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UN SOLDAT
A UN SOLDAT.
DE L IMPRIMERIE DHERHAN,
rue du Colombier, QO ai.
UN SOLDAT
A UN SOLDAT,
SUR L'HISTOIRE
DE
LA CAMPAGNE DE RUSSIE,
PUBLIÉE
PAR M. DE SÉGUR.
A PARIS,
CHEZ PÉLICIER, LIBRAIRE,
PLACE DU PALAIS-IWYAI., N° 243.
182 5.
UN SOLDAT -
A UN SOLDAT
SUR
LA CAMPAGNE DE RUSSIE,
PUBLIÉE
.tJÆ fiJn. c/e ï/ep ar.
COMMENT, Camarade, toi qui étais à cette
grande bataille sous les murs de Moscou,
tu ne veux pas lire ce livre, devenu si fa-
meux, à ce qu'on dit, dès les premières
vingt-quatre heures de son apparition?
Qu'est-ce donc? Pourquoi refuses-tu de
t'instruire, même de devenir savant en poli-
tique , toi que n'as jamais connu que la
( 6 )
guerre? Monsieur de Ségur connaît sans
doute l'une et l'autre à fond ; et de plus, il
connaît vraisemblablement la grammaire et
la clef des fameux participes. Ignores-tu
d'ailleurs que cet écrivain célébré, et par
conséquent célèbre, est fils d'un académi-
cien homme d'esprit et de goût, et qu'il
est même plus son fils que Césarion ne l'é-
tait de César, duquel Cléopâtre ne fut point :.
la femme ? Ignorerais-tu que la plume de
M. de Ségur l'académicien, est aussi esti-
mée de ses confrères et du public, que sa
personne fut admirée et chérie des dames,
du moment où il parut pour la première
fois à la Cour, en homme de très-bonne
mine, et vêtu d'un habit bleu de ciel, tout
clinquant de paillettes et à paremens d'ar-
gent , que les grâces de sa jeunesse relevaient
encore? Il faut donc que j'ouvre ce livre,
pour te faire plaisir. Tu ne le liras qu'après
( 7 )
moi, me dis-tu. Si tu n'étais pas un peu
mon ancien, je te dirais : Commence toi-
même, et peut-être ton opinion me déci-
dera. Mais je n'ai pas fait la campagne de
Moscou, et tu penses que je serai plus im-
partial , en lisant M. de Ségur, que tu ne le
serais, toi qui l'as faite ; raison de plus pour
que je me rende à ton désir. Je vais donc
lire, d'un bout à l'autre, M, de Ségur, sans
en omettre une ligne. Ensuite je t'en don-
nerai peut-être mon avis. Mais je te de-
mande huit jours ou davantage, parce que
les deux tomes sont épais.
La besogne est terminée ; je les ai lus tout
entiers, et avec un long étonnement. Je
dois néanmoins t'en dire peu de chose. Ce
n'est pas là un de ces livres qu'il faille étu-
dier long-temps pour les comprendre. I/au.
- leur a évidemment voulu profiter d'une oe.
( 8 )
casion extraordinaire qui se présentait, pour
glorifier la fameuse ordonnance du marér
chal de Ségur; ordonnance qui fut pire en,
core dans ses effets que n'avait été le cha-
peau à quatre cornes du comte de Saintr
Germain, etc. ; car elle ébranlait le trône de
nos Rois, en attaquant, dans ses principes
les plus enracinés , la morale des français
de tous les siècles connus , et principale-
ment des français qui ont vécu sous la troi-
sième Race.
Voilà , Camarade , le fond du livre de
M. de Ségur, dont le grand-père déniait lui-
même la funeste ordonnance qu'il fut forcé
de laisser publier en son nom, par la raison
que le Roi n'avait pas une maîtresse.
observation d'une telle vérité, qu'il n'est au-
cune des bonnes têtes du cabinet des em-
pereurs d'Allemagne qui ait essayé jusqu'à
( 9 )
ce jour de là mettre en doute. Passons à
quelques détails de ce mémoire, composé
péniblement, quoiqu'écrit avec une finesse
peu commune; péniblement composé te
dis-je, en faveur de la science qu'illustra
Etienne d'Hozier, lequel fut, comme tout
le monde sait, cousin de la race des Nostra-
damus.
