. Dans
cette région, ajouta-t-il, en désignant de son doigt la carte de
l’Europe, sur une vieille géographie de l’ère consommée, qu’il
avait devant lui…
Et deux bateaux sont arrivés sur les côtes du Continent des
Hommes noirs, qu’ils appelaient l’Afrique. Ils étaient six
hom86 mes à bord d’un petit voilier et, à bord de l’autre, un peu plus
grand, sept hommes, cinq femmes et quatre enfants. Tous des
noirs.
Voilà, mon fils, tout ce qui a pu réchapper de cette
multitude, qui occupait, à part les Noirs, bien sûr, amenés de force
lors de ce qu’ils ont eu l’audace d’appeler la conquête, ces
terres que leurs ancêtres avaient volées !
Maintenant, pour les blancs qui vivent ici, d’origine
européenne, asiatique ou arabe, leurs ancêtres avaient choisi, depuis
longtemps, de partager la vie des philosophes frères rouges. Et,
pour les noirs, c’est pareil. Beaucoup d’entre eux avaient pensé
que leurs ancêtres, esclaves, avaient été déplacés et que, pour
les rares survivants, l’avenir était, pour eux aussi, aux côtés des
frères rouges.
Après ce très long exposé, qui a duré tout cet après midi-là,
Adrien suivait son père, lorsqu’il se rendait, pour de longues
discussions, auprès des anciens. Il leur arrivait même,
quelquefois, de s’acheminer vers des villages des clans voisins,
accompagnés de quelques doyens, pour étendre leurs
perspectives d’avenir. Ils réunissaient les frères et sœurs des villages et
ils leur parlaient des conséquences annihilatrices qu’a
entraînées le comportement, si malfaisant, d’une certaine inhumanité,
dont il ne faudra jamais imiter le comportement suicidaire.
Et, pour Rémi, c’était devenu comme une mission. Il se
sentait comme un messager de l’OHS et, il en était sûr à présent, il
voulait, comme son père, devenir un sage penseur. Il était plein
d’espoir pour l’avenir de ce Monde recréé, mais il était
conscient qu’il fallait que l’humanité attende, au moins, un
millénaire, et encore, avec tout ce qui avait été semé comme
toxines mortelles, dont les résidus nucléaires, pour retrouver
une Terre Mère, comme au début du Monde… !

En fait, le père et le fils changeaient. Belette agile s’en
rendait compte et elle en était ravie. Et ce sera elle qui, un peu plus
tard, poussera Rémi à rejoindre le grand Continent, pour qu’il
puisse retrouver ses racines. Mais elle mettra, à chaque fois, la
condition de revenir, de temps en temps, auprès des frères
rouges.

87 Le père et le fils ont eu bien d’autres conversations. Rémi,
quelquefois, malgré sa bonne mémoire, réfléchissait avant de
répondre. Parfois, il lui était impossible de satisfaire la curiosité
de son fils. Mais il lui promettait toujours qu’ils verraient cette
question, à laquelle il ne pouvait répondre, lorsqu’ils seraient de
retour au village du grand Chêne, sur le grand Continent, auprès
de ses grands parents.
Une fois, revenant à la charge, Adrien a demandé :
— Mais, dis-moi, n’as-tu pas dit une fois, il y a quelque
temps, que nous irions faire un tour au Pays de ceux que l’on
appelle les Mexicas,
— Oui, on ira. C’est promis. Mais pas maintenant.

Et le temps passait agréablement, sur ces petits espaces, où
la Nature, petit à petit, tentait de renaître. Les humains et leurs
cousins les animaux, n’avaient plus à subir les pluies acides, qui
ont encore empoisonné la Terre Mère, un siècle après la fin du
monde.
Pourtant, de monstrueuses pollutions, dont quelques-unes,
encore bien délétères, continueront tout de même à intoxiquer la
Nature, pendant des millénaires… !
Certaines, les moins nocives, commençaient à disparaître…

Ils vivaient dans une parfaite sérénité mais, parfois, Adrien
relançait son père au sujet de cette fameuse visite, au village du
clan du Crotale !
Décidément il y tenait, le bougre, à la belle Bérengère.

Un homme ne devrait compter
que sur ses propres ressources.
Quiconque s’y applique, peut
faire face à toutes circonstances

(Tradition orale omaha)
88


7



Une année plus tard, rien de nouveau ne s’est passé, sauf
qu’Adrien, à intervalle régulier, a harcelé son père, au sujet de
Bérengère, qu’il souhaitait aller voir.
À chaque fois, il lui disait : « Tu avais promis qu’on irait »
Et le père, à chaque fois, répliquait : « T’en fais pas, on va y
aller. »
Bien sûr, il aurait pu s’y rendre seul, pourtant il devait tenir à
ce que son père soit présent, et qu’il fasse bien connaissance des
parents de cette jeune fille. Car il était bien décidé à lui
demander de s’unir à lui.

Et puis, un beau matin, par une belle journée de printemps,
c’était à la Lune où pousse l’herbe rouge, le trio, à bord d’un
canoë, s’en est allé, en remontant le courant, jusqu’au village du
clan du Crotale.
La Nature semblait revivre, et les bords de ce petit cours
d’eau offraient aux regards une prairie bien verte, sur laquelle
quelques animaux broutaient, et que quelques fleurs égayaient.
Ils étaient presque arrivés, lorsque les mustangs d’une harde,
dont certains s’abreuvaient à la rivière, les ont regardé monter la
rivière. Que s’était-il donc passé, lors de la recréation du
Monde ? Les Hommes s’étaient refusé à tenir, quelle que soit
l’espèce, petite ou grande, des animaux captifs… Plus de
pauvres oisillons ou petits rongeurs, dans de minuscules cages. Plus
de poissons rouges ou pas, claustrés dans un bocal. Plus
d’animaux enfermés dans des écuries et de chiens attachés à une
chaîne. Et même les fleurs : Plus de fleurs coupées, qui
pourriraient dans des vases, et même plus de fleurs, prisonnières de
petits pots ! C’était si beau les fleurs, qui poussaient dans la
Nature, ou dans les jardins !
Et ils se servaient de chevaux, pour leurs déplacements… !
89 Mais aucun d’eux n’était prisonnier dans un parc. Ils étaient
libres.
De toute façon les chevaux ne leur appartenaient pas
puisque, dans ce Monde, on a supprimé : la propriété, les frontières,
les états, les religions et tous les dieux, affabulés, qui allaient
avec, enfin toutes les contraintes et les assujettissements de
l’antimonde impitoyable.
Sur les quelques rares endroits de la Terre Mère, que
l’apocalypse n’avait pas anéantis, et où vivaient les rescapés de
la faune et de la flore, une extraordinaire symbiose était née
entre les humains et les chevaux. Et sur deux Continents, le
grand et celui des Hommes rouges. Sur celui des Hommes
noirs, aucun cheval ni aucun âne n’avaient survécu à
l’anéantissement. C’était comme si la Nature reconnaissante
envers l’humanité, qui avait retrouvé la sagesse des premiers
temps du Monde, avait organisé cette union symbiotique entre
les bipèdes et les grands équidés !
Des groupes équins, en toute liberté, se tenaient près des
villages, et les humains, lorsqu’ils désiraient se déplacer,
abordaient leurs coalisés et, après un certain sifflement, qui était
à peu près le même dans chaque groupe, les mustangs venaient
se mettre à la disposition des Hommes.
Cette merveilleuse et harmonieuse adaptation, entre les deux
espèces, si différentes, s’était faite, petit à petit, et a commencé,
d’après les Traditions Orales, dans les années 80, alors que les
humains, bien organisés et en clans, se rendaient visite. Ainsi ils
ont pu faire de longs parcours, grâce aux chevaux.
Belette agile était assise au milieu du canoë, Rémi, une
pagaie en main, à l’arrière, ramait alors qu’à l’avant c’était Adrien
qui pagayait énergiquement.
Ils étaient partis assez tôt, ce matin-là, le Soleil avait tout
juste franchi l’horizon.
À peine étaient-ils à quelques jets flèche, qu’ils ont aperçu la
harde de chevaux, voisine de leur clan, et ceux-ci semblaient les
regarder ramer, pour remonter le courant. Bien sûr, ils auraient
pu se rendre au village du clan du Crotale à cheval ! Mais cela
les aurait contraints à faire des détours, alors que, par la rivière,
ils pouvaient s’y rendre directement. Certes il fallait ramer, pour
remonter le courant, mais celui-ci n’était pas celui d’un rapide,
et les deux Hommes ne s’en plaignaient point.
90 Évidemment, Belette agile fut chagrinée lorsque, au
confluent, ils se sont engagés à gauche, vers le nord, alors que de
l’autre côté, à droite, vers l’est, se trouvait le village du clan, où
était sa famille.
Rémi s’en est aperçu, mais il n’a rien dit.
Ils se sont arrêtés lorsque le Soleil était à son zénith, et ils
ont allumé un feu, sur lequel quelques poissons, qu’Adrien avait
su prélever, de ses flèches précises dans le cours d’eau, avaient
été mis à griller.
Et, pendant que ceux-ci cuisaient, Belette agile est allée
cueillir, dans un bosquet proche, où croissaient, assez
difficilement sur cette Terre Mère malade de l’inhumanité, quelques
petites pommes et de chétifs avocats… Ils étaient installés près
d’une haie, dans laquelle poussaient des chèvrefeuilles, dont les
rameaux, volubiles, s’enroulaient autour des troncs de
bouleaux. L’odeur, que répandaient ces plantes grimpantes, aux
agréables senteurs, les a, très rapidement, grisés. Car il avait
bien plu, la nuit qui avait précédé leur départ, et cette pluie a
permis aux chèvrefeuilles d’exhaler leur doux parfum.
— Ma mère serait là, dit Belette agile, en désignant ces
lianes bien fleuries, elle s’empresserait de cueillir les fleurs. Elle
doit s’en servir, je crois, pour préparer des onguents, utiles lors
d’accouchements.
— Eh bien, tu sais, Belette agile, ma mère aussi les
cueillerait. Mais moi je ne pourrais te dire ce qu’elle ferait avec.
Certainement pareil que ta mère, va… !
— Ah ! mais c’est vrai que vous avez un point commun,
vous deux, dit Adrien en riant, vos mères sont Femmes
médecine.
Puis, le repas terminé, le feu éteint par de l’eau, qu’Adrien
est venu jeter dessus, ils ont embarqué, afin de poursuivre leur
randonnée.
Ils allaient, enfin, bientôt arriver au village. Le Soleil avait
franchi un bout de chemin dans le ciel, mais il n’était pas encore
au couchant. Loin de là !
Adrien, pressé de voir sa belle, a ramé tout ce qu’il pouvait,
sous les regards goguenards de son père. Belette agile souriait et
faisait, de temps en temps, quelques clins d’œil à son
compagnon.