Jiais laissant à part la finesse ou les fi-
nesses de l'écrivain , je remarque d'abord
que M. de Ségur paraît vouloir qu'on se per-
suade qu'il s'est personnellement convaincu
de deux grands défauts de Napoléon, qui
sembleraient à ton avis, au mien, et à celui
de tous les officiers de l'Europe, généraux
et autres, devoir diminuer sa haute réputa-
tion militaire, mais desquels personne n'a
parlé avant M. de Ségur. L'un de ces dé-
fauts , il l'aurait tenu d'un écart auquel la
( 10 )
nature se serait livrée lorsqu'elle forma le
héros dans le sein de madame Laetitia ; et
l'autre défaut, il le tenait apparemment de
l'habitude , qui est une seconde nature. Le
défaut naturel de Napoléon , selon M. de
Ségur, était (page 179) d'avoir la vue courte
ou basse, c'est-à-dire d'être myope. Ce dé-
faut le forçait, si l'on en croit M. de Ségur,
à se coucher sur une carte de géographie,
pour en distinguer les linéamens et l'écri-
ture. L'auteur des deux tomes ne semble
pas se douter de la façon dont les Turenne,
les Condé, les Luxembourg, les Catinat, les
Villars , les Yendôme traçaient leurs plans
de marches, de combats, de batailles, de
retraite, portés sur des cartes topographiques
par leurs deux genoux et par leurs deux
mains, à moins que le hazard, lorsqu'ils
étaient en campagne , leur procurât une
grande table ou un billard, s'ils avaient plu-
( M )
sieurs cartes à assembler. Mais M. de Ségur
excuse le défaut naturel qu'il nous annonce
dans la personne de Napoléon ; et voici
comment il l'excuse. C'est que le grand Fré-
déric de Prusse et le grand Alexandre de
-Macédoine étaient affligés du même vice de
conformation, dont il taxe Napoléon l'écla-
tant. L'auteur de la Campagne de Russie,
monsieur de Ségur, dit cela, mais seul. Où
a-t-il pris qu'Alexandre fut myope? Ce n'est
certainement pas dans l'histoire. A l'égard de
Frédéric, c'est sans doute au théâtre des
Variétés : car Frédéric n'a été myope que là,
dans une petite comédie, où ce grand homme,
arrivé incognito sur la frontière de son
royaume, examine pour le première fois la
personne de Voltaire qu'il ne connaît point,
et l'examine avec un lorgnon, suspendu à
son col en sautoir, suivant la mode créée
après la mort de Frédéric, par M. Brousse,
( 12 )
beau-père de feu M. Legouvé, académicien
célèbre.
Ainsi le défaut d'avoir la vue basse est
excusé dans Frédéric par Alexandre, dans
Napoléon par Frédéric. Ne vas-tu pas t'ima-
giner en lisant ceci, que M. de Ségur est lui-
même un myope? En effet, il serait assez
agréable pour gens de notre métier d'être
myopes, si ces grands personnages l'eussent
été. Mais je ne puis rien te dire des prunelles
de monsieur l'historien; car, bien qu'il ait
souvent marché au feu, ainsi que nous , ni
moi ni toi peut-être n'avons jamais vu son
visage, puisqu'il combattait, ainsi que nous,
pour la France sa patrie.
L'autre défaut que monsieur de Ségur im-
pute au général de l'armée française, c'est un
caractère d'hésitation, de perplexité> d indé-
( 13 )
cision (tom. I, p. 512, 010; II, 314: et
aliàs in utroque). Ce sont les noms sous les-
quels l'auteur déguise ce que nous autres
public nommons la réflexion. Et ce n'est
pas la seule fois qu'il donne aux termes les
plus usuels, un sens jusqu'à lui inconnu , et
souvent ennemi de leur signification véri-
table. On dit que c'est par ces sortes de ba-
dineries, ainsi que par des solécismes et des
barbarismes plus ou moins semblables à
ceux dont M. de Ségur a chargé ses pages ,
que se distinguent quelques-uns des écri-
vains qu'on nomme romantiques, je ne sais
pourquoi, si ce n'est parce qu'ils font des
romans, des contes bleus. Mais les romans
amusent, et le livre de la'Campagne de Mos-
cou est trop pesant pour amuser personne.
Tu trouveras aussi dans les deux tomes,
des assertions toutes nouvelles que tu ne
( 14 )
comprendras pas, et devant lesquelles ce-
pendant tu ne pourras manquer de fléchir
le genou, si ton père n'a pas eu, il y a
soixante ans plus ou moins, la précaution
de se munir de quelques parchemins neufs ,
mais savamment appauvris, de vieux carrés
de papier sans marque de fabrique, ou datés
des douzième, onzième et même dixième
siècles, comme il en existait aux.abbayes
de Remiremont et de Maubeuge ; les. uns et
et les autres doctement griffonés, en vieQx.
caractères longs ou ronds, droits ou tortus,
avec de l'encre jaunâtre;, etc ; de la main des
Esclavar, des Palmeus, des Cerbal, des
Dionet, des Clapard, ou de tout autre plu-
mitif habile dans la partie, comme -on disait.
Les assertions dont je te parle, - nées d'un
romantisme transcendant, ou plutôt de ce
que le révérend père Esprit de Tinchebray
nommait le Diable de la -Superbe." sont tour-
( '5 )
nées et retournées en cent façons dans les
deux tomes, et reviennent toujours à l'or-
donnance du grand-papa, comme une vis à
son écrou. Donc si ton grand-père à toi
fut un négligent, te voilà placé par monsieur
l'auteur au nombre des parvenus aux gran-
deurs, qui par la nécessité de leur position,
sont assujétis à ceux qui jouissent d'une illus-
tration transmise (p. 4o.) Ton amour-propre
(p. 55. ) sera actif s travailleur et restera tou-
jours inqui-et ne fût-ce que devant ces
princes allemands desquels, d'après un ré-
cit de Voltaire, un officier français se sou-
venait d'avoir eu, chaque jour, trois ou
quatre dans son antichambre , pendant
un quartier d'hiver. Toi et moi en avons
eu peut-être quelques-uns chacun dans
la nôtre; et cet abus de la capacité mi-
litaire pourra revenir tôt ou tard, si M. de
Ségur n'y tient pas la main.