91 Au village, cela avait été comme si Bérengère, par
télépathie, avait été avisée qu’ils allaient arriver.
Après avoir pris le repas de la mi-journée, son père s’étant
en allé, aux côtés des Hommes du village, vaquer à quelques
tâches, elle a entraîné sa mère et son petit frère, en promenade,
du côté de la rivière… Lorsque sa mère lui a demandé ce qu’il
lui prenait de vouloir ainsi vadrouiller, surtout de ce côté-là, elle
lui a répondu qu’elle ne savait pas, mais que son subconscient
lui suggérait que quelque chose allait arriver.
Pourtant sa mère en avait marre, d’ailleurs son petit frère
aussi, et elle voulait qu’ils s’en retournent, quand Bérengère,
tout à coup, ayant vu le canoë au loin, a crié :
— Non, attends, maman. Regarde le canoë qui arrive, eh
bien je crois bien que c’est Adrien.
— Décidément, a répliqué la mère en riant. Il t’a vraiment
subjugué cet Adrien… ! Enfin c’est un brave petit gars.
Ils attendaient, sur la rive, l’arrivée du frêle esquif et, quand
celui-ci a abordé, tel un ressort, Adrien a bondi sur la berge,
pour atterrir tout près de la belle. Il n’a pas eu le temps de lui
dire quoi que ce soit, car Rémi lui a crié qu’il devait attraper la
corde, afin d’amarrer le canoë à un petit saule, qui poussait là.
Ce qu’il a fait, avec empressement. Puis il a saisi le sac que lui
passait Belette agile, et il a aidé celle-ci à débarquer.
Rémi à son tour a sauté sur la terre ferme, pour rejoindre sa
compagne et Madeleine, la mère de Bérengère, Alix à ses côtés.
Les deux amoureux, heureux de s’être retrouvés, s’étaient
quelque peu éloignés.
Ils ont tout de même rejoint, après s’être mutuellement
avoué leur passion, les adultes, qui riaient, de les voir si
solennels et, tous ensemble, ils ont rallié le village.
L’accueil des frères de passage est, en général, toujours très
cordial ; pourtant, cette fois, Rémi et Belette agile ont eu
l’impression que la façon de les accueillir était plus enthousiaste
encore… Bien sûr, Bérengère avait tellement parlé, depuis sa
dernière visite, d’Adrien, que la communauté avait présumé
qu’un jour ces deux-là s’uniraient.
Ils étaient pourtant encore bien jeunes
Les parents de Bérengère passaient leurs journées à papoter
et à faire des projets d’avenir, pour les tourtereaux, aux côtés de
Rémi et de Belette agile, alors que les amoureux, qui voulaient
92 roucouler en tapinois, s’en allaient se balader dans les alentours
et s’essayaient, à l’abri de quelques arbres, en spéculant sur le
futur.
Bien entendu, ils n’en étaient pas encore arrivés au déduit !
Ils s’embrassaient, c’était tout. Adrien n’aurait jamais osé
déflorer cette fille, qu’il aimait très fort, sans qu’elle ne soit préparée
et qu’elle n’ait les plantes contraceptives, que devait lui
remettre la Femme ou l’Homme médecine de son clan. Et, surtout,
tant que leurs familles respectives ne s’étaient pas mises
d’accord sur leur union.
Et puis, un soir, ils avaient tous pris le repas ensemble,
Madeleine, avec l’approbation de Robin, mais aussi de Rémi, qui
ont opiné du chef, a demandé :
— Dites voir, les deux tourtereaux, vous nous semblez
encore bien jeunes pour vous unir ! Nous en avons pas mal discuté
entre nous. Et on ne fait que ça depuis que vous vous êtes
retrouvés, et on ne voudrait pas que vous soyez malheureux d’être
séparés.
Comment voyez-vous l’avenir ?
Adrien, qui avait été très attentif à la proclamation de
Madeleine, sans se répartir d’un certain flegme, a répondu :
— Eh bien nous tenons à nous unir. Nous avons été très
heureux de nous retrouver, et on ne voudrait pas, à nouveau, être
séparés. Alors Madeleine et Robin, je serais très heureux que
vous acceptiez que votre fille Bérengère s’unisse à moi, et
qu’elle nous accompagne, pour vivre à nos côtés, dans le village
du grand Condor, avant que nous ne regagnions le grand
Continent.
Quelques larmes ont ruisselé sur le visage de Madeleine.
Robin semblait triste, lui aussi, alors que Rémi arborait un air
radieux… Il était fier de son fils et, surtout, de l’assurance qu’il
manifestait.
Belette agile ne disait rien mais, elle aussi, était fière du fils
de son compagnon.
Puis Robin, à son tour, s’est exprimé :
— On en a parlé, Madeleine et moi et, bien sûr, comme elle
vous l’a déjà dit, on vous trouve un peu jeunes, pour déjà vous
unir. Mais c’est la vie ! Les parents d’une fille doivent
s’attendre à ce qu’un jour celle-ci s’en aille avec un
compagnon, quelquefois loin du village.
93 Puis, s’adressant à Bérengère :
— Tu peux t’unir à Adrien, que nous apprécions beaucoup,
ta mère et moi, et tu pourras, si c’est vraiment ton désir, repartir
avec eux. Mais, avant, il va falloir que vous ayez un entretien, ta
mère et toi, aux côtés de notre Femme médecine.
Elle n’avait encore rien dit, Bérengère, mais ses yeux
brillaient et un sourire resplendissant illuminait son visage.
S’adressant à ses parents, elle leur dit :
— Je suis très heureuse que vous acceptiez que je m’unisse à
Adrien, et que je m’en aille avec lui. Si vous n’aviez pas été
d’accord, je me serais morfondue ici, et lui là-bas !
Le lendemain, personne n’a vu Bérengère. Elle a passé une
bonne partie de la journée, avec sa mère, chez la Femme
médecine. Ensemble, elles lui ont appris des tas de choses, qu’elle ne
connaissait pas encore, et sa mère lui a bien recommandé
d’attendre, avant d’avoir un enfant. La Femme médecine lui a
remis des plantes contraceptives, et l’a bien exhortée à ce
qu’elle demande, régulièrement, celles-ci à l’Homme ou à la
Femme médecine de la communauté, où elle allait vivre, tant
qu’elle ne désirait pas avoir d’enfant.
Malgré la tristesse des parents, un grand banquet a été
organisé pour la circonstance. Il a duré une grande partie de la nuit,
et toute la communauté a tenu à féliciter ce jeune couple, qui
s’unissait.
Cette nuit-là avait été consacrée à la fête, et les tourtereaux,
au petit matin, après la fête, ont regagné, respectivement, les
demeures parentales.
Ce n’est que pour la nuit suivante qu’ils sont allés s’installer,
seuls, dans l’une des petites maisons, réservées aux hôtes de
passage.
Et ils sont restés encore trois jours au village puis, comme
Rémi le souhaitait, ils ont leurs adieux au clan.
Après que Rémi et Belette agile ont pris congé de Madeleine
et de Robin, Adrien et Bérengère, à leur tour, en ont fait autant.
Madeleine était triste de devoir laisser sa fille s’en aller.
Pourtant, en la serrant dans ses bras et en l’embrassant, elle se
disait que c’était la vie et elle était heureuse pour elle.
— J’espère que vous viendrez nous voir, de temps en temps,
et que vous ne partirez pas sur le grand Continent tout de suite.
94 — Mais non, a répliqué Adrien, en souriant, mais nous
avons projeté, avec mon père, d’aller découvrir le Pays des
Mexicas. Vous pourriez vous joindre à nous, toi et Robin, pour
cette balade.
— Oh mais non, Adrien. Je suis bien trop casanière et je
n’aime pas m’éloigner du village. D’ailleurs Robin est comme
moi !

Ils ne pouvaient se mettre à quatre dans le canoë, surtout
avec les affaires de Bérengère, pour regagner leur village.
Comme le clan du Crotale disposait de quelques-unes de ces
embarcations, ils leur en ont offert une, dans laquelle ont
embarqué les deux jeunes et leurs affaires. Rémi et Belette agile
dans l’autre, ils sont descendus le courant.
Adrien, heureux comme c’était pas possible, s’est mis à
chanter une mélopée, que sa mère lui avait apprise. Mais, en
l’entendant, une vague de tristesse a envahi le visage de Rémi.
Et puis, comme s’il voulait ostraciser quelque fantôme, lui
aussi s’est mis à chanter cette mélopée.
Les deux canoës étaient côte à côte, aussi les deux Femmes
se regardaient en souriant.
Et ils sont enfin arrivés au village, où les anciens, dès qu’ils
ont appris l’union d’Adrien, qu’ils aimaient beaucoup, avec
Bérengère, ont exhorté la communauté à organiser une fête en
cet honneur.
Et, le lendemain de leur retour, un véritable festin a eu lieu,
et il s’est éternisé jusqu’au petit matin.
Dans la maison qu’ils habitaient, ils se sont organisés pour
que le nouveau couple puisse avoir son petit coin tranquille,
pour s’isoler… Pourtant, depuis leur chambre, Rémi et Belette
agile entendaient leurs ébats, qui s’éternisaient une partie des
nuits.
Mais ils n’ont jamais fait de commentaire à ce sujet. Cela
rappelait, à Rémi, ces premiers temps où, mais il avait tout de
même quelques années de plus qu’Adrien, ils passaient,
Roseline et lui, des nuits merveilleuses…

Ainsi peut-on retrouver ce quatuor, aux côtés du clan du
grand Condor, où la vie se passait le mieux du monde.
95 Bien entendu Adrien n’était plus, comme par le passé, féru
de balades, de chasses et de pêches, avec les jeunes du
village… ! Il avait une compagne à présent ! Mais il allait à la
chasse, lorsque c’était son tour, et ils voulaient toujours tous
l’accompagner, car ils admiraient ses tirs précis, qu’ils tentaient
toujours, mais n’y arrivaient, d’égaler.
Bérengère s’adaptait bien à sa nouvelle vie et semblait
vraiment très heureuse aux côtés d’Adrien et de sa famille. Elle
s’entendait merveilleusement bien avec Belette agile. Elles
étaient, pourrait-on dire, comme deux sœurs.
Adrien consacrait tout de même du temps à la lecture. Il
avait lu une bonne partie des quelques livres, qu’Aigle tacheté
lui avait ramenés. Et il discutait, de plus en plus, avec Rémi.
Il en savait presque autant que son père !
Un jour, tout de même, mais assez longtemps après leur
retour du village du clan du Crotale, Adrien a retarabusté son
père. Cette fois, c’était au sujet du voyage, qu’il avait promis
qu’ils feraient, après avoir découvert un certain bouquin : « la
vie des Aztèques », au Pays des Mexicas.
Rémi était bien d’accord. Lui aussi était impatient d’aller
découvrir les descendants de ces drôles de Peuples, dont
l’histoire semblait si mythique… Il avait pensé à ce périple sur
les terres où des hommes, venus, dit-on, d’un bien mystérieux
Continent englouti, ont construit des pyramides, comme
d’autres, dans une région du Continent des Hommes noirs,
qu’ils appelaient Egypte ! Mais il voulait organiser ce voyage,
de façon à repartir, de là, sur le grand Continent ! Ce n’est pas
qu’il en avait marre de vivre aux côtés des Hommes rouges, au
contraire, il admirait toujours leur philosophie, qu’ils ont si bien
su inculquer au Monde. Il voulait, à présent, retourner auprès de
ses parents et, aux côtés de son père, Valentin, s’imprégner de
la sagesse de celui-ci et de se rendre, avec lui, à la prochaine
assemblée de l’OHS.
— Nous partirons bientôt, mon fils. Mais nous ne
reviendrons pas ici. J’ai l’intention, après que nous aurons visité ces
régions, de repartir sur le grand Continent. Mon père serait si
heureux de nous voir revenir ! Cependant, si toi tu préfères
rester ici, auprès des frères rouges, libre à toi. Nous allons au Pays
des Mexicas et, alors que Belette agile et moi nous voguerons
96 vers le grand Continent, tu pourras revenir ici. Parles-en avec ta
compagne.
— On en a déjà parlé. Elle est d’accord pour que nous
partions là-bas, mais elle m’a fait promettre que nous reviendrons,
de temps en temps, pour voir sa famille.
— Ses parents pourraient nous accompagner, ou venir nous
rejoindre.
— Tu rigoles ! Tu as vu comme ils sont casaniers… Jamais
ils ne se décideront à quitter leur village. Même pour pas
longtemps !

Rémi a rencontré Aigle tacheté à plusieurs reprises. Il l’a
même accompagné, Belette agile à ses côtés, bien sûr, lors de
certaines visites de clans de la région, où des réunions étaient
organisées, afin que les anciens désignent leur délégué, pour la
prochaine assemblée, qui devait avoir lieu dans une bonne
douzaine de Lunes…
Pour l’une de ces rencontres, organisée par le clan du Loup
gris, Adrien et Bérengère ont exprimé le désir d’accompagner
Rémi et Belette agile. Ils allaient rejoindre, dans le village de ce
clan, le vieux sage, flanqué de jolie Pâquerette, sa compagne.
Dans la maison longue, où a eu lieu cette réunion, d’assez
nombreux anciens, des villages de cette contrée, étaient là, pour
écouter les sempiternelles resucées, qu’Aigle tacheté allait leur
exposer, comme le faisaient les autres sages penseurs, partout
où ils allaient. Ils répétaient, à l’antienne, les méfaits, afin que
les Hommes soient toujours vigilants à l’avenir, de
l’inhumanité, qui avait commis le crime apocalyptique… !
Ce jour-là, Adrien a manifesté sa curiosité et a posé pas mal
de questions à ce vieux sage, ravi de voir le petit-fils de
Valentin aussi intéressé.
Après différentes interpellations d’anciens, auxquelles le
sage a répondu, il a demandé :
— Dis-moi, frère doyen, sait-on comment c’était, sur la
Terre Mère, vers la fin du monde, dans leurs années 2030-2035,
par exemple ?
— Mal. Très mal ! Comme notre Mère la Terre avait été
agressée, depuis trop longtemps, la Nature ne pouvait que
réagir ! Dans leurs années 2000, cela a commencé et de graves
perturbations, que les Hommes rouges (les peuples sioux, hopi,
97 cherokee et combien d’autres), dans leurs différentes
prophéeties, déjà au début de leur XIX siècle, avaient annoncées, ont
frappé tous les Continents. Des sécheresses épouvantables, par
exemple, avaient frappé le nord de ce Continent, qu’ils avaient
eu l’impudence d’appeler Amérique, qui s’est désertifié, sauf
sur la côte, où nous sommes à présent installés ! La famine a
alors touché ce peuple, le plus pollueur de la planète, dont les
présidents successifs, arrogants et dédaigneux du reste de
l’inhumanité, ont toujours refusé quelque vigilance que ce
soit…
Ils n’ont eu que ce qu’ils méritaient !
Ce peuple, gaspilleur, qui était responsable des malheurs du
monde, était devenu, avant leur total anéantissement, un peuple
de mange-merde. Ils étaient arrivés à bouffer leurs animaux de
compagnie, si vénérés, lorsqu’ils se prenaient encore pour les
maîtres du monde… ! Là, la fin était proche… ! Et puis, comme
si la planète avait voulu extérioriser son ras-le-bol des
agressions démesurées, les tremblements de terre, dont l’amplitude
dépassait, et de loin, l’intensité habituelle, ont provoqué de
terribles affres, dans la fourmilière de pantins déséquilibrés…
Et il s’est aperçu que le jeune homme, compte tenu de la
discussion, semblait connaître pas mal de choses, ce qui prouvait,
et il en était très heureux de le constater, que son père devait pas
mal l’initier.
Et puis c’est cette fois-là que Rémi a fait part à l’ancien de
leur désir de se rendre, pour les découvrir, dans les clans
mexicas, et de s’organiser, pour rejoindre le grand Continent, au clan
du Blaireau, où est le village du grand Chêne, avant la
prochaine assemblée de l’OHS, afin de rejoindre ses parents.
— Alors, comme ça, vous voudriez aller rendre visite aux
frères mexicas, vous quatre ? Eh bien, comme j’y suis déjà allé
pas mal de fois, je vous donnerai quelques conseils.
Ils ont passé la nuit, qui a suivi ce cénacle fraternel, au
village du clan du Loup gris, et c’est le lendemain matin que le
philosophe, qui était venu rejoindre Rémi et les siens, leur a
donné les conseils promis, sur l’itinéraire et les choses à voir,
ainsi que les endroits, où ils pourraient trouver quelques vieux
sages, qui leur communiqueraient des indications sur leurs si
curieux Peuples, si différents des Hommes rouges.
98 Les deux Hommes ont remercié le docte ancien et ont pris
congé, afin de regagner le village où ils résidaient, quand
celuici a ajouté.
— Au fait, petits frères, Valentin n’a pas pu vous en parler,
puisque vous êtes partis depuis si longtemps, mais nous, tous
les dix, nous avons l’intention, à la prochaine assemblée de
parler des Mexicas : Mayas Aztèques et autres. Nous faisons
des recherches, enfin ce sont surtout Lo Lang, Roland, Coyote
rusé et ton père qui les font, dans tous les bouquins disponibles,
sur ces fameux Mexicas, qui viendraient d’une île engloutie.
Un sourire est apparu sur le visage de Rémi, mais aussi sur
celui d’Adrien…
Le géant leur a alors demandé :
— Vous connaissez cette histoire, vous deux ?
— Oui, a répondu Rémi. Nous en avons parlé, mon père et
moi, et j’ai lu un ivre, écrit dans cette ancienne langue, que l’on
disait française, sur l’Atlantide.
On peut donc penser, en ce qui concerne les Mexicas, qu’ils
seraient venus de cette grande île, ou de ce Continent englouti.
Et, naturellement, j’en ai parlé à Adrien.
— C’est très bien. Comme je le vois, vous serez, l’un après
l’autre, aptes à remplacer Valentin !
Enfin ils se sont quittés et ont rejoint les Femmes, qui les
attendaient puis, après avoir fait leurs adieux à leurs hôtes, ils
sont repartis vers le village, auprès de leurs frères du clan du
grand Condor.

Ils commençaient à se préparer et à trier leurs affaires, qu’ils
allaient prendre avec eux, lorsqu’ils partiront vers les terres où
étaient les Mexicas, car ils ne devaient pas revenir au village de
ce clan, où ils étaient depuis si longtemps.
Un jour, un peu plus tard, deux cavaliers se sont présentés au
village, et venaient voir Rémi, pour lui faire savoir, de la part
d’Aigle tacheté, que ce dernier se trouvait au village du clan de
l’épervier, à deux jours de cheval, vers l’ouest, et l’invitait à le
rejoindre. A ses côtés, il y avait Coyote rusé, grand Ours et
Cheval rouge, des sages penseurs, comme lui. Grand Cheval
bai, souffrant, après une chute de cheval, n’avait pu les
rejoindre.
99 Comme ils en avaient l’habitude, les cinq sages penseurs
rouges, sur leur Continent, se réunissaient de temps en temps et,
cette fois-là, Aigle tacheté, s’étant souvenu que Rémi avait
l’intention de se rendre, avec sa famille, chez les frères mexicas
et, ensuite, rejoindre le grand Continent, il a voulu l’inviter
auprès d’eux.
Belette agile, comme chaque fois, voulait le suivre, mais il
lui a demandé de rester là, avec Bérengère et Adrien.
Elle s’est pliée à la décision de son compagnon, mais Adrien
a manifesté le désir d’accompagner l’auteur de ses jours, qui a
accepté.
Les deux Femmes resteraient au village, pendant que Rémi
et son fils se rendraient là-bas.
Le premier jour, sous un soleil radieux, les chevaux ont
marché d’un bon pas.
Le lendemain, il a plu un peu, mais cela n’a pas arrêté pas
les deux Hommes et leurs guides.
Enfin ils sont arrivés et les quatre vieux sages ont été très
heureux de voir le fils et le petit-fils de leur frère Valentin qui,
lors de la dernière assemblée de l’OHS à Cithomini, s’était
plaint, auprès d’eux, de l’absence, bien trop longue, de son fils
et de son petit-fils…
Ils ont passé quatre jours auprès de ces sages omniscients, à
qui Rémi a promis qu’il serait, sa famille et lui, à la prochaine
assemblée, car ils allaient, après leur balade sur les terres des
Mexicas, rejoindre le grand Continent.
— Ton père sera très heureux de vous voir revenir, a dit
Coyote rusé, approuvé par les trois autres, philosophes.
Ils ont parlé un peu de la situation de la Terre Mère, toujours
aussi mal en point ! Cheval rouge, dont le clan se trouvait le
plus à l’est, leur a fait savoir qu’un groupe de braves, de
plusieurs clans de sa région, avait organisé une reconnaissance,
vers le nord, et qu’à même pas deux jours de cheval, ils n’ont
trouvé que le désert… !
— Seulement quelques arbres, qui végètent, nous ont-ils dit
et, dans les cours d’eau, ils n’ont vu aucun poisson ni rien
d’autre de vivant. Dans ces régions, les Hommes ne pourraient
subsister ! Et sûrement pas beaucoup d’animaux !
100 — Il faudra pas mal de siècles et, peut-être des millénaires,
par endroits, pour cela… sur ce Continent, que les barbares ont
sacrifié, a ajouté Aigle tacheté.
— De toute façon, dit à son tour grand Ours, ceux qui se
disaient américains, et qui se prenaient pour les maîtres du
monde, ont sacrifié la Terre Mère !
— Quand on voit ce qu’ils ont fait de ces vastes prairies, sur
lesquelles nos ancêtres ont merveilleusement vécu, pendant des
millénaires, en ayant respecté une démographie raisonnable
durant tout ce temps, alors que les barbares s’y
hyperaccumulaient, a ajouté Coyote rusé.
Puis ils ont médité sur le devenir de l’espèce, sur cette Terre
Mère saccagée, où les sites habitables étaient si rares.

Rémi et son fils ont enfin fait leurs adieux aux quatre
gourous, et leur ont donné rendez-vous, à la prochaine assemblée, à
Cithomini.

Deux jours plus tard, ils ont rejoint leurs compagnes,
heureuses, toutes les deux, de les voir revenir.
101


8



Pendant ce temps, sur le grand Continent, au village du
grand chêne, Justine et Valentin étaient très impatients du retour
de leur fils, de leur petit-fils et de Belette agile.
Et puis, un jour, arrivant de l’escale proche du village de leur
clan, un couple, qui se rendait dans une communauté voisine,
est venu leur remettre une lettre de Rémi, qu’un voilier qui
venait du Continent Atlantica, avait déposé à leur intention.
Valentin l’a lue à haute voix, et il a sauté de joie en
découvrant que son fils et son petit-fils, accompagnés de Belette agile
et de Bérengère, seraient auprès d’eux, après une visite de
quelques Lunes, chez les Mexicas.
Ils se sont regardés, et semblaient être étonnés, après avoir
appris, par ce courrier, que leur petit-fils, ce gamin, avait déjà
une compagne !
C’était lui, sur cette lettre qui, après son père, qui ne faisait
juste part que de leur retour, annonçait à ses grands parents
qu’il était très heureux aux côtés de Bérengère, et que celle-ci
était enchantée de savoir qu’ils allaient, bientôt, franchir
l’océan.
— Il est bien jeune ! Je ne comprends pas que Rémi ait
accepté qu’il prenne, déjà, une compagne, dit Justine.
— D’après les lettres précédentes de Rémi, il nous disait
bien qu’Adrien était très mature pour son âge. Et puis, là-bas,
auprès des Hommes rouges a-t-il, peut-être, hâté sa précocité !
Nous, on voit toujours le gamin de dix ans qu’il était, lorsqu’ils
sont partis.
— Oui, c’est vrai. Tu vois, je pense souvent à Roseline, la
pauvre, qui a connu une fin tragique. Je suis impatiente de voir
cette fameuse Belette agile, dont notre fils fait tant d’éloges,
dans ses lettres. Je n’aurais tout de même jamais cru qu’il
aurait, un jour, une Femme rouge comme compagne !
— Qu’est-ce que ça peut faire, s’il est heureux… !
102

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